LETTRE DEUXIÈME
Excursions à l’intérieur. — Aspect du pays. — Travaux de l’armée. — Conversation du Gouverneur avec les arabes — Son influence sur eux. — Devise du Maréelial — Emploi des fonds secrets .
Alger, 27 mars 1844.
Je viens , mon cher ami, de faire 1 1 0 à 1 ! 5 lieues dans 1 intérieur du pays , avec M. le Gouverneur-Général et sans un soldat français. J’ai été à 54 lieues droit vers le Sud ; j’ai traversé l’Ouedjer , le Chelitf , le Derder , l’Oued-el-Khamis et plusieurs autres rivières dont le Maréchal veut emprisonner les eaux dans des barrages , pour arroser les terres et conquérir par les bienfaits les arabes vaincus par la force; j’ai franchi l’Atlas et l’Afroun, j’ai bivouaqué dans le Chaab-e’-Kettâa , ( ravin des voleurs ) théâtre de plusieurs combats , j’ai vu le Zaccar, les riantes vallées qui s’étendent à ses pieds , la ville antique de Milianah qu’il porte 5 son flanc et les forêts qui couronnent sa cime -, j’ai vu le Gontas et sa route tortueuse , ouvrage de l’armée , le Riga et ses cèdres majestueux , et ce vaste panorama qui se prolonge au loin , jusqu’aux montagnes bleues , limites du véritable désert, à 30 lieues environ de Téniet-el-Had.
J'ai vécu au milieu des Béni Khalil, des Béni Me-
ned, desSumata , Righra, Matmata , Zugzug , Djendel , Bellel , Hachem , Hadjoutes et autres dont les noms m’échappent ; j’ai pris part à la Diffa et laMou- 11a ( les vivres et l’orge ) offerts au Gouverneur , sous la tente des kalifas, aghas etkaïds ; j’ai dormi sous la seule garde de leurs cavaliers , au nombre de 2 à 300 , arrivés de 10 , 15 et 20 lieues , pour saluer leur seigneur.
Je pourrais te raconter combien cette aristocratie arabe a déjà repris d’éclat , combien est pittoresque l’asrect de ces chefs, aux selles brodées, aux bottines rouges , aux bernous blancs , aux mâles visages , s'élançant dans la plaine à la tête de leurs cavaliers, debout sur leurs étriers , le fusil en joue , constamment horizontal , déchargeant leur arme aux pieds du maître, la fesant sauter en l’air, la ressaisissant, et arrêtant, court leurs chevaux lancés au galop ; mais je n’ai pas le temps de t’amuser : tout ce que je puis te dire, c’est que le Norddel’Afrique est un magnifique pays , et que je suis revenu de mon excursion fier comme un paon et glorieux de notre conquête comme si j’y avais contribué.
En foulant cettevieille terre, en voyant cette partie de l’Empire romain , morte depuis le 5e siècle , secouer son linceul , sortir de sa tombe et renaitre à la civilisation au seul contact de la France, en me sentant dans ces solitudes , moi quatrième , protégé invinciblement par la puissance morale que la victoire nous a donnée, je me croyais plus grand , j étais plus fier de ma patrie.
Nous écrivons tant aujourd’hui que personne n’a
plus le (emps de lire ;ainsi tun’as peut-être jamais jeté les yeux sur quelques uns des volumes déjà si nombreux où l’on a parlé de la richesse et de la fécondité de l’Algérie , et tout entier à tes souvenirs du collège ou aux déclamations courantes , tu rêves encore les sables du Sahara , le terrible Simoun et cette Libye dévorante dont nous parle Virgile; nous avons nous même ici , sur les lieux , entendu de si étranges choses, qu’en présence de cette nature si verdoyante , si riche , si pittoresque , on se demande si l’on est en Afrique ou si l’existence du désert n’est par un conte de nos nourrices.
Oui , mon ami , ce beau pays fait bien partie de l’Afrique , et il y a un désért , un vaste désert , une mer sans eau , disent les arabes , un océan de sable jaune avec des taches bleues , des lignes noires et un horizon rouge; mais ce désert, il est au moins à 80 lieues de la côte; il est immense, et les poètes, prenant la partie pour le tout , ont donné à l’Afrique entière cette mauvaise réputation dont elle a peine à faire revenir l’opinion.
Depuis la mer jusqu’à 40 ou 50 lieues environ au Midi , c’est le Tell , Tellus , la terre féconde qui produit les grains; depuis là jusqu’au Sahara , c’est le petit désert, nom que les arabes lui donnent pareeque les grains ne peuvent y mûrir, ce qui explique la consommation de cette grande quantité de céréales que fournit en abondance la première région , mais qui n’en est pas moins très riche et très populeux et où les Romains avaient fondé desvilles en grand nombre. Au delà sont les montagnes bleues puis le Sahara.
