‹ Aperçus sociologiquesChapitre 7 sur 8 · VI. —Nos LOIS BT NOS JUGES · texte numérisé non relu

VI. —Nos LOIS BT NOS JUGES

Premièrement, c’est la loi elle-même qui forme la base de la condamnation qui est un phénomène social, puisqu’elle est toujours l’acte d’un groupe contre un groupe. Si elle édicte que toute attaque contre l’ordre devra être punie, il ne faut pas oublier qu’elle est faite par ceux-là mêmes qui ont un intérêt égoïste à maintenir cet ordre, qu’elle est, en un mot, le moyen à l’aide duquel les uns maintiendront leur puissance et leur bien-être, contre les autres, sur lesquels cet ordre pèse comme un insupportable fardeau.

GUMPLOWICZ

Secondement, ce juge qui porte la sentence, étant payé parl’Éiat, s’identifie nécessairement avec le groupe dominant, il partage ses craintes et ses angoisses comme il ressent toutes ses haines contre l’individu du groupe adverse, et il exerce sous la bannière de la loi toutes les vengeances barbares qüi caractérisent les rapports intersociaux des groupes avec les groupes. A cet égard aussi, il n'est jamais indifférent, notamment dans les sociétés peu civilisées, de savoir à quel groupe social appartiennent respectivement le juge et l’accusé. Car ici, les distances sociales peuvent être diverses et c’est presque une loi sociologique trop méconnue malheureusement des jurisconsultes, que lasèoèritè de la peine infligée au condamné est toujours en proportion directe avec V éloignement social entre le groupe auquel appartient le Juge et celui auquel appartient l’accusé. Aussi pouvons-nous remarquer, dans nombre de cas, que, entre plusieurs accusés d’un même délit, celui qui appartient au même groupe que le juge est absous, alors que les autres sont condamnés à des peines plus ou moins fortes, selon qu'ils appartiennent à des groupes plus ou moins éloignés de celui du juge.

Ce que je dis ici ne manquera pas d’éveiller de vives protestations. « Comment, s’écrieront les légistes, le juge n’est-il pas impartial et indépendant? »Oui, cette indépendance du juge est une des nombreuses fictions dont sont pleinesleschartes européennes. Mais est-ce que cette phrase a un sens? Le juge n’est-il pas un homme comme les autres ? N’appartient-il pas à un groupe social ? Ses pensées et ses sentiments sont-ils à l’abri des rancunes, des préjugés et des haines de son groupe ? Comment pourrait-

ACTIONS OU F^HÉNOMÉNES

il, alors, demeurer impartial et indépendant l Produit moral et intellectuel de son groupe, il est complètement imprégné de ses tendances et il en poursuit inconsciemment, per fas et nef as, la réalisation. On répète souvent que Thémis est aveugle, peut-être cela se présente-t-il parfois dans des pays de haute culture. Mais dans des pays moins civilisés elle est au contraire extrêmement clairvoyante et le bandeau qu’elle a sur les yeux n'empêche pas son riair de connaître qui. parmi les accusés, appartient à son groupe et qui lui est étranger.

Le délinquant d’une pan, et de l’autre cette « vendetta » déguisée en sentence Judiciaire, ce ne sont que des phénomènes sociaux, des épisodes de la lutte sociale dans laquelle c’est la force supérieure qui l’emporte.

Juger tous ces phénomènes sociaux comme autant d’actions libres des individus, telle a été la lourde erreur de la théorie individualiste, laquelle n’exprimait en réalité que les hautes aspirations d’un idéalisme exagéré. Oui, cela serait parfait si l’homme devenait « homme », dans le sens le plus sublime du mot. Mais, hélas ! il est encore loin d’en être ainsi ! L’homme n’est qu’un animal vivant en bande, agissant dans l’intérêt de sa bande, en faisant, en un mot, partie intégrante. L’homme émancipé de sa bande, ce n’est encore que l’idéal des anarchistes théoriques, l’idéal de Kropotkine, d’Élisée Reclus et de Bruno Wille. En attendant la réalisation de ces rêves, la sociologie, en tant que science, ne saurait s’occuper de cet être qui n’existe pas ou qui existe à un trop petit nombre d’exemplaires pour pouvoir entrer en ligne de compte. La sociologie, en tant que science, ne peut opérer que sur les hommes de la réalité, c'est-à-dire sur les troupeaux humains.

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