‹ Aperçus sociologiquesChapitre 8 sur 8 · VII. — Les hypocrisies de constitutions · texte numérisé non relu

VII. — Les hypocrisies de constitutions

Aussi la grande faute de la Révolution française de 1789 a-t-elle été de consacrer avec empressement toutes ces aspirations et tous ces idéaux et de les formuler en paragraphes de constitution. Depuis, cette théorie de la Révolution française a engendré toutes les constitutions européennes et introduit les aspirations d’une nation idéaliste sous forme de grossiers mensonges dans les chartes de tous les peuples à demi civilisés de l’Europe orientale. Et voici maintenant qu’on multiplie les barbaries et les cruautés, sous l’égide des sublimes principes de l’égalité devant la loi et de l’indépendance de Injustice ! C'est à la sociologie de dévoiler toutes ces hypocrisies et de démontrer aux peuples trompés comment ils sont devenus dupes des apparences libérales sous lesquelles se cachaient des gouvernements absolutistes.

Quoique son devoir comme science soit simplement d’élucider les faits et de montrer leur enchaînement, elle peut, néanmoins, en dissipant les illusions funestes et en démasquant les ruses coupables des gouvernements absolus, contribuer pour sa part au triomphe de la vérité.

Certes, elle ne pourra épargner à aucune société les luttes éternelles au moyen desquelles s’accomplit le développement des nations, mais elle contribuera du moins à bannir de ces luttes les mensonges etfrontés dont s’aident aujourd’hui les gouvernements absolutistes pour maintenir le régime du moyen âge, empiré encore par des apparen-

ACTIONS OU PHÉNOMÈNES

ces consiitulionnelles et des pratiques pseudo-libérales, un régime criminel qui ne s’appuie que sur la force brutale et se pare de formes empruntées à des voisins civilisés ; un régime qui n’a, en réalité, d’autre but que d’arrêter le développement naturel de la civilisation, en faveur de quelques parasites qui entassent milliards sur milliards, pour assurer — au moins le croient-ils ! — la prospérité de leurs descendants.

Mais, heureusement, ici aussi leurs grandes» actions » ne sont que des phénomènes qui auront des conséquences tout autres que l’accomplissement de leurs desseins individuels, et ce sont plutôt des phénomènes funestes, précurseurs de l’approche du grand « Kladderadatsch », comme disent les Berlinois.

Un sociologiste arabe du XIV* siècle

La sociologie passe pour être la plus nouvelle de toutes les sciences. On la fait remontrer, au plus haut, à Auguste Comte qui l’engagea sur la voie de la méthode biologique. Spencer, Schœftle, Lilieiifeld, Fapala-Vadale, de Greef, et, plus récemment encore Réné Worms la firent progresser dans la même direction. C’est au contraire dans une direction ethnologique et historico-positive que Adolphe Bastian, Herm, Post, Letourneau, Tarde, Vaccaro, Gustave Le Bon, Durkheim, et le dernier en date, mais non en mérite : Gustave Ratzenhofer se sont efforcés de la faire progresser.

Le contraste existant entre ces deux directions éveilla la discussion au sujet de la méthode de la sociologie, discussion qui dans ces derniers temps ne fit que beaucoup trop de bruit dans la littérature sociologique. Toujours, et de tout nouveau, fut renouvelée la question : Qu'est-ce que la sociologie I Quel en est l’objet ? Quelle manière

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de la traiter lui convient ? La dispute n’est pas encore vidée à l’heure qu’il est malgré de violentes discussions tenues en quatre congrès, à Paris.

Pour ce qui concerne l’objet de la sociologie, et c’est de sa compréhension que dépend, en fait, la méthode à choisir, la difficulté d’une détermination précise consiste en ceci qu'on ne peut l’emprunter à l'une quelconque des sciences actuellement existantes, comme l’histoire, l’histoire delà civilisation, l’ethnographie, la statistique, l’anthropologie, la science du droit comparé. En effet, tant qu’on n’aura pas désigné à lasociologie un objet tout à fait spécial et n’appartenant qu'à elle, cette science ne pourra justifier son droit d’exister à titre de science distincte et autonome. Elle pourra valoir, tout au plus, comme une sorte d’encjclopédie de la société, comme la réunion des résultats d’autres sciences, mais sans posséder un champ d’action scientifique qui lui soit propre.

En présence decetle obscurité, de cette incertitude relative à l’objet de la sociologie, je me suis efforcé de poser, comme objet exclusif de cette science, les rapports, les actions et réactions réciproques des groupes sociaux, et de définir ainsi la thèse de la sociologie : C’est une science qui a pour but de démontrer et de formuler la normalité de ces effets réciproques. La plupart des sociologistes, il est vrai, ne veulent pas entendre parler d’un tel rétrécissement du domaine de leur science, et, au dernier congrès tenu à Paris en 1897, ils se sont déclarés, en grande majorité, pour la méthode biologique, laquelle reconnaît dans la société un « organisme » dont la sociologie aurait à rechercher les fonctions.

Mais comme ces développements biologico-sociologiqiies

ne réussissent pas à me convertir, comme d’autre part la sociologie des Américains, cette doctrine qui « fait de la morale » et se répand en considérations ethnico-sociales, ne me dit rien qui vaille, je veux une fois encore, essayer d’établir en fait mes vues sur l’objet de la sociologie. Il y a deux manières de le faire. Je pourrais, ou bien fournir la preuve que ces actions réciproques entre les éléments sociaux existent en fait, qu’ils ont joué dans le développement de l’humanité un rôle important, et qu’ils n’ont pas été suffisamment reconnus dans leur essence, ni estimés à leur juste valeur. Une preuve de ce genre serait très difficile à fournir, elle exigerait une exposition de l'histoire de l’humanité tout entière au point de vue sociologique.