Eh bien ! ce qui m’a surpris, ce n’est pas l’aspect riant et fertile des vallées et des plaines , l’étendue des bois que nous n’avons pas quittés depuis Blïdah , jusqu’à la forêt de chênes et de cèdres de Teniel el Had, à trente tieues de cette première ville , l’importance et la qualité des terres cultivables toutes ensemencées par les arabes, l’état et le nombre de leurs troupeaux, etc., c’est de voir nos soldats travaillant gaîment aux défrichemens pour les Européens , aux constructions pour les établissemens. militaires et aux routes qu'ils ouvrent dans toutes les directions ; ce sont les routes à peine praticables déjà fréquentées par des européens et des arabes , allant vendre ou acheter du bétail et des grains; ce sont les indigènes sans solde (sans solde ! ) , montant la garde, de distance en distance, jour et nuit, depuis plusieurs mois , pour assurer la sécurité de ces routes et l’assurant en effet complètement; c’est, de voir à 50 lieues d’Alger, dans un lieu naguère désert , un magnifique hôpital et une caserne en pierres , bien et solidement bâtis par l’armée , sous la direction d’un jeune Officier du Génie , plein de cœur et de résolution ; ce sont des colons, des Européens, des Français, se bâtissant des maisons et se fesant des jardins dans ces solitudes élevées où le froid est européen et où les tempêtes et la foudre semblent avoir fixé h ur domicile.
Ce qui m’a le plus étonné dans les arabes , c 1 n’est pas de les voir si promptement remis des rudes atteintes et des désastres dont ils nous fesaientsous la tente le naïf récit , ce n’est pas de les voir mettre tant
d’ardeur dans les exercices militaires qu'ils aiment de passion , ce n’est pas de voir les populations faire nu pieds , à travers les montagnes , sept à huit lieues pour demander au Maréchal, ou justice, ou faveur, discutant leurs intérêts avec chaleur , acceptant immédiatement et en silence la décision quelle qu'elle soit , entourant le Gouverneur, au nombre déplus de soixante , et lui baisant lesmains, les pieds, lesvêtemens, pour le retour promis d’un Marabout ou d’un vieux chef exilé ; c’est de les voir écouter avec une religieuse attention , les recommandations qu’il fait aux chefs pour qu’ils commandent avec justice . les avis et les conseils qu’il donne à tous pour améliorer leur bien-être , soigner leurs bestiaux et cultiver leurs terres d’une manière plus intelligente ; c’est la réponse que ceux-ci lui fesaient entendre:
v Mes relations avec toi , lui disait un des aglias , ne sont pas seulement celles du serviteur envers le maître , elles sont aussi celles du fidcle envers le Marabout ; car tes parok s sont celles d’un Marabout, elles portent les sages avis , et la bénédiction de Dieu est avec toi. »
A un autre bivouac , après un long entretien avec cinq Aghas sur l’agriculture , les bestiaux , les plantations d’arbres , le barrage des eaux pour les irrigations , les avantages des routes et du commerce européen, Ben-Typhour, qui a été un de nos ennemis les plus tenaces , lui disait , en présence des autres chefs arabes :
« Tu es véritablement le représentant du Sultan , « car il e:t écrit : Celui-là est le véritable Sultan qui « s’occupe non seulement de son serviteur, mais en-
« core des enfans de son serviteur, de ses troupeaux,
« de ses champs, des semences qu’il y a mises et des « arbres qu’il y a plantés : pendant ton voyage , tu « t’es occupé constamment de tous ces intérêts ; que « la bénédiction de Dieu soit sur toi, comme tu cher- « ches à la répandre sur nous. »
Je te vois d’ici, avec ton scepticisme parisien, sourire à la pensée que je m’amuse de quelques paroles insignifiantes plus ou moins colorées par l’imagination. . . Non , ce serait puérilité ou mensonge ; j’étais là, sérieux et attentif , persuadé qu’on n’étudie un peuple qu’en vivant au milieu de lui, enregistrant les faits avec soin, cherchant dans ces circonstances, frivoles en apparence , le secret des mesures à prendre pour gouverner les Arabes : je te rends les paroles telles que je les ai entendues et lues dans les physionomies,
Ces paroles , et mille autres semblables , étaientelles sincères ? Qui le sait ? Mais , de deux choses , l'une : ou elles étaient sincères , et certes alors nous sommes dans une excellente voie; ou elles ne l’étaient pas; dans ce cas, il faut convenir que ces Arabes sont de très spirituels courtisans, et dès-lors , ils sont plus près de la civilisation que nous ne pouvions le penser.
