LYON PARIS
A STORCK & O' Éditeurs G. MASSON & O' Éditeurs 8, rue de la Méditerranée 120, boulevard Sl-Gcnnain
Au premier congrès des sociologistes (1), on ne jugera peut-être pas superflues quelques considérations sur la sociologie envisagée comme science subsistant par ellemême. On me permettra ces considérations d’autant plus que l’unanimité sur cette question principale n’est pas encore atteinte.
Je ne peux m’associer, ni à l’opinion de ceux qui regardent la sociologie comme un ensemble de toutes les sciences sociales, comme une grande encyclopédie de ces sciences, ni à l’opinion de ceux qui la considèrent comme une théorie générale, comme une espèce de philosophie de ces sciences, au même titre que la philosophie du droit contient les plus hautes généralisations de la jurisprudence.
A mon avis, la sociologie est plutôt une science à part qui a un objet différent des objets de toutes les sciences sociales existantes.
Quel est donc cet objet ?
(1) Ce travail a été lu à l'Institut international de sociologie, Séance du mardis octobre 1894.
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Avançons d’abord que cet objet ne peut pas être autre chose qu’un processus naturel, car là où il n’y a pas un processus de ce genre, il n’y a pas de science, chaque science n’étant que l’observation d'un processus naturel dans le but d’en saisir les lois dominantes.
La question que nous devons donc nous poser est celleci : quel processus naturel est l’objet de la sociologie? La réponse n’est pas difficile : ce sont les mouvements des groupes humains elles influences qu’ils exercent réciproquement les uns sur les autres qui constituent le processus naturel formant l’objet de la sociologie.
Observons de plus près ces mouvements.
Chaque groupe humain tend à s’assujettir d’autres groupes afin d’améliorer par le service de ceux-ci son propre bien-être. De cette tendance naturelle de chaque groupe résulte un effort pour se rendre maître des autres groupes, effort qui se manifeste sous forme de conquête avec occupation, par le groupe étranger, des territoires possédés.
Cette action du groupe conquérant éveille des réactions dans le groupe conquis, et ainsi commence cet enchaînement des actions et des réactions tantôt belliqueuses, tantôt pacifiques, qui forment le contenu de l’histoire de chaque pays.
Ces mouvements et, à leur suite, ces actions et ces réactions se continuent sans fin, de même qu’ils n'ont pas de commencement visible, du moins aux yeux de ïhistoire. C’est seulement dans notre pensée que nous pouvons reconstruire ce commencement. Les premiers mouvements des groupes primordiaux ont eu pour résultat des réunions par contrainte qui constituèrent les premières organi-
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salions de la dominationdes groupes surles autres groupes, ou des États, car l’État, bien qu’aucune des innombrables définitions qu’on en a donné dans la littérature politique n’ait reconnu son essence, n’est que l’organisation (opérée par contrainte) de la domination d’un ou plusieurs groupes sociaux sur d’autres groupes.
Avant tout, cette organisation produit une union des groupes divers, union forcée et brutale : c’est l’État primitif. Quand cette union acquiert un certain degré de cohésion et de stabilité, elle devient à son tour un tout solide, un groupe secondaire qui se sent, vis-à-vis des autres unités semblables, absolument dans le même rôle que jadis chaque groupe primordial vis-à-vis des autres groupes primordiaux. Cela veut dire que l’État regarde tous les autres États comme l’objet de sa convoitise; qu’il désire les assujettir de manière ou d’autre afin de s’assurer à leurs frais certaines commodités et avantages. Le « mouvement » recommence donc entre les États comme autrefois entre les groupes, pour aboutir de nouveau à une conquête par laquelle l’État le plus fort s’assujettit ' l’État le plus faible et forme avec lui une union sur une échelle plus haute, un État secondaire résultant de ces deux États séparés.
Cet État secondaire se forme sur les anciens errements — il ne peut pas faire autrement, c’est une loi de sa nature qui le pousse. — Le « mouvement » se renouvelle et se continue sans cesse comme tout processus naturel.
Nous avons devant nous une chaîne sans fin et ce n’est pas seulement une chaîne unique, ce sont plutôt, en même temps, des séries de chaînes se déroulant en maints
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endroits sur notre globe. L’histoire européenne s'est bornée longtennps à nous présenter une seule de ces chaînes qui, partant de l’Asie-Mineure, se déroulait par l’intermédiaire de la Grèce et de Rome jusqu’à l’empire germanique et ignorait toutes les autres, lesquelles se déroulaient en même temps en Asie orientale, en Amérique et aussi en Afrique.
Désignons l’ensemble de ces mouvements politiques qui ont pour but la fondation et l’agrandissement des États par les mots « développement de l’humanité ». Il importe de savoir dans quelle direction ce développement s’accomplit, de se faire une idée générale sur la marche de ce développement.
C’est justement cette idée fournie par l’histoire que la sociologie doit corriger. Les historiens se sont représenté la marche de ce développement sous la forme d’un arbre généalogique sortant d’une racine unique et se ramifiant déplus en plus; mais cette idée devait se heurter à la réalité historique et tomber en contradiction avec toutes nos notions sur la marche du développement de l’humanité.
En effet, depuis les temps les plus reculés de l'histoire, nous constatons dans chacune de ces chaînes du développement social une marche tout à fait inverse, allant d’une multiplicité des bandes et des groupes à des unités croissantes: ce n’est donc pas une ramification qui va I toujours s’élargissant, mais au contraire une unification [ et une agglomération toujours plus étendues, embrassant un nombre toujours grandissant de groupes hétérogènes, des amalgames s’assimilant toujours davantage.
Que s’ensuit-il alors de cette expérience historique ?
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Si nous reconnaissons dans ce processus historique tout entier, — et nous ne pouvons pas faire autrement, — un processus naturel, nous sommes tenus de conclure que cette marche ne s’applique pas seulement aux temps historiques, mais qu’elle a dû être suivie par le développement de l’humanité depuis les temps les plus reculés, depuis la première apparition du genre humain sur notre globe.
En eflfet, un processus naturel ne peut jamais changer son essence ni son caractère. Le caractère qu’il manifeste dans les temps historiques, il a dû nécessairement le posséder durant toute la période préhistorique.
La j ustesse de ce raisonnement admise, il s’ensuit que l’humanité ne tire pas son développement d'un tronc unique, mais d’une quantité innombrable de bandes et de/ groupes primordiaux (1).
Nous n’avons que l’alternative suivante : ou bien nous acceptons comme conséquence des notions historiques le polygénisme et l’hérédité des divers groupes humains primitifs : dans ce cas nous pouvons parler d’une identité essentielle dans le développement de l’humanité dans tous les temps, et, par suite, d’un processus naturel et d'une science sociologique.
Ou bien, au contraire, nous n’admettons pas cette origine polygénétique du genre humain. Dans ce second cas,
(1| À l’appui de celle proposition j'ai cité dans mes écrits maints faits et arguments. Je rappelle encore ici ce fait reconnu par les anthropo* i logistes, qu'avec le progrès du développement des peuples, la diversité des \ types s'accroît. Ce fait reconnu ne peut pas provenir d’une autre cause que do l’agglomération toujours grandissante de groupes et de races d’un caractère autrefois simple en des amalgames d’un caractère toujours plus mixte, ce que les anthropologistes (Ko)lmann) appellent pénétration.
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nous perdons de vue toute idée essentielle du développement humain, nous sommes dans l’impossibilité d'établir un processus naturel, il nous manque une base sur laquelle nous puissions fonder une science sociologique.
Nous voyons ainsi que le problème génétique du genre humain vient prendre place à la base de la sociologie considérée comme science. Cette science ne peut pas s’ac-, corder avec le monogénisme qui impliquerait une contradiction dans la marche du développement de l’humanité, contradiction que l’on ne peut écarter que par l’hypothèse du polygénisme. Enlevons cette base indispensable, le polygénisme, et tout notre éditice scientifique s’écroule et tombe à rien. En effet, une marche du développement commençant par un groupe priraonUal, se ramifiant et se différenciant en nombre de branches et en quantité de tribus diverses, ne pourrait se concilier avec la réalité historique qui nous montre une uni/ication et une agglomération continuelle et croissante des groupes hétérogènes en sociétés totijours grandissantes à mesure qu’elles s’unifient et s’assimilent.
Il faut donc choisir et se décider : ou bien notre conception de la sociologie tombe avec le polygénisme, ou elle doit nous donner en s’appuyant sur cette base la solution du problème de l’histoire du genre humain.
On nous objectera que la question du polygénisme oti du monogénisme pourrait être éliminée de la sociologie, qu’elle ne tient pas à l’essence de cette science, laquelle n’a pas besoin de s’occuper des temps préhistoriques et peut se contenter de l’étude des temps historiques. Celte objection ne serait pas juste. Ce serait comme si l'on se proposait de calculer une réforme du calendrier sur la
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base de la croissance des jours et des nuits, sans se soucier de la question de savoir si notre globe tourne autour du soleil, ou si c’est l'inverse.
Aussi longtemps que nous ne serons pas d’accord sur cette question principale et préliminaire du premier commencement de la vie sociale sur la terre, nous ne pourrons nous faire une idée nette de la direction vers laquelle se meut tout le développement de l’humanité ; avant que cette question préliminaire ne soit élucidée, nous ne pourrons jamais savoir dans quelle direction nous marchons, quel courant cosmique nous entraîne. Et pourtant, cette connaissance est la condition de toute recherche sociologique car elle nous indique la vraie forme de son objet et de son but, ce dernier ce bornant alors à élucider la question : comment ce processus naturel s’est-il développé pendant la longue série des siècles ?
En éclaircissant cette voie du développement social, nous gagnons de pouvoir mieux pénétrer dans les ténèbres des luttes sociales de notre temps et, par suite, nous pouvons indiquer à l’avance quel but poursuivent ces luttes à titre de processus social, but dont les groupes luttant entre eux n’ont nullement conscience. Par suite nous pouvons mieux comprendre le moment présent et deviner la voie que le développement social prendra dans l’avenir. En effet, celte connaissance résultera alors du principe de l’identité du processus naturel dans le passé, dans le présent et dans l’avenir : cette identité étant la loi fondamentale de la sociologie.
L’importance de cette question ressemble à celle qu’avait autrefois en astronomie la question du mouvement ou de l’immobilité de notre globe. L’immobilité était pour
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l’asironomie ce que le monogénisme est pour la sociologie. Sans la rotation de notre globe tous les calculs de l’astronomie sont faux. Eh bien ! au risque d'être accusé de manquer de modestie, j’ose avancer qu’il s’agit ici d’un système qui est, pour le monde social, ce que celui de Copernic fut pour la sociologie.
On nous objectera que le polygénisme restera toujours une hypothèse qui ne pourra jamais être démontrée. Soit! mais c’est seulement au moyen de cette hypothèse que nous pouvons comprendre le processus naturel du développement de l’humanité dans son ensemble, et, ce qui vaut mieux encore, les mille conséquences qui en résultent.
Nous allons à présent indiquer ces conséquences dans leurs grandes lignes pour montrer les parties et les subdivisions d’un futur système de sociologie. Les vues sur le développement de l’humanité que nous venons d’exposer jettent une lumière tout à fait nouvelle non seulement sur l’essence de l’État ei du Droit, mais aussi sur la série des phénomènes psycho-sociaux tout entière, comme la langue, la religion, la morale, le crime, le châtiment, la littérature, l’art, et enfin, sur tous les mouvements et courants d’idées tels que le socialisme et l’anarchisme.
Tous ces phénomènes, mouvements sociaux et courants d’idées reçoivent, envisagés de notre point de vue que nous nommons brièvement : point de vue sociologique, un éclaircissement tout à fait nouveau.
Commençons par VÉtat.
Nous avons déjà indiqué sa genèse ainsi que son essence. Rappelons à présent ce que nous ont dit sur
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l’Éiat les célèbres professeurs allemands de droit public. D’après euï, l'État est un « domaine moral » (1), ou « la personnalité organisée du peuple (» 2), ou « l’organisation de la liberté » (3). Mais ces phrases nébuleuses n’éclaircissent rien et laissent la chose environnée de ténèbres mystiques. La sociologie ne peut pas se contenter de telles phrases, et elle n’en a pas besoin.
Considéré du point de vue sociologique, l’État est toujours et partout un ensemble de groupes sociaux unissons la domination d’un ou plusieurs groupes coalisés; si le groupe ou les groupes dominants sont représentés au gouvernement par une ou par plusieurs personnes, par une dynastie ou une personne élue, ou enfin par un corps politique, cela ne change pas essentiellement le caractère de l’État dont l’essence consiste dans la domination des uns sur les autres, mais dont le genre d’organisation gouvernementale ne constitue qu’un facteur purement formel et d’importance secondaire.
Chaque gouvernement représente le groupe dominant, et cette vérité n’est nullement altérée par le fait accidentel que des individus appartenant à d’autres groupes font souvent partie du nombre des gouvernants.
A l’intérieur de l'État, la lutte des groupes ne cesse jamais. Cette lutte sociale, c’est la vie normale de l’État, chaque groupe tendant à exploiter les autres le plus possible. Ces eflforts d’exploitation sont les motifs de toutes les actions et réactions réciproques des groupes formant l’ensemble de l’État.
(i) Stahi..
(â) Bluntschi i.
(3) iHKRlXtf.
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C’est seulement en reconnaissant ce caractère de l'État qu’on peut comprendre la vraie essence du Droit. Répétons-le : les innombrables traités etsystèmes de droit nous eu ont-ils montré la signitication réelle ? Est-ce assez de dire, comme le font les jurisconsultes, que le droit est \ tine norme fixée par la loi ? Est-ce assez de dire qu’il est / une règle demandée par la justice? Est-ce que de telles définitions nous dévoilent le vrai contenu du droit, son essence, sa tendance, sa véritable idée? Rien de tout cela.
Toutes les définitions des jurisconsultes nous indiquent seulement la forme, mais non l’essence du droit, celle-ci consiste plutôt en ce que chaque droit est tine limite temporaire tracée par les forces réciproques des groupes se disputant entre eux le terrain nécessaire à leur existence. Donc, ce que le groupe le plus fort décide dans son intérêt, pour maintenir sa domination, cela est de droit. Mais comme, dans cette lutte incessante, le groupe dominant doit s’accommoder toujours de plus en plus aux forces croissantes des groupes assujettis, cette délimitation de son champ d’action (qu’il a jadis réglée comme son droit), n’étant plus respectée par les sujets d’atitrefois, il faut qu’il la fasse reculer et qu’il la modifie; le champ d’action de la classe dominante devient alors de plus en plus étroit, c’est-à-dire que le droit institué autrefois se développe en faveur des groupes jadis plus faibles. Le droit n’est donc pas, comme le prétendent tant de jurisconsultes, l’expression de la volonté commune d’un peuple entier : c’est plutôt le résultat d'une lutte sociale, la résultante d’un conflit ou tout au moins d’un concours entre les groupes formant l’ensemble de l’État. Comme
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les chances, dans ces luttes, varient sans cesse, ce résultat, cette délimitation du champ d’action est également variable. La limite d’aujourd’hui peut être demain déplacée par un effort d’un groupe quelconque en sa faveur, nous disons alors que le droit d’hier est devenu aujourd'hui un autre droit, qu’il a changé, qu’il a subi une réforme, qu’il s’est développé.
Le droit n’est pas dès lors une œuvre individuelle, une action d’un législateur ou d’un corps législatif : tout cela n’est qu’apparence. En réalité, le droit est un phénomène psycho-social se manifestant à la suite du concours d’une pluralité de groupes dont chacun agit dans son propre intérêt.
On ne peut parler d’une volonté générale ou commune d’un peuple, car une telle volonté n’a jamais existé et n’existera jamais. 11 n’y a que la volonté égoïste de plusieurs groupes qui se heurtent et luttent entre eux et qui, par cette lutte, produisent cliaque fois un certain état d’équilibre, lequel trouve son expression dans le droit en vigueur. Voilà l’idée sociologique du droit.
Le droit étant le proiiuit de l’État et n'existant pas avant l’État, c’est, à proprement parler, un phénomène essentiellement politique par opposition à d’autres phénomènes qui prennent souvent dans l'intérieur de l'État un caractère politique, et qui, néanmoins, datent d’une époque préétatique, et sont plutôt des phénomènes psycho sociaux.
Parmi ceux-ci, la latKjue tient la première place. Elle aussi prend son origine et son développement, non dans l’esprit individuel, mais dans la collectivité, dans le concours de toute une société. Mais elle a déjà son berceau dans la société primitive, dans la horde humaine. Quand
celle-ci s’unit à d’autres groupes pour former une union politique, la langue de chaque groupe se heurte contre les langues des autres groupes. Dans cette rencontre, il peut arriver qu’une langue disparaisse, ou qu’elle se maintienne, ou qu’elle se mêle aux autres. Cette dernière éventualité est la plus fréquente.
Aussi les langues des nations cultivées nous montrent dans leur richesse en mots les traces de ces amalgamations des divers éléments ethniques; elles sont comme des miroirs dans lesquels se reflètent les éléments ethniques qui se sont unis pour former un état, une nation.
Le développement de la religion est semblable à celui de la langue. ' ^
Elle aussi a déjà pris naissance dans la horde humaine car elle provient du besoin psychique que ressent l'homme, dans le bonheur, et plus encore dans le malheur, de se tourner vers un Etre supérieur qu’il imagine à sa fantaisie pour lui rendre grâces ou pour le prier. Oui ! nous devons sur ce point corriger la Bible, dont le texte contient une petite transposition : ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme à son image, c’est, au contraire, l’homme qui, poussé par le sentiment religieux, a créé Dieu à son image.
Quoique ce sentiment religieux semble avoir un caractère individuel, il se renforce pourtant et s’affermit dans la société par la communication réciproque des idées et sentiments semblables. C'est la croyance de « tous » qui affermit la croyance de l’individu.
Puis, quand la société primitive entre en union avec d’autres sociétés, les diverses croyances se combattent tout d’abord, mais elles finissent par s’accorder, ou bien
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l’une l’emporte sur les autres non sans une certaine amalgamation. Ce processus psycho-social s’accomplit parallèlement au processus social de l’amalgamation de deux ou de plusieurs sociétés.
De la fonction que la sociologie attribue à la religion, il s’ensuit que chaque religion se développe du monothéisme au polythéisme ; les opinions contraires de nos théologiens qui mettent le monothéisme au sommet de l’échelle du développement ne pénètrent pas jusqu’à l’essence de la chose, et se contentent de l’apparence. En effet, le besoin psychique qui donne naissance à la divinité s’éveillant toujours à propos des diverses circonstances et des divers moments de la vie, par exemple quand on a faim et quand on est rassasié, quand on a peur et quand on est dans le triomphe de la victoire, quand on va à la pêche ou à la chasse, etc., conduit nécessairement à un nombre croissant de divinités. Ce besoin religieux crée alors, dans chaque circonstance, pour s’apaiser, la divinité correspondante.
Ainsi, avec le développement de la vie sociale, il ne tarde pas à produire une grande quantité de divinités et, par ce procédé, le monothéisme primitif devient nécessairement un polythéisme. La meilleure preuve que cette tendance est innée à la nature humaine, c’est que, môme dans les religions qui se piquent d’ètre monothéistes, ce même besoin produit, en dépit des dogmes contraires, au lieu d’un polythéisme, un polyhagixme dans lequel les saints, comme patrons, prenhénr là 'place des « dieux exilés », ce qui n’est en réalité qu’un polythéisme voilé.
Du reste cette évolution est naturelle et, du point du vue sociologique, le polythéisme est une forme supérieure
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de la foi religieuse, une forme qui satisfait mieux les besoins psychiques dont la religion est la satisfaction.
Après la langue et la religion viennent, dans la série
des phénomènes psycho-sociaux, les mœurs et la mor
raie.
Loin d’être, comme les a imaginés une philosophie spéculative, des produits d’idées innées, les mœurs et la morale se sont formés à titre de condensations d’une quantité infinie d’actions réflexes des hommes en lutte avec les conditions du milieu ; elles sont les résultats d’un long processus d’accommodation aux ambiances naturelles dans lesquelles ont vécu les sociétés.
Comme le droit, la langue, la religion, les mœurs et la morale ne sont pas des inventions individuelles, mais des phénomènes psycho-sociaux ; elles ne sortent pas du génie individuel, mais l’embrassent et l’enveloppent en le contraignant à agir d’après des règles qui lui sont imposées par son milieu social.
On pourrait dire que le milieu naturel contraint la \ société, et que la société contraint l’individu : telle est la | formule qui répond à la genèse des mœurs et de la i morale.
Nous ne pouvons pas épuiser ici le nombre des phénomènes psycho-sociaux qui forment les objets de la sociologie. Il faut nous contenter d’avoir donné le trait caractéristique, la marque d’après laquelle on peut reconnaître ces phénomènes.
Donnons seulement, pour mieux mettre en lumière cette marque caractéristique, encore quelques exemples.
Qu’esl-cc que le crime? Est-ce un fait individuel? Nullement. C'est également un phénomène psycho-social,
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car le crime, lui aussi, est un acte social accompli par l’individu. Qui est-ce qui a tué l’enfant nouveau-né? Estce la mère ? Non. C’est la société qui bldme la fille tombée, qui la laisse sans asile, laflétrit pour toute sa vie, l’abandonne à la honte, la repousse avec mépris, — c’est cette société qui a tué l’enfant. Ce meurtre est un acte social accompli sous la contrainte de la société par la pauvre fille délaissée.
Qui est-ce qui a volé ? Est-ce le pauvre qui a faim ? Non, c’est encore la société qui ne lui laisse pas d’autre moyen de vivre. Pourquoi les voleurs se recrutent-ils pour la plupart dans la classe indigente? N’est-ce pas un trait significatif? Sont-ce là des faits individuels ? Non !
Ce sont des phénomènes psycho-sociaux, et c’est en ce sens que Quételet parle d’un budget des crimes que la société paie avec une grande régularité, cette régularité | étant l’expression constante de sa structure, de son organisation, et aussi de son esprit collectif. Qui est-ce qui a tué cet homme en duel? Est-ce l’un des deux adversaires? Non, c’est la sociétéqui l’a contraint à donner cette preuve de son honorabilité.
A propos des criminels, ici encore une remarque. M. Lombroso nous expose une théorie géniale des criminels-nés, en nous indiquant, avec un grand apparat de recherches crâniométriques, les anomalies crâniennes qui poussent de malheureux individus à l’accomplissement des crimes auxquels ils sont prédestinés. M. Lombroso, en cela, est le vrai Lavater du xix’ siècle. Il base sa théorie sur l’examen des anomalies des crânes de milliers de criminels (admettons ce grand nombre !) mais il n’a pas examiné les anomalies des millions d’hommes
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qui ont passé leur vie paisiblement sans se heurter contre l’ordre social établi.
S’il pouvait assujettir ces derniers à ses procédés crâniométriques, il s’apercevrait que, d’après sa théorie, il trouverait là des millions de criminels-nés, et il s’étonverait certainement qu’ils n’aient commis aucun crime. En vérité, ce ne sont pas, en effet, les individus, mais plutôt les sociétés, qui naissent criminelles, et ce ne sont pas les anomalies des crânes mais plutôt celles des milieux sociaux qui produisent les crimes. Mais admettons qu’il y ait aussi des anomalies crâniennes qui disposent l’individu au crime, il y a encore lieu de se demander dans quelle position sociale, dans quel milieu se trouve l'individu ainsi disposé. En effet, il peut se trouver dans une position sociale telle qu’il puisse suivre ses penchants criminels sans venir en collision avec la loi, donc sans commettre un crime. Prenons un cas où un individu est, par son crâne, disposé au vol et à la rapine: heureusement il devient pacha dans un empire lointain de l’Orient. Alors il peut satisfaire ses penchants par la voie lég;ale. Ou bien il est disposé par son crâne à commettre des meurtres, mais il devient, de par sa naissance, roi de Dahomey, et alors il peut en commettre, très légalement, autant que cela lui plaît.
Nous voyons donc que, môme en admettant qu’il y ait des dispositions criminelles, ce ne sont pas elles seules qui décident de l’accomplissement des crimes, mais bien toujours la position de l’individu dans la société, les influences sociales, les milieux sociaux. Mais, en réalité, il n'y a pas d'individus sans quelques anomalies physiques; on trouve des anomalies crâniennes chez des hommes qui ont passé
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leur vie d’une manière tout à fait normale, et jusqu’à présent la science n'a pas réussi à démontrer le moindre rapport entre certaines anomalies physiques et certaines inclinations ou dispositions psychiques.
L'opinion adverse que ce sont exclusivement des influences sociales qui disposent les individus à toutes leurs actions, bonnes ou mauvaises, va sans cesse en progressant. Ce seront alors des recherches sociologiques qui, dausce domaine aussi, remplaceront les théories individualistes aujourd’hui en vogue, et je ne doute pas qu’au XX* siècle, tous ces systèmes à la Lombroso, quoique très ingénieux, mais reposant sur des prémisses fictives et sur des fautes de logique disparaîtront, comme de notre siècle ont disparu les doctrines à la Lavater, non moins géniales.
Nous nous sommes arrêtés assez longtemps sur le domaine juridique; en effet, sur aucun autre, les luttes sociales n’éclatent sous une forme aussi saisissante que sur celui-là, mais nous rencontrons d’autres phénomènes psycho-sociaux, quoique peut-être moins palpables et moins frappants, sur beaucoup d’autres domaines où on ne les soupçonnait pas autrefois ; nous voulons parler de l’économie politique, de la science, de la littérature, enfin, de l’art.
Commençons par ce dernier. L’idée que l’art est un produit social a été lancée pour la première fois par le grand historien-sociologiste Hippolyte Taine; M. Guyau a poussé plus avant ces recherches, mais ici encore la sociologie a un vaste champ à parcourir.
Plus vieille que cette idée est cette autre qui lui est analogue, que la science et la littérature sont condition-
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nées par les influences sociales, par le développement de la société ; de fait, comment pourrait-on parler d’une évolution des sciences et de la littérature, comment pourrait-on reconnaître dans celle-ci une manifestation du génie des peuples, comment pourrait-on rechercher en elles l’esprit des nations, si l’on n’admettait pas qu’une œuvre scientifique, qu’un travail littéraire n’est pas un fait individuel, mais un phénomène psycho-social qui se rattache par mille liens à la société d’où il sort et dans laquelle il a ses racines intellectuelles. Mais nous sommes loin d’entrevoir clairement le nexus qui relie l’œuvre produite par l'individu à la société dont l’esprit collectif se manifeste dans cette œuvre, et, ici encore, une grande tâche est réservée à la sociologie.
Ensuite vient l’économie politique, cette science précurseur de la sociologie, qui, la première, a formulé les lois sociales contraignant les actions individuelles. Mais nous allons voir comme elle tâtonne sans la lumière de la sociologie.
Quel est le motif des actions économiques ? Les uns, suivant le fondateur de cette science, Adam Smiih, n’admettent d’autres motifs que l’égoïsme; les autres, se drapant d’indignation morale, condamnent cette <t théorie égoïstique » et nous assurent que l’altruisme est un motif non moins efficace dans la vie économique. Entre ces deux pâles la science économique oscille sans cesse, et la polémique, si stérile qu’elle soit, ne cesse pas.
La cause en est que la science économique, elle aussi, prend pour base la théorie individualiste, laquelle ne voit dans la nation qu’un grand nombre d’individus. Mais de notre point de vue sociologique la chose change de face.
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La nation est une pluralité de sociétés, de groupes. Si l’on pose cela comme base, l’un et l’autre des partis luttent avec raison, mais chacun n’a raison qu’à moitié. En effet, les groupes envisagés comme totalités n’ont jamais d’autres motifs que des motifs égoïstes, ne peuvent jamais en avoir d’autres. Leur égoïsme est indépendant de la volonté et du caractère de l’individu : c’est lui qui dirige les actions du groupe avec la force d’une loi naturelle. Mais à l’intérieur des groupes, des impulsions altruistes sont largement semées; là, il y a toujours de nobles élans, des mouvements généreux, des actes de bienfaisance, toute une économie fondée sur la charité.
L’homme, dans l’intérieur de son groupe, n’est pas si égoïste que le prétendent les partisans d’Adam Smith, ce sont les groupes et les classes qui mènent une lutte acharnée, sans trêve et sans pitié; il n'est pas vrai dans la généralité que homo soit homini lupus, mais il est malheureusement trop vrai que les groupes sont toujours, l’un vis-à-vis de l’autre, dans un status belli, qu’ils se combattent impitoyablement par tous les moyens que peut inventer la méchanceté diabolique de ce carnassier le plus raffiné de tous, quand il s’agit de la lutte contre le troupeau ennemi .
Ce point de vue nous ouvre une perspective nouvelle sur la vie et sur les luttes économiques des nations, et nous démontre les méprises grossières des économistes. Entre autres, c’est, chez eux, une thèse souvent répétée que l’économie nationale n'est que l’ensemble de toutes les économies privées sur un territoire donné. Quelle illusion! Est-ce que dans l'économie privée, il y a de ces luttes sociales qui constituent l’essence de toute économie
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nationale? Dans l’économie privée, tons les efforts sont dirigés vers un but unique; dans l’économie nationale, au contraire, chaque groupe poursuit son but à part, but qu’il veut atteindre aux dépens des autres groupes. Est-ce que quelque chose d’analogue a lieu dans l'intérieur de l’économie privée? Nullement. C’est alors une illusion funeste de juger que l’État n’est que la réunion d’un grand nombre d’économies privées.
Citons encore un exemple pour démontrer l’importance du point de vue sociologique dans la science économique : la division du travail .
Plus que toutes les autres théories économiques, celle-ci est étroitement liée à la conception sociologique de la marche du développement de l’humanité. Car chez les économistes le développement de la division du travail offre une analogie avec le développement monogénétique de l’humanité. Ils s’imaginent que, à l’origine, chaque homme pourvoyait seul à tous ses besoins, qu’avec le temps les occupations se sont différenciées toujours de plus en plus, et que, par suite, les qualifications se sont spécialisées jusqu’à ce que nous soyons arrivés à ce haut degré de division du travail que nous possédons aujourd’hui.
Cette conception est basée sur cette autre que l’humanité considérée comme unité a traversé toutes les phases économiques l’une après l’autre, que les hommes ont été au commencement pêcheurs, puis chasseurs, puis agriculteurs, enfin marchands, artisans et industriels, et que, correspondant à cette évolution de l’humanité, le processus de différenciation détachait de ce tronc principal de l’espèce humaine, un à un, les divers rameaux du travail spécialisé.
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Par suite de ce double concept, on s’imagine que la division du travail est une affaire volontaire et contrac- ! tuelle. Rien n’est plus erroné que cette conception.
D’abord, c’est une erreur de croire que l’humanité envisagée comme tronc unique, ou que ses différents rameaux aient parcouru toutes ces phases économiques commençant avec la pêche, la chasse, l’élève du bétail jusqu’à l’agriculture, le commerce et l’industrie. C’est plutôt la nature elje-même qui, dès l’origine, par la I diversité des milieux géographiques dans laquelle elle a : mis les diverses bandes humaines, a pris l'initiative de la i division du travail en poussant les diverses tribus ! humaines dans des voies de développement tout à fait diverses.
11 n’est pas bien difficile de s’imaginer cette diversité primitive des innombrables bandes humaines qui ont peuplé notre globe. En effet, le nombre des diversités principales est limité par le nombre, lui-même limité, des moyens qu’ont les hommes de pourvoir aux besoins de leur existence. Les hommes ne peuvent vivre que de quatre j manières : en se nourrissant de plantes, de poissons, de i gibier ou — en vivant de pillage fl).
Eh bien ! les uns établis dans des campagnes fertiles devenaient phytophages; les autres placés aux bords des fleuves ou de la mer devenaient ichtyophages; ceux qui habitaient les bois devenaient chasseurs et se nourrissaient de gibier; enfin, il y avait aussi des hommes qui, n’ayant pas dans leurs domaines une nourriture abondante, étaient contraints de se la procurer au moyen de rapines.
I (1) Voir Goiiplowicz : Die eociologitche Staaliidee. Grsr 1892.
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Chacun de ces quatre principaux genres d’hommes se développait à part, â sa manière. Les phytophages se développaient par l’agriculture et s’accoutumaient à une vie paisible et laborieuse; les ichtyophages, s’accoutumant à la vie sur l’eau, à la nage, puis à la navigation, devenaient peu à peu navigateurs et par là, marchands; les chasseurs, eux, s’accoutumant à l'élevage des animaux devenaient éleveurs de bétail et, parla, nomades; enfin les brigands devenaient guerriers, et, se faisant à l’habitude de maltraiter les hommes et d’enlever les fruits du travail d’autrui, ils devenaient des fondateurs d’Étals.
Ainsi c’est la nature elle-même qui, produisant par 1a diversité du terrain, du milieu, les quatre types principaux de l’espèce humaine, et prédestinant par là chacun de ces types à un développement à part, a jeté le germe de la division du travail pour le cas où ces divers types devaient se rencontrer, soit dans des voies paisibles, soit à la suite de guerres et de conquêtes.
Les premières occasions de telles rencontres ont certainement été fournies par les brigands qui, devenus vaillants à la suite de l’exercice de leur métier et, étant souvent dans la nécessité de choisir des chefs d’expédition, se sont accoutumés à une discipline guerrière; ce sont eux qui, pour la plupart, ont subjugué des peuplades paisibles, des phytophages, et ont, les premiers, introduit une division du travail forcée, contraignant les agriculteurs à partager avec eux les fruits de leur travail et s’adonnant eux-mêmes à la guerre ou à la chasse, en un mot, à la « haute politique ». Ainsi s’esi formé dans les États primitifs, au-dessus du peuple subjugué, la classe des nobles et des seigneurs. Où il y avait des seigneurs et des
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paysans, il ne pouvait manquer longtemps de marchands. Ce furent les anciens ichtyophages qui devinrent navigateurs et marchands, visitant des côtes lointaines d’où iis rapportaient des produits précieux pour satisfaire les goûts et les caprices des seigneurs. Les colonies de ces marchands s'interposant entre les châteaux seigneuriaux et les chaumières des paysans occasionnèrent l’origine des villes devenues ensuite le siège des manufactures et de l’industrie.