Mais cette démonstration purement historique pourrait être remplacée par une démonstration historico-littéraire, tout au moins en partie, car cette dernière exige la foi dans les autorités, chose non reconnue au point de vue scientifique. On invoquerait le fait qu'il y a eu de tout temps des penseurs qui ont vu dans ces actions réciproques des groupes sociaux le ressort principal du développment social, et cette démonstration serait valable tant que les penseurs cités s’appuieraient sur l’observation des faits historiques. En même temps, nous nous convaincrions par là que cette théorie n’est pas neuve. En effet, bien qu’ils ne l’aient pas désignée sous le nom de sociologie, mot nouveau pour une chose ancienne, elle était connue des penseurs des siècles passés, elle résultait de leurs observations sur la vie sociale et politique. J’ai fait moi-même cette découverte, chez un écrivain arabe peu connu jusqu’ici, Ibn Chaldun, et complètement

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négligé par les professeurs de droit politique, dans son ouvrage : Introduction à la science de l'histoire i l).

L’ouvrage contient, à côté de développements géographiques et d’expositions historiques, des considérations philosophiques d’ordre général qu’on peut appeler sociologiques au vrai sens du mot, car elles renferment une théorie des rapports réciproques des races humaines et des groupes humains. Ces considérations sont, il est vrai, parsemées de maximes du Coran, à la manière des écrivains théologiques qui entrelardent leurs traités de citations de la Bible. Mais cela n’enlève rien à la valeur scientifîque de l’ouvrage d’ibn Chaldun. Les maximes du Coran qui reviennent fréquemment : « Dieu fait ce qu’il veut parce qu’il est le créateur «; « Dieu distribue sa science à qui il veut » ; « Dieu sait tout et nous ne savons rien », ne font que l’office d’un cadre dans l’intérieur duquel l’auteur nous présente des observations scientifiques vraies empruntées à lavieethnique, observations que, pour la profondeur et l’exactitude, on peut mettre au rang des écrits politiques de l’Europe chrétienne, non seulement de cette époque, mais encore des siècles postérieurs.

Ibn Chaldun distingue trois sortes de populations : des nomades, des demi-sauvages, et des peuplades organisées en tribus. Il considère aussi l’organisation en tribu

(i) Paru en traduction française dans les yoticfê et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, tome XIX, sous le tilrc Pt'olégoménes historiques d'Jbn Chaldun (Paris La traduction est de de Slane.

Kremer a aussi parlé de cel ouvra^^e dans les comptes rendus de l’.Vcadémie des Sciences de Vi*?nne (1879).

ijomme un degre supérieur du développement. 11 explique la diversité régnant entre les nombreuses populations habitant la terre par les diverses influences du milieu, et par ce fait que ces populations, en raison même de celte différence de milieu, sont contraintes à mener des genres de vie differents. Parmi ces influences du milieu, il met en première ligne le climat. Les climats par trop froids de l’extrême Nord ne favorisent pas le développement de la civilisation. Par contre, tout montre dans les contrées tempérées une certaine harmonie dans les proportions en ce qui concerne « la science. Part, les édifices, les vêtemetits, la flore et la faune. .Même le corps des hommes trahit cette harmonie dans la couleur de la peau, et dans toutes les autres qualités... Dans tout leur comport, ils montrent une certaine proportionnalité. »

<1 Par contre les hommes des contrées trop froides ou trop chaudes s’éloignent de cette mesure et ne possèdent aucune culture, ils habitent dans de pauvres cabanes, leur nourriture est misérable, ils se vêtent de peaux de bétes ou même n’ont pas d'habits du tout. « Ils n’ont ni lois ni prophètes.» Tout cela, pense Ibn Chaldun, est le résultat de la diversité de milieu et non, comme certains eihnologistes l’admettent, le résultat de la diversité de descendance. 11 repousse toutes les fables généalogiques de Japhet, Sem et Chain, et, darwiniste venu longtemps avant Darwin, il attribue ces différenciations à l’adaptation aux différents milieux.

De même pour sa théorie de l’influence du milieu géographique sur le développement des peuples. Après avoir été présentée sous une forme insuffisante au xvi' siècle par Bodin et au xviii* par Montesquieu, elle a reçu tout

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dernièrement une forme nouvelle de Frédéric Ratzel qui, dans aSi Géographie politique, fait preuve d’une étonnante érudition.

En traitant des diversités économiques et sociales existant entre les peuples, Ibn Chaldun se garde bien de tomber dans les erreurs des écrivains du xvni’ siècle, lesquels ne voient que chez le « sauvage » le véritable .< état de nature » normal de l'homme. Il fait remarquer très justement que les différentes races ont des genres de vie différents, et ont, par suite, un « état de nature » différent. C’est là une conception opposée à celle qui voit dans le développement de l'humanité le passage effectué successivement et non simultanément dans les phases de a pêche, de la chasse, de l’agriculture, et qui est beaucoup plus exacte que cette dernière. Elle trouve son expression conséquente dans le polygénisme, lequel admet que, dès l’origine, il y a eu, correspondant aux différents milieux géographiques, des variétés d’hommes différentes.

