‹ Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 5 · H8 APERÇUS NOUVEAUX · texte numérisé non relu

H8 APERÇUS NOUVEAUX

samment les règles du droite Ce que j'ai dit du procès n'est pas autre chose que le commentaire de cette parole trop peu remarquée.

Dès qu'on peut établir que le tribunal de Rouen sauva ses actes par l'apparence , quantité de faits qui furent la couséquence de l'illusion, se révèlent ou s'expliquent. La France française fut frappée de crainte et partagea les doutes de son gouvernement. Le clergé n'osa plus se prononcer comme il avait fait d'abord sur un cas extraordinaire, réprouvé par une si notable partie de lui-même. Les honneurs religieux , qu'on avait reîidus à Jeanne pendant sa vie^, cessèrent aussitôt après sa mort; et celle qui avait réalisé la perfection chrétienne dans des conditions oii personne n'avait jamais osé la concevoir, celle qui s'était manifestée aux hommes avec toute l'apparence du miracle , cette sainte n'obtint pas le culte réservé aux saints, dont son siècle fut encore

' « Satls observabant judices ordinera juris. » T. II , p. 351.

^ « Mulli in prœsentia ejus eam adoraverunt ut sanctam , et « adhiic adorant in absenlia , ordinandoin revcrenliam ejus missas u et collectas,... élevant imagines et reprœsentationes ejns in « basilicis sanctorum , ac etiani in plumbo et alio métallo reprae- <t sentationes ipsius superse defciunt , proiit de memoriis et reprae- « sentalionibus sanctorum per Ecdesiam canonizatoruni , solet ■' fieri. >> Art. 52 du R'quisitoire , t. I , p. 290.

si prodigue qu'il en gratifia un archevêque d'Arles fameux pour avoir déchiré l'EgHse ^ Ce fut là l'effet immédiat du procès de Pierre Cauchon , effet que la réhabilitation prononcée plus tard ne parvint pas à détruire.

De la réhabilitation de Jeanne.

La réhabilitation de la Pucelle est une bonne action de Charles VII , un retour courageux quoique non pas tout à fait complet qu'il osa faire sur les préventions de sa jeunesse. Il paraît en avoir poursuivi l'accomplissement avec cette ténacité cju'il mettait à exécuter les décisions de sa conscience. Ayant fait de son chef commencer les enquêtes en 1-450, il n'obtint lacquiescement du pape qu'en 1455, bien que dans Tintervalle il eiit en quelque sorte forcé la main à la cour de Rome, en impliquant dans l'affaire un cardinal français envoyé en légation par devers lui.

Lorsqu'on réfléchit à l'état de faiblesse où la papauté était tombée alors vis-à-vis du roi de

' Saint Louis , archevêque d'Arles, auteur du schisme qui suivil le concile de Bâle.

France , et qu'on la voit temporiser de la sorte sur une question qui nous paraît de la justice la plus simple , on est ramené avec plus de force à la considération que j'ai déjà fait valoir, celle du grand effet que le procès de Rouen avait produit. 11 s'agissait de faire déjuger l'Église par elle-même. Peut-être Charles VII n'eût-il pu l'obtenir, s'il n'avait pas présenté la réhabilitation de Jeanne comme la sienne propre. Il prétendit que le jugement de Pierre Cauchon le déshonorait * : en quoi il élevait après plus de vingt ans écoulés un procès de tendance contre un mort dont l'ouvrage, tel qu'il ressort des documents , est au contraire un chef-d'œuvre de réserve à l'égard de lui, Charles VII. Calixte III, créé pape au milieu des alarmes de l'Europe entamée par les Turcs, accorda enfin cette satisfaction personnelle au roi de France , qu'il espérait entraîner contre l'ennemi de la croix.

Les juges de la réhabilitation étaient la probité même. Mais, parce que c'est là un fait constant, il ne faut pas que la critique s'abdique

' T. II, p. 316, art. 26 du questionnaiie présenté aux témoins <li' 1452. Quoique nous n'ayons pas le questionnaire de 1456, il est certain par les réponses des témoins que l'article 25 tendait à établir le même point.

devant leur procès, ni que tout ce qui est dedans soit accepté sans observation.

