‹ Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'ArcChapitre 5 sur 5 · J54 APERÇUS NOUVEAUX · texte numérisé non relu

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quondam { l'eu) , et la négligence avec laquelle a été' écrit le procès s'opposerait effectivement à ce qu'on choisît avec quelque chance de certitude entre ces deux versions, s'il n'y avait dans le bref du pape une expression qui doit faire conclure qu'il avait cessé de vivre*.

L'instrument du procès fourmille pour sa part, d'inexactitudes de rédaction et de fautes matérielles que je signale dans une notice à part, qui accompagne mon édition '.

Je ferai une dernière remarque sur la réhabilitation de la Pucelle. Elle me semble avoir été d'une grande conséquence pour les destinées de l'inquisition dans notre pays. Les trois hommes de bien qui eurent l'honneur de la prononcer, Jean Jouvenel des Ursins, Guillaume Chartier et Jean Brehal, ne virent pas sans effroi quels abus pouvait enfanter un droit si contraire au droit naturel. Nommés une seconde fois commissaires en 14^61, dans l'affaire des Vaudois d'Arras, ils mirent à néant les poursuites exercées contre ces malheureux^. Plusieurs ayant déjà péri, ils les ré-

* « Quondam Johanni Magistri , ordinis Fraîrum Praedicato- « rum professori, etc. , etiam tune in humanis agenti. » T. Il, p. 96.

* Mémoires de Jacques du Clercq , liv. iV, c. xxviii, édition du Pantliéon littéraire.

habilitèrent comme ils avaientfait de Jeanne ; mais la réhabilitation cette fois entraîna des actions civiles, par suite desquelles le saint office eut à réjiondre en parlement. De là un immense discrédit où cette juridiction tomba en France, quoique au contraire la fin du xv^ siècle ait été pour elle une époque de recrudescence dans la presque totalité de l'Europe. Notre nation, si oublieuse quelle semble s'abreuver de l'eau du Léthé, fonda sans doute sur cet affranchissement précoce la créance qu'elle eut par la suite et où elle se tient encore, de n'avoir jamais subi le joug inquisitorial.

De l'opinion sur la Pucelle.

Lorsque le peuple de France vit les œuvres de la Pucelle et recueillit les paroles qu'elle disait d'elle-même, il n'y eut qu'une voix pour l'élever au-dessus de tous les saints ^ On lui dressa des statues dans les églises; des oraisons furent composées, des messes chantées en son honneur. Ce culte, peu goûté du gouvernement, et peut-être

* « Imo eam dicunt majorem esse omnibus sanctis Dei post « beatani Virginem. » Procès, t. I, p. 290. Elk-niême appelait les saints « ses frères du paradis. » Ibid. , t. II, p. 437.

aussi du haut clergé, cessa, comme je l'ai dit, par sa mort. Il semble qu'alors , pour accorder ceux qui la réputaient sainte et ceux qui ne voulaient pas qu'elle fût telle, on imposa silence sur sa mémoire. L'absence de son nom dans des écrits oii elle ne s'explique pas , me conduit à cette conjecture. A une assemble'e d'états tenue à Blois en 1433, il fut donné lecture d'un mémoire d'apparat dont l'auteur, après s'être étendu sur les succès miraculeux du roi, en rendait grâces à Dieu, « qui avait donné courage à une petite compagnie de vaillants hommes de ce entre[)rendre * ; » de la Pucelle, pas un mot. Une épître apologétique de Philelphe à Charles VII offre la même réticence^. On n'est pas moins surj^ris de voir que l'élégant poëte Charles d'Orléans, si sensible aux consolations que lui donnaient les dames de Londres , n'ait pas trouvé un accent pour celle qui lui avait sauvé ses domaines.

Les souvenirs comprimés, mais iion abolis dans le peuple, se réveillèrent en 1436 par l'apparition d'une aventurière qui se donna pour

* Epîlre de Jean Jouvenel des Ursins aux trois étals tenus à Blois, Ms. de Saint-Germain, français, n° 352, p. 32, à la Bibliotlièque nationale.