On sait que l’un des sociologistes actuels les plus marquants, Julius Lippert, admet comme moteur principal du développement .social « le souci de pourvoir aux besoins de l’existence ». S’il avait connu Ibn Chaldun, il aurait cité ses paroles : « La diversité que nous observons dans les mœurs et les institutions des différents peuples provient de la manière différente suivant laquelle ils pourvoient à leurs besoins. En effet, l’organisation de l’homme en communautés trouve son origine dans le besoin de pourvoir à l’existence. Dans cette voie les hommes commencent par

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la recherche des aliments les plus simples, puis ils tendent à satisfaire des besoins de plus en plus raffinés, et visent enfin au superflu.»

Mais, comme la Nature offre, suivant les différentes contrées, des moyens différents de satisfaire les besoins, il en résulte que, dès l’orifrine, prennent naissance diverses sortes d’hommes. Les uns s’adonnent à l’agriculture, sèment et récoltent. D’autres se livrent à l’élève des animaux, boeufs, brebis, lapins, abeilles, etc. Les hommes possédant de telles aptitudes sont tenus de se mettre à la recherche de champs et de pâturages, car dans les villes, ils ne pourraient se livrer à leur profession. Ce n’est que dans le cours des temps, quand ils ont déjà acquis des richesses plus considérables, que les hommes se mettent à fonder des villes, à élever des maisons et des palais, et qu’ils commencent à s’adonner au luxe. Telle est l’origine d’une nouvelle sorte d’hommes : les citadins. Parmi ces derniers, les uns se consacrent également à la préparation des aliments, d’autres au commerce, ce qui les enrichit toujours de plus en plus, de sorte qu’ils dépassent en bienêtre les cultivateurs et les pasteurs... Mais on voit parla que la vie urbaine est aussi naturelle que l’existence à la campagne, par cela même qu’elle a une origine naturelle.

Ainsi, Ibn Chaldun admet comme facteurs du développement social diverses sortes d'hommes qui, dès l’origine, résultent naturellement de l’adaptation aux differents milieux, aussi bien géographiques qu’économiques et sociaux. Cultivateurs, pasteurs et citadins, tels sont les éléments dont les relations réciproques conduisent à la fondation des États, et dont les rapports mutuels déterminent les destinées ultérieures de l’organisation politique.

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De ces différents éléments sociaux, il tient les nomades pour les plus importants, car ce sont eux qui deviennent les vrais fondateurs d’Etats.

« Ce sont les hommes les plus féroces, dit-il, et les habitants des villes les considèrent comme des animaux sauvages et d’insatiables brigands. Ces nomades, ce sont les Arabes, les Berbères nomades, les Kurdes, lesTiircomènes et les Turcs. » L’existence à la ville rend les hommes tout autres que la vie nomade. «Les citadins qui vivent en paix et dans le bien-être s’adonnent aux jouissances et abandonnent à leurs gouvernants le soin de pourvoir à leur sûreté. Protégés contre l’attaque des étrangers par des troupes mercenaires et des ouvrages de fortification, ils vivent en paix et ne cherchent pas à attaquer les peuples voisins. Exempts de soucis et en sûreté, ils se désaccoutument du métier des armes, et n’y exercent pas leurs enfants. «

Telle est la manière dont Ibn Chaldun fait dériver partout et toujours la diversité des groupes, classes et races sociales du genre de vie mené par les générations sucessives. « L’habitude, dit-il, engendre les capacités, elle est une seconde nature qui modifie la première. »

Parmi les facteurs qui tiennent les hommes réunis en groupes et en communautés déterminés, Ibn Chaldun met en première ligne le sang. « Les liens du sang possèdent une force que presque tous les hommes reconnaissent instinctivement... Dès qu’il y a eu des hommes sur la terre, le sentiment de la parenté du sang a vécu

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dans leurs cœurs. » Aussitôt après le lien du sang, c'est le lien social qui possède la plus grande force, c’est-à-dire le lien qui unit les membres d’un cercle social, les participants d’un groupe social.

Ce lien social est même parfois plus puissant que la communauté de descendance qu’il faut, parfois, tout d’abord, établir par des recherches scientifiques; aussi cette maxime est vraie : « Connaître son origine ne sert à rien, l’ignorer ne fait aucun mal. »

C’est pourquoi dausle cours des temps les liens sociaux deviennent plus forts que le lien incertain de la descendance. Le kalife Omar avait, il est vrai, l’habitude de dire ; « Conservez votre descendance dans votre mémoire et ne soyez pas comme les Nabatéyiens qui répondent, lorsqu’on leur demande de qui ils descendent : « Nous sommes de tel ou tel village. » Il n’en est pas moins vrai que les Arabes, après s’être établis dans des contrées fertiles se sont tellement mêlés à la population autochtone que, par suite du mélange du sang et des races, au moment de l’avènement de l’Islam, la désignation des peuplades ne se faisait plus d’après les races mais d’après le lieu de résidence. »

Cette remarque d’Ibn Chaldun est d’un grand intérêt au point de vue de l’histoire de la civilisation. En effet, elle renferme la constatation de ce fait de la vie des peuples, c’est que, à partir d’un certain degré de développement, les noms de races cèdent le p.as aux désignations nationales et territoriales. Ce fait n’est encore que beaucoup trop ignoré d’un grand nombre d’historiens modernes. C’est ainsi qu’on parle fréquemment des Germains à l’époque de Tacite, et qu’on s’efforce de les

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caractériser comme une race ethnique unitaire, or, l’on oublie que, à l’époque de Tacite, toutes les races habitant en Germanie étaient déjà désignées par le nom territorial et national de Germains. Il n’y avait plus, alors, un seul nom de race, et par la suite, ce genre de désignation ne fit que se répandre de plus en plus. Le cas était le même pour les Scythes : on appelait Scythes toutes les hordes errant dans la Scythie. Le nom de Slave n’est plus, non plus, depuis longtemps, qu’une désignation territoriale et nationale, sous laquelle sont connues toutes sortes de races accourues de tous les points de l’horizon. En effet, il vient toujours un moment, au cours du développement de la civilisation, où se produit ce passage du nom de race à une désignation territoriale et nationale. Ibn Chaldun établit ce fait dans la remarque que nous avons citée plus haut.