Les dépositions des témoins, qui en forment la partie capitale, ont l'air d'avoir subi la plupart de nombreux retranchements. Il n'y en a qu'une par exemple, où soit relate un seul trait, le seul fourni par la réhabilitation, de toute la partie si ignorée de la vie de Jeanne qui s'écoula entre le retour de Paris et sa captivité ^ Pour tout ce que Gaucourt a dit de la délivrance d'Orléans et du voyage de Reims, on met seulement «qu'il concorde avec le sire de Dunois -. » La déposition de Manchon en 14^56 ne contient plus certaines choses qu'il avait avouées en 1450^, etc., etc. Quant au formulaire d'après lequel eurent lieu les interrogatoires, tant à Orléans qu'à Paris et à Rouen , il manque au procès.

Je vois là autant de suppressions commandées par les circonstances. Le principe de la prescription en matière criminelle n'était pas consacré au xv" siècle; mais entre 1431 et 1455 avaient été accordées des amnisties qui équivalaient à la prescription. L'honneur de tout le

' Procès, t. m, p. 217.

2 Procès, t. m, p. 18.

'"■ Cf. t. II, p. 10, et t. III, p. 133.

monde devait être sauf, de sorte que les juges, bornant le devoir des témoins à articuler sur l'innocence de la Pucelle, purent ou retrancher de leurs dépositions les passages qui auraient compromis d'autres personnes , ou leur laisser la faculté d'éluder les questions, lorsque la réponse leur eût été préjudiciable à eux-mêmes.

La même raison expliquera pourquoi il n'y eut d'enquêtes ni à Compiègne , ni à Senlis, ni à Lagny, lieux que raccusation avaient désignés comme le théâtre principal des soi-disant méfaits de la Pucelle; pourquoi on n'appela point à déposer certaines personnes dont le témoignage aurait été d'un grand poids , comme par exemple l'évêque de Digne, Pierre Turelure, qui avait été de la commission de Poitiers, le duc de Bourbon, Poton de Xaintrailles ^ et d'autres encore ; pourquoi des témoins cités tant en 1452 qu'en 14-56, ne comparurent pas ou du moins ne furent pas mentionnés comme ayant comparu-; pourquoi d'anciens assesseurs de Pierre Cauchon figurèrent

' Morts, le premier en 1466, le second en décembre 1456 el le troisième en 1462.

- Guillaume dcBigars, t. Il, p. 296; Guillaume Forlin, iùid.; Richard du Grouchet, l. TII, p. 41 ; Gérard de Chiche, t. III, p. 44; Isambard de la Pierre, 1. III, p, 41.

au tribunal de la réhabilitation comme témoins de ses actes, et cependant ne déposèrent point'. Le bref de Calixte III avait désigné le promoteur du procès de Rouen, mort depuis de longues années, comme le bouc émissaire de toutes les iniquités commises-. Il fut impossible aux juges de ne pas mettre aussi en cause le feu évêque de Beauvais, quoique la lettre apostolique l'eût désigné comme un homme de bonne mémoire^. La lâcheté de ses complices , plutôt que la notoriété de son infamie, facilita singulièrement le sacrifice qu'on fit de sa renommée. En vain on évoqua les défenseurs quels qu'ils fussent, de sa mémoire ; personne n'osa se présenter. Ses héritiers même l'immolèrent en déclinant la responsabilité de sa conduite, dont leur bas âge, dirent-ils, les avait empêchés d'être juges '*. Quant à l'inquisiteur qui l'avait assisté, on a été jusqu'ici dans l'impossibilité de savoir s'il était mort ou vif en 145(i. Dans les actes de la réhabilitation son nom est précédé tantôt de quidam (un nommé), tantôt de

* jEgidius de Campis, t. II, p. 137 ; t. III, p. 262; Geoffroi du Crolay, t. III, p. 234, 353.

5 T. Il, p. 95.

' « Bonse memoria; Petro episcopo belvacensi. » T. II, p. 96. *T. II, p. 194.

Page 1