* La dernière dn liv. VIII.

la Pucelle. Après avoir eu l'art d'en imposer à la famille d'Arc elle-même, après avoir fait preuve d'une valeur extraordinaire en Allemagne, en France, en Italie; enfin après avoir occupe' la renommée pendant cinq ans consécutifs , cette femme disparut, laissant l'opinion tout à fait métamorphosée à l'égard de sa devancière *. Pour les uns, la vraie Jeanne n'était pas morte, et les exploits de la seconde se confondant dans leur esprit avec ceux de la première , il commença à se former par leur erreur une tradition où la Pucelle, traitée comme les héros des romans carlovingiens, tendit à absorber en elle toute la gloire militaire de son temps -. Les populations plus éclairées qui reconnurent la supercherie , y prirent l'occasion de rendre à Jeanne d'Arc les hommages publics qu'elles avaient rétablis un moment pour l'usurpatrice de sa gloire ' ; mais le respect religieux dont on lui avait payé le tribut de son vivant, ne fut pas restauré.

Le procès de réhabilitation vint ensuite don-

* J'ai réuni tout ce qu'il y a de documents sur la fausse Jeanne dans le cinquième volume de l'édition des Procès.

- Dom Calmet a publié une chronique de lorraine où la Pucelle est présentée sous ce jour. Voyez l'édition des Procès, t. IV, p. 329.

' Procès, t. V, p. 326, 331 et 275 et suiv.

lier une tournure de commande aux souvenirs , qu'il eut au moins le mérite de fixer. Il est la source de tout ce qu'ont écrit les chroniqueurs favorables à la Pucelle : il a fourni les traits de cette froide image qui a trop longtemps défrayé l'histoire, image d'une chaste fille venue pour rendre cœur à son roi , d'abord prise en défiance, puis écoutée et suivie ; malheureuse de sa réussite, puisque la reconnaissance du monarque, en la retenant plus qu'il n'aurait fallu, la précipita vers une funeste fin.

Ce qui était froid au xv® siècle devint fade au xv!*". Les auteurs ne faisant que se copier d'âge en âge, les originaux furent comme s'ils n'existaient plus. Aussi les premiers qui apportèrent des intentions de critique en histoire, regardèrent-ils comme une conquête sans pareille , d'avoir trouvé dans Monstrelet une opinion contraire à celle qu'une transmission peu intelligente leur avait fournie. Dès lors l'autorité du chroniqueur bourguignon l'emporta et l'on s'habitua dans le monde éclairé à regarder la Pucelle comme un instrument politique. Le grand du Bellay lui-même professa cette erreur * . Vainement

* Instructions sur le fait de la guerre, ch. ix.

il fut contredit par Guillaume Postel, rêveur enthousiaste qui apporta à la défense de Jeanne plus de colère que de raison, prétendant que quiconque ne croyait pas en elle « méritait d'être exterminé comme destructeur de la patrie, » et que « ses faits étaient chose nécessaire à maintenir autant que l'évangile ^. :>) Du Haillan , échauffé par la contradiction, perdit toute mesure, et révoqua en doute même la chasteté de la Pucelle '^.

Ce n'est qu'au milieu des guerres de religion, et probablement par leur effet , que des esprits graves allèrent puiser dans les documents la foi en Jeanne d'Arc : consolation pour ceux qui voulaient croire au salut du pays. « Grand pitié ! « s'écrie Etienne Pasquier, a jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que ceste Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne ^. » Pierre Grégoire , en écrivant le septième livre de son traité De Republica ^, les nia-

* Leç. très-merveilleuses victoires des femmes du nouveau mande, in-24, Paris, 1553, p. 18.

^ De Testai et succès des affaires de France, lîv. II. ^ Recherches sur la France , liv. VI , ch. v.

* Après avoir parlé des apologistes de Jeanne : « Quos vel non « vidit unus qui se historiographum Galliœ audet dicere, qui fabu- « lam exislimat impudenlcm Johannœ liistoriain , nec eam fuisse

gistrats d'Orléans en faisant imprimer la relation du siège de 1429, dont ils possédaient le manuscrit dans le Trésor de leur ville % avaient exprimé déjà les mêmes regrets que Pasquier. Ces protestations, jointes aux publications encouragées ou faites par la famille du Lys ^, qui était issue d'un frère de Jeanne d'Arc, remirent le nom de la Pucelle en honneur sous Henri IV et sous TiOuis XIII. Mais les réminiscences de l'antiquité

« arbilratur ; homo pejor Anglis qui id ipsum lalentur, » Cap. xi, fit. 45.

' Il Non mal traictée parles estrangers lesquels Ions (l'Anglois excepté ) l'ont recommandée ; ains par aucuns des nostres raesnics, plus ennemis de l'honneur l'rançois et de l'amour que Dieu poite à nos rojs que les nations plus estranges. » Préface du livre intitulé : Histoire et discours du siège qui fut mis défiant la nnlle d'Orléans par les Anglois , etc., imprimé à Paris pour Saturny Uotot, in-4°, mdlxxvi.