Gomme s’il avait déjà connu la conception moniste de l’univers, Ibn Chaldun applique aux phénomènes sociaux les lois observées dans la nature, a Les êtres de toutes classes, ordres et espèces, sans en excepter les hommes, sont soumis au dépérissement. Les sciences et les arts euxmêmes naissent et disparaissent. Au même destin obéissent noblesse et vertu, phénomènes passagers dans la vie de l’humanité. On ne trouve pas chez les hommes, à l’exception de notre saint Prophète, qui obtint un tel privilège à titre de distinction particulière et pour donner à ce monde un exemple de vraie noblesse, une noblesse remontant à Adam. Au reste, toute noblesse suppose un état que l’on pourrait désigner comme celui de l’exclusion, exclusion de toutes dignités et emplois, l’absence de toute considération et de tous honneurs. »

« Toute noblesse parcourt quatre degrés. Celui qui l’acquiert à la famille connaît les moyens par lesquels il est arrivé à cette distinction. 11 conserve donc aussi les qualités qui ont fait son élévation. Son fils auquel il transmet la noblesse doit commencer à apprendre de lui la manière de procéder. Mais il ne connaît déjà plus si exactement que son père la manière de s’élever. En effet, celui qui entend parler d’un événement n’en a pas une notion aussi exacte qu’un témoin oculaire. Le petit-fils suit bien les sentiers battus, mais il ne connaît plus les choses à la lettre comme ses ascendants, car des copies restent toujours eu deçà de l’original. L’arrièrepetit-fils ne suit plus qu’aveuglément l’exemple de ses ascendants, mais il n’a pas conservé les solides qualités qui, autrefois, ont élevé son arrière-grand-père à la noblesse, et même, il apprécie peu ces qualités, car il se figure que son père atout appris, autrefois, sans peine et sans mérite. 11 lui semble que ses ancêtres, eux aussi, ne sont devenus puissants que par le simple fait de leur naissance, qu’ils ont joui de la considération pour cette raison. Les marques d’honneur qu’on lui témoigne l'éblouissent et l’illusionnent, et il croit que son arrièregrand-père est parvenu tout naturellement à sa haute position. » Le cette manière, il prépare sa décadence, et ouvre aux autres le chemin vers les honneurs.

Cette exposition d’ibn Chaldun fait penser à la théorie des trois générations, théorie concernant la question de la prospérité et de la décadence des familles, récemment soumise à la discussion par. Ottokar Lorenz.

Quelle que soit la solution réservée à cette question, et elle est de nature sociologique, puisqu’il s'agit là des

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influences lie la position sociale etdu milieu sur l’individu, il est à remarquer que notre sociologiste arabe du XIV* siècle a, lui aussi, étudié ce problème que nous considérons comme tout à fait nouveau et qu’il nous livre d’abondants matériaux en vue de sa solution.

Cette théorie des générations se trouve souvent mêlée intimement avec la question de la croissance et de la durée des États. En effet, tine génération en train de disparaître entraîne avec elle la chute de sa domination et par suite de l’État. Ibn Chaldun porte encore son investigation sur cette question. Son avis est que la domination sur un grand royaume ne dure pas plus de trois générations, a La première possède toute la pleine vigueur du peuple nomade, les rudes coutumes d’une vie sauvage : tempérance, continence, bravoure, rapacité et discipline. Mais la puissance elle-même que la horde s’est acquise, et le bien-être qui en découle exercent une influence sur la deuxième génération. A la place des coutumes nomades vient la mollesse, à la domination exercée en communauté par la horde succède la domination d’un seul, La race dominante perd son indépendance elle tombe dans le servilisme. La troisième génération ne connaît plus que les joies d’une vie adonnée aux plaisirs, et tombe de plus en plus bas... »

Il va de soi que cette théorie d’ibn Chaldun trouve son application dans les petites peuplades facilement fondées et de peu de durée comme nous en voyons encore aujourd'hui se former en Afrique. L’Europe a vu de ces formations politiques éphémèrqs à l’époque des invasions et aussi pendant le moyen âge.

Mais où Ibn Chaltlun s’élève aux sommets de l’investigation sociologique, c’est quand il nous présente ses observations sur les actions réciproques des groupes sociaux et ces groupes eux-mêmes comme les produits du milieu. Sous ce rapport, ses remarques sur les races conquérantes sont des plus intéressantes, surtout si l’on réfléchit que notre auteur a vécu peu de temps après la grande fondation d’Etats qui a jeté la base du système des États européens actuels.

« La vie au désert engendrant le courage personnel, ce sont les hordes à demi sauvages du désert qui sont les plus braves. Elles acquièrent toutes les qualités qui leur sont les plus nécessaires pour la conquête et la subjugation des peuples étrangers. Et pourtant les aptitudes de chacune de ces races subissent avec le temps un certain changement. Quand, par exemple, ces hordes se trouvent résider dans des plaines fertiles et s’habituent au bien-être, elles perdent leur sauvagerie première et leur bravoure, eu même temps que les mœurs barbares qu'elles avaient acquises dans le désert.