Ainsi, — c’est une esquisse grossière que nous présentons, — le processus naturel du développe >ne ni de l'humanité a amené nécessairement une division du travail, laquelle se présente d’un côté comme un acte naturel et de l’autre comme un acte de contrainte, mais jamais comme un acte volontaire et contractuel. En effet, les occupations du paysan, du seigneur, du marchand, puis de l’artisan, ne furent nullement l’objet d’un libre choix. Chacun étant né pour son emploi, il n’y avait pas moyen de le changer librement ou de le choisir.
L’État était alors l’organisation de la division du travail par contrainte, et dans cette contrainte résidait peut-être un facteur important de la mission, ou plutôt de la destination naturelle de l’État en vue de l’éducation de l’humanité.
Mais, dans aucun cas, la division du travail n’est, comme se l’imaginent les économistes, une action volontaire des hommes, entreprise en vue d'un certain but économique et pour mieux utiliser les forces humaines. Elle est plutôt un phénomène social , un impératif historique qui pèse sur l’humanité et qui s’affaiblit très lentement avec l'amalgamation des éléments ethniques
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hétérogènes, avec la nationalisation des peuples et avec la victoire des idées égalitaires lesquelles, cependant, se heurtent encore de nos jours contre les nécessités naturelles datant de temps immémoriaux et sont représentées par les diverses qualifications et par les diverses forces relatives des groupes sociaux.
Il est vrai qu’à cette division du travail par contrainte, imposée par la nature, vient, dans notre siècle, s’ajouter une autre division du travail, celle qui s’opère au sein de l’industrie : celle-ci peut être regardée comme volontaire et contractuelle, mais il ne faut pas la confondre avec la première dont nous avons parlé et qui est incarnée depuis la plus lointaine antiquité dans les diverses couches populaires formant les États.
C’est une erreur des économistes de ne pas distinguer ces deux genres de division du travail, l’une naturelle et | préétablie, et l’autre industrielle et purement économique. ' Cette distinction que la sociologie introduira dans la science aura des conséquences importantes et des applications de grande portée dans la science économique.
Pour finir notre programme de sociologie, il nous faut dire encore quelques mots de ces courants d’idées qui, se répandant sur tous les États du môme cercle de culture, deviennent internationaux : ce sont le soci^alisme et l’anarchisme. Eux aussi sont des phénomènes psycho-sociaux, car ils prennent naissance à la suite du choc des divers groupes sociaux formant l’État, et, une fois formés, ils se développent et envahissent les esprits des grandes massesl populaires. Voyons, à présent, comment ils prennent naissance. Chaque force agissant dans la nature rencon-.
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trant une autre force subit un contre-coup : c’esf aussi le cas pour l'Élat. Agissant sur le peuple, ou mieux sur les sujets, chaque gouvernement provoque un contrecoup qui se manifeste par des mécontentemenls, des oppositions, des malveillances et des haines. Une fois provoqués, ces ressentiments ne tardent pas à se cristalliser en demandes et postulats, à se formuler en théories opposées à l’État tel qu’il existe en fait: ces théories forment le socialisme .
Mais l’ordre politique, la domination organisée dans l’État sont un produit des forces vives sociales agissant d’après les lois éternelles qui régissent la nature des sociétés : cet ordre représente donc une raison supérieure se manifestant toujours et partout entre des sociétés . contre cette raison supérieure réalisée dans l’État, les théories socialistes ne représentent que des abstractions rationalistes, des rêves qui ne peuvent jamais être réalisés. L’État, c’est la réalité conforme à la nature ; le socialisme, c’est l’éternel mirage qui illusionne l’esprit humain. Est-ce que l’homme peut changer les lois de la nature ? Est-ce qu’il peut renverser ce qu’elle a institué ? L’État, avec sa domination des uns sur les autres, est une partie de la nature, aussi bien que sont une partie de la nature les vapeurs s’élevant des eaux sous l’action du soleil et retombant à terre sous forme de pluie par suite du refroidissement de l’atmosphère. Est-ce que l’homme peut changer ce processus naturel? De même il no changera jamais les luttes sociales et leur conséquence nécessaire: victoire des uns, défaite des autres. Ceite impossibilité de changer les lois naturelles des sociétés,-. voilà :1e germe de mort que porte en soi le socialisme,.
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mais cette maladie mortelle se révèle longtemps avant sa rencontre décisive avec l’État. En effet, au moment même où il commence à s’organiser pour se préparer au combat décisif et à l’avènement de son régime, en vertu de cette même loi naturelle qui a engendré l'Ëiat, il tombe dans le vice originel de toute organisation, de tout ordre politique : il crée des chefs et des sous-chefs, des rédacteurs et des secrétaires, et, au-dessous de tout cet état-major salarié s’agite la misera conlribuens plebs. - —
Et voilà que la même opposition que lui-même a faite à l’Éiat s'élève contre lui : elle s’appelle à présent l’anarchisme.
Le même mécontentement qu’a suscité autrefois l’action de l’État, l’organisation du socialisme et son action organisée le suscitent à son tour; l’anarchisme commence avec la protestation contre la domination des chefs socialistes, contre le gouvernement socialiste.
A vrai dire, ce n’est pas la cause unique de l’anarchisme. Aucun courant d’idées considéré comme phénomène psycho-social n’est assez simple pour qu’on puisse le faire dériver d’une cause unique. Chacun de ces phénomènes possède une certaine complexité et procède de causes multiples. Aussi l’anarchisme, en outre de l’action organisatrice du socialisme et de son inefficacité patente, a encore d’autres sources. Ce sont d'abord certaines idées philosophiques répandues depuis longtemps, ensuite quelques iniquités liées étroitement aux actions de l’État. Pour les idées philosophiques qui ont préparé l’anarchisme, je rappellerai ici l’idolâtrie (ffi ^
« l’individualisme » à laquelle s’est livrée la philosophie spéculative depuis la grande Révolution. Dans toute
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l’Europe, les philosophes prétendaient que l’État moderne devait avoir un caractère tout à fait opposé au caractère de l’État antique; que ce dernier considérait l’individu comme moyen et lui-même comme but suprême, tandis que l’État moderne n’est, et ne doit être, qu’un moyen en vue du développement de l'individu, son but suprême. Cette idée grotesque n’impliquait rien moins que la prétention que l’État produit d’un processus naturel, doit changer son essence et faire volte-face pour satisfaire aux aspirations de MM. les philosophes. Cette idée s’est néanmoins enracinée profondément dans toute la philosophie politique de notre siècle. De cette idée à la thèse, soutenue, entre autres, par Fiehte et par Lorenz Stein, que l’État est un mal nécessaire qui doit un jour disparaître, il n’y avait qu’un pas. L’anarchisme ne fait, de son côté, que tirer une conclusion de cette thèse : il confirme que l’État est un mal nécessaire, et nous assure qu’il est déjà superflu à la fin du xix* siècle. Quant aux iniquités que commet l’État, il est vrai que, notamment dans la lutte contre le socialisme, il a poussé ses inimitiés et ses vengeances trop loin, et qu’il a rendu, par là, la situation des plus pénibles.
En effet, ceux qui défendent sa raison d’être et sa nécessité ont une tâche difficile: celle de justifier les cruautés qu’il commet contre l’opposition des penseurs libres qui aspirent à des réformes sociales. Aussi, ces cruautés engendrent-elles de nombreuses théories anarchistes. En effet, chaque iniquité commise par l’État est comme une goutte de poison qui s’infiltre dans le corps : quoiqu’elle ne produise pas d’effet immédiatement visible, l’infection n’en travaille pas moins dans l’intérieur, et,
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après un certain laps de temps, l’ulcère éclate quelque part, là où l’on s’y attendait le moins.
Ce sera donc une tâche de la sociologie d’indiquer toutes les actions de l’État qui forment la source des courants d'idées socialistes et anarchistes, et, en cela, elle profitera de tous les justes griefs qu’élèvent contre l’État ces théories révolutionnaires. En effet, bien que les buts que poursuivent ces théories soient à jamais irréalisables chez les hommes, ces théories envisagées à litre de phénomènes psycho-sociaux sont néanmoins d’une grande importance, non seulement pour la science, mais aussi pour le développement tout entier de l’humanité. Loin d’être les inventions volontaires d’individus isolés, ils ont leurs fondements dans la nature des sociétés humaines et apportent leur part à l’évolution sociale.
Critiquant l'État, ils dévoilent maints défauts de l’ordre politique pour lesquels les hommes d’État, et aussi beaucoup d’écrivains, sont tout à fait aveugles ; ils montrent toutes les iniquités commises par les gouvernements et tous les abus commis par les classes dominantes; par là ils donnent de fortes impulsions en vue d’un renouvellement de l'esprit public.
Ils ont mis à l’ordre du jour, l’une après l’autre, toutes les questions sociales, ils ont contraint les penseurs et les politiciens à examiner à nouveau toutes les institutions sociales, ils ont popularisé la science politique, ils ont fait avancer les idées sociales : ils ont donc rempli et remplissent encore une mission très importante. -
Et voilà pourquoi la sociologie regarde le social Usme et l’anarchisme comme des courants d'idées historiquement autorisés, et qui, comme tels, .ont leur.
UN PROGRAMME DE SOCIOLOGIE
raison d’èire, aussi bien que l’Ëiat lui-même, dans le domaine des faits.
J’ai tracé les grands contours d’un programme de la sociologie ; j’ai jalonné le vaste champ dont les principaux segments contiennent :
1* Les mouvements des groupes ethniques sensu stricto, c’est-à-dire les migrations, les colonisations, les expéditions guerrières, les conquêtes et les fondations d’États ;
2° Les phénomènes psycho-sociaux comme les langues et leur développement, les religions, le droit, les mœurs, la morale, la science, l’art, l’économie politique, etc. ;
3” Les courants d’idées et les divers mouvements réformateurs et révolutionnaires tels qu’aujourd’hui le socialisme et l’anarchisme.
On m’objectera peut-être que c’est, à vrai dire, l’ensemble des sciences morales, et quelques autres encore, que je prétends embrasser dans la sociologie, mais cette objection n’est pas fondée. Un phénomène, en effet, peut être en môme temps l’objet de plusieurs sciences différentes. L’homme, par exemple, peut devenir l’objet de l’anatomie, de la pathologie, de l’anthropologie, de l’ethnographie, et pourtant ces sciences sont de nature tout à fait diverse. De môme la langue peut être l’objet de la philologie, de la linguistique, de la grammaire; de même enfin notre globe peut être l’objet de la géographie, de la géologie et de l’astronomie. En effet, ce n’est pas l’objet lui-même, mais plutôt le point de vue sous lequel il est traité et le but auquel tend l’investigation, qui décident du caractère et de la nature de la science. Le fait donc que la sociologie
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traite de certains objets étudiés en même temps par d’autres sciences ne lui enlève pas son caractère et sa nature à part, car elle traite ces objets d’un point de vue à part et dans un but différent.
C'est bien une science distincte de toutes les autres sciences sociales comme, par exemple, la jurisprudence, la théologie, l'économie politique, la linguistique, etc., une science ayant son point de vue à part, lequel consiste à considérer ces objets comme les produits de tendances et d’efforts collectifs d’une ou de plusieurs sociétés. Aussi ses limites sont-elles indiquées bien distinctement par son but spécial, lequel est de démonirer comment les mouvements des groupes sociaux engendrent l'État et toutes ses institutions, comment les influences sociales et les actions réciproques des groupes sociaux donnent naissance à tous les phénomènes sociaux et psycho-sociaux, enfin à tous les courants d'idées qui, à leur tour, exercent d’importantes influences sur le développement social.
Se tenant dans ces limites, la sociologie ne fera pas irruption sur le domaine des autres sciences et constituera une science indépendante, — quelle que soit la lumière que son flambeau doive jeter sur les sciences voisines.
Illusions sociales
Environnée du sinistre cortège des fantômes de l’illusion, l’humanité suit sa route sombre... De temps à autre un homme allume un flambeau et de ce flambeau éclaire la face de l'un ou l’uutre des fantômes ; soudain ! le fantôme s’évanouit.
Parmi ces fantômes se trouvait le géocentrisme. Copernic vint, vinrent Giordano Bruno et Galilée qui allumèrent le flambeau de la vérité, — et le géocentrisme disparut. Sans contredit Giordano Bruno et Galilée s’en seraient trouvé mieux s’ils avaient éteint le flambeau allumé par Copernic au lieu de le porter haut et fier, car ils durent payer de mille tourments, de leur vie même, la révélation de la vérité.
Mais il n’en restait encore que trop, de ces fantômes ! Un autre, l’anthropocentrisme nous fit cortège jusqu’à Darwin et ses disciples, mais il fut, lui aussi, éclairé en face, et il commence à disparaître.
Aujourd’hui, nous savons quelle place nous occupons dans la nature : nous ne sommes rien moins que les ani-
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maux les plus cruels de ce globe, et, comme nous sommes en même temps les plus raffinés, notre cruauté n’est que plus dangereuse. C’est là une triste vérité à constater, vérité que nous devons au Darwinisme et aux sciences naturelles de notre époque, mais le seul moyen efficace en vue de s'améliorer, c’est d’apprendre à se connaître Tant que l’homme s’est tenu pour une créature supérieure, il a commis les actes de la plus odieuse cruauté, sans le moindre scrupule . C’est elle qui mettait en œuvre les instruments de torture de l’Inquisition, c’est elle qui allumait les bûchers au nom de la a religiosité », cette créature supérieure à laquelle Darwin n’avait pas encore dressé son arbre généalogique dontlarace simiesque forme le tronc. Maintenant que nous savons que nous descendons du singe, l’effort pour devenir vraiment des hommes se généralise déjà quelque peu.
Restent deux fantûmes qui nous empêchent de le devenir tout à fait. L’un, c’est Y ethnocentrisme, cette détestable erreur des nations lesquelles se figurent, chacune à part soi, former le « centre » sublime, ou la tête de l’huraanité. De même que les Chinois se tiennent pour « l’empire du milieu » les Juifs se sont intitulés « le peuple choisi de Dieu », les Français ont « marché à la tête de la civilisation ». Pour les Allemands, Hegel leur assurait, et ils ne demandaient pas mieux que de l'en croire, qu’ils étaient « l’incarnation de l’esprit objectif », comme qui dirait « Dieu parmi les peuples ». A l’heure qu’il est, la sociologie éclaire ce fantôme en face, et il commence à disparaître.
Mais le plus funeste de tous, celui qui entrave la marche de l’humanité, celui qui pèse à ses semelles comme
ILLUSIONS SOCIALES
une masse de plomb, c’est Vacrochronisme , (puisset-on me pardonner ce mot barbare), c’est celte déplorable erreur commune à tous les temps, laquelle fait croire que « l’époque actuelle est culminante », que le temps où nous vivons est, nous en avons l’intime conviction, le temps des plus grands progrès, de la plus haute civilisation, de lapins grande « humanité », tandis qu’au contraire, les époques de « sauvagerie », de « barbarie » gisent loin derrière nous dans le passé. Nous nommons notre époque: a l’époque de la raison », tandis que nous aurions laissé en arrière ce que nous appelons les époques « de foi et de superstition ».
Cette illusion sociale vient de ce que nous ne portons nos regards qu’en arrière, vers les siècles passés. Parce qu’ils étaient barbares d’une autre tnanière que nous, nous nous figurons être civilisés. Malheur à ceux qui osent éclairer en face ce fantôme de l'illusion, et nous montrer que, au fond, nous sommes aussi barbares que nos prédécesseurs, seulement d’une autre manière, d’après une autre méthode. Sans doute on ne les crucifie plus, ces fâcheux censeurs, on ne les brûle plus, non : on se contente de les jeter en prison ; cela, c’est moderne, c’est xix' siècle, c’est « fin de siècle ! »
Quelle barbarie il y a à punir des gens de mois, d’années de prison pour avoir exprimé leur opinion, pour des mots, voilà ce dont nous n’avons pas la moindre conscience, persuadés comme nous le sommes que ceux qui attaquent l’ordre de choses actuel ne prétendent rien moins qu’à a renverser » ce qu’il y a de tout à fait meilleur en ce bas monde. Ainsi nous affole le fantôme de l’acrochronisme.
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Celle illusion est d'autant plus funeste qu’elle nous amène à considérer tout ce qui existe actuellement, pour la raison que c’est de notre temps et pour cette raison seule, comme quelque chose d’excellent, d’intangible. Nous regardons comme des « révolutionnaires » criminels ceux qui trouvent qu’il y aurait des modifications à introduire dans l'état de choses actuel, et qui expriment l’opinion qu’il serait grand temps de meure à la place quelque chose de meilleur. Nous nous comportons vis-à-vis de ceux-là qui nous dépeignent l’état de choses actuel sous les couleurs de l’injustice et de l'inhumanité comme un criminel dont la conscience n’est pas tranquille : à la moindre allusion il devient inquiet, se trouble, n’est plus maître de lui. Pour nous, nous tempêtons, nous crions haro sur ces infâmes attaques contre l’ordre de choses existant ; on a beau nous démontrer que notre prétendu ordre n’est, au fond, que désordre, nous n’en appelons pas moins la police et portons haute plainte contre ces hardis improbateurs pour leurs tendances révolutionnaires.
Mais considérons les choses à tête reposée : Que fontils donc, ces révolutionnaires ? Ils entament une discussion sur les défectuosités et les misères do notre époque. Ces défectuosités, ces misères, il n’y a pas à les nier, or, si l’on veut les diminuer ou les supprimer, il faut pourtant bien, tout d’abord, qu’on les discute à haute voix sous toutes leurs faces.
Eh bien 1 c’est précisément cette discussion, condition préalable de toute amélioration, que l’on rend impossible en mettant sur pied toutes les forces policières et tout l’arsenal du droit pénal ! Voilà bien une conséquence de cette
ILLUSIONS SOCIALES
illusion acrochronique par laquelle nous nous figurons que l’ordre social actuel est le seul juste, le seul équitable ! Qui l’attaque donne tète baissée dans le bouleversement social !
Par contre, si nous prenons conscience un moment seulement de cette illusion, force nous sera bien de reconnaître que tous ceux qui attaquent l'état de choses existant ne sont, au fond, que les outils inconscients et à demi aveugles de l’évolution historique, laquelle s'efforce sans relâche de remplacer ce qui existe par quelque chose de meilleur, en partant de ce principe que tout ce qui existe n’est bon qu’à disparaître. Les soi-disant « révolutionnaires » ne sont donc, considérés à la lumière de l’histoire, que des combattants d’avant-garde qui surgissent nécessai rement quand l’état de choses existant devient caduc. Au lieu de les persécuter, nous ferions donc mieux de prêter l’oreille à la voix de la nature qui parle par eux, et de tâcher de nous rendre compte de la direction qu'ont prise, en dernier lieu, le courant des idées et le mouvement social.
C'est que nous ne sommes pas parvenus au sommet des temps, loin de là! Bien au contraire, nous nous trouvons au milieu de la montée escarpée que nous gravissons péniblement, nous efforçant d'atteindre ce sommet qui semble fuir à mesure devant nous. Un arrêt sur cette pente raide serait fatal. Seule, la conviction que nous n’avons pas encore atteint la cime peut nous donner l’énergie nécessaire pour continuer notre marche en avant, et pour nous donner la conviction que l’acrochronisme est une illusion. Nous devrions donc faire bon accueil à tout ce qui tend à détruire cette illusion.
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Chaque impatient qui nous oblige à avancer acquiert un droit à notre reconnaissance; nous devrions prendre en considération toute parole brutale qu’on nous lance en manière de blûrne et de critique, ne pas punir comme «révolutionnaires « (otites les tentatives qu’on fait pour nous faire sortir de l’ordre des choses existant, mais plutôt rechercher s’il n’y aurait rien là qui puisse nous aider à gravir plus facilement le sentier escarpé.
Or, bien au contraire, à ces impétueux zélateurs dont les secousses et les bourrades, désagréables à coup sûr, nous obligent, du moins, à avancer, et nous empêchent, en tout cas, de retomber en arrière, nous intentons des procès continuels, procès rappelant ceux qu’on faisait aux sorciers dans les siècles passés, — ce qui ne nous empêche du reste pas de donner ces procès comme des exemples témoignant de la barbarie et de l’ignorance d’alors. Rendons-nous donc compte que, non seulement nos procès contre les « tentatives révolutionnaires », considérés d’un peu plus près, sont essentiellement semblables, au fond, sous beaucoup de rapports, à ces procès de sorcellerie, mais encore que, sous d’autres, ils se montrent beaucoup moins raisonnables. Alors poindra, pour nous, une vague conscience de notre propre barbarie. Une simple considération faite chemin faisant nous apprendra qu’il en est ainsi.
Aux siècles de « barbarie moyennàgeuse », comme nous disons, aux sombres époques de la superstition et du fanatisme, on condamnait la sorcière pour des dommages prétendus qu’elle causait, ou aurait pu causer, par ses maléfices. Cette absurdité de nos ancêtres nous fait rire, maintenant que nous ne croyons plus aux maléfices
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ni aux sortilèges. Or, en vertu de quoi condamnonsnous nos « révolutionnaires ? » Le mal qu’ils pourraient causer n'existe que dans l’imagination surchautFée de quelques bourgeois apeurés. A dire vrai, leurs harangues tombent sous le coup de maints et maints articles du droit pénal. Mais qu'est-ce qui n'y tombe pas? Il ne faudrait pas beaucoup d’ingéniosité pour montrer qu’on peut appliquer lesdits paragraphes aux discours politiques de n’importe quel orateur politique à tendance progressiste. Figurons-nous l'immunité des débats parlementaires et les paragraphes des constitutions européennes concernant la M liberté de la science » suspendus Mit seul jour: eh bien ! il ne faudrait pas se mettre à la torture pour cela, rien qu’un peu de bonne volonté de la part du ministère public suffirait, — et vous verriez la plus grande partie des membres de nos parlements prendre le chemin de la prison de compagnie avec les savants de toutes les Facultés du monde. Car, à tous, on peut, sans grande peine, donner la preuve des sincères tentatives qu’ils ont faites en vue d’amener un bouleversement social. Fort heureusement, députés et savants jouissent d’une certaine immunité, et c’est à ces pauvres diables d’orateurs populaires et de meneurs ouvriers à payer les pots cassés.
Considérons d’un peu plus près le motif qu’on invoque pour incarcérer ces gens-là. A celui-ci, on impute à crime d’avoir excité à « la haine des classes. » Grands dieux! comme si, sans ce trouble-paix, les classes s’aimeraient, comme si c’était lui qui, moderne sorcier, aurait changéen haine une affection réciproque! Non, la haine des classes est un jait social, elle existe, elle repose sur des fondements naturels, et c’est ce qu’on ne veut pas entendre. On
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s’illusionne soi-méme, et on voudrait donner à croire aux autres que c’est la harangue de tel ou tel « meneur » et pas autre chose qui engendrerait la haine des classes. La vérité est que cette haine trouve son origine dans la pression qu’une classe exerce sur une autre ; cette pression et une exploitation inhumaine engendrent la haine, haine qui est même beaucoup plus dangereuse à Yèlat latent que dans ses manifestations ouvertes. C'est, en effet, en s’accumulant à l’état latent qu’elle prépare les éruptions, les explosions violentes, tandis qu’au contraire, si elle se manifeste par des plaintes, par des réclamations, ces explosions violentes ne se produisent pas et des actions réformatrices sont rendues possibles.
Ceux-là qui se constituent les avocats des classes opprimées, qui accusent à haute voix l'injustice de l’oppression de ces classes et ouvrent la discussion sur ce sujet sont plutôt des bienfaiteurs de l'humanité, ils soutirent la haine latente très dangereuse, et la transforment en récriminations ouvertes qui le sont beaucoup moins. Toute réforme, en effet, commence par la discussion ; ceux qui ouvrent cette discussion et l’entretiennent, qu'ils le fassent comme ils le voudront, ont du moins ce mérite d’ouvrir la soupape de sûreté d'une chaudière sur le point d’éclater. Et voilà ceux que, précisément, nous traitons comme des criminels « parce qu’ils excitent à la haine des classes » ! N’est-ce pas là une sorte de procès de sorcellerie? Un siècle viendra où l’on répondra à cette question par un oui plein d’indignation.
Considérons-les, ceux-là qui languissent dans les prisons pour avoir « déprécié l’État et ses institutions ». Quel mal ont-ils fait? En quoi consiste leur crime? Ils
ILLUSIONS SOCIALES
criüqiient l’État et un "rand nombre de ses institutions, ce en quoi consisterait, assure-t-on, le fait de « déprécier» l’Éiat. Eh bien ! demandons-nous ceci : Est-ce que, pour nous, l’Éiat des siècles passés avec ses corvées imposées aux paysans, avec son oppression inouïe du peuple des campagnes, avec ses instruments de torture et tant d’autres abus ne paraît pas mériter notre mépris ? Par contre, le xix' siècle, représenterait-il vraiment la cime des temps, aurait-il atteint le plus haut degré de développement / Quelle pernicieuse erreur, quelle présomption dangereuse, anti progressiste et, pour tout dire, grosse de calamités en perspective, il y a dans cette illusion ! Et qui s’en délivre ne doit-il pas admettre que l’État, tel qu’il existe à notre époque, paraîtra à un siècle futur aussi méprisable que l’État des siècles passés nous le paraît à nous?
Donc, ceux qui critiquent l’État actuel et cherchent à le déprécier à nos yeux acquièrent un droit à la reconnaissance de l’humanité, ils ne sont rien moins que les prophètes et les promoteurs du progrès à venir, et ceux qui jouent ce rôle, au risque de se voir infliger pour leurs harangues des années de prison, augmentent la liste inflnie des martyrs, à la tète de laquelle se trouvent les noms de Socrate et du Christ...
Qu’on ne vienne pas nous objecter que tel et tel n’est ni un philosophe, ni un homme bien pensant, mais que ce n’est qu’un « étudiant dévoyé », un « démagogue rongé d’ambition », un « agitateur en quéle d’un mandat », ou autres choses de même farine : cela ne change rien à l’affaire. Il importe peu de savoir ce qu’est l’individu en question, mais ce qu’il « exprime ». Considéré au point
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de vue sociologique, en effet, il n’est pas lui-même. Ce que (lisent X... ou Y... dans une réunion populaire ce ne sont pas « eux » qui le disent, c’est leur époque, leur entourage social, c’est un certain milieu populaire qui se manife.ste par leur bouche ; comme orateurs ou poneparoles, ils ne sont que le pavillon qui apporte à nos oreilles la voix de groupes populaires importants. X... et Y... ont toujours quelque mobile personnel, c’est possible; ambition, besoin de sensations nouvelles, peu importe. L’essentiel c’est que c’est par eux que se manifeste un courant d'idées sociales, qui les entraîne eux-mêmes. C’est une tactique à courte vue que de les rendre responsables de tout, comme si ce qu’ils disent constituait leur propriété intellectuelle. A ce point de vue il ny a pas, à dire vrai, de propriété intellectuelle. Ce que disent X... et Y..., ils le puisent dans le plein réservoir de la pen.sée populaire, celle-ci n’a pas d’autres voies et moyens pour se faire entendre.
Ce ne sont pas seulement les milieux populaires étendus qui ont été saisis d’un profond mécontentement à l’égard de l’ordre soiûal existant, mais encore tous les esprits pensants et animés de bonnes intentions. Mais comment cette disposition d’esprit pourrait-elle se manifester? Tout le monde ne peut pourtant pas parler à la fois et dans le même endroit. Ah ! si cela était possible, on ne verrait sans doute pas de procès contre les tentatives de subversion, pour cette simple raison qu’il serait loin d'y avoir assez de prisons pour mettre à l’ombre tous les coupables. 11 faudrait, dans chaque ville et dans chaque quartier, verrouiller toutes les maisons pour y tenir les gens prisonniers, et la pénurie de geôliers se ferait
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vivement sentir. Mais l’état d'esprit de la population ne se manifeste pas de cette manière. C'est toujotir.s un petit nombre de gens, jeunes pour la plupart, qui, involontairement ou volontairement, clament les doléances de l'âme populaire.
Quand souffle le vent, ce ne sont pas les cloches massives des beffrois qui entrent en branle et retentissent, mais seules, les clochettes de cristal des « harpes d’éole ». Or, qui est-ce qui est cause de ce tintement, les clochettes ou le vent? Ce dernier du reste n’a qu’à devenir plus violent, il n’a qu’.i souffler en tempête, et alors les lourdes cloches du beffroi se mettront à retentir à leur totir. Eh bien ! c’est aux premières que nous nous en prenons, nous prétendons les briser pour les punir de troubler notre repos, au lieu de leur avoir de la reconnaissance de ce qu’elles nous ont indiqué les mouvements de l’air et la direction du vent; nous sommes assez naïfs pour croire que ce sont elles qui font le vent...
Ce qui contribue sans contreiiit à maintenir cette erreur, c’est cette vieille conception individualiste de l’origine de nos pensées et de nos efforts, ce fouillis de préjugés surannés entortillés autour de la volonté libre, et qui considèrent l’individu comme un dieu créateur de sa pensée et de ses volontés. Quand donc s’ouvrira-t-elle un chemin vers la lumière, la conception de l’homme au point de vue sociologique, la seule exacte, celle qui ne reconnaît dans l’individu qu’un produit de son milieu, dans ses pensées et ses voûtions que phénomènes sociaux q\x\, comme tels, s’accomplissent en dehors de sa personnalité, et dont lui-même, l’individu, n’est rien de plus que l’expression.
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Nous sommes encore loin d’une telle conception, la seule pouriant conforme à la réalité, pour laquelle l'individu est un foyer qui, par lui-môme, n'esl rien. Nous nous mettons à la poursuite de ces foyers parce qu’ils brillent, et quand nous avons réussi à en attraper un, nous croyons alors pouvoir éteindre tous les rayons de la lumière sociale. Nous ne remarquons pas l’illusion qui fait que, quand nous l’avons saisi, nous n’avons plus rien dans la main ; les milliers de rayons de la lumière sociale exercent leur action plus loin, engendrent éternellement et immuablement de nouveaux foyers...
Ce que les procès pour tendances subversives ont surtout de commun avec les procès de sorcellerie, c’est l'illusion d’un prétendu danger, lequel, en fait, n’exisie pas. Nous voulons parler précisément du plus grand de ces dangers, de celui dont on a si peur, et dont on fait partout .à l’heure qu’il est, un épouvantail, c’est-à-dire du danger de renversement de i’État. Contre ce péril imaginaire, celui de l’ensorcellement que l’on imputait aux sorciers est chose très sérieuse, car enfin les bypnotistes modernes et les théoriciens de la suggestion traitent sérieusement la question de l’ensorcellement, ce qu’ils ne peuvent vraiment pas faire pour la question du renversement social.
Or, je le demande aux personnes en possession de leur saine raison, peut-on admettre qu’il soit au pouvoir d’un individu quelconque, lequel ne dispose ni d’une armée, ni de canons Krupp, de commettre une action qui puisse devenir la cause, même la plus éloignée, du renversement de l’État? 11 ne faut avoir aucune notion de la nécessité sociale et de l’inévitabilité de l'État, pour croire qu’il
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dépende de la volonté d'individus, de commettre des actes qui soient, môme en admettant l’enchaînement le plus éloigné de cause à effet, de nature à amener un renversement de l’État. A de semblables fantasmagories peuvent seuls croire les gens qui font de l’État une œuvre humaine façonnée arbitrairement et en dehors de tout advenir naturel, et qui, dans leur simplicité, se constituent les « protecteurs » de cette œuvre. En tout cas, ces trembleurs s’élèvent à la môme hauteur de conception que leurs adversaires, les anarchistes, lesquels se figurent qu’il suffirait de quelques vigoureuses secousses pour jeter l’État par terre, puis qu’il ne resterait plus qu’à le tuer et à l’enterrer. Sans doute, il y a toujours eu des sorciers agissant de bonne foi, et persuadés de l’efficacité de leurs sortilèges, mais en avait-on plus le droit, pour cela, de les brûler ?
Notre but était, dans les observations précédentes, de démontrer deux choses : la première c’est que nous ne devons pas nous croire tellement supérieurs aux siècles barbares des procès de sorcellerie, car nous avons, nous, nos différentes sortes de procès pour tentatives révolutionnaires; la seconde, c’est qu’il serait grand temps que nos législateurs tournent un peu les yeux du côté delà sociologie. Ils pourraient se pénétrer de deux leçons. La première leur apprendrait que l’individu, avec toute sa raison, sa volonté « libre et morale », n’est rien autre chose qu’une conséquence, et même une conséquence inévitable, mais jamais une cause libre. Veut-on supprimer cet individu, rendre son activité intellectuelle sans effet, il faut alors faire cesser les causes de cet individu. Mais si on laisse persister ces causes, ou si on est dans
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l'impossibilité de les supprimer, la suppression de l’individu considéré ne sert de rien, car les causes persistent, engendrent les mêmes conséquences, et au lieu et place de l’individu supprimé, il en vient d’autres qui pensent, veulent, agissent tout à fait de môme manière.
En second lieu, la sociologie nous enseigne que l’État, considéré comme produit social, comme fait social ne peut pas être « aboli ». Pour l’améliorer on peut beaucoup faire, mais quant à le renverser, l’abolir, l’anéantir, c’est impossible, hormis le cas où un État étranger plus puissant vient à le conquérir et se l’annexer. L’existence de l’État étant ainsi hors de cause, il ne peut plus être question que de la péjoration ou de l’amélioration des sociétés humaines. Puisqu’il en est ainsi, on devrait récompenser d’une médaille d’honneur tous ceux qui manifestent publiquement leurs idées sur l’État, soit par la parole, soit par la plume, mais jamais leur intenter de procès pour ce motif.