* De l'extraction et parenté de la Pucelle d'Orléans avec la généalogie de ceux qui se trouvent auiourd'huy descendus de ses frères, l'an 1610. In-4° d'une feuille. — Joannœ Darc heroiiiœ nobilissimœ historia , par Jean Hordal , Pont à Mousson, 1612. — Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle et de ses frères. Fait en octobre 1612 , et revu en 1628 , in-4''. — Inscriptions pour les statues du roy Charles VII et de la Pucelle d'Orléans qui sont sur le pont delà dicte ville, 17 pages petit in-4'', 1613. — Recueil de plusieurs inscriptions proposées pour remplir les tables d'attente estans sous les statues du roy Charles VII et de la Pucelle d'Orléans , etc., in-4", Paris, 1628.

classique gâtèrent les bonnes intentions de l'époque. La sainte fille du moyen âge fut travestie en Grande he'roine, en Illustre amazone. Un concours ayant été ouvert entre les poètes pour composer l'inscription de son monument relevé par les Orléanais, Malherbe ne trouva rien de mieux à dire à sa louange , sinon qu'il était juste qu'elle eût péri comme Alcide, ayant vécu comme lui. Je ne sache que la fille adoptive de Montaigne, mademoiselle de Gournay, à qui le portrait de Jeanne, exposé dans la galerie du cardinal de Richelieu , ait inspiré des vers dignes du sujet. C'est un simple quatrain, que je ne puis me défendre de rapporter, quoiqu'il soit d'un langage un peu dur ; mais le sentiment est parfait :

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, Cet œil plein de douceur et ce glaive irrité ? — Mon regard attendri caresse ma patrie , Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté'.

Le poëme de Chapelain , attendu comme une Enéide, et publié en 1656, fut aussi funeste à la mémoire de Jeanne qu'un second procès de condamnation. Le ridicule sous lequel succomba le

• Ces vers nous ont été conservés par Tallemant des Rcaux

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poëme fut si grand , qu'il atteignit même le sujet. Le nom de la Pucelle ne put plus être prononcé sans provoquer le rire, et les travaux de critique que le commencement du siècle avait vus êclore, ne furent point continues. Je ne doute pas que ce discrédit n'ait contribué au choix malheureux de la matière avec laquelle Voltaire, encore jeune, composa le poëme que lui avaient suggéré à la fois son enthousiasme pour l'Arioste et son aversion pour le moyen âge. Mais ni l'heureuse audace dupoëte italien à l'égard des héros de nos vieux romans, ni l'entraînement de la controverse, ne justifient cet écart d'un si grand esprit. Celui qui ne parla jamais de saint Louis qu'avec vénération , celui qui apprit aux Français à bénir la mémoire de Henri IV et à respecter celle de TiOuis XIV, aurait du s'apercevoir qu'il se manquait à lui-même en s'égayant aux dépens de Jeanne d'Arc. Il ne fut pas sans en concevoir quelque remords lorsque s'ébruita son ouvrage, dont il n'avait fait longtemps confidence qu'à un petit nombre d'amis *; mais l'indulgence de l'opinion à son égard calma sa conscience. Il

^ Correspondance générale, 1755, n. 143; 1756, n. 228; 1760, n. 115, et sa lettre adressée à l'Académie française,

publia la Pucelle ^, et n'en fut réprimande que par les adversaires accoutumés qui le réprimandaient sur toute chose.

L'effet du poëme de Voltaire fut de restaurer les études sur Jeanne d'Arc. Au moment où on s'en arrachait les copies manuscrites avec le plus d'avidité , le libraire Debure conçut l'idée de tempérer par un ouvrage sérieux l'approbation indiscrète d'un public frivole ^. Une vieille et lourde histoire, composée en 1628 par le sorboniste Edmond Richer, était restée jusqu'alors inédite et inconnue. Debure allait la faire imprimer, lorsque Lenglet-Dufresnoy, à qui il la montra , y prit connaissance des documents sur Jeanne d'Arc, et recourant aux originaux mêmes, y puisa la matière de trois petits volumes ^ dont la publication prévint et empêcha celle du travail de Richer *.

Lenglet-Dufresnoy avoue qu'il avait été des plus

* En 1762 seulement , sept ans après l'édition de Hollande qu'il avait désavouée.