Ces entretiens du Maréchal Gouverneur-Général , moitié militaires, moitié agricoles, me rappelaient sa devise particulière : Ente et aratro ; ils m’expliquaient l’étonnante influence qu’il a prise sur eux et l’attachement qu’ils lui portent. Ense et aratro ! l’épée et la charrue , la force et l’agriculture , c’est , peut-
être , avec la justice , tout le programme du système gouvernemental , à employer actuellement sur ces peuples primitifs.
Ce qui me charmait le plus dans le Maréchal , ce n’était pas sa bonté à laquelle je suis accoutumé, ni la clarté avec laquelle il expliquait ses opérations militaires , dans leur cauëe , leur moyen et leur but , ni Taveu qu’il faisait qu’il s’était trompé dans telle disposition , ni. sa simplicité , vertu privée que j’osais combattre presque comme une imperfection politique , en présence d'un peuple qui aime l’éclat dans le pouvoir; ce n’était' pas de le voir employer à réparer des malheurs , à vêtir un pauvre , à faire bénir le nom du Roi , à terminer un travail urgent , à faire effectuer des plantations et des greffes , etc. , les quelques fonds secrets dont il était avare pendant la guerre , tant il avait plus de confiancexlans son épée que dans l’argent : c’était de le voir toujours excellent citoyen , politique pratique , vrai philosophe sans le savoir, préoccupé sans cesse de la gloire de notre pays , de ses intérêts sérieux , du développement de la grande et véritable colonisation , du bien-être du soldat , des colons et des Arabes , songer à tout , s’occuper de tout , repousser toutes les théories brillantes, tous les rêves, toutes les utopies, toutes les inopportunités , pour découvrir l’utile , le juste , le praticable , pour chercher et trouver le bien dans la raison , dans les faits réels , dans le génie du bon sens ou dans le bon sens du génie.
De tels hommes peuvent quelquefois se tromper ; ils ont sans doute leurs défauts; m iis combien n'ont-
ils pas droit à nos respects et à notre reconnaissance?
Ce que je dis là pour toi , je le dis ailleurs, et tout haut, comme j’avoue que j’avais'cru tout perdu quand il a été nommé Gouverneur, et jele dirais plus haut encore dans l’intérêt de mon pays, si ma faibhnvoix pouvait être entendue !
Ah ! mon cher .ami , c’est sur les lieux , c’est en voyant de près ce pays si riche de sa nature , si négligé par les hommes , c’est en étudiant les Arabes, en vivant au milieu d’eux que l’on comprend combien sont tri s! es , mesquines, inefficaces ces petites combinaisons de salon ou de journaux qui vous occupent tant à Paris , et qui absorbent les intelligences et les bras au détriment des progrès sérieux de notre vaste et belle colonie !
Conquérir, gouverner , régénérer, coloniser, fonder une société, tout cela peut-être est renfermé dans quatre ou cinq principes fondamentaux, et dans une continuité de petits soins qui ne peuvent guère s’expliquer et moins encore se deviner en France.
Je n’ai pas le temps de te dire méthodiquement mes idées à ce 'sujet , j’aime mieux les taire. Le Maréchal résumait les siennes en quelques mots : Placer la force morale , c'est-à-dire la justice çt la satisfaction des intérêts légitimes , sous régi de de la force physique , en employant cette force à maintenir, protéger et créer. . •
Le principe est bon pour les Arabes , peut-être même partout ; mais dans l’état de nos mœurs , il y aurait quelques modifications à adopter pour l’appliquer à une société européenne; je n’aborde pas
cette question trop délicate pour être traitée dans une lettre ; j’aime mieux achever de t’endormir en te jetant les réflexions générales que je fesais dans le silence du bivouac . en dépit des vents , de la grêle , des lions et. d’un autre animal ,
Du repos des humains , implacable ennemi.
A propos de lions , les Arabes* en racontent sous la tente les histoires les plus miraculeuses , comme nous racontions au collège les histoires de voleurs ; on en parle tant que j’espérais en voir ou en entendre ; mais , en historien fidèle , j’avoue que je n’ai vu que des chacals , des lapins , des lièvres et des perdreaux ; que je n’ai enteudu que les cris des Arabes qui veillaient à un quart de lieue de nous, pour écarter les lions du voisinage du Gouverneur.
A demain les réflexions.