En effet, deux choses seulement sont possibles : ou bien ils disent la vérité, ou non. Dans le premier cas, ils favorisent directement le développement de l’état social, dans le second cas, ils le favorisent indirectement car ils provoquent la vérité en excitant la contradiction. La harangue même la plus sotte ne peut nuire, car, comment l’expression de pensées individuelles pourrait-elle empêcher ou arrêter le développement d’un processus naturel ? Or le développement social est bien un processus naturel. Et pourtant nombre de lois « pour la défense de l’État i> ne reposent que sur de semblables préjugés d’après lesquels tel ou tel de ces orateurs causerait par ses discours un dommage quelconque à l’État et pourrait
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aller même jusqu’à le renverser. Vrais procès de sorcellerie, tout simplement! Si l’Êtat était réellement de telle nature qu’il pût, en certains cas, ne pas exister chez les hommes, eh bien ! il est certain qu’il n’existerait plus depuis longtemps, car de tout temps les gens mal dis posés à son égard ont été en imposante majorité. Or, si malgré tout il subsiste, et doit toujours subsister, la cause en est, simplement, dans une loi sociale naturelle, loi que l’homme le plus puissant ou le plus génial, pas plus que des masses composées de millions d’individus, ne pourraient arriver à supprimer ou à renverser.
Les ébranlements incessants imprimés aux institutions établies n’ont et ne pourront jamais avoir d’effet nuisible. Au contraire, ces secousses sont, pour nous servir de cette métaphore dont on a abusé, un mouvement rèllexe naturel et nécessaire du corps social, lequel cherche à s’adapter aux conditions naturelles qui l’environnent et à maintenir celte adaptation. Sans cet ébranlement surviendrait le croupissement de la société, le processus social resterait stagnant, et une sorte de décomposition ne tarderait pas à se manifester. Ce sont tous les partis d’opposition ou, comme ou les nomme aussi, les « partis subversifs » qui pourvoient d’une manière inconsciente et involontaire à cet ébranlement.
Un siècle viendra où l’on jettera des regards de pitié sur nous autres « barbares », et où l’on rira de voir que nous n’avons pas reconnu la vérité, que nous avons mis en prison les « ébranleurs » qui, pourtant, s’étaient acquis plus de mérite relativement à l’évolution naturelle de l’Éiat et à son adaptation progressive aux conditions incessamment modifiées de l’existence, que ceux-là qui.
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no
au lieu d’ébranler l’ordre social, préfèrent se tapir dans un coin. Que ce soit le xx' ou le xxi' siècle, ou même un siècle encore plus éloifrné, peu importe, on rira de nous voir surcliarg;er d’honneurs et de dignités les sournois qui nous ont amenés proches de l’asphvxie, tandis qu’au contraire, ceux qui nous forçaient à nous pourvoir de plus d’air vital, de plus de liberté, nous ne les brûlons pas, comme les sorciers, non, mais nous les torturons d’après une méthode plus en rapport avec le progrès, plus parfaite, disons le mot : plus humaine.
Si nous avons acquis un avantage sur les siècles passés, il consiste dans la discussion publique et sa diffusion rendue possible par la presse. Par ce moyen seul, en effet, si innombrables que soient les abus qu’on puisse en faire dans des cas particuliers, la découverte de la vérité est rendue plus facile, et les fantômes de rilltision sont mis en fuite. Toute mesure tendant à limiter la publicité de la discussion et à en empêcher la diffusion par le moyen de la presse, est anti-progressiste. Prétend-on motiver les mesures de ce genre en alléguant les nombreux abus de la discussion et de la presse, le danger d’un « renversement » qui serait occasionné par de tels abus, il n’y a lieu de voir là que le résultat d’une illusion sociale, car jamais, au grand jamais, un danger de ce genre n'a été amené, même par la lil>erté de discussion la plus illimitée.
On confond, comme toujours, la cause et l’effet. Les pensées, les discours des hommes sont des effets de
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l’évolution sociale, ce sont des faits sociaux ; en aucun cas ils ne peuvent avoir de l’influence sur l’évolution sociale, soit pour l’arrêter, soit pour la déranger dans sa marche naturelle. L’individu n’est ni le promoteur, ni l’auteur du développement social, mais bien le produit de ce développement. Ses pensées, ses efforts, serait-il l’homme le plus puissant, ne sont jamais, sur le cadran de l’histoire, que les aiguilles mises en mouvement par les rouages, fonctionnant sans relâche, du développement social. Ce n’est pas l’aiguille qui fait mouvoir le mécanisme, mais bien l’inverse.
L’individu ne peut qu’interpréter plus ou moins fidèlement la marche du développement, il peut entreprendre des actions plus ou moins conformes à ce développement. Si son interprétation est fausse, elle se perd sans produire d’effet; si elle est juste, elle demeure à titre de vérité dans la mémoire de l’humanité reconnaissante. Ses actions sont-elles conformes au développement, elles seront prisées pour ce qu’elles le favorisent ; le prennentelles au contraire à rebrousse-poil, elles seront ressenties comme des dérangements désagréables sur lesquels le développement naturel passera à l’ordre du jour.
Ce qui montre le mieux combien peu l’individu est apte à modifier l’évolution naturelle des choses, combien peu il est capable de renverser les formes naturelles et naturellement nécessaires (et l’Etat en est une avec tout ce qui, en lui, est nécessaire et conforme au.x lois naturelles), c’est l’exemple des puissants « révolutionnaires » qui, par hasard, se sont assis sur le trône et ont commandé à des millions d’hommes. D’après leurs dispositions naturelles, ce furent précisément les monarques
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les plus intelligents, les plus animés de bonnes intentions. Tel fut, en Autriche, l’empereur Joseph II. S’il eût été simple particulier, et s’il eût exprimé quelques-unes de ces idées déjà courantes, pourtant, à son époque, comme il le fit du haut du trône, les vénérables conseillers auliques siégeant à la « haute chambre de justice » n’auraient pas manqué de l’enfermer comme « subversif » dans les casemates du Spielberg, et auraient tenté de l’améliorer par le régime du pain et de l’eau. 11 échappa à cette destinée par le hasard de sa naissance. Mais en put-il plus, bien que puissant monarque, mener à bonne fin ses projets subversifs ? Non ! Ce qui était caduc, ce qui serait tombé de soi-même un jour ou l’autre, voilà tout ce qu’il a renversé, et l’humanité reconnaissante lui en faitgloire. Mais ce qui tenait ferme, ce qui avait surgi en conformité avec les nécessités naturelles, ce qui avait pris des racines profondes dans le milieu, bien que cela lui parût, à lui, irraisonnable, cela, il ne put l’abolir, malgré toute sa puissance, tousses efforts. C’est ainsi qu’il voulait, par exemple, supprimer la pluralité des langues et germaniser tous les peuples de l’Autriche : il ne le put, ce puissant révolutionnaire. Non, pas même une puérilité, comme la pompe habituelle des enterrements qui lui paraissait déraisonnable et qu’il voulait remplacer par le simple ensevelissement des corps dans des sacs de toile de lin, voilà ce qu’il ne put abolir, ce révolutionnaire couronné. Eût-il été simple particulier, les conseillers privés l’auraient torturé dans les cachots du Spielberg — au reste bien inutilement, puisqu’il ne pouvait rien renverser de ce qui par suite des nécessités naturelles tenait debout et que ce qu’il renversa serait aussi bien tombé sans lui.
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Le servage aurait été aboli en Autriche quand bien même il n’y aurait pas eu d’empereur Joseph II, car il était devenu impossible à maintenir, il fut du reste supprimé à la même époque dans d'autres pays de l’Europe. Par contre, les couvents subsistent encore aujourd’hui en dépit de Joseph II qui en a supprimé tant et tant. Pour la pluralité des langues qu’il voulait « faire cesser » dans la vie publique autrichienne, elle persiste et s’est développée depuis lors normalement.
Puisque nous voyons que, même des révolutionnaires couronnés, ne réussissent pas à abolir ce qui est conforme aux nécessités naturelles et qui subsiste, enraciné dans le processus naturel, et que ces révolutionnaires ne sont bons, tout au plus, qu’à renverser ce qui, même sans eux, ne tenait plus debout, que dirons-nous donc de cette crainte, de ces transes perpétuelles que nous avons de voir tel ou tel jeune utopiste ou tribun populaire renverser l’État et ses immuables institutions? Peur des sortilèges et des sorciers toute pure! Quels que soient les châtiments que nous puissions infliger à ces « révolutionnaires », ils n’en sont pas moins dans leur essence et leur signification à mettre au même rang que les exploits des brûleurs de sorciers, ils nous stigmatisent aux yeux des siècles futurs comme une race déraisonnable et ignorante, obéissant à des instincts aveugles et grossiers, de la toute même manière que sont stigmatisés à nos propres yeux les siècles où l’on brûlait les sorciers et où l’on persécutait les hérétiques.
Tout cela ne s’améliorera pas tant que les races humaines ne reviendront pas de cette malheureuse erreur qui fait croire à chacune d’elles qu’elle se trouve à la cime
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des temps, que derrière elle gisent les ténèbres et la barbarie, tandis qu’elle-même a atteint les sommets radieux de la connaissance.
Quand une fois cette erreur acrochronique aura cessé de régner, toutes les critiques des institutions existantes seront supportées plus tranquillement et sans préventions car on prendra la libre discussion pour ce qu’elle est : le seul moyen en vue de reconnaître les illusions et les erreurs, et de supprimer les abus. Quand on aura pénétré jusqu’à une conception du processus de l’évolution sociale conforme aux sciences naturelles et à la sociologie, quand on sera parvenu à cette notion que, dans le domaine social, tout s’accomplit socialonent, c’est-à-dire par l’Acte et le Penser social et non par l’Acte et le Penser individuel, on deviendra alors indifférent à tous les excès de la discussion.
Nous sommes encore enfoncés bien trop profond dans cette erreur individualiste selon laquelle c’est l’individu qui peut évoquer des révolutions sociales, nous n’apercevons pas encore cette vérité que pour l’individu le Penser et V Agir ne sont que le produit de son époque et de son milieu. Nous sommes encore des aveugles au point de vue social, et nous n’apercevons pas les milliers de fils mystérieux qui rattachent l’individu à son temps et à son milieu et qui déterminent, pas pour pas, ses mouvements personnels.
Joignez à ce manque de connaissances sociologiques ces deux infirmités innées de la nature humaine : le penchant à l’idolâtrie d’une part, la méchanceté avide de vengeance d’autre part, et il s’explique que nous élevions des statues à tel individu qui se trouve par hasard au
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sommet de l’évolution sociale, tandis que nous incarcérons cet autre, qui n'en est, non moins par hasard, qu’au plus bas degré. Voulez-vous des exemples? Combien de centaines de ceux qui ont prophétisé l’unité allemande et combattu aux premiers rangs pour cette cause n’ont-ils pas dû languir dans les prisons ou quitter le sol de la patrie pour prendre le chemin de l’exil? Pourquoi? Parce qu’ils se trouvaient au point initial de ce développement, tandis qu’on élève des statues à un Bismark qui est venu à point pour en occuper le sommet. Une méchanceté avide de vengeance poursuivit les premiers, le besoin profond de rendre un culte aux héros fait dresser des statues au « fondateur de l’unité allemande ». En fut-il autrement en Italie ? D’abord viennent par cent et par mille les rebelles, les révolutionnaires, puis, sur leurs corps meurtris s’élève le fondateur de «c i’umté italienne », un Cavonr couronné de lauriers.
Qu’il s’accomplisse là des processus sociaux conformes aux lois naturelles, sans qu’il y ait lieu d’en faire plus un crime aux uns, qu’aux autres un mérite individuel, voilà une chose que nous sommes encore bien loin de comprendre. Nous continuons tranquillement à enfermer les premiers, quitte à élever un jour'des statues à leurs successeurs plus heureux. Un développement social est-il quelque part en mouvement, se révèle-t-il un nouveau courant des idées qui entraîne les esprits et se manifeste d’une manière ou d’une autre, c’est alors que nous dénonçons à cor et à cri le danger de i renversement ». A la police, au ministère public de faire vaillamment leur office, et en avant les chaînes pour les révolutionnaires !
Le développement, lui, suit sa marche naturelle, car
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jamais, en aucun cas, il ne dépend des individus, il se fabrique à lui-même, de tout nouveau, les gens dont il a besoin, jusqu’à ce qu’il ait atteint son point culminant, et nous voilà de nouveau à plat ventre devant un héros. Cela nous fait du bien, tout comme cela nous plaisait, autrefois, de persécuter et de torturer nos semblables. Avec cela, nous ne cessons de nous prévaloir de notre haute civilisation, de notre haut degré de culture, de nos grands progrès dans la science !
La vérité est que nous savons déjà bien des choses, mais ce qui nous touche de plus près ; la nature essentielle et les lois du développement social, demeurent toujours pour nous livre clos, et, faute de connaissances, nos actions dans le domaine social ne sont pas moins déterminées par les mobiles aveugles de la peur et de la vengeance, qu’aux époques des procès de sorciers et de la persécution des hérétiques.
Et cela, jusqu’au jour où des connaissances plus mûries et une conception plus nette de l’essence du processus de développement social mettront en fuite les derniers fantômes de l’illusion et exposeront à la lumière qui leur convient les véritables et bas mobiles de nos actions. Alors peut-être disparaîtra cette crainte puérile du bouleversement social, alors une intuition supérieure refoulera j les instincts grossiers de la nature humaine primitive: I soif de vengeance d’une part, idolâtrie d’autre part...
La Monarchie
Si l’on voulait bien croire au libre arbitre et considérer de ce point de vue les ouvrages des professeurs de droit politique, on ne pourrait s’empêcher de qualifier ces derniers de bande d’hypocrites fieffés. Heureusement qu’on peut leur appliquer à tous les paroles de l'Écriture sainte : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » De fait, ce que nous sommes forcés de constater à la lecture des ouvrages de droit politique, c’est qu’ils contiennent l’expression d’instincts aveugles faisant s’agiter des créatures faibles, des esprits inconsistants. Pour le chœur des publicistes, il nous donne, dans son ensemble, l’impression d’un troupeau de chèvres, en même temps que d’une bande de loups, chœur étrange qui accompagne le développement des États, prodiguant d’une part ses bêlements adulateurs au premier détenteur du pouvoir venu, d’autre part, montrant des dents menaçantes à ceux qui succombent, et tout cela sans trahir grand’chose de ce qui se passe dans la réalité.
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Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, dans de telles conditions, la véritable science de l’État se trouve encore en assez mauvaise posture. Manque d’idées, d’une part, soif effrénée du pouvoir et de la fortune, d’autre part ; voilà ce qui nous empêche d'acquérir des notions objectives sur l’État, et les quelques penseurs qui pourraient avoir une action décisive et faire époque, parce que leur esprit réussit à débrouiller l’enchevêtrement compliqué des passions et des préjugés aveugles, ceux-là n’ont pas toujours le courage et l'esprit de sacrifice nécessaire pour s’offrir eux-mêmes en holocauste.
Aussi, la théorie de l’État que nous possédons actuellement diffère encore autant d’une vraie science de l’État que l'astrologie différait de l’astronomie, que la croyance homérique au disque terrestre baigné de toutes parts par la mer et sous lequel s’étendait le Tartare différait du système planétaire de Copernic et de la géographie moderne.
Que n’a-t-on pas écrit sur la monarchie! Tantôt on lui a donné comme fondement la volonté de Dieu, tantôt le a principe de l’autorité » lequel doit exister, si l’on veut que les choses aillent bien pour les humains en ce bas monde. Puis, pour changer, ce fut le « principe de la légitimité » qui devait être « sacré », — et cela, jusqu’à ce que, un beau jour, un <i légitime » plus fort culbutait quelques douzaines de légitimes moins solides: alors pendant quelque temps, on faisait le silence autour de ce principe « sacré ».
Aussitôt les Hallers et les de Bonald se remettaient à hurler sur le thème des lois éternelles, comme quoi c’est au plus fort à commander, et trouvaient d’autres
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hurleurs pour leur faire chorus, — et cela jusqu’à ce que quelques combats démontraient que celui qui se croyait le plus fort l’était en réalité le moins, jusqu’au moment où il s’élevait, du côté des faibles, une tempête assez violente pour déraciner le chêne le plus puissant.
Alors, on recommençait à bêler sur le chapitre de la souveraineté innée qui n’élit son sanctuaire éternel que dans la personne du monarque, — et cela jusqu’à ce qu’il devenait patent, en quelque jour de tourmente, que le peuple, qui n’a pourtant rien d’un souverain, devenait le souverain du souverain lui-même. Alors on en revenait à déclarer que c’est bien le peuple le vrai souverain, mais qu’il reporte sa souveraineté sur le monarque.
Ainsi, des principes sans nombre et sans fin, mais peu de durée chez tous.
L'évolution sociale, elle, suit son chemin sans se soucier beaucoup des principes. L’énigme qu’elle contient n’est pas encore résolue : il n’existe pas encore de science de l’État. On ne s’est pas encore élevé à un point de vue d’où l’on puisse dominer l’évolution des choses objectivement et sans parti pris.
Faut il pour cela désespérer de la science? Pas le moins du monde. Contentons-nous de décrire loyalement et fidèlement ce que nous voyons en nous efforçant de voir de notre mieux, et renonçons à la justification de choses dont nous ne sommes pas les auteurs. Ce n’est pas à nous à échafauder les <t principes » de l’Étal et de la monarchie, restons simplement fidèles au « principe » de la connaissance ; la recherche objective de la vérité. La responsabilité des choses de ce monde ne nous incombe point; nous n’avons pas à justifier ce que nous
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n’avons pas fait. Nous sommes en notre qualité d’hommes des êtres à demi capables d’acquérir la connaissance des choses, et nous nous distinguons des animaux par cette faculté d’investigation : efforçons-nous donc de demeurer des hommes et non autre chose, des hommes aspirant à une connaissance de plus en plus parfaite. Il n’y a pas, ici-bas, pour nous de tâche plus haute à remplir. Quant à tout le reste, laissons -en le soin à l’évolution naturelle : elle-même se chargera de mettre en application ses vrais principes.
Que l’homme se fait donc une idée mesquine de la nature! Partout et toujours il la considère de ses yeux de fourmi et prétend prendre son existence d’éphémère pour mètre des époques de la nature. De là résulte la complète insuffisance de toutes ses divisions des périodes historiques. C'est ainsi qu’il admet pour l’existence des hommes sur la terre une durée de six mille ans, tandis que c’est au moins six mille siècles qu’il faudrait dire : aussi tous ses aperçus sur l’histoire de l’humanité pâtissent de l’étroitesse et du manque de hauteur de l'horizon embrassé par son oeil à courte vue. En combien de périodes les philosophes politiques ne décomposent-ils pas l’évolution de l'État ! Il y aurait l’État antique lequel serait autre que l'État du moyen âge, tandis que celui-ci différerait entièrement de l’État moderne. Quant à ce dernier, ils voudraient encore le subdiviser en toutes sortes « d’espèces » et ils nous parlent de républiques, de monarchies, de gouvernements représentatifs ou autocra-
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tiques, etc. Mais les détails empêchent de voir l’ensemble. Penchés sur le microscope, et tâchant de saisir les formes d’atomes à peine perceptibles, ils en perdent le coup d’œil sur la généralité, sur le monde qui les entoure, sur les grandes lignes de l'évolution historique de l’État et de ses formes gouvernementales.
Il nous est donc indiqué par là de choisir un autre mode d’observation . Arrière le microscope, en avant le télescope ! C’est vers l’espace que nous voulons diriger nos regards, c'est l’ensemble que nous voulons embrasser d’un seul coup d’œil.
La monarchie a existé dès qu’il y a eu des hommes sur la terre, elle existe, et elle existera tant qu’il y en aura : elle est éternelle. Plus vieille que l’État et que la propriété, elle peut revendiquer l’honneur d’être la plus ancienne institution sociale. Même, elle est plus ancienne
que l’homme sur la terre, car elle date du temps ou il
était encore une bête. Les troupes de singes pratiquaient la soumission au plus âgé delà bande, et c’est de cette époque où il était encore un singe que l’homme a apporté cette institution sociale impérissable, un des témoignages les plus intéressants de son ancien état d’animalité. Il va sans dire que nous comprenons ici le mot de monarchie dans sa signification la plus précise et en même temps la plus étendue : la domination par un chef, sur la bande, la horde, le peuple, la nation. Qu’elle soit de droit divin celte domination, c’est ce que nous ignorons, toujours
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est-il qu'elle est de droit naturel, et la zoologie nous en donne mainte preuve.
La monarchie a trou vé son origine dans deux besoins : le besoin d’un certain ordre en temps de paix, le besoin d’une direction en temps de guerre. Ce ne sont pas là seulement des besoins éternels de l’humanité, on peut plutôt dire qu’ils dérivent de la nature fondamentale de l'humanité, puisqu’ils nous sont communs avec les animaux. Déjà la bande de singes, ainsi du reste que les animaux les plus divers vivant en troupes, éprouve ces besoins : en effet, nous constatons chez elle la présence d’un animal conducteur.
« Le mâle le plus fort, ou le plus vieux, ou le plus capable de la troupe, dit Brehm en parlant des singes, s’élève à la dignité de chef de bande, ou de singe conducteur. Cette dignité ne lui est pas conférée par voie de suffrage universel, elle ne lui est adjugée qu’après une lutte opiniâtre avec les autres compétiteurs, c’est-à-dire avec l’ensemble des autres mâles âgés. Ce sont les plus longues dents et les bras les plus forts qui en décident. Celui qui ne veut pas se soumettre est ramené à l’ordre avec accompagnement de coups de dents et de bourrades jusqu’à ce qu’il entende raison.
a Au plus fort la couronne, c’est dans ses dents que réside sa science. Le singe chef de bande exige et obtient une obéissance absolue, et sous ce rapport... Au reste, ce chef s’acquitte de ses fonctions avec dignité. La considération dont il jouit lui confère une confiance en soi et une initiative qui manque à ses subordonnés, aussi lui prodigue-t-on toutes sortes de flatteries (1) .»
(i) Hrehm’s Thicrleben, 3* »^fî. I, 46.
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L’on voit par cette description que la monarchie est une institution d’origine animale.
Dans le passage d’animal à homme cette institution qui a ses bases profondes dans la nature animale de l’homme s’humanise considérablement; son intellectualisation va de pair avec celle de l’homme lui-même, il faut qu’elle dépouille tous les caractères de l’animalité. Elle a traversé avec l'homme les périodes de la sauvagerie et de la barbarie, et quand lui a atteint les hauteurs de la civilisation, elle s’est alors révélée comme une institution civilisée.
Quant à son degré de développement, il a son expression immédiate dans la situation qu'occupe le monarque vis-à-vis de la communauté ; en effet cette situation est déterminée par le degré de civilisation qu’a atteint un peuple donné. Un cotip d’œil superficiel jeté sur les monarchies européennes actuelles suftit à nous le montrer. Les Russes ont leur czar, les Anglais leur reine, les Français leur président. Dans chacun de ces trois pays la monarchie subsiste, mais combien grandes sont les différences !
En quoi elles consistent, ces différences, à quel degré de développement en est la situation relative du monarque, voilà quel est le sujet des recherches sociologiques sur la monarchie. Le fait d’avoir reconnu l’existence de ce développement jusqu’à l’époque présente suffit à nous donner la loi qui la régit, et nous permet de nous faire une idée approximative du développement subséquent de la monarchie dans l’avenir. Cette connaissance nous donnera également la raison de tant de luttes entre peuples et monarchies, luttes qui ne sont que la
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tendance naturelle vers une adaptation réciproque entre une forme de gouvernement et un ordre social, ou, en deux mots, entre la forme et la matière, une tendance du genre de celles que nous observons dans les autres domaines de la nature pour les phénomènes les plus variés. En effet, une adaptation de cette sorte entre forme et matière ne peut manquer de se produire selon les voies naturelles, et elle a lieu pour l’évolution sociale soit par voie pacifique soit avec emploi de moyens violents. La nature ne supporte, même sur le terrain social, aucune contradiction entre la forme et la matière, elle impose sa volonté plus puissante que celle de l’individu le plus puissant : celui qui tente de s’opposer à cette volonté, elle le brise, tout simplement, oui, les plus puissants euxmêmes cassent comme fétus de paille. C’est un fait dont l’histoire a déjà donné maint exemple instructif.
Par quelles phases de développement la monarchie estelle passée depuis les origines de l’humanité jusqu’à nos jours.
Si nous considérons les grandes lignes sans nous perdre dans les détails et les mesquineries, nous pouvons distinguer jusqu’à l’époque actuelle deux formes, et pas plus, formes qui correspondent au grand contraste entre les hordes primitives et les communautés sociales compliquées qui se sont élevées de ce que l’on appelle la tribu « patriarcale » jusqu’à la nation.
Herbert Spencer essaie de présenter d’une manière ingénieuse la genèse de la fonction de chef dans la horde
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primitive en poursuivant sa méthode bien connue d’analogie avec les processus physiologiques. 11 imagine la horde primitive, simple, homogène, se réunissant pour délibérer au sujet de l’attaque d’un ennemi : on remarquera que les hommes âgés et expérimentés formeront au milieu de l’assemblée un petit cercle autour duquel les jeunes gens auxquels se joindront peut-être les femmes et les enfants constitueront un cercle plus grand.
Enfin on verra que dans le cercle intérieur formé par les hommes les plus âgés et les plus expérimentés l’un d’entre eux, plus que tous les autres, saura se faire écouter; son conseil sera suivi, et il s’élèvera par suite de l’approbation des membres présents à la dignité de chef. Dans ce processus, du reste très admissible. Spencer voit une analogie avec la formation du germe dans une cellule primitive, homogène et remplie d’un liquide transparent. S’il ne lui est pas commode de faire la preuve d’une semblable analogie, on peut du moins lui concéder qu’il n’impose pas à notre imagination des efforts exagérés, car il est bien possible que, souvent, l’établissement de la fonction de chef procède ainsi.
Reste à savoir s’il est bien nécessaire d’avoir recours à notre imagination pour expliquer de cette manière la genèse de la fonction de chef ou de la domination du plus ancien. Réfléchissons qu’il existe nombre de troupes d’animaux qui, en paix comme en guerre, suivent leur chef de bande, et il nous apparaîtra clairement que l’homme avant de s’élever à l’état d’humanité se trouvait déjà, à l’état d’animalité, doué de ce « sens monarchique », et que, par suite, il n’a pas eu besoin, à l’état primitif, de le développer suivant la méthode de Spencer.
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Combien de temps peut bien avoir duré cette première période de la monarchie ? Le calcul n’est pas difficile à établir. Si nous soustrayons des centaines de mille ans de l’existence démontrable de l’homme sur la terre, les dix mille ans environ qu’a duré l’humanité depuis les temps historiques, nous obtenons ainsi la durée incalculablement longue de cette période que nous pouvons désigner sous les noms de monarchie de la paix, de domination du chef ou du plus ancien.
Qu'est-ce donc qui amena la fin de cette période pendant laquelle les hommes ne furent certainement pas plus malheureux qu’ils ne le sont aujourd’hui.
Si nous considérons d’un coup d’œil les grands « tournants » rencontrés pendant les centaines et les milliers d'années de la période historique, nous voyons que chacun d’eux a été amené par une invention ou par une découverte quelconque faite par l’esprit humain. L’invention de la poudre à canon, de l’imprimerie, la découverte de l’Amérique, voilà des événements qui ont amené chaque fois un changement de direction dans l’évolution de l’humanité.
Eh bien, c’est aussi par suite d’une découverte, découverte d'une portée telle que les hommes n’en ont pas fait depuis une pareille, que ces milliers d’années qu’a duré la période de la monarchie pacifique ont pris fin.
Cette découverte, c’est que l’homme est un animal
domesticable !
L’homme vécut, créature libre, des milliers de siècles
LA MONARCHIE
par bandes ou par hordes, chaque horde sous la conduite de son chef particulier. Ces hordes constituaient des groupes syngénétiques, consanguins, familiaux. A l’intérieur, le monarque maintenait l’ordre, à l’extérieur il dirigeait l’attaque et la défense car on était naturellement en guerre avec les groupes étrangers. Mais ces combats n’avaient lieu qu’en vue de buts momentanés : le plus important de tous était le pillage.
Le meurtre qui n’avait été commis à l’origine que dans un but de défense fut plus tard pratiqué systématiquement par les hordes pillardes pour se procurer de la nourriture. Mais l’idée de subjuguer \& horde étrangère , et d’épargner ses membres en vue de les faire servir à la satisfaction des besoins du vainqueur ne pouvait pas venir à l’esprit des hommes primitifs. Il fallut des expériences innombrables échelonnées dans la durée des siècles, ainsi que l'exemple donné par des cas de réussite particulièrement probants, pour que cette pensée germât peu à peu ; à savoir que l’homme par le rapprochement d’individus présentant des caractères favorables, par un choix judicieux des moyens employés et dans des circonstances extérieures appropriées pouvait aussi bien se domestiquer que le chien, le cheval ou l’âne. Mais comme la possibilité présumée de la domestication de l’homme se trouvait fondée sur ce fait que les caractères naturels d’un grand nombre de races s’y prêtaient, comme par suite du contact des races appropriées et en particulier d’une race guerrière avec une race paisible, d’une race violente et sans scrupules avec une race douce et débonnaire, cette possibilité résultait de la nature même des choses, cette pensée de la domestication de l’homme a dù se dégager
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spontanément et d’une manière indépendante dans les parties du monde les plus différentes et dans les zones et contrées les plus éloignées de chaque continent et arriver à maturité avec le temps. En quel cerveau s’estelle formulée pour la première fois nettement, quel fut le grand « découvreur » qui, le premier, conçut dans toute sa clarté cette idée : « Nous voulons subjuguer la horde étrangère tout entière et la domestiquer », l’histoire ne nous a pas conservé son nom. Et pourtant, il a incomparablement plus fait pour le développement de l’humanité que ses illustres successeurs, que lesCyrus, les Alexandre, les César, les Attila, les Gengis-Khan et les Napoléon pris ensemble. Ce fut, tout à la fois, un héros et un génie, un guerrier et un homme d'État.
Nous ne savons pas non plus où cette grande entreprise fut d’abord mise en oeuvre et réussit. Ce n’est que par le fait que le même processus s’est répété partout si souvent, par l’observation de la nature elle-même que nous pouvons nous représenter de quelle manière cette première entreprise eut lieu.
Une horde organisée sur le pied de guerre, composée de chasseurs et de brigands, fondit, munie de son attirail belliqueux primitif dont les combats avec les animaux lui avaient enseigné la fabrication et le maniement, sur une horde pacifique se nourrissant de plantes et de racines (1). La différenciation qui s’était produite entre les deux hordes aplanit les difficultés de l’entreprise : les paisibles phytophages vaincus furent répartis individuellement entre les membres de la horde pillarde ; quant à leur
(l) Conip. fii’NPi.owic*. liif- iocioloffische Slnutsidee, 1892.
pag. 98 <*t suiv.
LA MONARCHIE
monarque pacifique, on ne lui laissa pas certainement la vie sauve afin que le souvenir de l’indépendance et de la liberté dont jouissait autrefois la horde et dont il était le symbole vivant s’éteignit le plus vite possible. Alors commença le travail de la domestication. La violence fut le moyen employé. Il fallut des tourments continuels et des menaces accompagnées de châtiments pour terroriser les asservis et les rendre dociles à l’accomplissement des travaux dans les champs et les forêts. Le fruit de ces travaux, c’étaient les vainqueurs devenus les seigneurs qui l’empochaient. Dans le but de maintenir debout cette organisation, leur chef, le monarque pacifique d’auparavant, devint le maître de la nouvelle horde agrandie ; une nouvelle forme sociale était née : la monarchie de conquête.
C’est elle qui s’ofïre à nous dès la première aurore des temps historiques, c’est elle qui, dès lors, forme le contenu de l’histoire de l’humanité.
Sous la monarchie pacifique les hordes indépendantes menaient une vie familiale et paisible, et les razzias pas plus que les guerres qui éclataient fatalement entre des hordes hostiles isolées ne changeaient rien au train immuablement uniforme des choses, car elles ne donnaient pas naissance à des formes sociales nouvelles. La première monarchie de conquête eut vite fait de changer tout cela. Une organisation sociale absolument nouvelle et jusqu’alors inconnue fut instituée. La monarchie pacifique, la plus légitime sans aucun doute de toutes celles qui puissent exister, fut renversée, une horde souveraine se vit ravir son autonomie. Les membres autrefois libres et égaux furent dorénavant contraints de travailler, non
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plus pour eux, mais d’abord et surtout pour les autres. Un État fut fondé, une domination organisée. Le chef des conquérants devint dès lors le monarque des asservis ; une communauté compliquée fut inaugurée, une collectivité composée de maîtres et d’esclaves. Seulement ces derniers en furent pour leur ancienne organisation pacifique, ils furent désorganisés et n’eurent plus de monarque en propre. Ils durent travailler à la corvée pour leurs maîtres, et alors commença un travail de domestication lent et gagnant de plus en plus du terrain en vue de la conservation de cette communauté sociale « intégrée ».
Un historique du développement de la monarchie de conquête n’a pas encore été écrit. S’il l’était nous posséderionsdu mèmecoup lapartie la plus importanted’une vraie science de l’État. Nous ne pouvons faire ici qu'indiquer ce développement. Il est de nature double : extension territoriale et modification dans la structure intérieure, ce dernier point étant une conséquence du premier. En effet, si la première bande de conquérants s’était contentée de dominer pacifiquement la première horde subjuguée, en se maintenant dans ses frontières primitives et sans acquisition subséquente d’hommes et de territoires, la forme sociale nouvelle résultant de la subjugation des étrangers n’aurait pu continuer à se développer suivant une structure propre. Ce développement ne commence à se manifester et à s’étendre progressivement que par suite d’événements et de processus historiques subséquents comme guerre de conquête, acquisition de territoires, nouvelle subjugation d’étrangers, etc.
Mais dans la forme originelle de la monarchie de
LA MONAUCHIE
conqiiêle, dans la première période consécutive à sa fondation, la situation du monarque n’est en rien prépondérante, encore moins omnipotente. Au contraire, aussi longtemps qu'une petite horde de vainqueurs et une petite horde d’asservis se trouvent seules en présence sur un territoire aux frontières peu étendues, le chef de la première est un monarque d’une autorité très limitée; il n'est que le premier d’entre ses compagnons, il n’a pas d'autre appui qu’eux, aucune espèce de prérogatives effectives; son autorité consiste simplement dans sa préséance, dans l’exercice d’actes qui, par nature, ne peu vent être exécutés que par un seul, comme la conduite de la horde pour l’attaque et la défense et la proclamation des volontés des vainqueurs devenus les maîtres.