Comparons seulement les animaux sauvages et ceux qui sont réduits à l’état domestique. Le farouche aurochs perd sa sauvagerie et son naturel violent quand il s’habitue à la présence des hommes autour de lui, et à une nourriture abondante. Il en est tout à fait de même pour les races sauvages du moment où elles acquièrent une certaine culture et se nourrissent mieux. Cela a son fonde-

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ment dans la nature de l’homme : en effet, ce sont les habitudes qui façonnent et nioditient. »

Nous voyons par là que le sociologiste arabe connaît à fond, cinq siècles avant Darwin, la loi de l’adaptation au milieu. De même ce fait que Ibn Chaldun soumet les hommes au.x lois générales qui gouvernent le règne animal montre que le monisme a eu des partisans longtemps avant Hæckel. La recherche des causes qui donnent aux uns la domination sur les autres est ainsi tout à fait conforme aux lois naturelles. Lapins importante est la solidarité, l’union, la solide organisation d’un groupe social, « car, par là, les hommes peuvent se protéger mutuellement, écarter les ennemis, venger un affront subi et atteindre les buts vers lesquels tendent leurs efforts réunis. » « Toute société, continue-t-il, demande un chef pour maintenir dans son intérieur l’ordre et la discipline. Cette nécessité résulte de la nature humaine. Mais il faut que le chef puisse s’appuyer sur un parti puissant, car autrement il ne pourrait dominer. Une telle domination est différente de celle d’un patriarche dans une horde primitive. En effet, ce dernier ne possède qu’une puissance morale, et manque de tout pouvoir exécutif. Le chef, au contraire, règne sur tous ses sujets, et obtient l’obéissance par la contrainte. Quand une fois un chef du peuple a atteint cette puissance, il ne s’en dessaisit pas de son plein gré, car la possession du pouvoir exerce sur les âmes des hommes un attrait séducteur. » De plus, Ibn Chaldun se rend compte que l’emploi seul de la violence ne suffit pas pour assurer la conservation du pouvoir. Il faut y ajouter des moyens moraux, moyens parmi lesquels la religion occupe la place la plus importante.

« C'est la conquête qui forme les Etats, mais pour fonder un État, il est nécessaire qu'on soit accompagné d’une suite, suite animée du même esprit et tendant vers le même but. Une harmonie de ce genre ne peut être que l’œuvre de Dieu, le fruit de la religion. Car les buts terrestres divisent les hommes tandis que l’amour de Dieu et de la vérité les réunit. »

On voit clairement qu'lbn Chaldun pense aux entreprises guerrières qui ne peuvent être menées à bien que par le fanatisme. C’est là ceque nous appelons aujourd’hui des « idées supérieures », par exemple l’idée de nationalité, et d'unité nationale », idées qui soulèvent des peuples entiers. Du temps d’Ibn Chaldun, il est manifeste que les idées religieuses, telles « l’amour de Dieu » ou d'autres du même genre comme le « Deus lo volt » des croisades, possédaient seules cette vertu. En présence de ces idées supérieures, « toute envie réciproque disparaît, toute discorde se tait, les compagnons d’armes se prêtent mutuelle assistance ; animés du même esprit de sacrifice, l’union fait leur force, la bonne cause remporte la victoire et de cette manière un grand empire peut être fondé. »

Ne dirait-on pas qu’lbn Chaldun a assisté à l’unification de l’Allemagne et de l’Italie ? Il est manifeste qu’il connaissait des œuvres d’unification du même genre dans le monde mahométan. Seuls, les mots d’ordre sonnaient autrement.

Ibn Chaldun ne se fait, non plus, aucune illusion sur l’importance en politique des grandes personnalités. Il sait que ce n’est pas le mérite personnel qui leur assure le succès, mais l'habileté qu’ils ont su mettre à s’y créer un parti, quand ce ne seraitque celui de la masse populaire.

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En ertet, « même les prophètes remplissaient leur mission à l’aide de leur parti et de leurs liens de parenté. Un individu isolé peut bien posséder toutes les qualités d’un réformateur, il courra misérablement à sa perte, s’il n’a l’appui d’un parti puissant. «

Nous voyons par là qu’lbn Chaldun prend aussi la parole dans celte « question des grands hommes » mise tout récemment à l’ordre du jour dans nos congrès d’historiens. Ce problème l’occupe : Qui fait l’histoire, les grands hommes, ou les masses. La solution qu’il lui donne me semble la vraie, — en dépit des Napoléon et des Bismarck auxquels s’en réfèrent les « héroïstes ». Ce sont les individus qui font l’histoire quand ils ont l’appui des masses, proposition que l’on pourrait également retourner ainsi : ce sont les masses qui font l’histoire, les masses qui trouvent des chefs capables de deviner leurs aspirations et de se mettre au service de leurs tendances.

Il est surprenant de voir combien les mesures recommandées par Ibn Chaldun aux conquérants victorieux en vue du maintien de leur domination concordent avec l’organisation guerrière qu’ont établie, d'après les résultats de l’investigation des historiens modernes, les fondateurs des États européens au moyen âge. Ibn Chaldun nous dit par exemple : « Les partisans de la nouvelle dynastie, la race victorieuse qui a institué cette dynastie et cherche à la maintenir au pouvoir, doivent se répartir sur le pays tout entier, et, dans chaque province, occuper les citadelles du pays nouvellement conquis. » C’est préci-

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sèment ainsi qu'a procédé, c’est ce qu’a institué Boleslav Chobry, le véritable fondateur du grand État de Pologne, ainsi que nous le décrit l'historien polonais Fiekosinski.

