I. — Une alternative sociologique
Actions ou phénomènes? C’est dans cette alternative que glt tout le problème sociologique.
Les historiens regardent les événements historiques comme des actions des individus. En cela, ils se trompent. Ces événements et toute la chaîne qui constitue l’évolution historique, ne sont que des phénomènes, tout à fait semblables aux autres phénomènes naturels. C’est la thèse sociologique qui doit être démontrée.
Il faut s’expliquer d’abord ce que c’est qu'un phénomène naturel.
C’est un événement qui doit nécessairement se produire d’après les lois naturelles.
Le lever et le coucher du soleil, voilà des phénomènes, parce que personne n’y travaille, et que cela s’accomplit d’après une loi naturelle.
(1) Revue det Revue $, 15 nov. 1805.
GUMPLOWICZ
Mais jusqu’à présent, ou n’a admis que des phénomènes inorganiques, organiques, vitaux et psychiques, et seules les sciences naturelles s’en occupaient et lâchaient de découvrir les lois de leur genèse et de leur évolution.
La géologie, l’astronomie, la chimie, la physique traitent des phénomènes inorganiques. La botanique traite des phénomènes organiques. La zoologie, la physiologie traitent des phénomènes vitaux. La psychologie traite en partie des phénomènes psychiques. Et cela a toujours été le signe caractéristique, la marque des sciences par opposition avec les arts, que les premières marchaient vers la connaissance des lois naturelles sur lesquelles elle s’appuyaient, non seulement pour pouvoir comprendre les phénomènes relatifs, et indiquer leurs causes, mais aussi pour prédire leurs réapparitions et leurs évolutions futures. Une seule science, jusqu’à présent, n’a pu réussir à procéder de la sorte, c’est la science de l’histoire. Et l’on peut dire, par conséquent, que. maintenant encore, l’histoire n’est pas devenue une science, car les historiens nous ont toujours montré des actions humaines, mais ils n’ont pas su nous montrer l’évoluiion des phénomènes sociaux s’accomplissant d’après les lois naturelles. Ils ont bien senti cette faiblesse de leur prétendue science, mais ils ont été impuissaïus à vaincre cette difficulté.
L’école théologique des historiens n’a point éprouvé, il est vrai, ce manque de caractère scientifique. Elle échappait à ces doutes qui tourmentent les historiens libres-penseurs. Bossuet, par exemple, écrit l’histoire comme l’auteur — ou les auteurs — de la Bible ont écrit celle du peuple juif, comme Grégoire de Tours a écrit ses Gesta Dci per Francos. D’après eux, c’est Dieu qui fait
ACTIONS OU PHÉNOMÈNES
tout, et l'histoire doit se borner à expliquer chaque victoire comme une récompense de la vertu et chaque défaite comme un châtiment du crime.
Mais, lorsque surviennent les encyclopédistes, quand la libre-pensée triomphe, et que la science commence à chercher partout les causes et les lois naturelles des événements, l’embarras des historiens se manifeste ouvertement. « Que faire, se demande Voltaire, avec cette étrange variété des mœurs, des usages, des lois, des révolutions, quand tout semble avoir un principe : l’iiuérét égoïste / » Il désespère d’expliquer tout cela. Dans toute celte masse de révolutions qui apparaît d’un bout à l’autre du monde, il n’aperçoit rien autre chose qu’un enchaînement des causes et des etfets <t qui entraînent les hommes comme les vents poussent les sables et les flots ». Pour Voltaire, « toute cette histoire n’est qu’un ramassis de crimes, de folies et de malheurs, parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations éparses çà et là dans les déserts. »
Viennent ensuite les matérialistes, comme Mirabaud (pseudonyme du baron de Holbach, auteur du Système de la Nature), qui s’efforcent d’expliquer tout cela à l’aide des lois physiques. « Dans tous les phénomènes que l’homme nous présente, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, nous ne voyons qu’une suite de causes et d’effets conformes aux lois communes à tous les êtres de la nature. Toutes ses façons d’agir, ses sensations, ses idées, ses passions, ses volontés, ses actions, sont des suites nécessaires de ses propriétés et de celles qui sa trouvent dans les êtres qui le résument. Tout ce qu’il fait, et tout
ce qui se passe en lui, sont des effets de la force d’inertie, de la gravitation sur soi-même, de la vertu attractive et répulsive, de la tendance à se conserver, en un mot, de l’énergie qui lui est commune avec tous les êtres que nous voyons. Elle ne fait que se montrer dans l’homme d’une façon particulière. »
Mais cette transplantation des lois physiques sur le terrain social ne réussit pas. Les grands faits sociaux, les événements historiques, ne s’expliquent pas à l’aide des forces d’attraction et de répulsion. Elle développement de l'esprit humain, l’évolution et la civilisation ne sauraient davantage être présentés comme le résultat de forces purement physiques.
Néanmoins, l’idée s’enracine, et nombre de personnes s’efforcent d’en démontrer la réalité. Elles procèdent pour cela de différentes manières.