Tout d’abord une série de faits et d’événements qui, du reste, ont leur germe dans le développement naturel de tout État primitif agissent de concert en faveur de ce développemementet contribuent,. sous l’empire de circonstances favorables, à conférer au monarque une autorité de plus en plus prépondérante. C’est, en premier lieu, l’extension territoriale qui exerce sur sa situation une influence immédiate et une influence médiate dans le sens de l’augmentation de sa puissance.
Quant à cette extension elle-même elle dérive de la tendance naturelle à toute communauté sociale (1). Rn effet, une fois la consolidation de la première monarchie de conquête à demi opérée, ce même travail qui avait abouti à sa fondation recommence sur une plus vaste échelle pour conduire à une nouvelle a intégration ». Les
(1) Couip. Gi-uptowicz. — Préeh de nonohgie, Paris 189fi.
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conquérants marchent vers de nouvelles conquêtes en vue d’agrandir leur cercle de domination. Or, rien que le simple fait de l’extension territoriale d’un État suffit à relever la considération dont jouit le monarque, ainsi que son autorité. En effet, tant que ses anciens compagnons d’armes demeurent établis autour de lui, iis peuvent contrôler immédiatement tous ses faits et gestes et s’appuyer à tout instant sur leur autorité numérique pour lui imposer leur veto, tandis que, une fois dispersés sur un territoire plus étendu, une action collective dirigée contre le monarque leur devient plus difficile. Par contre, leur isolement plus grand lui permet, à lui, d’agir plus énergiquement contre chacun d’eux pris isolément quand l’occasion s’en présente, et eux-mêmes, individuellement, sont plutôt amenés, le cas échéant, à réclamer son assistance.
Bref, rien que par l’extension territoriale, la situation du monarque reçoit déjà une augmentation d’autorité, tandis que celle de la caste des soigneurs se trouve amoindrie.
Joignez à cela que, plus on va, plus les extensions territoriales présentent de difficultés. Les hordes sans chef vont sans cesse en disparaissant ; il vient un moment où, sur le périmètre le plus étendu de l’État, on n’en trouve plus, chaque État étant circonscrit par d’autres États de conquête issus du même procédé de formation. En de telles circonstances, la tendance naturelle de toute monarchie de conquête à étendre son cercle de domination la conduit fatalement à faire la guerre avec les monarchies voisines. De là résulte, même pour l’État victorieux, la nécessité de pactiser avec la classe dirigeante de l’État
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vaiacu et de conclure des compromis. D’ordinaire, en ce cas, la vie du roi vaincu est sacrifiée, chaque surélévation d’un trône au dépens d’un État voisin coûtant généralement la tête au monarque qui s’est laissé battre. L’histoire de la croissance des monarchies est en même temps l’histoire de la chute d’autres monarchies, et les trônes des vainqueurs s’élèvent d’ordinaire sur des fondements sanglants. On ne s’ouvre un chemin vers la monarchie absolue qu’en marchant sur les cadavres des monarchies voisines.
Ce n’est que dans les États qui se sont ainsi agrandis et qui sont en train de former une « intégration » de plus en plus haute, que le monarque commence à n'ôtre plus entouré de la séquelle de ses compagnons de la première heure, mais bien des groupes divers formés par les classes dirigeantes des territoires nouvellement acquis. Alors commence pour le monarque la possibilité d’utiliser en vue de ses naturelles aspirations vers une augmentation de pouvoir, d’une part les conflits d'intérêts qui ne peuvent manquer de s’élever entre les parties constitutives de l’État agrandi, et d’autre parties tendances particularistes qui se produisent sur le terrain si varié des intérêts entre les dififérents territoires de l’État, en aidant de sa faveur tantôt les uns, tantôt les autres.
Ajoutez à cela que, avec la progression du développement intérieur de l’État, progression due, pour une part, à l’avènement des classes moyennes, pour une autre part aux différenciations professionnelles consécutives à une division de plus en plus grande du travail, la formation des castes et des classes va, elle aussi, en progressant et amène des conflits d’intérêts de plus en plus nombreux.
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La lutte incessante qui en résulte profite à l’augmentation (le la puissance du monarque.
Mais pour établir sur des fondements de plus en plus solides et de plus en plus inébranlable.s ce pouvoir qui, par un équilibre savamment tenu entre les partis, va sans cesse en s'augmentant, il y a lieu d’appliquer à la totalité du peuple, par suite à toutes les classes dirigeantes inclusivement, cet art de domestication que les conquérants avaient autrefois exercé sur les hordes subjuguées.
L’accomplissement de cette tâche est ce qui justifie toute une série de mesures matérielles et morales, lesquelles établissent la discipline monarchique, fortifient les sentiments monarchiques, (consolident le principe de l’autorité, relèvent le « prestige » du monarque, introduisent le culte de <( l’oint du Seigneur », et assoient la souveraineté sur un « rocher de bronze ».
C’est ainsi que se forment, après des milliers d’années de domestication d’hommes, ces grandes monarchies absolues de l’Orient, que nous rencontrons déjà en Egypte et en Asie occidentale depuis quarante mille ans avant notre ère, et où nous voyons un grand roi dominant sur d’innombrables nations asservies.
Mais ces conditions favorables à la fondation des premières monarchies de conquête n’ayant pu se réaliser partout au même moment, il en résulte que les nombreux développements sociaux dispersés sur toute la surface du globe et se déroulant alternativement, n’entrent pas en scène en même temps, et que, sur les points les plus divers du globe, ils ont atteint, à un moment quelconque, les degrés les plus divers, les phases les plus diverses.
Par exemple à côté du degré suprême de formation
LA MONARCHIE
réalisé dans les autocraties des anciens empires orientaux le processus do développement, dans d’autres parties du monde et dans d’autres pays, n’en est qu'au stade iniiial. Telle, la présence simultanée en Asie Mineure d’un grand royaume persique et des petites communautés grecques dans lesquelles un nombre restreint de seigneurs relativement égaux et libres vis-à-vis les uns des autres commencent sur leurs Ilotes le travail de domesticaiion pour préparer les voies aux régimes despotiques qui doivent apparaître plus tard et qui, sous l’empire byzantin, appliqueront aux descendants de ces anciens Grecs l’art de domestication qu’eux-mèmes avaient inauguré. Mais chacun de ces développements, pour ne se dérouler ni dans le même temps ni dans le même lieu, n’en procède pas moins d’une même manière et suivant les mêmes lois.
Partout et toujours la monarchie de conquête a travaillé suivant une seule et môme méthode. Et ce ne fut pas un travail pacifique! Il fallut continuellement avoir recours aux moyens les plus cruels, à la violence, aux abus de pouvoir pour maintenir debout cette organisation sociale touji)urs en voie de croissance. Les philosophes politiques de l’antiquité savaient déjà cela, c’est que « toute domination doit employer pour subsister les mêmes moyens que ceux dont on s’est servi pour la fonder ». Ces moyens ont été de tout temps le sang et le fer : le sang qu’il fallut ne pas ménager, le fer qui ne dut jamais chômer entre les mains du monarque chaque fois qu’il s’est agi de remplir « la tâche que la Providence avait prescrite aux États ».
A l’intérieur cette tâche consistait dans la domestication
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en partant du haut de l’échelle sociale jusqu’en bas ; à l’extérieur dans des conquêtes s’étendant aussi loin que possible. A chaque nouvelle acquisition le même jeu devait recommencer ; domestication du haut en bas de l’échelle.
Tel est le principe fondamental du développement de la monarchie de conquête : tous les autres en dérivent et ne sont que des nioi/ens en vue de la domestication. Ces moyens, au reste, se développent eux-mêmes et suivent une gradation ascendante depuis la contrainte physique dépourvue des moindres égards et qu’aucune cruauté n’arrête, jusqu’aux procédés de dressage intellectuel et « moral » qui commencent à l'exploitation de la superstition et s’élèvent jusqu’à celle des besoins esthétiques.
Ce stade où elle est obtenue au moyen de la contrainte physique une fois franchi avec succès, le premier moyen moral que l’on emploie ensuite, c’est le principe de « l’adoration », l'un des plus importants de la monarchie de conquête.
Tout d’abord on commence par pousser à l’adoration des puissances suprasensibles, puis, cela fait, il n’est pas bien difficile de prolonger cette adoration jusqu’au monarque « Providence terrestre », représentant du « Seigneur », car de Dieu, on a fait un « seigneur », sans s’en apercevoir.
Puis, quand cette adoration est ancrée solidement dans les mœurs, quand une fois on a placé le monarque dans ce sanctuaire, il s’en échappe un puissant reflet qui d’abord tombe sur ceux qui le touchent de plus près, ses grands dignitaires, puis illumine, en se dégradant jusqu’aux couches inférieures de la hiérarchie sociale, tout ce qui porte sa livrée...
LA MONARCHIE 73
Telle se dresse devant nous la monarchie de conquête, magnifique édifice aux proportions extérieures harmonieuses. Remarque très significative ; ce furent précisément les grands despotes orientaux qui élevèrent les pyramides, symboles d'une organisation sociale amenée par eux au summum de sa grandeur. Et, de fait, les monarchies absolues présentent une certaine ressemblance avec ces constructions gigantesques.
Ce qui figure la base de la pyramide, c’est le peuple des travailleurs, lequel n’a rien qu’il puisse appeler sa chose en propre, carie premier acte historique de la monarchie de conquête fut d’accaparer les biens-fonds et de les répartir entre les vainqueurs.
A partir de ce degré inférieur en remontant vers le sommet, le périmètre de la pyramide va diminuant de plus en plus, — ainsi dans la monarchie le nombre des individus. Mais, par contre, de même que l’horizon s’élargit à mesure qu’on s’élève vers les degrés supérieurs, de même les droits et les possessions de ces individus vont sans cesse en s’agrandissant.
Ainsi, plus on monte vers le sommet de cette pyramide que figure la monarchie de conquête, plus on voit s’augmenter la liberté et le bien-être tandis que le nombre des individus qui en jouissent diminue dans une proportion égale, et cela jusqu’à l’extrême pointe, là où un seul domine, et détient en son pouvoir lesbiens, la vie. la liberté de tous les sujets.
Lorsque, sous une solide hiérarchie reposant sur le principe de l'autorité, les degrés inférieurs se subordonnent parfaitement aux degrés supérieurs, ceux-ci à ceux qui sont encore plus élevés, et ces derniers enfin, au
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sommet, nous devons alors reconnaître que la monarchie de conquête est parvenue à son summum de développement. Ce qu’on appelle monarchie absolue ou autocratie nous représente cetie forme de gouvernement parvenue à sa maturité, forme de gouvernement d’où toute liberté est bannie et où une classe déterminée de la population vient occuper strictement le rang qui lui est assigné, tandis que la totalité des classes est subordonnée au maître suprême, lequel, à titre de fils du Ciel, occupe le sommet de la pyramide.
De temps en temps ils éprouvent, ces grands rois, le besoin d’offrir au peuple entier, à de certaines occasions particulièrement solennelles, une démonstration de leur puissance suprême, suprahumaine, et môme divine.
Le peuple vient alors rendre hommage à un grand vizir couvert de renommée et dont il fait son dieu parce qu'il est revenu de mainte campagne victorieuse, chaque
fois chargé de trésors cependant que le grand vizir lui-
même, ce vieillard couronné de gloire, baise en toute humilité la main si généreuse pour ses fidèles serviteurs du jeune padischah, — lequel a encaissé les trésors sans avoir même une fois senti l’odeur de la poudre.
Tel se montre dans toute sa splendeur le résultat grandiose d’une domestication humaine, d’un dressage moral prolongé pendant des milliers d’années : tel est le triomphe suprême de la monarchie de conquête.
Parvenue à ce point culminant, la monarchie de conquête se sent prise d’inquiétants frissons, des ébranlements de plus en plus significatifs secouent de la base ausemmet
LA MONAKCntE
cette puissantepyramùie. Il vacille et chancelle, le superbe édifice.
Qu’est-il donc advenu ? Une catastrophe du genre de celle qui, jadis, amena la fin de la monarchie pacifique est-elle proche ? L’esprit humain a-t-il encore fait quelque grande découverte qui doive marquer pour le développement de la monarchie une époque nouvelle ?
Eh bien, oui ! il se prépare quelque chose du même genre. Un fait s’est peu à peu manifesté, fait qui était resté ignoré pendant des milliers d’années : à savoir que l’homme est susceptible de culture intellectuelle. Tandis que les hordes guerrières n’avaient eu en vue, pendant des siècles, que la domestication humaine et avaient érigé sur cette ba.se l’organisation tout entière de la monarchie de conquête, une autre faculté de l'homme, faculté toute différente, et qui était jusque-là passée inaperçue, commence à se révéler, c’est la faculté qu’il a de penser, et par suite d’acquérir un développement intellectuel. Celte con.'tatation ne tanie pas à amener des conséquences désagréables pour la monarchie de conquête, et cela, juste au moment où, sous le régime de l’absolutisme le plus rigide, elle atteignait le summum de son développement et, par suite, était disposée à considérer comme graves tous les témoignages extérieurs de cette faculté innée à l’homme.
Voici surtout en quoi consistaient ces conséquences :
L’homme prenant conscience de la dignité humaine apprend que, par son libre Penser, il se distingue des animaux et se rend compte que l’infériorité de sa condition sociale ne porte aucune atteinte à ce Penser. Bien au contraire, il peut souvent faire cette constatation que
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le sommet de la pyramide sociale ne possède nullement une supériorité intellectuelle en rapport avec la situation qu’il occupe vis-à vis des degrés les plus inférieurs.
La découverte de la domesticabilité de l'homme avait, dans son temps, donné aux hordes guerrières l’impulsion nécessaire pour fonder l’Éiat par la subjugation des hordes moins belliqueuses et pour le consolider de plus en plus au moyen de l’art de la domestication : alors se produisit ici et là un mouvement de réaction. La conscience de la dignité humaine éveillée par la liberté du penser commença à s’insurger contre l’oppression des peuples, oeuvre de la domestication, et à protester contre elle au nom de cette même dignité humaine. Et il advint que toute pensée libre qui surgissait à la base de la pyramide ébranlait tout entier, et jusqu’à son extrême sommet, cet édifice reposant sur la domestication.
Or, ces ébranlements remplissent d’angoisse et de peur tous ceux qui occupent une place dans les parties supérieures, ils craignent que cette organisation maintenue debout avec tant d’art ne vienne à s’écrouler, ou que du moins le sommet extrême ne tombe un beau jour avec fracas jusqu’en bas.
De là, dans une monarchie absolue, la fureur qu’on montre contre toute pensée libre émergeant des profondeurs des masses populaires et contre quiconque se fait le porteparole d’une penséede ce genre. De là cet énorme déploiement de forces pour exercer sur la base de la pyramide une pression telle que toute envie de penser passe à ceux qui s’y trouvent, pour que l’augmentation de la misère et de l’oppression étouffe dans son germe toute pensée libre.
Mais tout cela ne sert de rien ! Car les pensées germent
LA MONARCHIE
et poussent comme des champignons dans la forêt et, vientil à tomber du ciel quelques pluies d'orages, c’est alors seulement qu’ils lèvent bien et foisonnent en quantités innombrables .
A quoi tendent-elles, ces pensées ? Elles s’élèvent contre une seule chose, elles prennent un seul homme à partie, il a beau tréner au sommet de la pyramide, disposer du droit et tenir la communauté courbée sous sa volonté. Bien plus, elles formulent cette prétention que, puisque c’est sur la base que repose toute la pyramide, y compris le sommet, ce soit la volonté de cette base qui décide du sort de tout l’ensemble.
Au principe fondamental de la monarchie absolue ; voluntas regis suprema lex, elles opposent un autre principe : salus popiili suprema lex, et réclament la subordination des intérêts mesquins et égoïstes des dirigeants à l’intérêt général du peuple, le seul qui importe.
Elles expriment par là une tendance qui, avec la puissance des forces élémentaires, se dégage du développement séculaire de l’humanité, une tendance qui, tel un courant de lave s’échappant avec une impétuosité irrésistible du cratère d’un volcan, envahit tout et ne se laisse arrêter par aucune digue. 11 y a là un processus naturel qui se donne carrière avec la même irrésistibilité que tout autre processus cosmique ou tellurique.
Deux principes sont en lutte : oppression et liberté. Il ne s’agit pas d’une question de droit, comme les jurisconsultes de la couronne qui touchent de gros appointements s’efforcent de nous présenter la chose, c’est une simple question de fait.
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11 s’agit, et rien de plus, d’établir ceci : Les peuples sont-ils faits pour les rois, ou les rois pour les peuples ? Si cette dernière alternative est la vérité, — et qui serait assez simple pour en douter, c’est non pas la volonté du roi, mais bien le salut du peuple qui doit devenir la loi suprême.
Tel est le grand bouleversement qui se prépare à l’heure actuelle, telle est la crise que nous traversons en ce moment : c’est la révolution sociale qui se déchaîne autour de nous; nous approchons d’un «tournant » de l’histoire, tournant dans le genre de celui qui vit substituer aux monarchies des hordes pacifiques, la monarchie de conquête.
La monarchie serait-elle menacée par là d’un renversement ? Pas le moins du monde : elle est éternelle. Qu’on nous laisse donc tranquilles avec ces projets de loi contre les tentatives révolutionnaires en vue de la protéger. Ce qui va arriver, c’e.st simplement que la monarchie sociale prendra la place de la monarchie ab.'olue, cette hypertrophie de la monarchie de conquête. Ce n’est pas avec des lois contre les tentatives révolutionnaires qu’on maintiendra debout cette dernière : elle est frappée à mort. I,a pensée libre, voilà le trait qui l’a atteinte, trait mortel qui a pénétré profondément dans ses chairs. En effet, celte définition qu’on en a donnée, que c’est « l’oppression organisée » lui convient sous bien des rapports, et il n’y a pas là d’exagération. Depuis que la monarchie de conquête est apparue pour la première fuis sur la scène de l’histoire, elle a été une ingénieuse organisation consistant surtout dans l’oppression illimitée des masses populaires au mo 3 'en d’un système complet de mesures maté-
LA MONARCHIE
rielles, inlellectuelles et économiques des plus raffinées. Pour fonder notre assertion, point n’est besoin d’invoquer l’exemple des autocraties de l’Orient, soit dans l’antiquité, soit dans les temps modernes, point n’est besoin de se reporter aux exemples classiques de la Grèce et de Rome. Nous n’avons qu’à consulter l'exposé qu’en a donné Taine dans son ouvrage : Les Origines de la France contemporaine, et tout ce mécanisme de la monarchie de conquête, mécanisme que l’auteur fait reposer sur l’oppression du peuple, apparaîtra à nos yeux dans toute son irréfutable clarté.
Examinons à la lumière de ce fidèle exposé la situation actuelle des monarchies européennes, et cherchons jusqu’à quel point on peut encore l’appliquer à ces dernières. Eh bien ! nous constaterons qu’il s’applique encore à l’heure qu’il est à la plupart d’entre elles.
Quoi qu’il en soit, pour exacte que soit cette définition que Taine a donnée à la monarchie de conquête en la qualifiant A' oppression organisée, on ne peut refuser à cette forme de gouvernement une certaine justification. 11 est vaisemblable, on peut même admettre comme certain que la monarchie de conquête n’a pas pu être pendant des milliers d’années autre chose que ce qu’elle a été, et que, si elle a été l’oppression organisée, c’est que cela était entièrement conforme à la nature humaine. Mais ces temps ne sont plus. La monarchie ne doit plus être cela. Grâce au développement intellectuel le Devenir de l’humanité est parvenu à un « tournant » après lequel cette institution de la monarchie de conquête subira une modification intime et profonde. La monarchie subsistera, mais d’absolue elle se transformera en monarchie sociale. Ce sera la
GUMPLOWICZ
troisième phase de son développement. Au lieu d’être l’organisation de l’oppression du peuple, ce sera l’organisation de sa marche vers le progrès : voilà ce que nous annoncent tous les signes qui apparaissent à l’horizon de l’époque actuelle.
En dépit de toutes les mesures qu’elle a prises, la monarchie de conquête n’a pu empêcher la lumière de pénétrer de plus en plus profondément dans les couches populaires; en vain prononce-t-elle l’anathème contre la pensée libre, elle ne peut rien contre elle. Aucun moyen ne réussit : cachot, peine de mort, oppression, tortures, provocation au crime pour avoir le prétexte d’apparaître comme le sauveur de la moralité, ces mille moyens mesquins ne servent de rien. Les aggravations des pénalités édictées par la loi deviennent inutiles, les dogmes et doctrines religieuses refusent leurs anciens services. La liberté de penser, cette « peste », prend de plus en plus d’extension. L’homme des masses lui-même commence à prendre conscience de sa dignité d’homme. Il se refuse à être un simple moyen aux fins égoïstes d’une petite minorité. Ce n’est plus pour servir une volonté étrangère et des intérêts étrangers qu’il veut vivre : la libre disposition de lui-même et riniérét du peuple sont le but de ses aspirations.
Ainsi se déchaîne le combat entre la monarchie absolue d’une part, laquelle, pour l’intérêt d’un seul bomme et de ses principaux serviteurs, maintient en œuvre tant de moyens d’oppression, et la monarchie sociale d’autre part, qui, au milieu des douleurs de l’enfantement social, cherche son chemin vers l’existence, cette nouvelle forme de gouvernement qui subordonne tout autre intérêt au bien
LA MONARCHIE
du peuple, qui commande au monarque lui-même de recounaltre comme loi suprême, non pas sa propre volonté (laquelle en fait n’est guère que celle de ses nobles valets), mais la volonté du peuple ayant reçu une sage éducation sociale, du peuple éclairé à la pleine lumière de la vie publique.
C'est à cette monarchie qu’appartient l’avenir, c’est elle qui doit, dans le développement de l'humanité, remplacer la monarchie de conquête.
Ils le comprennent bienaujouril'hui, les derniers représentants du «principe autoritaire». (Remarquez qu’ils ne se disent plus « les représentants de la légitimité » , comme c’était encore le cas il y a quelque dizaine d’années, et cela a sa raison, car ce sont eux-mêmes qui ont donné le coup de pied de l’âne à ce principe de la légitimité autrefois si superbe).
L’angoisse, le désespoir s’emparent des derniers paladins de la monarchie de conquête.
Toute l’ingéniosité de ses défenseurs est à bout, leurs arguments ne portent plus. Toutes les colonnes morales du grandiose édifice gisent à terre. Personne ne croit plus que la monarchie absolue, c'est « l’empire de la morale », « la liberté organisée », « la personne organique du peuple », que c’est « l’état constitutionnel », « l’état de droit », vaines fleurs de rhétorique qu’une basse flagornerie lui enroulait autour du corps comme des oripeaux multicolores pour cacher sa nudité. Rien ne sert plus de rien. Celui qui l’a désignée non sans raison : une oppression organisée, c’est celui-là qui lui a arraché de dessus le corps ces chifibns de toutes les couleurs.
Telle est la puissance de la vérité. Les eflorts insensés
GCMPLOWICZ
que fait à l’heure actuelle la monarchie absolue pour conserver son prestige, les écarts extravagants qu'elle exécute tantôt à droite, tantôt à gauche prouvent qu’elle sent déjà dans ses veines le poison mortel. Elle voit, effrayée, SC lever à l’horizon lointain le soleil de la monarchie sociale, et elle se mord les lèvres pour ne pas lui adresser ce salut : Moritura te salulat.
Qu’elle le veuille ou non, la transformation s’accomplira. Et cela, sans bouleversements ! Pas besoin qu’une seule dynastie tombe, pas besoin même qu'il tombe un seul cheveu de la tète d’un monarque. Cette institution éternelle chez les hommes continuera, simplement, à se développer, comme tout ce qui existe en ce monde, car elle est soumise aux lois toutes puissantes de l'évolution.
La monarchie parlementaire formera la transition naturelle entre la monarchie absolue et la monarchie sociale.
Malheur à ceux qui ne voudront pas comprendre cette loi de l’évolution sociale et qui tenteront d’empoigner les rayons de la roue de l’histoire pour l’arrêter dans son mouvement ! Ils pourraient bien avoir à se repentir de leur entreprise irréfléchie.
La Propriété
La sociologienedeviendrajamais une science populaire. En démontrant que les actions de l’homme sont déterminées, non par une volonté individuelle et libre, mais qu’au contraire c’est le milieu où vit l’homme qui engendre les motifs de son activité et par suite cette activité ellemême, cette science rabaisse l’individu au point de lui enlever toute signification.
A l’inverse du récit historique qui parle des Personnes et de leurs Actes, elle ne s’occupe, elle, que de faits sociaux, de mouvements sociaux, tout au plus de courants d’idées et de phénomènes psycho-sociaux : de tout, par conséquent, hormis des individus.
Des historiographes de cour il y en aura toujours, comme il y en a toujours eu; des sociologistes de cour, c’est plus difficile. A quoi bon, au reste ? Ne glorifiant, ne condamnant personne, il leur serait impossible de prodiguer les louanges à leur maître, les injures à ses adversaires. Tout au plus pourraient-ils expliquer pour quelle raison le
GUMPLOWICZ
premier ajfii de telle manière et non de telle autre, et pourquoi ces derniers à leur tour ne peuvent agir autrement qu'ils ne le font.
L’acte, même le plus personnel d’un individu, c’est, pour la sociologie, un accident naturel et tout ordinaire, simple conséquence d'une cause. Oui, l’acte politique de la plus haute portée, celui pour lequel les historiens sont toujours prêts à emboucher la trompette et à entonner les fanfares de la louange, cet acte la sociologie a vite fait de s’en débarrasser au moyen d’une démonstration à ranger sous la formule : « Quand il pleut, cela mouille. »
Elle envoie « l’esprit libre et moral >> prendre un repos bien gagné, sans se casser plus longtemps la tête à son sujet.
La sociologie décompose tout le contenu de l’histoire de l’humanité en deux notions : fait social et mouvement social. Notions neuves, il est vrai, notions de la nature et de l’importance desquelles les historiens philosophes pas plus que les philosophes politiques n'ont pu jusqu’à présent se faire une idée bien nette. Pour eux, toutes leurs tendances vont vers une explication de l’histoire en partant du « Moi », et c’est toujours cette vieille psychologie individuelle qui a été tenue de faire les frais de la démonstration.
La sociologie, elle, exige tout d’abord de l’homme qu’il se dégrade lui-même, qu’il devienne un zéro, une marionnette dans l’intérieur de laquelle le milieu social où il vit a incorporé le mécanisme moteur du fonctionnement duquel dépendent ses faits et gestes. Mais aussi, c’est trop exiger ! Contre une telle prétention « l’individualité » se révolte. Les « savants >< n’admettront pas de sitôt une science fondée sur de tels principes, et ce n’est certes pas
LA PROPRIÉTÉ
par un simple hasard que la sociologie a, à l’heure qu’il est, tant de mal A se frayer un chemin en Allemagne où, précisément, la philosophiesubjectivedu a Moi » a remporté dans le cours de ce siècle les plus grands triomphes.
Et pourtant la sociologie n’a pas le choix : il faut qu’elle abandonne à l’histoire cette explication des grands événements fondée sur l’individualité libre : ses voies sont différentes.
Elle considère les groupes comme les unités élémentaires de tout développement social. Elle refuse de reconnaître à l’individu le pouvoir de déranger les cercles sociaux, de modifier leurs aspirations et leurs tendances régulières; ce sont les mouvements des groupes que, seuls, elle reconnaît comme donnant la mesure du développement social.
Ce n’est que de l’action réciproque de ces groupes que prennent naissance les faits sociaux. Pour les mouvements sociaux, ils sont dus aux efforts continuels que font les groupes en vue de modifier ces faits à leur propre avantage. Les relations réciproques toujours croissantes qui en résultent entre les faits et les mouvements sociaux et l’enchaînement ininterrompu de ces deux facteurs constituent l’évolution sociale.
Un fait social est un fait qui est le produit non pas des individus, mais des groupes sociaux en tant que groupes ; deux au moins sont nécessaires pour la création d'un fait social. Quand deux tribus en viennent aux prises et que l’une parvient à subjuguer l’autre, à la réduire sous sa
GUMPLOWICZ
domination, il y a un fait social de créé : c’est ce que nous appelons l’État.
L’État n’est pas la conséquence d’un caprice individuel ou du hasard, mais bien la résultante de l’action des forces naturelles, le produit de la lutte de deux groupes hétérogènes, c’est un événement qui s’accomplit avec la même nécessité physique qui fait qu’une pierre lancée en l’air retombe sur le sol. Un fait social de ce genre ne peut être que difticilement « aboli « car les éléments qui le composent ont déjà subi l’épreuve de leur force, et de telles conditions dynamiques ne se modifient pas en un jour. Ils peuvent bien être détruits par des facteurs plus puissants, lesquels engendrent de nouveaux faits sociaux, mais quant à la destruction, proiiuite par une causeinterne, d’un fait social du genre de l’État, il n’y a pas lieu d'y songer, d’autant moins qu’après plusieurs siècles de développement, presque toutes les parties qui le constituent, telles que classes, castes, professions, sociétés, ont à le voir conserver sa stabilité un intérêt majeur, intérêt repoussant à l’arrière-plan toute autre considération. C'est le cas de tous les États modernes.
Un fait social aussi stable, plus stable encore si c’est possible, c’est la Propriété. Elle non plus, n’a pas été inventée par des individus, appelée à l’existence par quelque législateur, mais elle est née, en même temps que l’État fut fondé, de la prise de possession d’un pays par un groupe de puissance supérieure.
L’essence de la propriété réside (disons tout d’abord que nous n’entendons parler que de la propriété foncière) dans le fait qu’une population asservie est exclue par la force de la jouissance du sol au profit du vainqueur.
LA PROl'RIÉTÉ
A considérer son origine on voit que ce fait social ne peut absolument pas, pas plus que l’Éiat, être aboli, car il forme le terme final d’une série d’actes enchaînés par les lois fatales de l’évolution. Du moment qu’il existe, il a, par ce seul fait, donné l’épreuve de sa force, et 11 porte en soi la garantie de sa stabilité. Les faits sociaux de ce genre s’accomplissent par-dessus la tète des individus en vertu de lois agissant avec toute l’irrésistibilité des lois naturelles. Us ne peuvent donc être ni suspendus, ni ébranlés, encore moins <> abolis >> par l’individu, surtout, pour le cas de la propriété comme pour celui de l’Élat, quand un développement séculaire leur a fait prendre, en raison de la multiplicité des intérêts, de pro*’ondes racines dans les différentes couches et classes de la population.
La science politique n’a, jusqu’ici, pas encore pu tirer au clair cette essence des faits sociaux, aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner si la législation, la jurisprudence et l’administration politique ont commis par ignorance, chaque fois qu’il s’est agi de cette notion, des erreurs fatales et de lourdes bévues, causées les unes et les autres par la peur du renversement de ces faits sociaux. C’est la sociologie qui la première a commencé à rechercher l’essence propre des faits sociaux (1).
Dernièrement un sociologiste français, Émile Durckheim de Bordeaux, s’est efforcé de définir cette notion de fait social, et il est parvenu, en effet, à en donner une définition se rapprochant de l’exactitude (2). « Est fait social, dit-il, toute manière de faire, fixée ou non, suscep-
(1) Comp. Gcmplowicz. — Sociolùfjié et Politique. Paris 1898.
(2) Revue phthnophique de Th. Rieor lS9i, vo!., p. 40^. Les règles de la méthode sociologique.
GUMPLOWICZ
tible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure, ou bien encore qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »
Cette définition peut paraître encore quelque peu obscure ; il est certain qu’avec le temps on en donnera de meilleures, mais une chose est déjà établie : c’est le fait d’avoir reconnu que les hommes n'ont aucun pouvoir sur les faits sociaux, que ces faits sont appelés à l’existence, non par les individus, mais par les sociétés humaines, en vertu de lois naturelles supérieures agissant sur elles par contrainte et s’imposant à l’individu avec la même puissance irrésistible que tant d’autres nécessités naturelles de l’existence telles que la naissance, la mort, l’âge, la maladie...
Mais si l’on considère ce fait social comme une œuvre individuelle, si l’on prend ce qui s’accomplit par suite de la collision des sociétés humaines avec la même nécessité qui faitque la rencontre dedeux nuageschargés d’électricité contraire poussés l’un contre l’autre par la tempête engendre la foudre, pour l’œuvre arbitraire d’un individu, d’un législateur ou d’un « fondateur d’État », y at-illieude s’étonner qu’on tombe à la suite de cette erreur fondamentale dans un abîme sans fond d’idées fausses et illusoires, sans espoir de trouver une issue et le salut?
C'est ainsi, par exemple, que le fait social de la propriété est tenu, non par les masses ignorantes seulement, pour une œuvre decréation individuelle, pour une a institution » de l’État, laquelle pourrait tout aussi bien être « instituée » autrement, ou même plus simplement « abolie », mais encore que les philosophes et les publicistes
LA PROPRIÉTÉ
s’épuisent à présenter des projets et des propositions tendant à rechercher par quelle voie il serait possible de modifier de fond en comble ce fait social, ou bien de le supprimer. Le pis est que législateurs et hommes d'État, effrayés par ces propositions et ces projets, mettent en mouvement tout le pouvoir dont ils disposent pour conjurer ce danger menaçant qui les empêche de dormir : l’abolition de la propriété.
Nous ne leur en voudrons pas. On ne leur a pas enseigné dans les Universités, ils n’ont pas pu non plus apprendre dans les ouvrages didactiques sur le droit politique ce que c’est qu’un fait social.
C’est bien dommage, vraiment, que la crainte éprouvée par les « gardiens de l'État » ne permette pas de pousser les utopistes ad ahsurdum. Qu’ils essaient donc un peu, pour voir, « d’abolir la propriété». Par quel bout saisiront-ils la chose ; à quelle place au juste appliqueront-ils le levier pour l’ébranler ? Commenceront-ils par prendre à un paysan sa vache, ou par confisquer à Rothschild ses millions ?..
Il est presque malaisé de croire que cette peur de l’abolition de la propriété soit vraiment chose sérieuse. Le soupçon nous vient involontairement qu’il n’y a là qu’un prétexte pour mettre des empêchements à certaines réformes de la propriété qu’on a peur de voir aboutir.