Il semble donc qu’lbn Chaldun ait appris et qu’il ait su comment les races conquérantes procèdent pour mettre leur butin en sûreté. Et, qui sait s’il n’avait pas, sur la fondation des États de l’Europe septentrionale , des documents plus exacts que nous n'en avons actuellement nous qui, par suite de l’expurgation et de la destruction méthodique des témoignages autorisés, en sommes réduits aux relations fausses et tendancieuses des chroniqueurs de couvent. Ils n’avaient d’autre pensée, ces chroniqueurs, que de célébrer les louanges des bienfaiteurs de leurs monastères et des fondateurs de leurs églises, et ne mettaient pas beaucoup de scrupules à s’enquérir de quelle manière ces bienfaiteurs et ces fondateurs avaient acquis leurs biens. Pourvu qu'ils eussent, par de riches dons aux cloîtres et aux églises, assuré le salut de leur âme, on ne leur en demandait pas davantage (1). Au reste, la priorité revient de droit à notre sociologiste arabe relativement à ces conseils que, un siècle plus tard, Machiavel, cet Italien tant réprouvé, donna aux gouvernants dans son livre : Le Prince. Jusque dans cette froide manière d’envisager les choses, dans son réalisme un peu trop rude, Ibn Chaldun pouvait servir de modèle à l’habile Italien, lequel, certainement, ne l’a pas connu.

« Il est difficile, dit notre Arabe, d’établir une domination dans un pays renfermant des races et des peuples

(!) Comp : Max Güxplowicz. Zuv Oeschichte Païens im Mittelaltev. Innsbrück, 1898.

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différents, surtout quand ces races et ces peuples ont l’esprit d’indépendance et que les individus se solidarisent entre eux. C’est pourquoi il a été difficile aux Arabes d’établir leur domination à Ifrica et à Maghreb, parce que ces pays sont habités par de nombreuses races berbères qui possèdent à un haut degré ces qualités. Là où il en va autrement, par exemple en Syrie et en Égypte, il est facile d’imposer une domination, car il ne s’y trouve pas de races solidement organisées. .A.ussi le sultan d’Égypte vit-il exempt de soucis, là, ni soulèvement, ni troubles ne sont à craindre, et le sceptre passe tranquillement d’un souverain à un autre. »

Ibn Chaldun n’ignore pas non plus l’importance de la structure sociale : « Qui veut dominer et gouverner, dit-il, doit maintenir la diversité des classes. » « Il existe une grande différence entre les sujets nouvellement acquis et les anciens possesseurs héréditaires du sol. » « Le patriotisme nécessaire à la défense de l’État forme une partie du sentiment de la communauté d’appartenance et se trouve multiplié par l’influence de la conscience qu’ont les hommes d’appartenir à la même race... Mais fréquemment le sentiment de communauté d’appartenance qui résulte des rapports du seigneur avec ses sujets ou du rapport des patrons avec leurs clients prend la place de la conscience, de la communauté de race. En fait, bien qu’il puisse sembler que les liens du sang ont été noués par la nature elle-même, ils n’ont pourtant pas d’autre sanction que celle de l’accoutumance, tandis qu’au contraire, le véritable sentiment de parti prend naissance dans des relations sociales fréquentes et dans une action commune. De tels sentiments germent et se développent chez ceux

qui ont été élevés en commun... et partagent les destins de l’existence. »

Dans tout grand État, Ibn Chaldun distingue des lignées et des races dont l'ensemble forme le peuple. C’est ainsi qu’il dit, par exemple, que, « en Arabie les Koréisciles formaient la lignée la plus importante de la race Moder. Le peuple arabe tout entier reconnaissait leur préséance et s’inclinait devant leur puissance. Si le législateur avait transmis le pouvoir à une autre lignée, il en serait certainement résulté des dissensions et des troubles dans le peuple. C’est ce que savait le législateur, et, en transmettant le pouvoir aux Koréiscites, il assurait la paix entre les races, relevait le sentiment national, et assurait ainsi la stabilité du royaume... »

Ne semble-t-il pas que Ibn Chaldun ait eu devant les yeux nos modernes États polynationaux ?

Le réalisme moderne, lui aussi, peut voir en notre auteur un de ses représentants quand, par exemple, il définit l’État : « une communauté humaine fondée sous l’empire des circonstances et qui résulte nécessairement de l’envie de posséder le commandement et du désir de la puissance ». Sa description de l’origine de la législation n’est pas moins réaliste. « Une domination une fois fondée il arrive fréquemment que les ordres du souverain sont injustes et nuisent à la prospérité du peuple. De sa hauteur inaccessible le souverain exige souvent des impôts en vue d’atteindre ses buts personnels, d’exécuter ses plans ambitieux et de sacrifier à ses passions. Les procédés d’extorsion ont beau varier suivant l’individualité du monarque, le peuple n’en supporte pas moins difficilement le poids de l’esclavage, il commence alors à se soulever, ce qui

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inèue ailes troubles el à lu révolution. Alors, le monarque se voit obligé d’émettre une loi qui ramène le calme dans le peuple, loi qu’il s’engage à maintenir. Tels sont les événements qui se déroulent en Perse et aussi ailleurs. » Cette manière d’exposer l’origine des lois est tout à fait conforme à l’espritde l’école historique de la science juridique, laquelle a paru cinq cents ans plus tard, et quand Ibn Chaldun vient nous assurer que les choses se sont ainsi déroulées « en Perse » nous savons aujourd’hui qu’elles ne se sont pas passées autrement en Angleterre, eu France et aussi, chez nous, en Autriche.