^ Bibliothèque historique de la France, t. TI, n. 17221. ' Histoire de Jeanne d'Arc , vierge , héroïne et martyre d'Etal , in-12, Orléans et Paris, 1753-1754.

* L'abbé d'Arligny qui devait faire la publication , se borna à imprimer la préface de Richer, dans le tome VII de ses Mémoires. Paris, 1749>1756, art. xii, p. 323.

prévenus sur le compte de Jeanne d'Arc , mais qu'il se rendit à la beauté de son caractère après la lecture des deux procès *. L'effet que les documents produisirent sur lui-même, son livre le produisit sur le xviii® siècle. C'est un médiocre livre, qui n'apprenait rien qui n'eût été déjà dit ; mais il était accommodé aux tendances rationalistes de l'époque, et parla il eut le mérite de rendre à l'histoire des faits qu'on n'osait plus y introduire, de peur de la déshonorer.

A la veille de la révolution française, le travail de Lenglet-Dufresnoy fut repris avec plus de savoir et plus de critique par M. de l'Averdy, ancien ministre de Louis XV. La première pensée qui dirigea cet auteur l'aurait conduit aussi loin que possible, s'il y eût persévéré. Il avait compris de prime abord que les deux procès demandaient à être examinés à part , parce que de l'un et de l'autre devaient ressortir deux tableaux différents, entre lesquels la vérité aurait à se tenir -. Mais, ignorant le droit inquisitorial, et ne pouvant constater que ce droit qu'il réputait quelque chose de mystérieux, selon le préjugé de son

* Préface, p. 8.

^ Notices et extraits des mss. , t. III, p. 3.

temps, eût été appliqué tout le long du premier procès , il examina l'œuvre de Pierre Gaucho n en praticien de palais; et comme il trouva dans la réhabilitation de quoi confirmer son erreur, quoiqu'il affectât de laisser conclure le lecteur, les matériaux furent tellement disposés dans son ouvrage qu'il éclaira davantage, sans la modifier, l'opinion professée avant lui. L'honneur lui restera néanmoins d'avoir composé sur la Pucelle le premier répertoire exact, le premier ouvrage digne de la science moderne; et notre siècle lui doit d'avoir eu la matière toute prête pour traiter l'histoire de la Pucelle , après que l'expérience des révolutions l'eut rais à même de saisir toute la beauté d'une telle histoire.

De notre temps, des écrivains de cœur autant qu'habiles à manier les textes, ont affermi à tout jamais les esprits dans la voie d'admiration où la science les fait avancer depuis un siècle. Ils ont restitué Jeanne aussi entière qu'ils ont pu , et plus ils se sont attachés à reproduire son originalité, plus ils ont trouvé le secret de sa grandeur. M. Michelet, en surpassant les autres dans cette recherche, comme il s'y est surpassé luimême, a prouvé que la critique, si minutieusement qu'elle opère à l'avenir, n'aura qu'à consta-

ter de plus en plus l'intelligence, la pureté, le désintéressement de la Pucelle.

C'est à ceux qui se sentent la force d'aborder un tel sujet, de poursuivre l'œuvre de justice si lentement , si péniblement commencée. lia sainte du moyen âge, que le moyen âge a rejetée, doit devenir celle des temps modernes. Elle a confessé par sa mort bien des sentiments pour lesquels il convient qu'il y ait encore des martyrs. Sortie des derniers rangs du peuple, elle vint faire valoir, non pas sa personne , mais le dessein qu'elle n'osait s'attribuer à elle-même , de relever un grand peuple abattu. Moins embarrassée de l'ennemi que de ceux dont il avait fallu qu elle fît ses auxiliaires , contrecarrée tout le temps par la mauvaise foi , par l'envie, par l'incapacité rai sonneuse et parleuse , abreuvée de peines et de dégoûts, elle immola ses douleurs à sa conscience d'avoir bien fait et de pouvoir faire mieux encore. Forcée enfin de s'arrêter dans l'accomplissement de son ouvrage , elle ne crut pas qu'il vaudrait moins parce que d'autres auraient l'honneur de l'achever, et elle légua ses victoires à ses persécuteurs , comme gage de celles qu'ils , y ajouteraient par la force du destin. Aussi, du dernier regard qu'elle jeta sur la terre, elle vit la

France reconquise et consolée : sérénité admirable de l'espérance enfantée par une conviction vraie, abnégation dont il faut prier Dieu que les cœurs se pénètrent toutes les fois que chercheront à se réunir les forces divisées de la patrie.

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