Nous voici amenés à considérer l’autre face de la médaille, à examiner le deuxième facteur du développement social, à nous demander ceci : les faits sociaux soiu-
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ils immuables et invariables. Bravent-ils le cours des siècles, des milliers d’années ? Si l’individu doit irrévocablement s’y conformer, en résulte-t-il que l’humanité durant le cours des temps, que les générations qui se succèdent y soient tenues pour toute l’éternité ? Non ! Les faits sociaux eux-mémes sont entraînés par le courant de l’évolution. Ayant pris naissance dans des mouvements sociaux, ce sont des mouvements sociaux qui les modifieront, les adapteront aux circonstances, aux besoins du moment, sans qu’on puisse les arrêter ou les endiguer. Que l’Empire allemand essaie un peu de contenir ou d’endiguer la Baltique en vue de l’empêcher de lui ronger, de lui miner sa belle lie d’Helgoland ! Que ne la fait-il battre de verges, comme Xerxès l’Hellespont !
Entre Sestos et Âbydos, les marins montrent aux étrangers la place où le grand Roi fit donner à la mer des coups de fouet, et la falaise d’où il ordonna de lancer une ou deux chaînes dans les flots, — et les marins s’ébaudissent aux dépens du grand Roi...
Quand, dans quelques siècles, les générations plus éclairées considéreront les ruines de nos prisons où auront langui des « révolutionnaires » de tout genre, ils diront des gouvernements du xix" siècle, avec le même sentiment de mépris que les marins de Sestos quand ils parlent de Xerxès : « Ils ont fouetté l’Océan, »
Et pourquoi ? Parce que la notion exacte des faits et aussi des mouvements sociaux est encore lettre morte pour nos hommes d'Élat. Nous connaissons le mouvement des corps célestes, nous utilisons à notre profit les forces de la nature inorganique, et nous savons en tirer merveille, nous scrutons le secret des profondeurs de
LA PROPRIÉTÉ
rOcéan, bientôt il ne restera plus pour nous sur notre globe un seul a continent noir », mais ce qui nous touche de plus près, le mouvement social, ce mouvement dans lequel nous vivons, nous ne le comprenons pas, nous ne savons ni ce qu’il est, ni où il va, et ce qui est pis que cette ignorance, nous nous figurons dans notre complet aveuglement le détourner, le diriger au gré de nos vues bornées !
Quand, il y a plusieurs années, un astronome, à la suite de ses calculs, eut annoncé la rencontre de notre globe avec une comète, les esprits furent saisis d’angoisse dans l’attente d’une grande catastrophe imminente. Mais un autre astronome nous apprit qu'il n’y aurait pas de catastrophe, que notre globe passerait à travers la masse nébuleuse sans dommage aucun : à peine nous apercevrionsnous que l’événement aurait eu lieu. Nous serions entourés d’un brouillard épais qui nous générait un peu la respiration, et c’est tout; possible qu’une odeur étrange affecterait les nerfs olfactifs délicats, mais, au reste, l’événement tant redouté ne laisserait pas de suites fâcheuses ; possible môme que la précipitation des vapeurs aurait, au contraire, une influence favorable sur nos campagnes et activerait la végétation.
Eh bien ! l’histoire de cette rencontre, c’est celle de la « Révolution sociale » pronostiquée par les uns, redoutée par les autres. Les classes possédantes et dirigeantes craignent son approche et prennent avec une hâte fiévreuse des mesures pour obvier, quand il en est encore temps, à la catastrophe. Mais personne n’a l’air de s’apercevoir que nous y sommes en plein, dans la catastrophe ! Qüt\~ ques personnes seules, aux regards plus perçants, voient
GUMPLOWICZ
ce brouillard qui s’épaissit et nous gène la respiration, et seuls, les nez les plus subtils flairent comme une odeur de roussi, — l’odeur de la révolution sociale qui nous enveloppe.
Au reste, nous n’en pâtissons pas. Il est même possible que le précipité d’idées dû à la révolution sociale agisse à la manière d’une pluie bienfaisante qui exerce une influence favorable sur nos campagnes et en augmente la fécondité.
Si l’on ne remarque pas tout cela, cela provient, encore une fois, de ce qu’on ne se fait pas une idée claire de la nature d’un mouvement social, lequel consiste dans une poussée en avant des masses sur la voie des idées et des aspirations nouvelles, voie qu’elles suivent sans qu’il y ait coopération active de leur part, sans qu’elles sachent pourquoi ni comment, mais simplement parce qu’elles viennent après ceux qui les ont précédées, ce dont elles ne sont pas responsables apparemment.
Quand, dans une cohue populaire, les masses placées en arrière poussent avec force devant elles, il peut arriver que les premiers rangs tombent et soient foulés aux pieds, mais qu’il s’arrêtent, cela leur est impossible. Braquez sur eux des canons, ils ne pourront ni reculer, ni même cesser d’avancer: telle est la force de la poussée qui les porte en avant. Il en est de même de la révolution sociale dans laquelle nous sommes, elle se produit d’une manière tout à fait semblable à titre de conséquence nécessaire des milliers d’années écoulées.
Bien que les « physiographes » modernes, tout en admettant la loi de causalité dans le domaine de leurs recherches, se déclarent incompétents en ce qui concerne
LA PROPRIÉTÉ
le domaine social, tout homme pensant et raisonnable sait, à l'heure qu’il est, que la même causalité universelle régit aussi bien celui-là que celui des autres phénomènes de la nature. Or, si l’on voulait trouver à qui incombe la responsabilité de la révolution sociale actuelle, il faudrait remonter haut, bien haut.
Sous le beau ciel de Grèce vivait, il y a trois raille ans, un « peuple libre », c’est-à-dire qu’il y avait là de petites « républiques » dans chacune desquelles une méchante poignée de « bourgeois » faisait travailler une masse d’esclaves à son profit pendant qu’elle-même « politiquait ». Cette petite bande de bourgeois était continuellement en lutte à savoir qui exercerait le pouvoir, c’est-à-dire dirigerait la politique, si ce serait un seul, ou bien plusieurs, ou bien tous. 11 n’y avait pas d’autre sujet de discussion que celui-là ; quant au sort des esclaves, on ne s’en préoccupait guère. Un de leurs plus grands philosophes politiques nous a divulgué dans son livre sur « la Politique » le .secret de leur existence. 11 est d’avis que les esclaves sont des « outils vivants » dont on se sert, esclaves et animaux étant faits, apparemment, pour rendre la vie « facile » aux bourgeois, ce en quoi consiste la mission suprême de l’État. Malheureusement cette « vie facile » et cette « liberté », qu’ils défendirent, du reste, héroïquement, ne durèrent pas fort longtemps; des siècles vinrent où ces grands et sages héros de la liberté furent esclaves à leur tour et durent servir d’outils vivants à toute sorte d’autres nations. Mais les secrets que leur grand philosophe avait divulgués devinrent pour les philosophes des siècles postérieurs matière à sérieuses réflexions. Ce mot d’ « outils vivants »
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offusqua, et l’on commença à grommeler : « Les hommes sont pourtant bien des hommes et non pas des outils vivants, » Ce murmure se répéta de génération en génération, de siècle en siècle.
Infatigables, les vagues du mouvement social déferlèrent contre le fait social de l'esclavage jusqu’à ce que ce rocher fût tin peu poli. C’est alors que l'Europe décréta ce principe : « Un homme est un homme, et n’esi pas un outil vivant. »
Le mouvement social avait donc vaincu un fait social vieux de plusieurs milliers d’années.
Une fois ce but atteint, s’en tiendra-t-il là ? Non ! Mais que peut-il vouloir de plus? Ce qu’il veut, le voici en deux mots : l’homme ne veut pas souffrir la faim !
Les successeurs d’Aristote viendront nous répondre : « Travaille, tu auras à manger. Pas de travail, alors, crève de faim! ». Cette consolation philosophique à la manière d’Aristote ne suffit pas pour satisfaire le mouvement social ; il gronde et fait rage, lançant ses vagues furieuses contre le roc abrupt et toujours debout de la propriété.
Ce roc, parviendra-t-il à le renverser? Non ! car des milliers d’années forment sa solide assise ; ce n’est pas sur uu terrain de sable qu’il repose : c’est sur le fondement de granit de la nature humaine ; il ne peut donc être ni miné, ni submergé. Mais, déferlant éternellement contre ses flancs, les flots du mouvement social le poliront bien davantage encore qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici. Tout ce qu’il y a d’abrupt et de dentelé, toutes ses pointes et ses arêtes seront émoussées .
Considérez donc seulement l’évolution de la propriété
LA PROPRIÉTÉ
depuis deux mille ans ; combien elle était cruelle autrefois, combien déjà elle s'est relativement adoucie ! Le créancier romain avait le droit de couper en morceaux son débiteur insolvable; oui, cet « esprit du droit romain » tant prôné, cette « jurisprudence » si admirée qui donnait raison à Shylock le lui permettait! Et, lorsque des bandes de conquérants venus du Nord acquirent à la pointe de l'épée la propriété légitime du sol de l'Europe centrale, les occupants de ce sol leur échurent à litre de dépendances de cette propriété. De ces dépendances de leur propriété légitime, celles qu'ils n'utilisèrent pas pour leur travail, ils les négocièrent sur les marchés d'esclaves de l’Orient et de l’Elspagne. Des colporteurs arabes passaient alors régulièrement chez les seigneurs féodaux et leur achetaient ces produits superflus de l’exploitation de leur sol (1). C était bien pour eux une propriété légitime, et ils pouvaient la négocier, la troquer contre des lames de Damas ou des habits de parade espagnols .
Ces formes abruptes de la propriété, le mouvement social les a également adoucies depuis.
Comment la propriété a-t-elle pris naissance, où at-elle commencé? L’histoire ne remonte pas si haut. Ce qui est certain, c’est que, aux temps les plus reculés de la Grèce, on mettait déjà en opposition à l’organisation de la propriété telle qu’elle existait alors, des descriptions
(1) Comp. D' Georg. Jacob. — QueU articUi de commerce les Ài'abes du Moyen Age tiraient des pays septentrionaux de la Baltique, t* étlition, Berlin 1891, Mayer et Mûller.
GUMPLOWICZ
d’États idéaux où la propriété individuelle serait abolie, et où régnerait la communauté des biens. Diodore puise, dans un « écrit sacré « d’un certain Euchemeros la première relation concernant un « pays libre » de ce. genre. Les descriptions d’un État idéal de Platon nous sont connues.
Que prouvent toutes ces descriptions? C’est qu’on n’était, pas content de l’organisation de la propriété d’alors. Or, exprimer par des paroles, quelle que soit la forme dont on se serve, le mécontentement qu’on éprouve à la constatation des défectuosités effectives de l’ordre social, c’est le moyen le plus sûr de hâter un mouvement social. Qui pourrait mesurer l’influence des idées qui découlent de cette constatation ? Chaque pensée, chaque parole est appelée à un retentissement éternel pour peu qu’elle contienne un petit grain de vérité. Qui pourrait estimer l’influence qu’a eue la République de Platon ? Elle a provoqué directement ou indirectement la réflexion dans des milliers de cerveaux, et c’est ainsi que le courant des idées, toujours entretenu, toujours grossi par le sentiment, de mécontentement causé par l’état de choses existant, s’enfle, que son mouvement s’accroît et roule avec des remous qui, de siècle en siècle, deviennent plus puissants.
Ne pourrait-on y mettre une digue? Mais essayez donc d’arrêter dans sa course un torrent impétueux dont les nombreuses sources et affluents viennent de cent lieues dans les terres ! Depuis des milliers de siècles le mouvement social travaille, courant tantôt tranquille, tantôt bouillonnant et impétueux, à la transformation, à l’adoucissement, à l’humanisation du fait social de la propriété.
Et que n’a-t-il pas déjà accompli ! Combien d’objets de
LA PROPUIÉTÉ
propriété n’onl-iU pas été, en ces derniers temps, arrachés aux "riffes usurpatrices des monopolisateurs, et concédés à l’État pour le bien de tous. Oui, l’État s’avance aujourd’hui sur cette voie de la socialisation des objets de propriété au profit de la collectivité, et il peut la suivre longtemps encore. Qui niera que tout cela ne soit la conséquence des mouvements sociaux, lesquels contraignent l’État à supprimer, à l’avantage de la communauté, les privilèges existant sous les formes les plus variées ?
Et quelles perspectives de plus en plus vastes s’ouvrent aujourd’hui sur cette voie, par exemple l'exploitation collective des forces naturelles comme l’électricité, etc. !
Qu’est-ce donc qui a provoqué, qui a mis en branle tout cela, qui a poussé à ces réformes, si ce n’est le mouvement social dirigé contre les abus de la propriété privée?
Il s’entend de soi que ce mouvement est encore loin, infiniment loin d’avoir atteint son point final. Ce n’est qu’à des symptômes isolés que nous pouvons reconnaître quel grand chemin il a déjà parcouru et quel chemin plus grand encore il lui reste à parcourir.
Comme symptôme de ce genre un mot sensationnel jeté par un jurisconsulte à l’esprit pénétrant, haut dignitaire de la magistrature, au courant des débats provoqués par ce mouvement social, a une valeur significative.
L’ancien ministre autrichien Steinbach a prononcé à cette occasion le mot de « devoirs de la propriété ». Pas aussi inoffensif qu’il le paraît au premier abord, ce mot ! Il contient une pensée profonde, et les pensées sont dangereuses pour cette raison principale que des pensées
GUMPLOWICZ
justes en engendrent une infinité d’autres, et donnent une puissante impulsion à un mouvement social.
Cette pensée des « devoirs de la propriété » laissera bien des gens rêveurs. Elle produit sur nous une impression du genre de celle que nous éprouvons quand nous entendons dire que X...,un des barons de la finance, a fondé un grand établissement de bienfaisance. « A-t-il dû en avoir gagné, de ces millions, cet homme, pour que sa conscience le pousse à de tels actes philanthropiques ! » ne pouvons-nous nous empêcher de penser. Eh bien ! ce mot de « devoirs de la propriété » produit un effet analogue. Il sonne à nos oreilles comme s’il exprimait une conscience sourde, et qu’on ne s’avouerait pas, des « abus de la propriété ». Involontairement on se prend à se demander : « Faut-il qu’on en soit venu jusque-là, jusqu’à sentir le besoin d’imposer des « devoirs « à la propriété ! Ce qu’il en a fallu d’existences ensanglantées, condamnées à la mort par la faim, pour que le baron de la finance fonde son œuvre de bienfaisance ! »
Ce mot de « devoirs de la propriété », qui paraît tout d’abord si inoffensif, jette ainsi une lumière éclatante sur la voie que suit le mouvement social contre la propriété et illumine l’étape où nous sommes parvenus actuellement. Puis, de cette pensée sort tout à coup la question : Ne pourra-t-il pas se faire que l’évolution future de la propriété suive une direction qui rendra superflus, une fois pour toutes, ces « devoirs de la propriété » sur lesquels il ne faudrait peut-être pas trop faire fond.
Les déshérités seront-ils toujours tenus à attendre les aumônes des barons de la finance? L’évolution future
LA PROPlUÉTÉ
de la propriété ne trouver.i t-elle pas im moyen d’éviter d’avoir à compter sur l’accomplissement du devoir de la propriété, — chose toujours un peu problématique ?
Qui oserait entreprendre de répondre à de semblables questions? On doit se contenter d’indiquer quelles grandes tâches sont encore réservées dans l’avenir au mouvement social dirigé contre la propriété.
Ou bien, serions-nous dans l’erreur? Ce mouvement serait-il déjà parvenu à sa tin ? Des centaines de hurleurs et d’agitateurs sont sous les verrous dans tous les « États de droit » de l’Europe, il faudrait pourtant bien que cela ait un terme! Et si, dans les Parlements européens, on vote différentes lois contre les « tentatives révolutionnaires », ne serait-ce pas que ce mouvement, vieux de plusieurs milliers d’années, serait en effet arrivé à sa lin, et que, à partir du xx' siècle, le monde se verrait tenu de se donner pour satisfait des « devoirs de la propriété », suivant la formule de Steinbach ?
Oui, très bien, si les lois contre les tentatives révolutionnaires pouvaient « arrêter » tous les ressorts moteurs qui depuis des miliiors d’années produisent ces mouvements, aussi facilement qu’on « arrête » les agitateurs euxmêmes. Mais, c’est là qu’est la difficulté ! Les agitateurs, on peut les mettre en prison un an, dix ans môme, pour chaque parole prononcée. Mais le ressort moteur du mouvement social, pas moyen de le mettre sous les verrous : toujours et de tout nouveau il produit ce mouvement, et cela sans que police ni tribunaux correctionnels y puissent rien.
E^qui pis est, c’est que, plus on enferme de révo-
utionu,»^^, plus ce ressort devient puissant, car il
GUMPLOWICZ
reçoit un renfort moral, il devient plus dur, il subit comme une trempe intellectuelle, et par suite son action est plus soutenue, il donne une impulsion plus puissante au mouvement social.
C'est la nature elle-même qui l’a mis dans le cœur de l’homme, il consiste dans la tendance indéfectible qui pousse tout être vivant à améliorer sa situation. Depuis le plus misérable vermisseau jusqu’au roi des animaux elle anime toute créature : il n’y aurait que le a maître du monde » chez lequel on ne la trouverait pas ? Non ! Aussi longtemps qu’on n’aura pas réussi à extirper cette tendance qui a jeté de profondes racines dans le cœur de tout homme, inutile de décréter des lois contre les tentatives révolutionnaires, aussi longtemps durera le mouvement social, et plus on le combattra, plus il grandira et prendra de l’extension...
Quels sont maintenant les buts de ce mouvement contre la propriété qu’on puisse dès à présent entrevoir? C’est en vain qu’on chercherait des renseignements clairs sur ce sujet chez les philosophes politiques de tous les temps et de tous les pays.
« Un homme qui n’a pas d’argent et qui ne trouve pas de travail se voit condamné à mourir de faim à côté du stock de provisions accumulées ! C’est une absurdité qu’il faut faire disparaître de la face du monde. » Voilà des mots qui pourraient bien indiquer le sens du mouvement social dirigé contre la propriété.
« 11 faut que cette absurdité disparaisse de la surface
LA PROPRIÉTÉ
(lu monde! » Mais quand et (gomment cela doit arriver, bien malin qui pourrait le dire à l’heure qu’il est. Nombre d’hommes et de philosophes se casseront encore la tête là-dessus avant qu’on le sache.
Ce qui est sûr, c’est que ce n'est pas un renversement violent. vSupposons un moment, par la pensée, le cas impossible, inconcevable, qu’on ait réussi à « abolir » le fait social de la propriété. Il est clair que nous en reviendrions à une époque préétatique, époque où la propriété n'existait pas encore. Il nous faudrait alors refaire une nouvelle fois le chemin déjà parcouru. La nature a assigné à l’humanité un itinéraire obligatoire, sans chemins de traverse, cette dernière est tenue de faire toutes les étapes, impossible d’en brûler quelques-unes. Or, si l’humanité a dû mettre ce temps, un temps si long, pour parcourir le chemin qui aboutit à l’ordre de choses actuel, il serait nécessaire, au cas où l’on abolirait cet ordre de choses (en admettant que ce soit possible), de mettre le même temps, un temps tout aussi long, pour parvenir de nouveau au même point où aurait eu lieu la première abolition. C’est une chose qui doit paraître claire à tout homme pénétré de l’esprit des sciences naturelles et qui ne considère pas le développement de l’humanité comme une partie d’échecs jouée par les conducteurs d’États, partie qu’on aurait pu, d’un certain point, jouer tout aussi bien autrement qu’on ne l’a fait en réalité. Le processus naturel de l’histoire ne peut se laisser ramener à une station antérieure, et, admettez encore que cela soit possible, il ne se laisserait, en tout cas, pas aiguiller sur une autre voie. Donc, le « renver.sement » d’un fait social est, même à titre de simple supposition.
GD.MPLOWICZ
une absurdité. Aussi des lois qui ont la prétention d’enrayer la marche du mouvement social ne sont pas précisément non plus la fine fleur de la sagesse.
Par contre, il est concevable, on peut raisonnablement admettre, que ce but sera atteint un jour par un développement ultérieur, par le couronnement de l’institution de la propriété. Sous l’action constante du mouvement social, le fait social de la propriété peut encore continuer à changer de forme. Depuis deux mille ans, il a déjà perdu beaucoup de sa dureté primitive, il continuera à se dépouiller de sa rudesse et de son âpreté à un degré que nous ne soupçonnons même pas à ce jour. En effet, il ne faut pas oublier que, entraînés par la logique séduisante de la législation romaine, nous cherchons l’essence du droit à une place tout autre que où elle est efjectwement. Cette essence de la propriété ne consiste pas, en effet, comme les juristes voudraient nous le faire croire, dans les rapports entre Yohjet possédé et le possesseur, mais dans les rapports du possesseur avec une tierce personne, relativement à l’objet possédé. C’est, non pas dans le fait que le propriétaire peut à son gré « user et abuser de l'objet de propriété » mais dans le fait qu’il peut exclure d’autres personnes de l’usage raisonnahle de cet objet dont il fait lui-même un usage abusif, que consiste l’essence de la propriété selon le droit romain. Cette essence du droit dont on nous a tant rebattu les oreilles de tout temps, voilà ce qui devrait bien disparaître si jamais « l’absurdité devait disparaître de la face du monde ».
Quant à la possibilité d’atteindre ce but, on peut, certes, être d’avis différents à ce sujet. Moi-môme j’ai des
LA PROPRIÉTÉ
doutes : le monde serait trop beau s’il était une fois atteint, et je ne sais pas, au reste, si le monde est bâti de telle sorte qu’il le puisse jamais. Mais ce sont là des doutes subjectifs. Objectivement parlant, on doit reconnaître que ce but est tout à fait conforme à la raison, que le mouvement social dirigé dans ce sens est, lui aussi, on ne peut plus raisonnable, et, par suite, qu'il est complètement justifié, dans le sens le plus élevé, non dans le sens des paragraphes du Code pénal, mais dans l’esprit du développeraant historique.
Quant à ceux qui entreprennent de retarder, enrayer un mouvement social conforme à la raison et à l’esprit du progrès, ils pèchent contre la raison elle-môme, car ils prodiguent inutilement leurs forces à vouloir empêcher le progrès de l'humanité, lequel pèse plus lourd dans la balance que tous les crimes politiques inscrits dans nos droits pénaux pris ensemble.
Certes, on ne les mettra pas en prison pour cela, mais l’histoire dira d’eux pendant des milliers d’années : a Ils ont flagellé l’Hellespont. »
La Famille (1)
Souvent on peut observer que plus les choses sont rapprochées de nous, plus tard elles deviennent l’objet de nos recherches scientifiques : c'est ainsi que la famille n’a provoqué les investigations des savants que dans ces trentecinq dernières années à peine.
On ne doutait pas, pendant de longs siècles, dans le monde savant et scientifique de l’Europe, que la famille, telle qu’elle subsistait dans les pays chrétiens, fût de droit naturel, en même temps que de droit divin; on la considérait comme une institution de ce jus gentium quod nalura omnia animalia docuit, et les philosophes se risquaient d’autant moins à toucher à cet objet que l’État et l'Église tenaient cette institution sous leur sauvegarde, et établissaient des pénalités pour toute attaque dirigée contre cette « base de l’État ».
(i) Travail lu au deuxiùmc Congrès do ITnsÜtut Intornational de sociologie, dans la séance du mardi soir, octobre 1895.
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Sous l’influence, inconsciente peut-être, de ces normes du droit pénal, les philosophes ne se souciaient pas de la famille et ne voyaient pas ce qu’elle pourrait offrir à une recherche scientifique.
Au reste, à leurs yeux, tout semblait clair. Que le père, comme tel, fût maître dans sa maison, qu'il exerçât le pouvoir domestique sur sa femme et ses enfants, tout cela semblait si naturel et tellement indiqué par la morale, qu’on ne pouvait pas soupçonner que cela pût jamais changer. On se contentait donc de répéter les principes moraux concernant la famille, tous ces préceptes que sanctionnaient la religion et la morale.
D’après ces doctrines l’idée de In famille était bien simple et bien claire. C’était le couple monogame des parents avec les enfants, association vivant sur la base des droits du père de famille sur sa femme, ses enfants et sa fortune s’il en avait une. Comment pouvait-on admettre une autre forme ? La Bible l’indiquait; Adam n’avait qu’une femme : l’unique Ève. Le bon Dieu ne lui en a pas créé plus, et encore celle-ci lui a coûté une côte ; certainement il n’aurait pas désiré une seconde femme à un tel prix.
A cette réminiscence de la Bible se joignait l’idée de la famille romaine dans laquelle le pater familias était seigneur souverain dans sa maison, maître unique de toute la fortune, juge suprême sur sa femme et ses enfants; enfin les enseignements de l’Église déclaraient la famille monogame, à la tête de laquelle est l'homme, une institution sacrée. Bref cette famille monogame, dans laquelle l’époux exerce le pouvoir du mari et du père, comme il est d’usage depuis des siècles, formait l’unique
LA FAMILLE
concept de la famille dans les esprits des philosophes et jurisconsultes européens.
Ce n'est que bien tard, car c’est peine depuis trente ans que la science a commencé à douter que cette forme de la famille que nous connaissons, suivant laquelle nous vivons, fût vraiment la forme primitive des rapports entre hommes, femmes et enfants. Et c’est un fait bien significatif aussi que ces premiers doutes scientifiques se soient éveillés et exprimés dans un pays libre, où la manisfestation des opinions n’est pas regardée avec méfiance. C’est en Suisse que Bachofen, professeur à l’Université de Bûle, publia en 1816 son oeuvre épocale sur le matriarcat. Sous l’influence peut-être du darwinisme, Bachofen s’empare de l’idée que l'humanité a dû parcourir une phase de vie purement animale, qu’alors le mariage n'existait pas, et que par conséquent il ne pouvait exister une institution telle que la famille. Les hommes devaient alors vivre dans un état de promiscuité, et l’unique lien de parenté ne pouvait être que le lien entre mère et enfants. .<Vyant trouvé dans ses études philologiques quelques traces appuyant cette conjecture, il développa dans son livre, écrit en allemand sous le titre Mutterrecht, cette idée, étrange en son temps, qu’avant la naissance de la famille paternelle, il existait une famille maternelle, et qu’alors toutes les parentés se basaient sur la descendance des mères sans qu’on se souciât des pères.
Tout d’abord les savants, et en première ligne les sommités de la philosophie, du droit et de la science sociale en Allemagne ne s’occupèrent pas de ces recherches sur la « famille ».
Douze ans après l’apparition de l’œuvre de Bachofen,
lÜS
GUMPLOWICZ
dans des livres irailani du droit et des sciences sociales comme par exemple, dans V Encyclopédie du droit, Molli (1872) ou dans le Droit naturel d’Ahrens (1874) il n’est pas fait mention de l’œuvre de Bachofen, il semble que les plus célèbres professeurs allemands aient voulu appliquer à cet écrivain qui osa lancer des idées nouvelles non patentées, ce stratagème connu dans le monde savant en Allemagne sous le nom de « tuer par le silence ». Du moins, on peut constater que les professeurs allemands ne se hâtèrent pas de connaître cette théorie nouvelle qui, en outre, contenait des opinions contraires à celles professées par eux-mêmes.
Ce n’est que quand un autre savant, le Français Giraud- Teulon, dans une œuvre intitulée: Origines de la
Famille, eut soulevé la môme question et traité la matière sous le point de vue fixé par Bachofen, et quand cette œuvre française eut attiré l’attention du monde savant, que, même en Allemagne, on commença à s’occuper de cette question tout à fait nouvelle pour les philosophes, les moralistes et les publicistes allemands. Néanmoins, les œuvres les plus importantes sur cette matière proviennent des pays anglo-saxons : l’Amérique (Morgan), l’Angleterre (Mac Lennan, Maine, Lubbock), le Danemark (Starcke) et la Finlande (Westermarck) nous ont fourni les recherches les plus savantes sur la famille primitive ; de l’Allemagne, il faut noter, en dehors des grandes œuvres sociologiques de Schœffle et Lilienfeld.les recherches des ethnographes comme Baslian qui, dans ses œuvres nombreuses, nous donne une quantité d’informations sur les usages et coutumes des peuples divers concernant la vie familiale, et des historiens de la civili-
LA FAMILLE
sation, comme Lippert, qui a écrit une histoire de la famille. Enfin, il faut mentionner l’œuvre importante de M. Kovalewsky sur a les Orig^ines et l'évolution de la famille et de la propriété », qui contient une critique des tiiéories de ses prédécesseurs, et beaucoup d'observations qu’il a faites lui-même sur ce sujet dans les pays russes, surtout dans le Caucase. En France, tous les sociologistes, surtout M. Letourneau, se sont occupés largement de ce sujet, de même les sociologistes des autres pays, et en première ligne, M. Spencer qui consacre à la famille toute une partie de sa Sociologie (Institutions domestiques).
A côté de CCS travaux scientifiques, on ne doit pas omettre les écrits des socialistes et des communistes, qui, depuis longtemps, demandant une transformation de l’organisation sociale actuelle, ont également critiqué l’organisation delà famille, et, dans lesderniers temps, ont principalement demandé une situation plus libre pour la femme. A l’appui de ces revendications, ils ont eu recours à des arguments historiques et se sont servi des travaux scientifiques des sociologistes et des ethnologues ; au nombre de ces écrits socialistes, nous mentionnerons les deux ouvrages qui ont obtenu le plus grand succès : le livre d’Engel sur la famille, et le fameux livre de Bebel sur « la femme ».
Malgré l’extension de cette littérature touchant la famille, nous ne sommes pas, à vrai dire, assez informés sur le développement de cette institution. Les écrivains susmentionnés nous donnent une grande quantité de notices sur la grande diversité des types de mariage, sur les diverses formes de la vie en communauté, les systèmes de consanguinité aux temps préhistoriques et chez les peuplades sauvages. La lecture de ces descriptions et
GUMPLOWICZ
de ces relations nous donne le vertige, mais ne nous fournit pas d’eiplications sur le point de savoir comment, de toutes ces formes de la vie sauvage, est sortie notre famille. Nous ne pouvons nullement nous orienter dans ce chaos de notions auxquelles se joignent de nombreuses controverses entre les écrivains, ce qui augmente encore la confusion. Seule, une idée bien simple se détache pour nous de ce kaléidoscope changeant sa face à chaque coup d’œil, c’est que les hommes ont toujours suivi le penchant impétueux de leur nature, et l’ont satisfait selon les circonstances ; dans ce tourbillon farouche des usages et des coutumes, il n’est pas possible de trouver une autre loi que cette loi unique que partout l’homme, ce faible animal, a dû succomber à l’impulsion violente de ses passions.
Mais tout cela ne nous explique pas comment est née notre famille paternelle, c’est-à-dire cette famille dont le père est le maître plus ou moins souverain. Tous les auteurs sus-mentionnés, après nous avoir exposé les diverses formes de la communauté familiale préhistorique chez les peuples sauvages du temps présent, après nous avoir montré les diverses formes de la vie sexuelle dans les groupes primitifs de l'humanité, les divers systèmes de mariage et de consanguinité, lorsqu’il s’agit de la question de notre famille paternelle, tous sans exception se servent de la phrase : « Avec le temps est sortie de ces formes la famille paternelle. » Mais cette phrase ne contient aucun éclaircissement, cette phrase ne nous dit pas quelle cause a produit ce changement essentiel.
La vraie source de cette obscurité est l’emploi impropre du mot a famille » en parlant des temps préhistoriques
LA FAMILLE
prèètatiqices. Car, en vérité, il n’y a pas de raison suffisante pour parler d’une « famille » primitive, puisque ce que nous nommons famille et ce qui forme l’essence de notre famille n’existaii pas avant l’État ; d’un autre côté, comme institution fondée par l'État, comme institution politique, la famille ne fut jamais « primitive ».
En prenant le mot dans son sens vrai, la famille ne pouvait nulle part exister avant l’État et n’existait pas dans ce temps-là, sous aucune forme. Car, dans son sens vrai, la famille n’est pas seulement un groupe de parents avec des enfants, mais c’est un père qui a certains droits, reconnus par l’Etat, sur la femme et les enfants (ainsi que sur les esclaves s’il y en a), c’est le maître dans une maison, le propriétaire de ses biens et des biens de la femme et des enfants; enfin, c'est celui qui peut disposer de sa propriété au delà de sa vie, qui a le droit de tester. Tout cela suppose un droit, est conditionné à un droit, et, comme il est clair qu’il ne peut pas être question de droit avant l’Éiat, il est clair qu’il ne peut pas être question de la famille avant l’État. En effet, la propriété individuelle et héréditaire ne peut être acquise ou transmise et garantie par aucun autre pouvoir que l’État, et le pouvoir sur les enfants et la femme ne peut dériver que de l’État.
Comme son essence, son vrai principe est le pouvoir paternel, la^afno potestas, basée sur la propriété individuelle, héréditaire, du père de famille, il est clair que la famille ne peut pas être une institution qui se développe lentement, invisiblement pendant des siècles préhistoriques, mais qu’elle a dû naître un beau jour, soudainement, en même temps que cette propriété individuelle.
GUMPLOWICZ
Quant cela eut-il lieu, et où?
La propriété individuelle, en tant qu'elle n'est pas seulement une détention et une possession de biens mobiliers, mais le droit à des biens immobiliers qu’on ne peut pas tenir en main, posséder physiquement, cette propriété est née avec l’Etat, c’est à-dire avec l’organisation du régime de la domination des conquérants sur les subjugués.