Dans un des derniers chapitres de son livre, notre réaliste est assailli de scrupules religieux. 11 s’aperçoit que ses théories politico-sociales ne s’accordent pas avec la religion. 11 semble que, chez ce sociologiste téméraire, la conscience du pieux moslein se soit réveillée, et lui fasse des reproches au sujet des vérités qu’il vient de révéler, vérités incompatibles avec les paroles du Prophète. 11 s’efforce alors de mettre d’accord les unes avec les autres, et de fournir la preuve que ses découvertes sociologiques ne sont pas en contradiction avec les dogmes salutaires du Coran.

« Seule, une solide union conduit un parti à la domination. Sans l’appui d’un parti fort, on ne pourrait punir les violations de la loi. Une sévère discipline est donc indispensable si l’on veut que la nature accomplisse ses destinées. » Par contre, le Prophète réprouve tout esprit de parti, il ordonne de s'en dépouiller. Voici ses paroles :

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« Que Dieu vous délivre de la superbe qui remplissait votre âme avant que l’Islam ne vous ait rachetés. Dieu nous a enlevé l’orgueil nobiliaire quand il a dit : « Le plus noble à nos yeux est celui qui a le plus la crainte de Dieu. (Coran, surate 49, verset 13.) Aussi nous savons que Dieu a réprouvé la puissance des rois, il les a blâmés de ce qu’ils se sont adonnés au bien-être et aux jouissances, et se sont écartés des voies de la piété. En fait, le Prophète ne voulait que convertir les hommes à une concorde religieuse, car pour lui ce monde n’est qu’un voyage vers un monde meilleur, et pour atteindre le but de ce voyage, il faut se munir des viatiques indispensables. Si donc le Prophète défend certaines actions, en blâme d’autres et recommande de s’en abstenir, il ne s’ensuit pas qu’il ait voulu ou exigé la cessation complète de ces actions, l’extirpation complète des qualités d’où découlent ces actions ; il désire seulement que ces actions soient, autant que possible, commises dans l’intérêt de la vérité. »

Nous voyons que notre savant Arabe pourrait, en politique, aller de pair à compagnon avec nos hommes d’État modernes. Remarquant que les conseils rationnels qu’il donne aux gouvernants ne s’accordent pas avec les dogmes du Coran, il s’efforce par une interprétation habile de réconcilier la religion et la politique. Eh ! mais c’est encore ce que font à l’heure qu’il est nos « pieux » hommes d’État quand ils forcent, pistolet en main, leurs adversaires à se réconcilier avec l’Église en lui faisant un petit cadeau et de lui demander l’absolution de leurs péchés. C’est toujours ce vieux truc ; donnez un cierge au diable et un autre au bon Dieu, comme s’exprime un proverbe polonais.

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Celte subiile iiiterprétalioii d’Ibn Chaldun, et nous en trouvons du reste souvent de semblables chez les théologiens européens du moyen âge, est encore intéressante à un autre point de vue. Nous voyons comment un esprit libre, dénué des préjugés religieux, entre en conflit avec les opinions religieuses et morales régnantes.

S’il y avait eu, à l’époque d’Ibn Chaldun, dans le Royaume arabique une censure ou bien une « loi sur la presse » quelconque, il n’aurait certainement pas écrit ses idées libres et réalistes sur l’État, car il se serait trouvé en présence ou bien des ciseaux de la censure, ou, ce qui est pis encore, d’une poursuite judiciaire.

On ne connaissait encore évidemment à cette époque aucun de nos modernes moyens préventifs ou répressifs. Mais il y avait autre chose qui n’était pas sans causer à notre sociologiste une moindre frayeur. C’était l’Église mahométane, gardienne de la sainteté du Coran, c’était la « morale officielle » placée sous la protection de cette Église etdu Coran, puissances auxquelles Ibn Chaldun ne tenait manifestement pas à se frotter. Aussi, à peine a-t-il manifesté ses saines opinions réalistes qu’il se dépêche de se mettre à couvert du côté de l’Église et prétend faire croire au lecteur que la politique n’est pas le moins du monde en conflit avec le Coran. A ce point de vue, il est tout ce qu’il y a de plus moderne, il pourrait vivre à l’heure actuelle sans être un vivant anachronisme.

Concilier politique et religion est aujourd’hui encore un art en faveur et fort pratiqué par nos hommes d’État pour duper les niais. Cet art, Ibn Chaldun le connaît et le pratique déjà.