Le même processus social, la conquête qui donne la vie à l’État, par l’organisation de la domination des vainqueurs sur les vaincus, le même processus établit aussi nécessairement la propriété individuelle et la famille paternelle. Car après la victoire d’une tribu sur l’autre, les conquérants procèdent à l’occupation du territoire habité jusque-là par une horde paisible non organisée ; le but des conquérants est, non seulement d’occuper un territoire, mais, en même temps, de s’assurer les services de la peuplade vaincue et subjuguée. Comment peuventils atteindre ce but? Partout et toujours il n’y a, pour l'atteindre, qu'un moyen, c’est-à-dire une organisation de la classe dominante telle que chacun de ses membres reçoive une partie du territoire conquis avec les habitantssujets qui l’occupent, pour exercer sur cette portion de l’État le pouvoir public. Comme les conquérants sont toujours en minorité en regard du peuple subjugué et ne remportent la victoire que grâce à leur meilleure organisation guerrière, il ne leur reste pas d'autre moyen de se maintenir comme maîtres et comme classe dominante que celui auquel ils doivent la victoire, c’est-à-dire, organisation d’une minorité contre la majorité. En dehors du combat, pendant la paix, cette organisation ne peut faire
LA PAMILLF.
autrement que par le partage de la terre et de la population entre les guerriers victorieux qui deviennent ainsi des patres /'amilias, c’est-à-dire des citoyens qui exercent, chacun sur sa portion, les droits politiques sur le groupe des subjugués qui lui est donné en partage, et sur la terre qui lui est assignée comme « patrimoine ».
L'exercice de ce pouvoir et de ces « droits » forme l’essence de la làmille paternelle, line preuve étymologique que cette famille dont l’Europe chrétienne a reçu le nom par héritage des Romains n’est qu’un rapport de domination d’un célé, de servage de l’autre, nous est fournie par le mot lui-méme : en effet familia a exactement la même racine que famuhis et signifie l’ensemble de personnes et de biens sujets au maître; il est bien significatif que ce maître ne s’appelle pas tout simplement pater, mais qu’il s’appelle paterfamilias, ce qui indique un rapport de droit pour toute cette « famille ».
Ainsi, partout où la conquête a donné la vie à une organisation politique, l’effort naturel pour maintenir la domination a créé la famille comme un soutien de cette organisation. Ainsi on pouvait alors, en ce sens, prétendre que la famille est la base de l'État. Bien entendu cette phrase ne signifie pas que la famille est la source de l'État comme l’ont compris faussement les philosophes des époques postérieures qui ne savaient pas que c’est l’État qui a créé la famille, elle signifie simplement que la famille était uti moyen de maintenir le pouvoir politique des conquérants sur les vaincus.
Mais l’établissement de la famille comme partie intégrante de l’organisation politique ne suffirait p.as pour
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maintenir cette organisation pour l’avenir, pour la perpétuer, si le pouvoir du paterfamilias n’éiait en même temps déclaré héréditaire. L’institution de l’hérédité est donc un moyen nécessaire pour conserver le pouvoir aux générations futures, un moyen en vue de transmettre tous les droits des maîtres et seigneurs de familles à leur postérité. Par ce moyen, l’hérédité est un élément essentiel de la famille.
La meilleure preuve que la famille n’est pas, comme on l’a prétendu, une institution naturelle dérivant de la nature des choses, des liens sexuels et des « liens du sang » entre les parents et les enfants est que, à Rome par exemple, et aussi ailleurs, l’esclave, quoiqu’il puisse avoir des enfants, ne peut pas être paterfamilias, que le client qui n’est pas libre ne peut avoir de famille, n’a pas de parenté, car tous ces rapports sont juris civilis, et non juris naturalis.
Néanmoins, ce fait historique que l'institution de la famille ne provient pas de la nature des choses mais de la nature de l’État est méconnu partons les philosophes, par tous les jurisconsultes et aussi par tous les historiens, principalement en Allemagne. Je pourrais, à l’appui, citer des centaines d’auteurs. Je me borne ici à rappeler l’opinion de l’historien Sybel, opinion exprimée dans un ouvrage sur la « Royauté des Germains ». Il dit: « Le pouvoir du père sur ses enfants repose sur une base naturelle et n’a pas besoin d’être reconnu par le gouvernement: le fait seul de la procréation physique donne au père, dès le commencement, la domination du créateur sur son œuvre. » Quelle naïveté dans cette opinion ! N’a-t-il pas songé au père naturel dans notre .société civilisée ?
LA FAMILLE
N’a-t-il pas songé que ce prétendu lien naturel a si peu de valeur chez les législateurs modernes que l’un d’eux, et un des plus grands, a pu décider que « la recherche de la paternité est interdite? »
Tout cela prouve seulement qu’une institution qui existe façonne, par le fait même de son existence séculaire, nos idées et notre esprit, de telle manière qu’il nous semble que cette forme actuellement existante de la vie sociale doive « par la nature des choses » exister telle qu’elle est et ne puisse pas exister autrement.
C’est depuis Rachofen et Giraud-Teulon qu’une longue série de sociologistes, ignorés par les philosophes, les jurisconsultes et les historiens, a démontré que ce qui semblait si naturel n’était pas toujours naturel et pouvait n’être qu'une institution introduite à un moment donné. Seulement, les sociologistes se sont contentés de cette phrase : cette transformation s'est opérée « avec le temps », sans indiquer le moment et les causes qui l’ont provoquée. — Nous avons vu quand et comment cela s’est opéré.
Ainsi constituée, la famille à titre de produit de l’État ne reste pas immobile; elle est sujette à une évolution, à un développement dans le cours de l’histoire. Mais ce développement dépend de celui de l’État et le suit pas à pas. Alors, à mesure que les classes privilégiées ont perdu leurs prérogatives et que le peuple entier a revendiqué sa liberté, le droit du paterfamilias s’est généralisé, et, aujourd'hui, comme tous les citoyens ont acquis les mêmes droits politiques, chaque citoyen exerce à titre de « père » la patria patentas . En même temps, cette patria patentas diminue toujours de plus en plus; le pouvoir
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sür les esclaves et les serfs disparaît avec Taffranchissement; le pouvoir sur les enfants s’amoindrit à mesure que l’État moderne prend ces enfants sous sa tutelle et oblige le père à les traiter selon les lois civiles. Pour ne citer qu’un exemple, dans beaucoup de pays où on a introduit l’instruction obligatoire, le père est obligé d’envoyer ses enfants l’école. Ainsi l’État, ou pour mieux dire la société, prend de plus en plus la place de l’autorité paternelle ; enfin aussi le pouvoir du palerfamilias sur sa femme va s’amoindrissant, et les tendances modernes vers l’émancipation des femmes ne sont qu’une conséquence de cette évolution de la famille s’accomplissant parallèlement à l’évolution de l’État,
Considérant cette évolution de la famille de ce point de vue, l’introduction du divorce dans la législation se présente avec sa vraie signification comme une étape dans la marche progressive du développement social tendant à l’affranchissement de l’individu, de la femme cette fois, du joug d’une classe privilégiée de citoyens, les hommes.
Ce ne sont pas seulement les rapports entre époux et les rapports entre parents et enfants qui sont sujets à un développement progressif, mais les droits de propriété et d'hérédité peuvent, eux aussi, devenir, en tant qu’ils sont destinés à maintenir le pouvoir du père et à perpétuer les fortunes dans quelques classes privilégiées, l’objet de réformes sociales dans l’avenir.
Quand on songe à l’évolution que la famille, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, a déjà parcourue, il n’y a plus aucune raison de nier la possibilité d’une évolution ultérieure qui s’étendrait aussi sur les autres éléments de
LA FAMILLE
la famille tels que la propriété et l’hérédité. Bien au contraire, en s’appuyant sur le passé, on doit considérer une semblable évolution comme hors de doute. Et comme, jusqu’à présent, elle s’est accomplie en faveur de la liberté et du progrès de la civilisation du peuple, elle continuera, sans doute, dans l’avenir, à s’accomplir dans la même direction. Puis, si l’on considère que touteévolution sociale s’accomplit suivant les lois naturelles, il s’ensuit que toute tentative faite en vue d’arrêter cette évolution est contre nature et constitue un méfait.
D’ailleurs, comme toute évolution sociale s’accomplit à l’aide de l’intelligence humaine qui examine toutes les voies possibles de la marche future de cette évolution, qui pèse toutes les mesures à prendre, et, par cela môme, exerce une certaine influence sur la direction de cette évolution, il s’ensuit que la science libre et la libre discussion des problèmes sociaux sont un élément important et une condition de l’évolution progressive de la société .
Un vaste champ est ici ouvert aux recherches sociologiques car c’est la sociologie qui, avant toutes les autres sciences, est destinée à examiner les liens intimes entre l’État et l’organisation actuelle de la famille, et à examiner la question de savoir si cette organisation actuelle qui contient encore beaucoup d’éléments des siècles passés, représentants des besoins de l’État antique et féodal, si cette organisation a encore des raisons d’étre en face des besoins nouveaux de la société moderne.
Telle est la lourde tâche que la sociologie a à accomplir.
Individu, groupe et milieu
Lorsque Quételet conçut le projet de créer une nouvelle science, une physique sociale, il s'avisa d’abord d’un terrain solide sur lequel il la pût fonder. En effet, il avait des idées nettes sur deux points. Le premier c’est qu’une telle physique sociale devait être possible. Ce point de départ de ses recherches résultait pour lui, en apparence de considérations a priori, mais, en fait, de l’observation de la nature entière.» Car, dit-il, ne serait-il pas absurde de croire que, pendant que tout se fait d’après des lois si admirables, l’espèce humaine seule reste abandonnée aveuglément à elle-même? » Le deuxième point est que si l’on veut, de quelque manière que ce soit, établir les fondements d’une physique de la société, il faut prendre comme base « l’homme moyen ». « L’homme que je considère ici est, dans la société, écrit-il, l’analogue du centre de gravité dans les corps, il est la moyenne autour de laquelle oscillent les éléments sociaux. » De même que le physicien dans le calcul des mouvements des corps
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prend comme base leur centre de gravité, de même Quételet prétend, en partant de « l’homme moyen » calculer les lois du mouvement îles sociétés. Sans doute, il sait que cet « homme moyen » est un « être fictif » un point mathématique, une expression algébrique qui n’existe pas dans la réalité, mais cette fiction de l'homme moyen est selon lui, la voie que l’on a à suivre en vue de créer une physique sociale.
Quételet a-t-il atteint le but qu’il poursuivit avec tant d’ingéniosité et de zèle? 11 est déjà le fondateur de la statistique moderne, méthode de recherches qui rend de grands services dans les domaines scientifiques les plus divers, en vue de constater des faits de la vie individuelle et sociale. Mais son ouvrage postérieur : Histoire naturelle de la société, ne permet pas de douter qu’il n’a pas réussi à esquisser, même dans ses grandes lignes une « physique sociale ». Dans ce dernier ouvrage, il récapitule les résultats de scs recherches statistiques, et aboutit, en s’élevant de l’individu physique à l’individu moral, à nous exposer les lois de l’existence physique, morale et intellectuelle des sociétés. Et, que trouvonsnous dans cette exposition ? C’est que ses recherches statistiques, ses observations sur la masse « son homme moyen » ne le renseignent nullement sur les grands problèmes concernant la « société » et l’humanité, et qu’il est en définitive obligé de faire des emprunts forcés à l’école « organiciste » allemande de science politique, à Riehl et à Planta, pour nous représenter sa société comme un « corps organique », ce que, du reste, les « organicistes » avaient réussi à faire sans statistique, et sans « homme moyen ».
INDIVIDU. GROUPE ET MILIEU
L'échec de son entreprise nous démontre d’abord que cette « base solide » sur laquelle il voulait bâtir, que ce « centre de gravité » du corps social était insuffisant, inutilisable. 11 faut, d’autre part, chercher la cause de cet échec dans la confoiqnation intellectuelle de Quételet luimeine. Quételet était avant tout un mathématicien, il lui manquait le sens historique que réclame l’étude des phénomènes sociaux concrets (1). Pour lui l'homme et la société sont des grandeurs mathématiques, pour lui la société est un corps qui se meut autour de l’homme comme autour de son centre de gravité. Et quand il volt que ces considérations mathématiques ne le conduisent pas au but, trompé par de vaines apparences, il se raccroche à l’aveuglette aux analogies, aux ressemblances philosophico-naturelles de la théorie organique, au lieu d'observer les phénomènes sociaux à l’état concret dans le cours de l’histoire. De là vient qu’il se contente, au sujet des institutions sociales et des phénomènes sociaux, d’explications et de définitions qui ne peuvent supporter la moindre critique historique. C’est ainsi que la famille est pour lui (il n’a évidemment eu vue que notre famille monogame), incontestablement le lien le plus simple et le plus conforme à la nature que l’on puisse trouver dans tous les temps et chez tous les peuples (!) La « nation » est, pour lui, « un corps composé d’éléments semblables qui accomplissent unitairement leurs fonctions et sont animés du même principe vital. »
Évidemment Quételet, quand il écrivait ces lignes, ne
(1) Noufs nv (ruuvuiis nulle paH chc^ Quételet des «>xem|des iiistoriquea ‘)U de.« exemples.
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s’esi mis sous les yeux aucune nation historique existant en réalité; il ne pensait visiblement qu’à une masse statistique oscillant autour d’un <i homme moyen » et dont les éléments inégaux peuvent se ranger dans les tables sous une moyenne arithmétique et se réduire à un même dénominateur commun : l’homme moyen.
Mais tout cela, c’est, tout au plus, de la mathématique sociale, et jamais de la « physique sociale » . Entre les physiciens et Quételet, il y a malheureusement cette différence que ceux-ci, partant de grandeurs fictives, parviennent à des vérités concrètes, tandis que Quételet, parti de la fiction de « l’homme moyen », n’aboutit qu’à une société, à une humanité fictive. *
Le point de départ aussi était faux. Quételet avait parfaitement raison de ne pas prendre comme point de départ l’individu concret : en effet, ce n’est pas en partant des innombrables individus dont les caprices et les fantaisies, dont les passions et les anomalies délient tout calcul scientifique, qu'on peut arriver à une « physique sociale ». Là, Quételet avait vu juste. Mais son « homme moyen » est un extrême en sens opposé. Si l’individu a le défaut d'être trop concret, trop soumis à une foule de contingences, lesquelles ne peuvent être réduites à aucun calcul, le défaut de son « homme moyen » c’est par contre d’étre trop abstrait, d’être une généralité qui défie toute réalité historique concrète.
Frétend-on arriver à une « physique sociale », termes dont se servait Quételet, ou à une Sociologie comme nous disons maintenant à la suite de Comte, il faut suivre une voie intermédiaire, et prendre son point de départ, non dans l'individu, par trop concret, ni dans « l’homme
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moyen », par trop abstrait, mais dans un pproupe social abstrait-concret, si l’on peut s'exprimer ainsi. Le groupe social n’est soumis à aucune contingence ni anomalie individuelle, il est dominé par une règle fixe, il suit une loi fixe. Par contre, il est exempt du défaut de « l'homme moyen », n’étant ni une fiction, ni une abstraction. Quoique moins saisissable, moins compréhensible que l'individu il n’en est pas moins un phénomène concret. Ce n’est pas la masse statistique aux frontières extensibles à volonté dont le « grand nombre » couvre l’hétérogénéité intime ainsi que la diversité essentielle, c’est plutôt une communauté aux frontières strictement définies qui tranche nettement et visiblement sur les autres communautés sociales. En lui le « grand nombre » n’a pas à dissimuler les contradictions intimes ; au point de vue social, il est homogène, et, comme tel, animé d’un esprit et de tendances unitaires. A ce point de vue, on peut dire avec plus de raison du groupe social que de l’homme moyen fictif de Quételet que, sans lui, une phv’siquesociale n’est pas possible. Les groupes constituent les points initiaux et les fondements de toute sociologie parce que ce sont des facteurs de l’évolution sociale, lesquels se meuvent suivant certaines règles, et dont les mouvements réguliers peuvent être calculés avec certitude.
Mais après avoir démontré que ces groupes sociaux forment le point de départ et la base de la sociologie, il nous reste encore à exposer une chose : c’est que ce sont ces groupes qui, en fait, déterminentles faits et gestes des individus et tes entraînent dans leur mouvement, c’est que ces groupes forment eircctivementdes unités idéales et
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sociales contraignant avec une puissance invincible les membres qui les composent à suivre leurs voies. S’il n’en élaii pas ainsi en effet, s’il était possible au pins grand nombre des individus de suivre leurs voies propres, on ne pourrait se reposer sur rien en ce qui concerne la régularité et la normalité des mouvements des groupes, et ceu.\-ci, à titre de base des calculs sociologiques, seraient aussi peu utilisables que l’individu concret.
Donc, si l’on veut prendre le groupe social comme point de départ et comme base d’une science de 1a société, c’est-à-dire de la sociologie, il y a, avant tout, à fournir la preuve que « l’individu » est vraiment ce que le mot veut dire, c’est-à-dire qu’il est inséparable du groupe ; que, considéré au point de vue intellectuel et social, il n'est qu’un atome du groupe, et que, comme facteur autonome, il n’est, en sociologie, que d’une importance nulle ou tout au moins absolument minime.
Le lien qui unit l’individu à son entourage, son assujettissement au.x manières de penser de son groupe socieri n’a rien de réfléchi, de voulu, de conscient: au contraire, il est plutôt involontaire, nécessaire et le plus .souvent inconscient parce que le « moi » pensant a pris son entière croissance dans l’atmosphère d’idées qui l’environne.
C’est en conséquence de ce fait universellement reconnu, qu’on a admis dans tous les temps et chez tous les peuples que les enfants ressemblaient à leurs parents; c’est là-dessus que reposent l’organisation des castes et en
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particulier « les préjugés » bien connus des classes et des professions. Or, s’il y a eu, s’il y a encore certainement beaucoup d’idées admises qui, par suite du progrès de l'investigation intellectuelle, se sont révélées comme dépourvues de fondement et de consistance, il y en a, par contre, tout autant dont le temps et les progrès de la science n’ont fait que confirmer l’exactitude. A ces dernières appartient l’idée reçue d’une certaine similitude des individus faisant partie du même groupe social.
En quoi consiste cette similitude, et où prend-elle son origine? Elle n’est manifestement pas de nature physique. 11 y a dans chaque groupe des individus forts et des faibles, des grands et des petits, certains qui ont la peau claire, d’autres qui l’ont foncée; il y a dans chacun, en dépit de certaines limites infranchissables séparant a les grandes familles ethniques », ou pour mieux dire les mondes de races, une grande diversité de types.
Ce n’est pas non plus une similitude morale. Dans chaque groupe nous pouvons trouver tous les degrés de l’échelle de la moralité des caractères, depuis la bonté innéejusqu’à la méchanceté et la perversité, depuis la pitié jusqu’à la cruauté, depuis la bienveillance jusqu’au goût du mal pour le mal, etc.
Ce n’est pas non plus une similitude intellectuelle. Chaque groupe social nous présente l’échelle complète et infinie des capacités intellectuelles, depuis l’imbécillité jusqu’à l’intelligence la plus raffinée, depuis l’idiotie qui n’est capable d’éprouver que des passions purement bestiales, jusqu’à l’épanouissement le plus complet du sens artistique et esthétique, depuis l’absence de toute aspiration supérieure jusqu’aux formes les plus fantas-
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tiques et les plus extraordinaires de l’enthousiasme pour l’idéal nébuleux de la philanthropie. Mais, au milieu de toute cette diversité physique, morale et intellectuelle des types on découvre un certain fonds de traits communs.
Ce fonds de similitude provient de ce que chaque groupe social, par sa situation économique, par la place qu’il occupe dans l’État, par son passé et par ses rapports avec les autres groupes, reçoit une certaine direction d’esprit bien définie, une façon de comprendre le monde qui lui est propre, une manière spéciale d’apprécier les biens matériels et moraux, — presque une civilisation à part, laquelle, par suite de l’éducation domestique et sociale, s’implante chez ses membres d’une manière indéracinable, si indéracinable que l'individu, même quand il s'arrache lui-même de son propre mouvement du sol qui l’a nourri et se retourne contre son groupe, trahit, dans sa situation nouvelle, son habitus intellectuel primitif par l’exagération violente des caractères opposés. Le bigotisme outré des nouveaux convertis en est un exemple.
Ce fonds de similitude des membres d'un groupe ne consiste donc pas dans les traits du caractère, lequel montre partout la même diversité, ni dans les ressemblances de la constitution et des qualités intellectuelles : il consiste dans l’attitude et les réactions du groupe considéré vis-à-vis de l’attitude et les réactions des groupes opposés, en un mot de son entourage. Il s’exprime donc surtout par une égale aversion contre certaines idées et certaines opinions, par une même manière de se comporter vis-à-vis de certains idéaux, et par des efforts semblables vers des buts communs.
Sans doute, cette opinion que les membres d’un même
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groupe social sont tous semblables ne deviendra jamais populaire ; bien au contraire, elle sera partout repoussée, car il répugnera toujours à l’individu de ne pas se sentir en pleine possession d’une complète individualité. Il y a là, sans aller plus loin, quelque chose de désagréable dans cette pensée, car elle impute à l’individualité « libre » non pas seulement une dépendance extérieure — ce qu’elle consentirait encore à la rigueur à supporter, — mais encore une similitude, une analogie, dans une certaine sphère de la vie psychique, avec « toutes sortes de gens sans aveu » appartenant au même groupe, similitude contre laquelle la conscience individuelle se regimbe énergiquement. Mais tout cela ne sert de rien; il est sans doute très désagréable de ne pas être « soi-môme », mais c’est malheureusement un fait psycho-social ; personne n’est soi-même.
Une circonstance qui contribue aussi à entretenir nos illusions relatives à ces rapports si intimes entre l’individu et son groupe social, c’est cette immense diversité qui existe dans les dispositions individuelles entre les membres de chaque groupe, d’où il résulte que, de temps en temps, on voit surgir des groupes, même les plus éloignés des formes absolument identiques, soit de l’intelligence, soit du sentiment, soit du caractère. Parce que des groupes les plus divers occupant une situation tantôt élevée tantôt inférieure dans l’échelle sociale surgit un brillant talent poétique, ou bien un génie artistique présentant la ressemblance la plus frappante avec un autre génie issu d’un groupe tout différent, pa'-ce que des individus de même noblesse ou de même bassesse de sentiment se rencontrent, tantôt ici, tantôt là, dans les
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groupes les plus foncièrement distincts, nous ne sommes que trop enclins à attribuer exclusivement aux hasards de l’individualité toute la complexion intellectuelle et morale d’un homme et à adhérer au principe bien connu d’après lequel il y a dans tontes les classes de la société des sages et des fous, dos honnêtes gens et des fripons ...
Ce principe est, sans contredit, tout à fait juste, mais l’on n’oublie qu’une chose, c’est que, au tréfonds de l’âme humaine, par-dessous toute son activité intellectuelle et morale, il existe une couche profonde dans laquelle viennent plonger les fibres sociales qui unissent chaque individu à son groupe et où en réalité prennent source toutes ses actions. Aussi cette source demeure-t-elle souterraine et inaperçue tant que l’activité sociale n’est pas en cause, mais, vient-elle à l’être subitement, elle sort de terre, jaillit dans les airs en submergeant la « volonté» de l’individu dont elle entraîne avec elle les actions.
11 va de soi que ces sources, comme les fontaines intermittentes, demeurent en repos ou bien jaillissent selon que l’individu prend plus ou moins part à la vie sociale. Chez le compositeur dont toute la vie se passe à écrire des morceaux de musique dans le silence du cabinet, elles peuvent rester toujours en repos, chez l’homme que sa vocation porte à prendre une part active à la vie sociale, elles entrent plus souvent en activité, chez l’homme de la vie publique, chez le politicien, chez elles sont constamment en activité.
Ce sont les courants s’échappant de ces sources qui, qu’on en ait conscience ou non, mettent en mouvement toute l’activité sociale (le mot pris dans son sens le plus
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large), cette activité dont le but est d’assurer la conservation du groupe, d’augmenter sa puissance, d’établir et de fortifier sa domination ou tout au moins sa situation sociale à l’égard de l’État et de la société.
Cette dépendance constante quoique peu visible de l’individu vis-à-vis de la puissance et des intérêts vitaux de son groupe est un des facteurs les plus déplorableinent négligés par la science en général, et par les historiens en particulier. Les historiens écartent d’ordinaire avec le plus grand soin, et non sans de bonnes raisons, ces considérations sur la dépendance de leur héros vis-à-vis du groupe auquel il appartient, comme incompatibles avec le culte des héros, lequel exige que, non seulement tous les faits et gestes des grands personnages historiques découlent des profondeurs intimes de leur « Moi », mais encore que ces derniers aient une influence sur l'époque, sur l’État, sur les groupes sociaux auxquels ils appartiennent, il faut que ce soient eux qui les réforment et les fassent aller de l’avant. Ce but principal des historiens ; démontrer le caractère supérieur de leurs héros, ne supporte aucune considération tendant à faire découler les actions de ces héros des intérêts matériels, nécessaires et inévitables de leur groupe. Par contre nous pouvons concevoir ajuste titre l’espérance que, au x.x' siècle, la sociologie et la méthode sociologique appliquées à l'histoire et à la politique rattraperont le temps perdu et répareront les fautes dont un individualisme effréné s’est rendu coupable depuis la Révolution française dans la législation et dans la vie publique, aussi bien que dans l’exposé de l’histoire politique et de la science politique.
Une sociologie systématique aura, en première ligne,
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à se proposer de rechercher et de classifier les groupes sociaux dont se compose l’État actuel, ainsi que leurs multiples entre-croisements, d’après l’intensité de l’action qu’ils exercent sur leurs participants ; elle devra nous représenter l’individu à titre de membre des groupes les plus variés, et nous montrer que telle action se produisant dans tel ressort est déterminée par l’influence tantôt plus forte, tantôt plus faible de tel et tel groupe.
La tâche sera, tout d’abord, de faire l’inventaire des groupes sociaux existants, d’après le système de la botanique ou de la zoologie descriptive, de montrer les différents intérêts matériels autour desquels ils se cristallisent, de rechercher avec quel degré relatif d’intensité tel groupe en particulier agit sur ses membres et les détermine, etc. Un tel exposé des facteurs et des ressorts de la vie publique, des groupes sociaux et de l’État est possible ; il nous permettra de jeter des regards pénétrants dans les rouages de la politique. C’est ce que Gustave Ratzenhofer nous a démontré dans son ouvrage « sur la Politique » (1).
Dans tout État absolu, et il y en a certainement plus en Europe que certains professeurs de droit politique ne semblent vouloir l’admettre, dans tout État absolu, le groupe social le plus important, celui qui domine tous les autres, c’est celui qu’on appelle la camarilla, c’està-dire ces gens qui « ont l’oreille du monarque », dont il entend les opinions, dont les vues, les tendances, les
{1) Wexen nnd Ztteck der Polilik aU Thfiil der Sociologie und Grundlage der Staaixwissenxchafien, par Gcstav RA rzKNHOFRR. Loipzig 1893. Brockhaus. Les professeurs de droit politique de la « Méthode jurislique » ne paraissent pas lual disposes à tuer cet ouvrage par le silence. Cela ne leur réussira pas. car la politique « en action » montre jour par jour comme Ratzenhofer l'avait bien comprise, mieux que tel ou tel < grand journal ».
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efforts, les sympathies et les antipathies forment l’atmosphère intellectuelle dans laquelle le monarque respire. Je le nomme le groupe le plus important, le groupe prédominant, non sans doute sub specie œternüatis, mais parce qu'il exerce une influence immédiate sur la politique journalière des États. C’est dans ce groupe que prend ses racines, dans une monarchie absolue, l’individualité du monarque; ses faits et gestes, ses déterminations, ses actions suivent, sans qu’il en ait conscience, la direction que prend le courant d’idées à l'intérieur de ce groupe. Les forces intellectuelles, le caractère, les qualités morales du monarque ont beau être tout différents, son action sociale, c’est-à-dire celle qui réagit sur les actions du monde extérieur, et par suite tout d’abord sur son peuple et ses différentes parties constitutives, est déterminée par les tendances de ce groupe. L’histoire nous en fournit une quantité innombrable d’exemples.
Sans doute quand il s’agit de ces époques reculées pour lesquelles la tradition nous rapporte les « actes du monarque » et fien de plus, il nous est impossible de démontrer que ces actes ne sont que la conséquence, que l’écho des tendances et des opinions de son entourage ; mais il n’en est plus de même aux époques plus récentes où nous trouvons à notre disposition dans les biographies et les mémoires des diplomates une riche mine de nouvelles et de descriptions, encore moins à l'époque actuelle où les comptes rendus des journaux ne nous font pas grâce de la plus minime histoire de coulisses. Ces nouvelles ne nous donnent-elles pas clairement la preuve que Louis-Napoléon, par exemple, bien qu’il se donnât continuellement pour l'homme de
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l’initiative personnelle (/rféi^s Napoléoniennes, discours du premier de l'an, etc.) ne fut pas, à l’heure la plus critique, à l’heure fatidique de son existence, la déclaration de guerre à l’Allemagne, autre chose que le jouet de sa camarilla. Et tel est, plus ou moins, le sort des monarques absolus. Ils gouvernent les États, mais leur groupe les gouverne ; ils croient agir d’après leurs propres déterminations, et ne se doutent pas que ces déterminations leur sont suggérées par leur entourage. Aussi est-ce un principe sociologique très juste, celui qui veut que dans les États à gouvernement parlementaire, tous les actes politiques du monarque soient soumis à l’assentiment d’un ministère responsable issu de la majorité du Parlement. Avec cette institution, on voit, du moins, qui est-ce qui exerce une influence sur les décisions du monarque : c’est un cercle d’hommes qui, sortis des rangs parlementaires, offrent tout au moins cette garantie qu’ils ne porteront pas atteinte aux intérêts de la majorité parlementaire et des électeurs qui l’ont nommée. Avec un monarque absolu, au contraire, il ne peut être question de cette garantie, et, dans certaines circonstances, les actes politiques du monarque peuvent être déterminés par une bande de flatteurs indignes de porter le nom d’hommes, comme ce fut souvent le cas, on le sait, sous les Césars, sous les Bourbons, — et un peu partout dans tous les temps.
Demande-t-on dans quel sens seront dirigées les actions des autocrates, la réponse vient d’elle-même : dans le sens de l'intérêt des groupes formant leur entourage immédiat. Cet intérêt ne réside évidemment pas dans le a bien du peuple », dans « l’exercie du droit », dans le « souci des biens moraux » phrases que nous avons si souvent entendu
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répéter ; il est tout simplement dirigé en vue de la prospérité du groupe: ce n’est que de ce seul point de vue qu’on peut comprendre les actes politiques des monarques absolus et les calculer à l’avance.
Si, pour appuyer ma thèse de la dépendance des individus à l’égard de leurs groupes respectifs, j’ai choisi précisément celle des actes du monarque vis-à-vis de sa camarilla, je l'ai fait parce que je pouvais, en ce cas. alléguer des faits patents et connus de tout le monde.
Mais ce qui s’applique au monarque s’applique aussi, cela se comprend de soi, à tous les autres hommes : il n’y a personne qui soit en dehors de quelque groupe, personne qui ne se laisse déterminer consciemment ou non par les intérêts de l’un quelconque d’entre eux. Mais comme les actions des individus se totalisent dans les actions des groupes, il en résulte que, dans la vie publique comme dans l’histoire, on n’a affaire, à proprement parler, qu’à de telles actions des groupes, et qu'une observation scientifique n’a besoin que de les considérer seules, ce qui suffit amplement à une investigation scientifique des lois de l’évolution sociale.
De même que ce sont les Intérêts de la camarilla qui nous font comprendre les actions des monarques absolus, de même c’est par la connaissance des groupes sociaux variés qui forment l’État que nous pouvons nous expliquer les actes des membres qui les composent. Assise sur ce fondement : l’étude des groupes et de leurs intérêts naturels, la sociologie atteint le caractère de l’exactitude scientifique la plus complète possible, et peut parvenir à établir les lois du développement social.
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Une fois cela bien éiabli que dans tous les événements du monde social nous avons affaire, en apparence, à des actions individuelles, mais au fond à des événements provoqués par les tendances et les mouvements éternels et réguliers des groupes et des combinaisons de groupes, par leurs heurts et poussées réciproques, par leurs combats, leurs rivalités continuelles, eh bien ! nous nous sommes considérablement rapprochés du but vers lequel Quételet tendit sans l’atteindre. En ne suivant de l’œil, dans le chaos apparent des mouvements sociaux, que ces unités; les groupes, nous avons atteint les points solides sur lesquels une Physique de la société, ou comme nous disons aujourd’hui, une sociologie vraiment scientifique se peut édifier.
En effet, les mouvements des groupes qui suivent éternellement, sans se tromper et sans dévier, la voie de la conservation de leur intérêt propre, on peut les calculer exactement; on peut facilement prédire comment ils se comporteront quand, par exemple, la voie de l’un rencontrera celle d’un autre, quand une collision se produira. Il suffira simplement de faire intervenir dans le calcul le volume, la masse, la cohésion et la structure des groupes en présence, et le résultat de la rencontre ne pourra être douteux. Ou bien, dans le choc, l’un des deux groupes réduira l’autre en une poussière qui se dispersera sans laisser de trace, dans l’espace infini du monde social, ou bien l’un et l’autre présentant entre eux une certaine affinité élective et n’étant pas trop inégaux en
le
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volume resteront fixés ensemble et continueront à suivre, réunis, une route commune, ou bien encore des fragments, des portions de l’un pourront rester attachés à l’autre et se fondre en lui, tandis que la masse principale volatilisée en atomes ira se perdre dans l’espace, etc. Mais ces événements auront tous lieu régulièrement, proportionnellement aux facteurs donnés et déterminables : volume, pesanteur, nature intime, cohésion et autres qualités semblables des groupes en présence.
Si donc l’on considère les actes des individus, ces atomes sociaux, comme des phénomènes secondaires puisqu’ils dépendent des mouvements des groupes, ces derniers à titre de phénomènes primaires deviennent l’objei d’une science subsistant par elle-même : la sociologie que nous devons alors regarder comme la science des groupes sociaux, de leurs relations réciproques et des destinées qui en sont la conséquence.
Non qu’il faille contester le moins du monde la validité de ces sciences qui ont pour objet l’individu-atome dans toutes ses manifestations : physiques, intellectuelles et morales. Mais ces psychologies individuelles, ces sciences morales, et quel que soit le nom qu’on puisse leur donner sont condamnées à flotter en l'air, à tâtonner dans le vide, à enfanter des fantômes tant qu’elles ne voudront pas reconnaître la véritable essence de l’individualité;le Groupe social. Cette erreur qui consiste à voir dans l’individu l’élément primordial a frappé jusqu'à présent l’investigation philosophique et morale tout entière de stérilité; la conséquence de cette erreur, c’est qu’aucune philosophie n’a réussi à résoudre l’énigme de la vie sociale. Les philosophes s’enfoncent dans le « Moi » et y cherchent la
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clef du problème du monde spirituel et du monde social : c'est prendre le chemin à rebours. Certes, s’ils avaient eu le regard plus perçant ils auraient aperçu les fines racines qui partentdu «Moi» et lerelientàson sol nourricier; mais ils ne les ont pas vues parce qu’ils se fatiguaient les yeux à regarder dans la direction opposée et voulaient aboutir à la société en partant du Moi, — vaine entreprise.
« L’Acte » philosophique de Kant, cette doctrine qui lit époque, et par laquelle le philosophe vint à bout de démontrer que le temps et l’espace eux-mêmes ne sont que de pure.s formes de notre entendement, montre d’une manière caractéristique jusqu’à quel point notre Penser philosophique s’était fourvoyé dans cette fausse conception individualiste, dans cette tendance à faire sortir l’univers de l’individu, de l’esprit subjectif. « Il n’y a, disait Kant, ni espace, ni temps, c’est cet écheveau de nerfs contenu dans la boite crânienne qui a créé tout cela. » Or, si ce « Moi » était assez puissant pour créer l’espace et le temps, y a-t-il lieu de s'étonner qu’une simple multiplication de ce même « Moi » pût engendrer le monde social qu’on dénommait : société ou humanité? Pourquoi donc le meilleur moyen d’arriver à la conception, à l’explication de la société et de l'humanité ne serait-il pas de partir de ce noyau individuel de l’humanité et de la société ?
Et l’on se mit gaiement à l’œuvre, mais aussi on récolta en conséquence.
Malgré tous ces « actes philosophiques » qui ont fait époque, nous ne nous trouvons pas moins dépourvus en face de l’énigme de la loi sociale, car nous n’arriverons jamais à la comprendre en partant de l’individu. Arrière donc l’individu ! C’est vers sa source, vers son sol nour-
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ricier qu’il faut tourner les yeux. C’est de là que part le chemin qui mène à la connaissance du monde social. Au reste, supposons que nos efforts n’aient que la valeur d’un essai, il ne peut pas, après tout, nous arriver pis qu’à la vieille philosophie spéculatrice.
Sans doute il y a lieu d’établir une différence. La philosophie spéculatrice s’est toujours comportée en personne bien sage, elle a toujours déclaré « conforme à la raison » l’ordre de choses existant, et « suprasensible » ce à quoi l’autorité supérieure ordonnait de croire, elle a mis en œuvre tous les moyens pour le déclarer « irréfutable » et cela dans le but d’avoir la paix. La sociologie se comportera-t-elle toujours elle aussi en personne bien sage ?
Eh bien ! Qui vivra verra.
Fondement sociologique du Concept de Droit 1° Unité de Loi
Celle pensée qu'il existe une loi naturelle régissant tous les phénomènes sans en excepter ceux de la vie sociale a, depuis Auguste Comte, donné naissance à la sociologie considérée comme science. En fait, celte pensée ne peut que former le point de départ de la sociologie, car, admettre que la vie sociale de l’homme dépend de sa volonté libre, ce serait rendre toute science de la société impossible.
Cette pensée de Comte n’a jamais été contredite ; elle a pris, au contraire, chez tous les penseurs des racines de plus en plus profondes. En Amérique Carey a dit son mot en faveur de « l’unité de loi » dans le monde physique et social. En Allemagne, Hœckel l’a désigné sous le nom de Monis me et a cherché à l’établir en fait; depuis, un grand nombre de penseurs ont fait les tentatives les plus variées pour démontrer l’existence de cette loi
; naturelle unitaire qui relie ensemble les deux mondes de la nature et de l’esprit.
Une démonstration de ce genre peut être conduite de différentes manières. On peut, en premier lieu, aller chercher des points de comparaison dans un domaine naturel voisin de la vie sociale et intellectuelle de l’homme, par exemple dans la vie des animaux, et s’efforcer d’établir que la vie sociale et intellectuelle de l’homme dépend, comme la « vie psychique » des animaux, d’une seule et même loi.”
C'est ce qu’a fait Wundt dans ses « leçons sur l’âme animale et l’âme humaine », c’est ce que tenta Buchner dans plusieurs ouvrages populaires sur la « vie psychique » des bêtes.
Sans suivre cette méthode, Schaef/le s’avança encore plus délibérément dans cette direction, quand il représenta comme on sait, la vie sociale tout entière de l’homme comme suivant lesmêmes lois, gouvernée par les mêmes lois qui régissent la vie animale de l’homme et celle des bêtes.
On peut, en deuxième lieu, en s’élevant dans une sphère d’abstractions encore plus générales faire intervenir pour tous les phénomènes de la nature inanimée et de la ^ nature animée une loi d’évolution unique comme Herbert I Spencer l’a fait tout récemment.
Mais on peut encore suivre un troisième chemin pour arriver à établir une loi unitaire de l’univers physique et moral. Il consiste à prendre dans ce dernier un phénomène isolé et à démontrer que son évolution n’est pas autre chose qu’un résultat de processus et d’états physiques.
Telle est la voie dans laquelle est engagée la « psycho-
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physique » tout entière. En s’efforçant de démontrer que, chez l’homme, tous les phénomènes psychiques peuvent se ramener à des processus physiologiques se passant à l’intérieur de son organisme animal, elle vient contribuer à établir « l’unité de loi «. Mais la psychophysique n’envisageant que l’individu isolé considéré comme tel, laisse de côté la véritable vie sociale et ne pénètre pas jusqu’aux phénomènes sociaux proprement dits.
Or, il y a moyen, dans ces recherches, défaire encore un pas de plus en avant. On peut s’efforcer de ramener à des fonctions physiologiques un phénomène psycho-social, c’est-à-dire un phénomène qui ne se manifeste chez l'individu isolé que dans ses rapports avec la société ; puis cet essai effectué, faire rentrer wm portion déterminée de ce phénomène social sous « l’unité de loi ».
C’est une tentative de ce genre que font ceux qui essaient de ramener à des phénomènes physiologiques ce phénomène de nature éminemment psychique et sociale: \edroit.
Elle a été faite une fois déjà par des physiologistes autrichiens. Stricker entreprit dans sa Physiologie du droit de faire dériver, au moins en partie, l’origine de l’idée de droit de processus physiologiques. L’idée de droit, pense-t-il, se développe dans l’homme à la suite de deux séries d’expériences. L’une résulte des mouvements volontaires. Les rapports entre la volonté et les muscles forment la première source de la a conscience d’un pouvoir » ; de cette conscience résulte la notion du Droit, « A cette conscience du pouvoir continue Stricker, il fallait encore, pour que la notion de Droit prit naissance, qu’une deuxième expérience s’ajoutât. Cette seconde expérience consiste en ceci : c’est que les autres hommes
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possèdent aussi un Pouvoir, et sont en mesure de mettre obstacle à notre propre Pouvoir. Les notions de Pouvoir personnel et de Pouvoir d’autrui forment donc également le germe de l'idée de droit ». Telle est la manière dont Striker dérive d’un fait physiologique et avec l’aide d’un fait social (la présence d’autres hommes) la genèse de l’idée de droit, et celle du droit.
Voilà donc qui établirait cette <i unité de loi » laquelle relie le monde matériel et le monde moral, tout au moins dans le domaine de ce dernier. Sans doute, on ne peut exiger du physiologiste qu’il nous développe la grande diversité des relations juridiques et de la jurisprudence tout entière en conséquence logique de ses idées générales ; il n'a pas pour cela les qualités demandées, se trouvant, lui profane, en face du labyrinthe de la jurisprudence.
Mais les philosophes juridiques et les socioiogistcs continuent infatigablement, avec plus ou moins de succès, leurs tentatives en vue de fournir cette démonstration ; chacun apporte son obole, de sorte qu’il ne reste plus à l’heure qu’il est, chez les penseurs exempts de préjugés, aucun doute au sujet de cette vérité fondamentale, à savoir que le développement des rapports sociaux peut être dérivé d’une loi naturelle universelle, et il ne peut plus être question d’autre chose que de fournir cette démonstration de la connexité du monde moral avec les forces de la nature, d’une manière plus claire et plus approfondie.
Récemment, un sociologiste italien, Pietro Mantia, a fait faire un grand pas à cette investigation dans son ouvrage : La Pyschogenesi del diritto (1).
(1) Turin-Palerrae 1895. Carlo Clausen.
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En fait, cette idée de l’évolution de tout être, cette idée du développement de tout individu, aussi bien que de toute société par un processns qui commence aux atomes et passe progressivement du monde inorganique au monde organique n’est pas neuve, elle est empruntée à la théorie darwinienne. Mais la démonstration que la société, elle aussi, c’est-à-dire que toute vie sociale est « un phénomène biologique naturel » est donnée par Mantia d’une manière très concluante. « Dans sa genèse et dans son développement, la société montre que les individus qui la composent n’ont aucunement conscience d’un but... »
A la vérité, il se présente dans l’évolution ultérieure de la société des activités conscientes d’un but, mais les formations primitives en groupes constituent, chez les hommes, de simples faits naturels, tout comme la formation des animaux en troupeaux. Le droites!, de même, un simple fait naturel, un mouvement reilexe de l’individu en vue d’assurer sa propre conservation contre les autres individus. Quant à la morale, elle prend naissance à titre de besoin organique, de nécessité biologique, et c’est par un procédé aussi naturel et aussi nécessaire que surgissent les idées religieuses.
Étant ainsi des faits naturels, le droit, la politique et la morale interviennent dans l'existence et se développent en raison des diverses circonstances d’entourage, de milieu {V ambiente) et du progrès intellectuel de l’homme. Parmi ces circonstances qui exercent une influence sur le développement se trouve en première ligne le combat pour l’existence qui est imposé à l’homme par les nécessités vitales. Mais cette existence est toujours et
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partout une vie de hordes, un mouvement de groupes. « En dehors de la vie par groupes, il n’y a pas de droits ; tous ces éléments qui donnent naissance à un sentiment, à une conscience du droit font défaut dans l’isolement; du reste, l'isolement n’est, sur le terrain de l’humanité, qu’une hypothèse manquant de tout fondement, une abstraction métaphysique inconciliable avec la loi de l’évolution. »
Mantia s’est avancé jusqu’au seuil de la vérité fondamentale de la sociologie, mais sans y pénétrer, car cette découverte que l’individu, considéré comme facteur du développement social, n’est qu’une «abstraction métaphysique 1 ) et que « en dehors de l’existence par groupes », il n’y a pas de droit, ne fait qu’ouvrir la voie à la vérité fondamentale de la sociologie, à savoir que tout développement social et que toute organisation politique et juridique résultent uniquement de la lutte des groupes hétérogènes (1). Mantia, comme je l’ai dit, vient jusqu’à effleurer cette vérité fondamentale sans parvenir à la formuler clairement et sans en tirer les conséquences ultérieures qu’elle comporte. Il se contente de voir dans l’analogie entre l’excitabilité physiologique et la réaction qui la suit la même manifestation vitale que celle qui, dans le domaine social, donne naissance au droit, et d’établir de cette manière sa conception de « l’unité de loi ». L’insuffisant de sa thèse, c’est qu’il n’a jamais en vue qu’un développement social unitaire, et, par suite, un groupe unitaire dans le sein duquel s’accomplit l’évolution de l’État
(1) Comp. Gümplowicz. — Dif ttociologische Siaat$\deet Gratz, 1895, Leuschner et Lubenski.
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et du droit, au lieu de voir dans la lutte entre les groupes i hétérogènes, comme la sociologie doit l’admettre, le j ressort, le moteur principal de celle évolution.
Manlia a pourtant rendu le service, qu’on ne peut amoindrir, d’avoir établi d’une manière ingénieuse autant que substantielle, cette conception de « l’unité de loi » qui est devenue, à l’heure actuelle, parmi les sociologistes une communis pnulentium opinio.
Fondement sociologique du Concept de Droit 2 ° Qu’est-ce que le droit?
Quelle que soit l’importance scientifique générale de la question de l’Unité de loi (1), et dût-elle rester longtemps encore ù l’ordre du jour des problèmes scientifiques, peut-être toujours, puisqu’elle ne pourra jamais être résolue complètement, pour la sociologie elle est d’importance moindre. Ici, en effet, il ne s’agit pas, en premier lieu, de connaître les lois qui, agissant d’une manière unitaire, rattachent le domaine de la sociologie à d’autres domaines de la nature, mais seulement de savoir quelles lois sociales, au sens le plus étroit de ce mot, agissent dans ce domaine spécial et le régissent.
Nous avons donc à laisser de côté toutes ces lois que, du premier coup d’œil, nous reconnaissons comme n’étant pas de nature sociale, c’est-à-dire toutes les lois physiques , biologiques, et, par suite toutes les lois physiologiques
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que l’on a essayé de faire intervenir dans l’explication des phénomènes sociaux. Nous sommes d’autant plus tenus de le faire que, nous voyons, c’est uniquement à l’aide d'analogies que l’on a essayé d’entraîner ces lois dans le domaine social : or, toute analogie obscurcit le sens de la chose plutôt qu’elle ne l’éclaire. Ajoutez qu’on ne peut, le plus souvent, donner ces explications basées sur l’analogie qu’en employant les mêmes mots tantôt dans le sens propre, tantôt dans le sens figuré, et qu’ainsi on passe d’équivoque en équivoque sans pouvoir arriver a une notion claire et précise de la nature des choses.
Si nous visons ce dernier but, la recherche des lois sociologiques, il nous faut de prime abord renoncer à toute loi unitaire de l’univers et nous contenter provisoirement de ne chercher aux phénomènes sociaux et au monde social, que des principes et des lois d’ordre social. C’est ainsi, par exemple, que pour expliquer la genèse et l’essence d’un phénomène social aussi important que le droit, nous ne ferons point comme Slrickec et Mantia qui ont recours à la physiologie, nous nous garderons encore davantage d imiter Schaeffle et Lilienfeld qui se sont adressés à la zoologie, nous éviterons surtout de répéter les tentatives de Novikow (1) qui, lui, est allé chercher des analogies dans le monde des atomes et des molécules, lequel nous est totalement inconnu, et jusque
{ I ) Dans son ouvrage: Leu LvUes entre soriétée huntainen, où il commence par dire: «la lutte entre les atomes sera éterncllo ». puis s’élève par degré graduellement jusqu’à la lutte des corps célestes : « Pendant que la terre el la lune dans leur ensemble luttaient contre les autres plamMos. elles luMaient aussi entre elles. > Dans ce combat universel la lutte sociale ne forme qu’un petit iiilorinczzo.
qu’est-ce que I.E DIIOIT?
dans le système planétaire. Nous nous bornerons simplement à emprunter nos observations au domaine dans lequel est né le droit, c’est-à-dire dans le domaine social et politique; nous essaierons de reconnaître de quelle manière il prend naissance, et si cette genèse dans la série infinie de ses répétitions présente quelque régularité, si elle est assujettie à certaines lois.
Si nous entreprenons de fournir cette explication sans idée précon^-ue, nous ne manquerons certainement pas de constater que tout droit, quel qu’il soit, prend naissance toujours et partout à la suite de luttes entre les différents groupes sociaux, et que ce droit n’est pas autre chose que V établissement d’une limite entre les domaines de puissance et les sphères d’action relatives de ces groupes. Le droit n’est donc jamais, à n’importe quel degré de son développement, qu’un produit de la lutte sociale, et la manière dont il est formulé et établi nous indique toujours la limite jusqu’à laquelle se sont avancées les parties constitutives de l’État dans leur lutte pour la puissance et la domination. Or, comme il est dans la nature de l’homme de ne jamais se tenir pour satisfait de ce qu’il a atteint, et de tendre à aller toujours plus avant, il est clair que cette lutte ne doit jamais avoir de fin. Une fois établie en raison de la puissance relative des groupes en présence, cette limite, le droit, subit de nouveaux et continuels assauts et devient, sans trêve, le motif de nouveaux combats.
Si cette limite se déplaçait sans règle, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, proportionnellement à la puissance relative des partis en présence, nous ne pourrions parler que de Invariabilité indéfinie et irrégulière du droit.
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Mais, au contraire, nous remarquons dans cette variabilité perpétuelle un déplacement continuel et prépondérant vers um direction unique, aussi pouvons-nous parler d’un progrès ou d'un développement du droit.
Bien entendu nous allons sans plus tarder fournir la preuve de la validité de cette explication de l'idée du droit que nous venons de donner. En effet, chose étonnante, la littérature juridique, et Dieu sait pourtant de quelle masse d’ouvrages elle se compose, n’a aucune idée d’une semblable explication. Par suite nous n’avons pas l’heureuse chance de pouvoir citer en sa faveur l’opinion de quelque jurisconsulte faisant, ou non, autorité.
Les Romains, nos maîtres immortels en la matière définissaient ainsi le droit : la norme établie par le législateur. Voilà qui semble très clair, eh bien! pourtant, cette définition obscurcit la question depuis plus de deux mille ans. En effet, elle ne veut rien dire, absolument rien : elle ne fait que déplacer le problème, car ce dont il s’agit, c’est précisément de savoir en quoi consiste essentiellement ce qui est l’objet des décisions du législateur. La définition donnée plus haut ne peut paraître satisfaisante qu’à ceux qui admettent, sans plus, la volonté libre ou l’arbitraire du législateur. Sans doute c’est s’éviter toute question ultérieure, mais on est obligé alors de se contenter de conséquences dans le genre de celle-ci ; Si demain un législateur décrétait que dorénavant les citoyens seront tenus d’aller à quatre pattes, cela établit un droit, et la marche à quatre pattes deviendrait une obligation civique.
Dans le but évident d’échapper à des conséquences de ce genre les philosophes-jurisconsultes eurent recours à
qu'f.st-ce que le droit?
une « idée du droit » qui, à les entendre, serait immanente à l’esprit humain, et d’où « découlerait » tout simplement le droit. Ils évitaient les fâcheuses conséquences de la conception romaine du droit en se réservant ainsi un petit échappatoire : « Aller à quatre pattes, cela n’est pas contenu dans l’idée de droit, et, par suite, ne peut être érigé en norme par le législateur . » 11 y avait là un progrès, mais, si l’on serrait de près cette idée de droit, elle se révélait comme un simple fantôme d’idée. En effet, il est patent que, aux différentes époques, et chez les différents peuples, on a reconnu comme droit les choses les plus opposées. Où donc la trouver cette idée de droit éternelle, immanente à l'esprit humain !
L’école historique (Savigny) tira les jurisconsultes de cet embarras au moyen d’une phrase vraiment trouvée ; n L’idée du droit, dit-elle, est différente pour chaque' peuple, et, c’est précisément « l’esprit ethnique » qui^ engendre le droit. » Nouveau progrès, mais qui n’élucidait pas encore cette question obscure. L’esprit ethnique, un beau mot en vérité, seulement personne ne peut dire au juste ce que cest. El’ quant à cette explication, elle ne manquait pas non plus de présenter un certain danger, car n’importe qui pourrait se réclamer do « l’esprit ethnique ». Et, de fait, on ne manqua pas d’en user ainsi, et la réaction victorieuse en Prusse et en Allemagne se réclama, avec une certaine présomption qu’elle puisait dans la conscience de sa force, de <t l’esprit ethnique germanique » qui, selon elle, serait moins révolutionnaire que l’esprit ethnique français ou italien. Quand la croyance à cet « esprit ethnique » eut commencé à chanceler, les jurisconsultes préférèrent en tout et pour
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tout ne pas s'aventurer dans cette question de l’origine du droit. A quoi bon d'ailleurs ? En tout cas, il paraissait plus prudent de s’en tenir à une distance respectueuse.
Si nous parcourons les nombreux manuels de droit nous voyons que les jurisconsultes déclarent en tête de leurs leçons : Il y a deux sortes de droits : un droit subjectif et un droit objectif. Telle est leur manière de s’esquiver et de s’éviter de donner cette définition de fond ; Qu’est-ce que le droit? Il est de deux sortes, se contentent-ils de dire. N’est-elle pas ingénieuse cette méthode qui consiste à tourner la question de la nature du droit? Puis, une fois cette division opérée, il ne reste plus qu’à définir le droit objectif : le contenu des normes que la loi promulgue, et le droit subjectif « le droit personnel qui résulte de la norme ». Par ce procédé on a pénétré d’un saut jusqu’au milieu du temple de Thémis sans avoir eu à en franchir le seuil fatal. Quant aux disciples de la science juridique, ils savent maintenant qu’il y a « deux sortes » de droits et s’ils ne sont pas contents, c’est qu’ils sont difficiles.
Or, puisque la littérature juridique tout entière nous laisse ainsi dans l’embarras sans que nous puissions avoir recours pour appuyer la définition du droit que nous avons donnée plus haut à aucun des systèmes ou des ouvrages didactiques concernant la matière, lesquels se comptent pourtant par milliers, il ne nous reste plus qu’à demander la démonstration de notre thèse à la vie réelle et aux faits qui président à la naissance du droit. La tâche ne nous sera pas bien difficile.
Prenons un droit établi par la législation autrichienne, le premier venu, par exemple le certificat d’aptitude professionnelle demandé aux artisans. D’après la loi indus-
qu'est-ce que le droit?
trielle de 1850, tout chacun avait le droit, s’il s’en jugeait capable, de tenter la fortune en confectionnant des bottes, et d’ouvrir une boutique de cordonnier. C’était là son droit. Mais cette liberté parut gênante aux bottiers déjà établis. Us se plaignirent de ne plus trouver dans leur métier la « situation dorée a d’autrefois. Par contre ils trouvèrent de puissants protecteurs tout disposés à prendre sous leur égide a les petites gens » dans l’espoir que cela leur servirait peut-être à rétablir d’autres « situations dorées ».
Alors commença une lutte entre les artisans établis de concert avec leurs protecteurs d’une part, ^t. d’autre part les libéraux qui préconisaient la liberté individuelle.
11 se trouvait donc en présence deux groupes sociaux hostiles et luttant entre eux. Les artisans établis aidés de leurs protecteurs s’étant trouvés les plus forts firent passer la loi exigeant le certificat d’aptitude professionnelle. Les dispositions de cette loi sont donc maintenant de droit, et seriez-vous le bottier le plus génial, sans certificat d’aptitude, vous ne pourriez ouvrir boutique, la corporation ayant le droit de requérir la police pour vous en empêcher. Eh bien, qu’est-ce donc que le droit ? Une limite établie entre deux groupes en lutte par le plus puissant des deux entre sa liberté d'action et celle du groupe le plus faible.
Maintenant, si les ouvriers réussissent, soit par leur propre initiative, soit à l'aide de députés représentant leur cause au Parlement, à conquérir le suffrage universel, ils auront agrandi d’une quantité respectable leur sphère d’action actuelle, et leurs adversaires, les électeurs censitaires, verront la leur diminuée d’autant. Aux lieu et place de l’ancien droit un nouveau surgira. Que sera ce droit.
quant à son origine et à sa nature ? Toujours un produit de la lutte de deux groupes sociaux sur les limites de leur pouvoir respectif.
Ce qu'est le droit, maintenant nous le voyons clairement. Les jurisconsultes nous feront pourtant encore une objection. « Cette explication, nous diront-ils, ne vaut que pour le droit public, vous êtes encore tenus de démontrer que le droit privé a même origine, même essence.»
Allons ! nous allons encore leur donner cette démonstration.
Ce sont les ohlif^ations que les jurisconsultes considèrent ajuste titre comme la quintessence du droit privé. A toutes les autres parties du droit privé ils concèdent volontiers certains caractères du droit public : Le droit familial, le droit héréditaire et même le droit de propriété pénètrent par de profondes racines dans l’État et ses institutions de droit public. Mais le droit en question constitue le domaine propre et le plus exclusif du droit privé, — ici, sujet s’oppose manifestement à sujet sans distinction visible, ici la loi prononce sans considération apparente de personne, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, les normes éternelles d’obligation et de revendication.
Eh bien, pourtant, considérons simplement les origines du droit relatif aux obligations. En Grèce, ce fut longtemps avant la législation de Solon qu’il prit naissance.
Les Ioniens, race venue d’Asie-Mineure, s’emparèrent, on ne sait au juste si c’est par voie de conquête ou de colonisation, par violence ou par ruse, des plaines fertiles environnantle Céphiseet le rivage maritime de PyrcBOs(l).
<1) De dill'érents points de la côte, les éléments étrangers pénétrèrent dans l'intérieur du pays. (Curlius, Histoire Grecque, 5" éd. p, I. 285.)
qu’est-ce que le droit?
Cette race qui reçut plus tard le nom d’Eupatrides refoula l’ancienne population vers les montagnes, vers les régions moins fertiles, tandis qu'elle-même s’établit sur le sol le plus riche, et, de plus, accapara le commerce maritime. 11 s’ensuivit ce qui devait nécessairement résulter d’un semblable état de choses : les populations agricoles (Géomores), établies sur un sol ingrat, s’endettèrent de plus en plus vis-à-vis des Eiipatrides et le plus ancien droit réglant les a obligations » en Attique ne fit pas autre chose que de fixer les limites établies exclusivement en leur faveur par les Eupatrides entre leur puissance et celle des Géomores dépouillés et tombés sous leur dépendance. Dans le but de maintenir intactes ces limites, les Eupatrides firent rédiger par un des leurs, Dracon, des lois si sévères que, plusieurs siècles plus tard, le peuple disait d’elles qu’elles avaient été écrites avec du sang (1).
Lorsque le règlement des clettes ne put plus s’effectuer entre les Géomores et leurs opulents seigneurs sans qu’on eût recours aux moyens violents, ces derniers s’empressèrent de charger un des leurs, Solon, de déplacer un peu en faveur des premiers la limite établie entre leur puissance et celle des populations agricoles, et de leur alléger les conditions de remboursement. Mais le droit réglant les obligations n’en demeurait pas moins un joug que l’un des groupes sociaux imposait à l’autre.
A Rome il en fut de même. Les obligations romaines constituaient un joug que les patriciens possédants impo-
(O Los Eupatrides chargèrent un Itoinme de leur milieu, Dracon, de rédiger des lois en vertu desquelles on serait jugé k Athènes. (Cur/ius 1.
15fi GUMF’LOWICZ
saient aux plébéiens non possédants, et si ce « droit » ttait une corvée si dure que les plébéiens devaient suer sang et eau pour en venir à bout, c’était une simple conséquence de ce fait que les patriciens avaient mis en œuvre tout leur pouvoir pour élever cette barrière entre eux et le groupe asservi des « gens du bas-peuple ».
Mais, toujours et partout, ce droit, le plus privé de tous les droits, n’en est pas moins demeuré, essentiellement, une limite établie entre classe et classe, entre groupe et groupe par le groupe le plus puissant, une corde qui enserrait le groupe le plus faible jusqu’à l’étouffer. Mais les jurisconsultes de tout temps ont été pris d’une sainte terreur lorsqu’il s’est agi de désigner par son vrai nom cette essence du droit.
Au reste, à une époque où l’on voit surgir les «projets de loi contre les tentatives révolutionnaires», tout ce que nous avons dit de l’essence du droit n’a pas besoin d’être démontré. Cela ressortira d’une manière plus claire et plus notoire des paragraphes du droit pénal concernant les délits politiques. L’œil le moins clairvoyant reconnaîtra que les classes dirigeantes établissent proportionnellement à leur puissance, les pénalités applicables aux différents actes, ou seulement môme aux manifestations mettant ou paraissant mettre en péril le maintien de leur domination.
Quand les couches populaires entrent en fermentation, quand les esprits s’éveillent, quand les barrières élevées par l’autorité constituée commencent à entraver le libre développement de la puissance intellectuelle et matérielle du peuple, le gênent dans l’épanouissement naturel de ses forces, et menacent de l'étouffer, quand ce dernier, pour
qu'est-ce que le droit?
se donner plus d’espace et de libre mouvement se presse à ces barrières et cherche à les enfoncer, quand, soit par paroles, soit par écrit, on fulmine contre ces barrières que l'on qualirie d’injustes : c'est alors que les classes dirigeantes viennent à la rescousse avec leurs a projets de loi contre les tentatives révolutionnaires ».
Elles s'inquiètent et prennent peur. Punir de jeunes révolutionnaires de deux ou trois ans de prison pour un discours ou un article, cela ne leur semble plus suffisant. Non ! C'est trop peu ! Elles veulent avoir la faculté d’incarcérer pourdescinqà dix ans, du coup, quiconque, jeune ou vieux, est coupable d’avoir porté atteinte, soit par parole, soit par écrit, aux ouvrages défensifs de leur domination.
Il faut que cela devienne « un droit», ou, pour parler avec les jurisconsultes-philosophes, que cela « découle » de l’idée du droit. Du côté des classes dirigeantes le mot d’ordre est : a Qui se met en travers de ma route, je le réduis en poudre. » Vaine parole ! Ils peuvent bien réduire en poudre des individus isolés, de ceux qui, animés d’un enthousiasme fanatique, aspirent au.x palmes du martyre et vont s’exposer à leur rage furieuse. Mais sur la tête de ces martyrs plane invisible, telles les anciennes divinités du Nord, un Dieu plus puissant qu’eux qu’ils ne peuvent réduire eu poussière et qui les écrasera certainement, eux, je veux dire: l’Esprit du temps. Lui, il ne souffre aucune barrière mettant obstacle au développement effectif des peuples, et l'on aura beau enfermer un an, deux ans même, pour une parole libre, autant que l’on voudra de ces jeunes enthousiastes qui, éperonnés par l’Esprit du temps, se sont attaqués aux
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barrières sociales, la force qui ;les anime finira bien, au bout du compte, par jeter à bas ces barrières.
Que la lutte dure ce qu’elle voudra, c’est au développement naturel du peuple que doit rester la victoire. Plus la résistance sera grande, plus les douleurs qui accompagneront l’enfantement du droit nouveau seront pénibles. Qu’ils se le tiennent pour dit ceux qui veulent conserver la libre pensée enchaînée ; prétendre maintenir debout la vieille foi du charbonnier au moyen de paragraphes du droit pénal, c’est une vaine tentative ! Penser est une fonction naturelle, et puisqu’on ne peut empêcher de Penser, Parler et Écrire s’ensuivent à titre de conséquences naturelles et inévitables. Comme on pense, il faut qu’on parle et qu'on écrive. Contre cela, il n’y a pas de Dieu qui tienne, pas plus que de propositions de loi contre les tentatives révolutionnaires. La force du peuple croît et s’enfle: il faut que les barrières tombent, ou qu’on consente à les reculer, il faut que l’arbitraire des dirigeants soit diminué, et que la liberté du peuple soit augmentée. Ce déplacement des barrières e.st inévitable, et le droit pénal est tenu de s’accommoder de la liberté de penser, de l' expression libre de l'opinion par parole et par écrit. Le droit est une barrière qui doit de temps en temps, en proportion avec le développement intellectuel des peuples, être déplacé à l’avantage de la liberté, au détriment de la réaction...
Le Crime, considérô comme phénomène social
Klenck écrivait en 1843, il y a donc plus de cinquante ans, au cours d’une critique de la phrénologie de Gall : « La doctrine de Gall a réussi comme celle de Lavater avait réussi. Les hommes sont sans cesse à la recherche de signes extérieurs permettant de découvrir les pensées secrètes et les inclinations cachées. Après Lauo/e?' est venu Gall, après Gall il en viendra d’autres (1). » C’était là une phrase prophétique. Un demi-siècle ne s’était pas encore écoulé qu’il en est venu « un autre ». Cet autre se nomme Cœsare LomnJbroso. Comme Lavater et Gall il a mis en mouvement le monde intellectuel, il l’a puissamment stimulé, en tout cas il a été utile à la science en construisant une théorie qui, tout compte fait, s’est révélée
(1| GHô par A. Barri Le cx'iminel au painl de ^\ie anthropologique, Leipzig, 1893, p. 15.
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. . . comme fausse. Déjà nombre de penseurs calmes et réfléchis s’en doutaient depuis longtemps. En effet, la doctrine de Lombroso péchait trop contre la logique et laissait voir trop d'idées fausses pour faire illusion plus longtemps à des esprits pénétrants. C’est Baer qui, dans l’ouvrage cité en note, adonné le premier la démonstration rigoureuse de la fausseté de cette doctrine.
Platon et Hippocrate avaient déjà exprimé cette opinion que le crime est un acte psychopathique. Déjà ils avaient élevé ce doute : En présence d’un crime, a-t-on affaire à l’acte d’un homme normal et de volonté libre ? Plus récemment, la découverte faite par les statisticiens (Quételet) que le nombre des crimes, dans un lieu donné, revient périodiquement avec la plus grande régularité, et que les crimes présentent le caractère de phénomènes naturels obéissant, dans leur apparition, à une loi, suggérait la pensée qu’ils sont indépendants de la volonté libre individuelle. Résumez ces deux pensées, celle de Platon et Hippocrate d’une part, celle des statisticiens d’autre part, et vous aurez la pensée de Lombroso que les criminels sont des hommes présentant des anomalies congénitales. Cette idée n’est au fond qu’une tentative d’explication des faits constatés par Platon et Hippocrate et par les statisticiens. En effet, le fait que, dans un lieu et dans un temps donnés, le nombre des criminels reparaît toujours avec la plus grande régularité ne serait qu’une conséquence de la réapparition constante d’un certain quantum d’individus naissant avec des anomalies pathologiques. Par là, la doctrine de Lombroso serait une confirmation des vues de Platon et d’Hippocrate, aussi bien qu’une explication du phénomène découvert par les
statisticiens, et voilà peut-être la cause pour laquelle cette théorie a été accueillie avec tant de faveur : elle a été la bienvenue parce qu’elle donnait l’explication d’un phénomène énigmatique.