ÜN SOCIOLOGISTE AKAEE AU XIV" SIÈCLE ^23

Il sait, et il vient de le dire, que, en politique, « la discipline de parti », et aussi par conséquent l'esprit de parti et de caste constituent un facteur puissant qui assure le succès, mais il sait également que cet esprit de parti est contraire aux prescriptions de la religion. En effet, le Prophète réprouve tout esprit de classe et de parti, tout « exclusivisme » , et ordonne « d’aimer son prochain sans considération de classe et de parti ». Or, pour mettre d’accord la politique et la religion, voici comment il interprète ces préceptes : « Le Prophète n’a prétendu stigmatiser que cet esprit de parti qui régnait avant l'Islam et qui donnait aux hommes la superbe, il voulait simplement ceci : empêcher les hommes de se glorifier de leur haute origine et d’en tirer avantage aux dépens de leur prochain. Car une semblable conduite n’apporte aucun avantage en vue de l’au-delà où nous attend l’éternité. Mais tant que nous n’utiliserons l’esprit de parti et de classe que dans l’intérêt de la vérité et pour le service de Dieu, il ne sera pas coupable, et il n’y aura pas lieu de le modérer. »

Nous voyons que, au xiv“ siècle, les sociologistes arabes se trouvaient dans une position bien difficile. Bien qu’il n’y eût ni censure, ni poursuites judiciaires, ils ne pouvaient quand même pas exprimer en toute franchise la vérité de leur science, car ils trouvaient en face d’eux le prophète et son saint Coran, c’est-à-dire toute la coterie des « serviteurs d’Allah », toujours aux écoutes, épiant les libres-penseurs dont les opinions ne se seraient pas accordées avec les paroles du saint Livre.

Eh ! sommes-nous beaucoup plus avancés ? En effet, si les serviteurs d’Allah nous importent peu, nous avons,

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nous, les serviteurs de l’Etal toujours prêts à nous mettre la main au collet pour peu qu’ils se figurent que l’on a « ébranlé certains concepts » et, à Berlin, il est déjà arrivé que l’on soit allé faire un petit séjour de quelques années à Plolzensee pour une définition un peu trop réaliste de l’État.

Ibn Chaldun a établi, voilà cinq cents ans, l’origine des « deux pouvoirs « spirituel et temporel aussi bien que nos professeurs de droit politique et ecclésiastique. « La religion a besoin, opine-t-il, en l’absence du Prophète, d’un vicaire de Dieu qui le représente. Ce chef de l’Église doit veiller à ce que les fidèles vivent en conformité avec les vérités révélées. D’autre part, nous savons que les hommes sont tenus de se réunir en communauté pour vivre sous certains gouvernements légaux; ils ne peuvent se passer d’une personne qui les guide vers ce qui est leur bien et les contraigne à éviter le mal. Cette personne est le monarque, le roi. Puis, comme l’Islam ordonne la guerre contre les infidèles et commande de convertir tous les hommes, qu'ils y consentent ou non, à la vraie foi, deux pouvoirs ont été institués en Islam : le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, afin qu’ils se prêtent mutuellement appui en vue de l’accomplissement de ces fins. »

« I.ÆS autres religions ne s’adressant pas à l’humanité tout entière n’exigent pas non plus une conversion opérée par contrainte et n’ordonnent pas de guerre de religion. C’est pourquoi, dans les autres empires, les chefs spirituels ne se préoccupent pas des choses temporelles. Là , la puissance temporelle repose entre les mains de person-

nages qui l’ont acquise par un heureux hasanl, par élection ou par transmission. »

Peut-on, dans notre fin de siècle, traiter autrement et plus sensément la question des deux pouvoirs et de leurs relations réciproques dans les difiérents Étals. J’estime que cette thèse n’est pas présentée d’une manière bien ditïérente dans les cahiers de cours de nos Universités. Reste seulement à savoir si Ibn Chaldun était en avance de cinq cents ans sur son époque, ou si ce sont nos professeurs de droit politique actuels qui retardent d’autant.

Il y a encore une troisième alternative qu’on pourrait admettre : c’est que les rapports sociaux ne se modifient ni dans leur essence ni dans leur caractère. Eadern et non aliter. Et, comme l'inteilect humain semble avoir été formé sur un type durable qui ne progresse pas et qui, à chaque époque, franchit dans des millions de têtes les mêmes degrés de la stupidité à la sagesse, y a-t-il lieu de s’étonner que, il y a cinq cents ans, les mêmes phénomènes sociaux se soient reflétés dans un cerveau lucide de la même manière qu’ils se reflètent de nos jours dansles cerveaux présentant les mêmes qualités ?

Retournons, pour conclure, au sujet spécial de nos considérations. Je voulais montrer que longtemps, non seulement avant Auguste Comte, mais encore avant Giambaltista Vico que Goethe eut le malheur de découvrir, et dont les Italiens ont voulu faire de force le premier sociologiste d’Europe, un pieux moslem avait étudié à tête reposée les phénomènes sociaux et exprimé sur ce sujet des idées profondes. Ce qu’il a écrit, c’est ce que nous nommons aujourd’hui : sociologie.

La sociologie n’est donc pas, dans son essence, une

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science nouvelle ; elle ne l’était certainement pas à l’époque d’Ibn Clialdun. Mais ce fait que, de tout temps, les phénomènes sociaux se sont reflétés dans certains cerveaux, non comme des actions individuelles, mais comme le résultat des influences sociales réciproques, c’est-à-dire les actions des groupes sociaux, ce fait est la meilleure justification de la sociologie actuelle.

En effet, on ne peut plus lui objecter qu’elle n’est que l’expression éphémère d'une fantaisie individuelle, puisqu’il appert que de temps en temps, dans quelques têtes supérieures, les phénomènes sociaux se reflètent de même manière. Il doit donc y avoir réellement dans cette manière de concevoir les phénomènes sociaux comme le résultat des actions et des tendances des groupes sociaux et de leurs actions réciproques naturelles un fonds de vérité, puisque des penseurs d’époque et de civilisation différentes se sont rencontrés dans une conception semblable et y ont cherché la clef de l’explication scientifique des différents problèmes sociaux. ,

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