Tout cela serait très beau — si seulement c’était vrai. Pour démontrer le bien-fondé de leur thèse, Lombroso et ses diciples ne se sont épargné aucune peine. Mais plus ils s’efForçaient, en produisant les résultats d’une investigation « exacte » de dissiper les doutes que soulevait leur doctrine, plus ils fournissaient à leurs adversaires des arguments pour la combattre. Baer a, dans le but de démontrer comment les uns contredisent les autres, très soigneusement réuni en un faisceau tous ces arguments fournis par les anthropologistes. Finalement il est allé demander à la saine logique aussi bien qu’aux sciences naturelles et à son expérience personnelle très riche, des armes puissantes avec lesquelles il voulait, aidé de son esprit pénétrant, donner le coup de la mort à la doctrine spécieuse de Lombroso et envoyer le chef ingénieux de « l’école positive » rejoindre ses « pères » LavateretGall.
Ce haut fait scientifique, Baer l’a accompli ; « Dans ces derniers temps, cette école qui s’intitule anthropologique criminaliste a, sur la base d’une investigation exacte, du moins en apparence, et d’une rigoureuse observation scientifique, apporté une foule de faits qui prétendent élucider la nature essentielle du crime... » D’après cette école, le criminel se distinguerait de ses semblables, des hommes au milieu desquels il vit, par des signes organiques spécifiques, et représenterait un type particulier, un type d’espèce inférieure, se rapprochant de l'homme préhistorique ou du sauvage.
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Mais, quand Baer exprime l’opinion que cette doctrine a quelque chose de très séduisant, tout d'abord, « par suite du nombre toujours croissant de ses partisans parmi les hommes les plus savants de toutes les nations, et en particulier les médecins et les jurisconsultes », il confond manifestement la cause et l’effet : la grande vogue de cette doctrine n’étant qu'une conséquence du côté séduisant qu’elle présente. La seconde raison indiquée par Baer, comme quoi « cette théorie serait séduisante à cause de sa méthode » ne se montre pas non plus satisfaisante : en effet, Baer a démontré lui-même de la manière la plus brillante que la méthode employée par Lombroso n'était nullement d'une solidité à toute épreuve.
La raison de ce succès considérable doit être cherchée bien loin de là.
La conception moderne de l'univers, conception basée sur les sciences naturelles, se refuse à admettre qu’une action humaine résulte delà volonté libre de l’individu, elle se refuse à accorder à ce dernier un acte créateur imprévisible, spontané et indépendant de cette nature. Ou bien il y a une loi de causalité, ou bien il n’y en a pas. Dans le premier cas, et toute notre manière de penser et de sentir nous pousse à l’admettre, la volonté, même celle de faire le mal, ne dépend pas de la libre décision de l’individu ; l’individu est l’esclave de puissances supérieures, et son acte mauvais doit nécessairement avoir une cause qui engendre irrévocablement, infailliblement son effet ; cet acte lui-même.
Cette conviction qui ressort d’ailleurs de la conception moderne de l’univers tout entière, la statistique l’a confirmée et l’a établie sur des bases inébranlables au
moyen des preuves écrasantes fournies par ses chiffres, et Quételet s’appuyant sur ces chiffres a prononcé, sans qu’on puisse y trouver à redire, ce terrible mot à^hudget, budget qui est couvert avec une effrayante régularité : tant dans les prisons, tant au bagne, tant sur l’échafaud...
Faut-il s’étonner que l’investigation scientifique se basant sur cette conception de l’univers et sur les données irréfutables de la statistique se soit posée cette question : Qui est-ce qui exige ce tribut régulier de victimes ? Où se cache-t-il, ce Molooh auquel il nous faut, bon an mal an, payer cet impôt toujours le même? Où est la cause, la source de ce phénomène naturel. Mais, au lieu de continuer à suivre la voie indiquée par Quételet lui-méme et qui va de la statistique à la sociologie, au lieu de creuser cette pensée profonde qui, manifestement, hantait l’esprit de Quételet lorsqu’il nous représentait la société comme une contribuable, on suivit d'autres voies.
« Vous voulez connaître les causes pour lesquelles le criminel commet son méfait, nous dit Lombroso, c’est bien simple : il est né criminel ! Voyez : son crûne est petit, son visage est asymétrique, son organisme présente des difformités, ses sens sont obtus, le « sens» moral lui fait défaut, il est épileptique, il a des tendances au suicide : bref, la nature l’a prédestiné à devenir un malfaiteur. »
Il ne serait pas bien difficile d’éprouver la solidité de la théorie édifiée par Lombroso en examinant ses fondements méthodologiques, et de montrer les illogismes et les points faibles qu’ils présentent. On pourrait, en effet, demander à Lombroso si, après avoir découvert certaines anomalies dans les crânes de quelques milliers de criminels, il a aussi examiné les crânes des millions de non-criminels, et peut
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dire s’il ne s’j rencontre pas de semblables anomalies. Jusqu’à ce qu’il ait réussi à fournir cette preuve (et il n’y a pas lieu qu’il songe à l’essayer), sa théorie demeure une vague hypothèse.
On pourrait lui objecter que ce sont les circonstances et les conilitions d’existence qui, étant données la même constitution physique et les mêmes prédispositions, font de l’un un meurtrier, un habitué des maisons de correction, et de l’autre un célèbre roi de Dahomey, et que, par suite, les indices congénitaux ne suffisent nullement pour prédestiner au crime ceux qui les présentent.
Celui qui, comme ce grand livreur de batailles, ce Napoléon 1" tant admiré, peut, pour nous exprimer à la manière de Lombroso, satisfaire sa « soif innée du sang » celui-là n’a pas besoin de devenir un criminel. Ou bien cet autre dans le cerveau et le crâne duquel la rouerie et la soif du gain sont inscrites, si, financier retors, il peut lancer une bonne affaire de banque, il ne lui est pas nécessaire de devenir un vulgaire filou. Ou bien encore, si des professions comme celle de ministère public ou déjugé au criminel permettent à cette méchanceté, à cette perversité native de se donner pleine carrière, et, sous couleur de justice, de sacrifier aux plus basses passions, quelle différence Lombroso prétend-il établir entre les non-criminels et leurs collègues moins heureux qui sacrifient aux mêmes passions en incendiant et en assassinant ? Si partout, à chaque pas, nous rencontrons des criminels natifs, les uns décorés, les autres sous les verrous, les uns comblés d’emplois et de dignités, les autres sortant d’une prison pour rentrer dans une autre, et si la différence qui existe entre la destinée des uns et des autres ne dépend que des
hasards de l’existeace, des hasards de la naissance, de la position sociale, de la profession, et de la possession des ressources matérielles, la doctrine du criminel-né ne doitelle pas tomber en pièces ? Quels renseignements peut-elle nous donner ? Quelle lumière peut-elle répandre? Quelle vérité contient-elle ?
Pourtant, bien que de telles considérations, d’une logique rigoureuse puissent ébranler fortement la doctrine de Lombroso, elles n’en constituent pas encore une réfutation. 11 fallait, pour donner cette réfutation, suivre Lombroso sur son propre terrain, le combattre avec ses propres armes, et, à ses « découvertes » et à celles de ses disciples et partisans, opposer des faits rassemblés d’après la même méthode et dans le même esprit : c’est ce qu’a fait Baer dans son ouvrage.
Cet ouvrage commence avec la critique de la crâniologie, laquelle remonte àGall lui-même. Depuis Gall, les crâniologistes ont été vraiment très inventifs dans la recherche des signes sur lesquels on peut prononcer l’anomalie du crâne. La crâniométrie a atteint une grande perfection. On a entrepris la mensuration du crâne et du visage dans tous les sens possibles, et c’est en s’appuyant sur ces mesures de toutes sortes que la nouvelle école positive de Lombroso a prétendu montrer les indices criminels sur le crâne et le visage des malfaiteurs. Baer a suivi pas à pas ces mesures dans le but d’établir les résultats positifs qu’elles comportaient en vue de la question du criminel-né.
Déjà une investigation consciencieuse avait démontré la fausseté de la thèse de Gall suivant laquelle l’intelligence augmenterait ou diminuerait en raison du volume
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de la masse cérébrale (et, par suite, de la capacité crânienne). Les faits ont contredit cette assertion. De plus, en continuant l’investigation, on est arrivé à reconnaître qu’il était impossible d’établir que la grandeur mesurable d’un cerveau correspondît à un certain degré d’activité psychique, étant donné que ce cerveau pouvait présenter aussi bien des différences qualitatives que des différences quantitatives, et que les premières ne pouvaient être déterminées par la mesure du volume cérébral. On a reconnu « le caractère antiscientifique et arbitraire de cette méthode par laquelle Gall désignait et limitait les aptitudes des cerveaux pour certaines capacités » (l).
Cette observation subjective du crâne telle que la pratiquait Gall a été, il est vrai, remplacée par la méthode objective de la mensuration; à l’évaluation arbitaire et aux conjectures on a substitué la mesure et les chilfres et c'est par ce moyen et sur cette base qu’a été fondée, dans le but immédiat de fournir des matériaux à l’ethnologie, la cràniologie moderne. Puis, après avoir recherché les lois de la constitution crânienne et cérébrale chez « l’homme sain et normal », on est passé à la comparaison avec les proportions du crâne chez les individus anormaux, affligés de défectuosités psychiques et de troubles intellectuels. Or, de là à établir au moyen de cette méthode les caractères du crâne des criminels en vue de rechercher si, chez ces derniers, certaines conformations prédominent et si elles sont en relation de cause à effet avec la dépravation morale, il n’y avait qu’un pas: Lombroso marche à la tête des savants qui dirigèrent leurs recherches dans cette
(1) Babr, p. 13.
dernière direction. {L'uomo deliquente 1876). Mais les résultats de ses recherches entreprises sur des crânes de criminels ne furent pas confirmés par d’autres observateurs. Lombroso croyait, par exemple, avoir trouvé que les meurtriers et les assassins sont brachycéphales. Or, Luigi Monli, dans ses recherches et ses mesures entreprises d’après la même méthode, a trouvé le contraire, c’est-à-dire que, chez les criminels, « la brachycéphalie se rencontre moins souvent que chez les hommes sains » (1). Et de même pour les autres indices désignés par Lombroso, les contestations se sont accumulées; plus le nombre des investigateurs et de leurs recherches augmentait, plus les résultats trouvés par Lombroso devenaient incertains et contradictoires. « Ces exemples suffisent à nous prouver, dit Baer, après avoir enregistré une série d'observations de ce genre, jusqu’à quel point les faits constatés par les divers observateurs pris en particulier se contredisent. »
Au reste beaucoup d’observateurs ne sont parvenus à aucun résultat. Ranke, par exemple, après avoir rassemblé ses observations crâniométriqiies relatives à la capacité crânienne, déclare: « Les chiffres prouvent qu’on ne peut trouver, eu général, aucune relation entre la cavité encéphalique et une tendance prédominante au crime. Tandis que certains observateurs voudraient attribuer aux criminels une capacité crânienne réduite, d’autres (par exemple Bordier) trouvent « la capacité du crâne des criminels bien supérieure à celle du Parisien moderne. »
« Nous voyons, dit Baer, combien les faits trouvés con-
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cordent peu, combien souvent ils se contredisent. Après collation de tous les résultats observés, il conclut en disant « qu’il nous est impossible d’apercevoir dans la capacité crânienne du criminel aucune anomalie spécifique ». « La très grande majorité des criminels a une capacité crânienne qui ne s’éloigne pas de celle des non-criminels. » Ile même encore pour le périmètre horizontal du crâne; « Là aussi, après considération des données fournies par cette mesure, on ne peut établir d’indice concordant ». « De même encore pour les mesures prises sur la tète de criminels vivants : elles ne diffèrent pas sensiblement de ce qu’on trouve chez les non-criminels. Aussi, et à plus forte raison, n’y a-t il pas lieu d’établir des différences caractéristiques dans le périmètre crânien horizontal chez les diverses catégories de criminels, comme certains observateurs nous le donnent à entendre. »
S'il est arrivé de temps en temps qu’on ait pu constater la prépondérance d’un certain indice crânien chez de nombreux criminels, on a pu se rendre compte aussitôt qu’il s’agissait là d’un signe général et prédominant dans la population d’où sortaient ces criminels. C'est ainsi que la grande fréquence des brachycéphales que Rüdinger a constatée chez les criminels bavarois répond complètement à la conformation crânienne des individus masculins dans les principales régions de l’Allemagne (1). Des mesures prises dans les prisons allemandes, il résulte que « le crâne de nos prisonniers est, dans la grande généralité, large et plat, qu’il présente absolument les caractères que Virchow assigne aux crânes des Allemands et qu’il répond aussi à
(1) Baer. p. 51.
la description semblable qn’en donne Weissbach » (1).
De même pour l’aplatissement occipital, admis par beaucoup d’observateurs comme une marque spéciale aux criminels, il n’est pas prouvé le moins du monde qu’il se rencontre plus fréquemment chez eux que chez les individus normaux relativement honnêtes (2).
Et ainsi de suite pour tous les autres indices que différents observateurs de l’école positive ont cru pouvoir prématurément admettre à titre d’indices criminels spécifiques. Et comment pourrait-il se faire que les partisans de Lombroso qui prétendent reconnaître les criminelsnés à différentes conformations défectueuses, tantôt d’une partie du cerveau, tantôt d’une autre, ne tâtonnent pas dans les ténèbres, étant donné que la physiologie cérébrale *
n’est pas encore, à l’heure qu’il est, en état de désigner l’endroit où se trouve le siège de l’intelligence! En effet, tandis que les uns prétendent, par exemple, la localiser dans la partie frontale de la grande écorce cérébrale, cette opinion est repoussée délibérément par d’autres observateurs (3).
Il est même possible que cette recherclie des indices et de l’intériorité de la qualité du cerveau chez les criminels n’ait aucune perspective de succès, certains physiologistes éminents refusant catégoriquement à l’intelligence un '
siège particulier et enlevant ainsi toute base aux recherches des partisans de Lombroso (4). « Ce concept général d’intelligence sous lequel notre propre réflexion réunit le
(1) B.âEn. p. 6i.
(2) Baer, p. Tl.
(3) Baer. p. 77.
(4) Baeb, p. 79.
mécanisme compliqué des représentations, dit Wundt, prétendre le trouver matériellement à un endroit déterminé du cerveau quel qu’il soit, c’est là une idée absolument irréalisable. »
Il résulte clairement de là, sans aller plus loin, que Lombroso et ses disciples sont à la poursuite d’un mirage et qu’ils prétendent trouver ce qui, en fait, n’existe pas. « La prévalence de telle ou telle courbe, de telle ou telle région cérébrale, dit Baer, ne peut fournir aucune base d’explication de la présence d’une tendance criminelle. Dans l’application des faits qu’enseigne la physiologie moderne de l’écorce cérébrale, on devra s'abstenir de conclure des dimensions relatives des diverses parties cérébrales aux qualités intellectuelles et morales d’un homme ou bien d’un groupe (1), »
Baer parvient aux mêmes résultats négatifs après examen des données de Lombroso et de ses partisans concernant les dimensions de la hauteur de la face, de l’indice facial (rapport entre la longueur et la largeur de la face), et enfin de la largeur de la mâchoire inférieure chez les criminels. En effet, quand bien môme l’étroitesse du front, le faible développement de la boite crânienne, le développement exagéré de la mâchoire inférieure auraient été attribués aux criminels par les naturalistes, Manouvrier entre autres, ce dernier n’eu ajoute pas moins immédiatement que l’on n’est pas tenu de croire que ces signes d’infériorité se rencontrent chez tous les criminels et chez eux seulement (2). Voilà
(1) Baer, p. 81 .
.2) Baer, p. 89.
qui rend caduque la conception du criminel-né puisqu’on trouve des indices identiques chez des milliers de noncriminels.
De même pour l’asymétrie du crâne, pour l'arc sourcilier et les cavernes frontales fortement accusées, pour le front fuyant, le prognathisme, pour la cavité occipitale médiane, enfin pour les dépressions crâniennes et bien d’autres anomalies. Ces anomalies sont, pour la grande généralité, de nature pathologique, les unes congénitales, la plupart consécutives à des troubles de la nutrition, — mais elles ne forment nullement un caractère spécifique
des criminels : on les trouve sans exception chez tous les j
hommes. Le crâne pathologique, pas plus que le crâne simplement anormal, n'a aucune valeur à titre d’indice d’une nature criminelle, étant donné que le processus pathologique n’est en relation ni de temps, ni de cause avec les dispositions criminelles. L’autre espèce d’anomalies, celles que Lombroso relève comme signes ataviques et auxquelles il attribue une importance toute particulière, est, elle aussi, chez les crânes des criminels, un phénomène si rare qu’elle est à considérer plutôt comme une curiosité intéressante que comme un critérium décisif en
vue d’établir les caractères spécifiques de ces crânes (1). ^
Après avoir indiqué au même endroit de son livre les ’ ■
graves fautes contre la méthode (fautes signalées également par Hôlder) que présentent les recherches de Lombroso, lequel ne tire ses conclusions que d’un nombre de crânes de criminels relativement minime par rapport à la masse de la population et néglige de porter son investi- •. :
(1) B.âEri, p, H7.
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galion sur l’ensemble des individus choisis par catégories d’âge, Baer conclut par cette phrase : « Entre le degré de dignité morale et la difformité crânienne, il n’y a absolument aucune relation, aussi est-il plus que surprenant que des observateurs bien connus aient été jusqu’à tenter d’attribuer des marques spéciales aux diverses catégories de criminels (1). »
Au tour du cerveau maintenant. Le point de départ des recherches était l’hypothèse s’appuyant sur quelques faits peu nombreux qu’une grande intelligence ne peut se rencontrer que là où il y a un cerveau gros et lourd. Cette hypothèse n’a pas été non plus confirmée car on trouve des cerveaux et des crânes de ce genre même chez les hommes les plus grossiers et les moins cultivés.
relève dans son ouvrage « sur le poids du cerveau chez l’homme» que « les cerveaux les plus lourds par lui observés appartenaient à des ouvriers inconnus et d’intelligence ordinaire. » Virchow enseigne aussi que « la masse cérébrale peut être très grosse sans que les éléments de l’activité intellectuelle proprement dite, sans que l’intelligence en soit augmentée. » Voilà de tristes perspectives pour ceux qui se livrent à l’investigation des crânes de criminels. Et pourtant ils ne se rebutent pas et continuent de courir après leur chimère. Le plus courageux d’entre eux est certainement le professeur Benedikt de Vienne. Ce savant prétend avoir trouvé un « sillon orbital extérieur » qui apparaît chez certains mammifères et chez certains singes et qui caractérise le cerveau des criminels, et il s’aventure jusqu’à désigner les criminels
<1) Babh, p. 118.
comme i une variété anthropologique de l'espèce, ou tout au moins des races cultivées ». Mais, « les faits apportés par des observateurs plus récents ne sont pas de nature à étayer les conclusions de Benedikt,» nous dit Baer. Nous étions tout disposés à l’en croire, quand bien môme il ne nous aurait pas présenté à la die tous les faits contredisant l’assertion de Benedikt, — ce dont pourtant il s’est acquitté consciencieusement et in extenso. Au reste Benedikt lui-même a fait ressortir à différentes reprises que les caractères (du reste sujets à caution) qu’il a constatés dans le cerveau se rencontrent en général chez les individus de basse condition, et que si le criminel proprement dit est un individu présentant une tare, cette tare n’implique pas la maladie, mais seulement la prédisposition à la maladie.
Aussi Baer, bien qu’il se refuse, et à bon droit, à suivre le célèbre professeur de Vienne dans ses conclusions sur la nature atavique des cerveaux de criminels, ne laisse pas de reconnaître son mérite. C’est à lui, fait-il ressortir, que nous devons d’avoir établi d’une manière anatomico-morphologique ce fait qu’on constate dans le cerveau des criminels les signes non méconnaissables d’une dégénérescence innée, signes constatés également, il faut bien le dire, chez des millions de non-criminels.
Si les difformités que présentent les crânes et les cerveaux ne peuvent, en aucun cas, valoir à titre de signes spécifiques indiquant la criminalité, il en est de même
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pour d’autres anomalies fréquemment observées chez nombre de criminels. Lorsqu’on en rencontre de telles, laraisonen est surtout qu’elles sont très communes chez tous les hommes. Il n’existe chez les criminels ni un poids spécifique du corps, ni un développement, une conformation particulière de la main, ou autres choses du même genre, et pourtant chacun des organes ou leur grandeur relative a été mis, au moins une fois, à contribution par l’un quelconque des zélés disciples de Lombroso en vue d’établir les signes spécifiques du criminel-né. Après avoir passé au crible de sa critique les observations se rapportant à ce sujet et donné la preuve de leur insoutenabilité, Baer ne cesse pas de nous répéter : « 11 n’existe pas une seule de ces anomalies qu’on ne puisse rencontrer également chez des hommes tout à fait irréprochables et d’une honorabilité parfaite. » La « physiognomonie du criminel » ne résiste pas non plus à une saine critique. « Malgré tout ce qui peut militer en faveur de l’existence d’une physionomie propre au criminel, et nous avons eu souvent l’occasion de constater des exemples caractéristiques de cette aorte, il ne nous en est pas moins impossible d’établir les caractères spécifiques de la physionomie du criminel à titre de règle ou même seulement de cas fréquent. Et c’est plus résolument encore que nous devons considérer comme vaine et illusoire la prétention de vouloir découvrir pour chaque espèce de criminels une conformation particulière du visaige. » Ce dernier blâme est dirigé spécialement contre Lombroso, lequel prétend distinguer non seulement une physionomie spéciale au criminel, mais qui plus est, une physionomie particulière correspondant à chaque sorte de crimes commis.
« Lombroso et ses disciples sont victimes, relativement à un prétendu « émoussement » de la sensibilité, ensuite relativement à une certaine « conformation intellectuelle spécifique », enfin, à un état spécifique particulier au criminel, des mômes illusions qu’en ce qui concerne la physionomie. »
Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage, Baer donne la réfutation définitive de cette théorie du criminel-né, fondée tout entière sur les erreurs et les « illusions » dont nous venons de parler. Déplus, quoique en raison de l’ensemble incomparablement plus riche d’observations recueillies, le savant allemand fasse plus autorité en la matière que le professeur italien, il éprouve encore le besoin de s’appuyer sur les jugements d’autorités reconnues. C’est ainsi qu’il cite l’opinion décisive de l’anthropologiste ; « Lombroso n’a, en aucune
manière, démontré l'existence d’un type criminel ». Avec l’existence de ce type tombe d’abord son explication fondée sur « l’atavisme » (physique et psychique), lequel n’est pas autre chose qu’un mot pour désigner un concept obscur auquel jusqu'à présent toute démonstration scientifique fait défaut, ensuite disparaît également l’identification du criminel avec le type enfant. Lombroso prétendait en effet que le criminel est un enfant. C’est une assertion contre laquelle le sociologiste français Gabriel Tarde a protesté vigoureusement. On n’a nullement le droit, selon lui, d’étendre à toute l’enfance les cas anormaux constatés chez un nombre relativement minime d’enfants criminels, et de tirer des conclusions de certains cas où l’on a observé une conformation intellectuelle sujette à caution. Imputer des inclinations criminelles à tous les enfants est aussi
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excentrique que de voir dans les criminels des enfants coupables.
De toute cette tendance de l’école positive à vouloir que le criminel naisse criminel, il résulte finalement qu’elle prétend trouver et croit avoir trouvé en lui, non seulement des défectuosités physiques innées, mais encore des défectuosités morales. C'est ainsi qu’elle lui attribue l’absence de pudeur, de la faculté de rougir, le manque de conscience et de remords. Ce sont là, également, des affirmations hâtives et regrettables, des généralisations sujettes à caution. D'après sa propre expérience, laquelle est, sur cette matière, il faut bien le dire, incomparablement plus vaste que celle de Lombroso et de Ferri, Baer ne peut refuser aux criminels les sentiments de la pudeur et du repentir, et même dans le cas où ces sentiments font défaut, il ne peut voir là une marque spécifique du criminel-né. Et, de fait, n’y a-t-il pas toujours eu d’effrontés drôles, même dans les emplois élevés et les dignités? N'y a-t-il pas eu des malfaiteurs couronnés qui ne manifestaient aucun repentir au sujet des forfaits commis ? ür, admettons qu’il se rencontre aussi des hommes de même catégorie chez les criminels, sur quelle statistique s’appuient Lombroso et ses disciples, lorsqu’ils hasardent l’affirmation qu’on les trouve plus fréquemment chez ces derniers que chez les non-criminels? Et, en définitive, le cas est le même pour l’imbécillité et l’épilepsie. a Combien de milliers d’épileptiques, dit Baer avec raison, n’ont jamais commis de crimes. Épilepsie et crime n’ont entre eux aucune relation de parenté ou de causalité. »
Après avoir donné toutes ces réfutations bien établies, réfutations fondées sur des témoignages autorisés et sur
LE ClUME, PHÉNOMÈNE SOCIAL
sa propre expérience, Rier résume les résultats île ses recherches et de sa critique tout à la fois dans ces paroles : « Il n’existe aucune particularité caractéristique dans l’ensemble de la conformation psychique de riionime delà présence de laquelle nous puissions soutenir avec quelque assurance que l’individu qui présente cette défectuosité doive être un criminel Nombre de criminels, d’une part, môme parmi les pires récidivistes endurcis, habitués au crime depuis l’flgede la jeunesse, no montrent aucune anomalie dans leur constitution corporelle et intellectuelle, tandis que, par contre, beaucoup d’hommes présentant les signes caractéristiques d’anomalies morphologiques n’ont jamais montré de tenilance à commettre des actes criminels. Nous avons acquis la conviction que, là où l’organisme doit être admis à titre de cause du crime, on se trouve en présence d’un phénomène pathologique, et que, dans ce cas, on a alfaire, non à un criminel, mais à un malade d'esprit. »
Dans ces phrases, Baer nous donne les résultats de sa critique et de son investigation. Le criminel-né de Lombroso et de l’école positive est jugé — et il est condamné. L’homme n’est pas prédisposé au crime par la conformation de son crâne. Là où ce rapport de causalité est démontré, cette conformation n’est pas physiologique, mais nettement pathologique, etl'individu qui la présente n’est pas un homme sain d’esprit. Complétant au point de vue juridique ces paroles de Baer dans sa conclusion, nous dirons que, là où on est en présence d’une maladie mentale, on a atfaire non à un crime, mais simplement à un accident, et dans ce cas, il y a encore moins lieu de parler de tendances criminelles innées. L’anthropologiste
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Topinard a louché juste quand il a dit : « Il n’y a pas d’anthropologie criminelle, le rapprochement de ces deux mots est une présomption. »
Voilà qui règle son compte à l’anthropologie criminelle. Il ne faudrait pas pour cela rabaisser les mérites de Lombroso et de son école. A l’investigation scientifique, elle aussi, peut s’appliquer le mot : « Tant qu’elle cherche, elle erre, » mais ses erreurs sont des leçons ou tout au moins des avertissements. Il en va, à l’heure qu’il est, pour l’anthropologie criminaliste, tout à fait de même qu’autrefois pour la phrénologie. « L’école positive, ditBaer, doit pour le moment se contenter d’avoir rendu le grand service, qu’on ne peut lui dénier, d’avoir déraciné les conceptions surannées concernant la nature essentielle du criminel, conceptions demeurées jusqu’alors solidement implantées et comme figées dans leurs positions, d’avoir placé le criminel lui-même, son individualité, ses particularités, dans la pleine lumière de l’observation, d’avoir dirigé son regard scrutateur plutôt sur l’auteur que sur le fait, plutôt sur le criminel que sur le crime. » Dans cette voie, il reste encore à la science de grandes tâches àaccomplir, et cen’est certainement pas l’anthropologie criminelle mais bien la sociologie criminelle qui les mènera à bonne fin. Nous faisons à Baer un mérite tout particulier de ne pas s’être contenté de la critique et de la démonstration des erreurs de l’école positive, mais encore d’avoir à maintes reprises, et d’une manière pénétrante, ouvert la voie au bout de laquelle le problème posé par l’école positive, mais non résolu par elle, trouvera sa solution. En effet, le point de départ de toutes les recherches de l’école positive ne consistait, au fond, que dans
l'intention de présenter le criminel comme une conséquence nécessaire de prémisses irrévocablement posées. Cette idée était juste sans doute, seulement elle n’a pas cherché la preuve de cette vérité là où il fallait la chercher; elle a présumé ces prémisses dans l’organisation physique ou encore psychique du criminel, ce en quoi elle était dans l’erreur. En effet, ce n’est pas là qu’elles se trouvent, mais bien à un endroit tout différent ; c’est dans la société qu’il les faut chercher, et cela, c’est la tâche non de l'anthropologie, mais bien de la sociologie. Cette dernière science je le répète, et voilà en quoi consiste la différence, reconnaît qu’on ne naît pas criminel, mais qu’on le devient. Pour la sociologie le criminel, et par suite, le crime sont des produits sociaux. En ce sens, Quételet a raison quand il considère la société comme un débiteur qui acquitte ponctuellement le budget du crime.
Telle est la voie nouvelle qu'il faut suivre si l’on veut arriver un jour à la vérité en ce qui concerne le criminel et le crime. Cette voie, qui s’étend devant nous et qui passe par des pays neufs à explorer, la sociologie la suivra, et elle fournira la preuve que c’est la société qui engendre les criminels, et que les crimes par elle châtiés, c’est elle-même qui s’en rend coupable. Ces paroles que le poète fait adresser aux dieux: <• C’est vous qui rendez coupable le malheureux, et vous l’abandonnez ensuite au châtiment», on peut, et à meilleur droit, les adresser à la société.
Baer qui, dans cette question, en revient toujours aux influences du « milieu » d’où sort le criminel a un pressentiment très exact de cette sociologie criminelle de l’avenir. Et, chose certainement intéressante, c’est un
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génie de premier ordre qui a exprimé, peut-être pour la première fois, cette idée quele crime est un produit social; en effet ce n’est rien moins que Napoléon C’est lui qui trouva à objecter à Gall que ces inclinations et ces crimes attribués par le pbrénologiste à certaines bosses du crâne n’avaient leur cause que dans la société, dans les conventions sociales. « Que serait la bosse du vol, disait Napoléon, s’il n’y avait pas de propriété, la bosse de l’ivrognerie sans les boissons spiritueuses, celle de l’ambition sans la société ? »
Ces rapports entre la société et les criminels, les criminalistes y ont prêté jusqu’ici beaucoup trop peu d’attention. Lombroso a eu ce mérite négatif d’avoir éveillé chez les anthropologistes et les physiologistes la contradiction au sujet de son criminel-né, et en même temps, d’avoir amené à considérer la société comme la source des crimes. « Des cerveaux de criminels, nous dit entre autres le professeur d’anatomie de Bischo//', des individus prédestinés par leur cerveau à devenir des meurtriers, des voleurs, des faussaires, des parjures, il n'en existe certainement point. Ce sont là des monstruosités, dérivées de certaines facultés générales ou de l’absence de ces facultés, que cultive la société humaine. »
Le professeur Sergi voit aussi dans le milieu social une des sources importantes d'où découle le crime. Mais c’est surtout en France que cette théorie du « milieu social » s’est formée. Sauf erreur, c’est Hippolyte Taine sortant des sentiers battus, a fait ressortir l’influence du milieu social sur les individus, A sa suite vient le distingué sociologiste et criminaliste Gabriel dont l’opinion est que : « quand des enfants
commettent des crimes précoces, il y a lieu de chercher là, non une cause physiologique, mais bien une cause sociale ». Et des autorités dans le domaine de la physiologie et de la psychiàirie, comme Meijnert, vont même plus loin, et attribuent à certaines influences sociales (et en même temps, sans doute nettement physiques) certains signes de dégénérescence chez l’individu. « Les signes de dégénérescence, dit Meynert, comme les arrêts de croissance, les défonnaiions rachitiques du crâne, du visage et du squelette sont inhérents à la misère, à la mauvaise hygiène des couches populaires pauvres d’où sort le monde des criminels. En Angleterre, les ouvriers dont les efforts et la mauvaise hygiène engendraient autrefois, à un haut degré, avant l'établissement de l’inspection des fabriques, des dégénérescences du squelette, n’étaient nullement des criminels, — cependant que leurs criminels exploitateurs avaient des squelettes bien conformés... » Si donc des conditions extérieures d’existence peuvent avoir une influence assez puissante pour déformer le squelette d’un homme, combien plus encore les influences sociales doivent-elles agir d’une manière effective et décisive sur la formation des criminels.
Et voilà pourquoi Baer, en de nombreux passages de son livre, en revient toujours à cette idée qu’il faut chercher la source du crime bien plutôt dans l’organisation de la société que dans celle du criminel lui-même. C’est en cela, à côté de la critique de Lombroso et de ses partisans, que réside la grande et positive valeur de l’ouvrage de Baer, ouvrage dont l'auteur résume les deux idées fondamentales dans la petite phrase que voici : « Le criminel porte en lui les traces de dégénérescence qui se
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présentent fréquemment dans les basses classes populaires d’où il sort le plus souvent, lesquelles traces acquises et héritées des conditions sociales se montrent parfois chez lui sous une forme élevée à un certain coefficient. Veut-on supprimer les crimes il faut supprimer les défectuosités sociales au sein desquelles le crime prend naissance et se propage, il faut, dans l'établissement des pénalités et dans leur mise en exécution, accorder plus de poids à l’individualité du criminel qu’à la catégorie à laquelle appartient le crime. »
Puissent les professeurs de droit pénal qui, à la manière des scholastiques, sont plus disposés à fendre des cheveux en quatre qu’à s’occuper des phénomènes sociaux, prendre en considération ces paroles de Baer; puisse, avant tout, la sociologie avoir toujours en vue que le crime est un produit social, afin que commence à poindre, enfin, cette vérité pour nos législateurs qui appliquent toute leur ingéniosité à inventer des^ pénalités raffinées : Si nous punissons les criminels, c’est que nous éprouvons le besoin de nous décharger sur quelqu’un de nos propres fautes, et nous procurer un certain soulagement.
Quand un jour la sociologie et la doctrine du milieu social auront découvert la vraie source d’où découlent les crimes il s’en commettra alors certainement beaucoup moins, — car nous nous épargnerons, tout au moins ceux qui se commettent tous les jours dans les formes les plus strictes du droit.
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