‹ Aperçus sur l'état actuel de l'AlgérieChapitre 3 sur 7 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

Caractère national. — La conquête a été faite légèrement — La guerre non était que le premier acte. — Elle se termine. — La guerre pour la guerre. — Ses résultats actuels. — Ce qui doit la suivre. — Danger de diminuer l’armée — Comparaison de la conquête des Gaules avec celle de V Algérie , de la conduite des Romains avec la nôtre.

Alger, 29 mars 1844.

C’est un noble pays que la France, mon cher ami; c’est un grand peuple que le nôtre , et tu sais , frère , si j’ai dans le cœur la sainte religion de la patrie.

Mais il faut convenir cependant qu’avec tout notre esprit, notre ardeur, nos belles et brillantes qualités nous n’avons pas toujours toute la raison possible. Nous sommes bien encore ces mêmes Gaulois que César , Slrabon , Ammien-Marcellin, Aghatias le Scolastique et tant d’autres dépeignaient comme :

« Inconstans , légers , avides de nouveautés ; af- « frontant gaiement tous les périls, irrésistibles dans « le succès , prompts à se décourager par les obsta- « clés , difficiles à retenir dans les revers, lurbulens, « frondant l’autorité , la harcelant comme un en- « nemi , faisant tout pour la gloire ou le mépris du « danger , peu pour la cause commune ou le bien

« public. Du reste , spirituels , aimables , frivoles , « ayant do la loyauté, de la franchise et de la « grâce. » (Lesage , t. viii.)

Les siècles ont passé sur nous sans nous changer, et je suis peut-être trop Gaulois , moi-même, pour regretter qu’il en soit ainsi ; mais quand nous aurions un peu plus de raison , de fixité et de persévérance , nous n’y perdrions pas beaucoup ; nous pourrions y gagner.

N’est-ce pas une preuve de notre légéreté, de notre ardeur et de notre inconstance que cette facilité avec laquelle nous avons voulu la conservation et l’abandon de l’Algérie , avant de savoir ce qu’elle valait , que cet enthousiasme suivi de découragement , que cette impatience irréfléchie avec laquelle nous demandons si tout est fini en Afrique , si la conquête l’apporte de gros revenus , si nous avons peuplé et cultivé l’espace ; que cette outrecuidance avec laquelle nous adoptons ou combattons les opinions sur la paix , sur la guerre , sur la colonisation , sur le gouvernement des Arabes, avant de connaître un mot de cette Afrique et du peuple qui l’habite ; que cet esprit de. dénigrement , de vanité et de chicane , avec lequel on méconnaît les plus glorieux services et les travaux les plus utiles.

Nous savons l'histoire cependant, nous savons que les Bomains ont mis plus d’un dëmi-siecle à conquérir cette partie des Gaules qui forme aujourd’hui la France , qu’ils en ont mis bien davantage à subjuguer les deux Numidies; nous savons en théorie et en fait qu’on ne soumet pas un peuple , qu’on ne le range

pas à une domination étrangère , qu’on n’introduit pas sur le territoire de ses pères une population nouvelle, qu’on ne fonde pas des villes, des ponts, des routes dans un pays privé de tout cela, avec des argumens de tribune et des arlicies de gazettes. Nous savons que toute conquête est difficile, toute organisation lente ; nous savons qu’il n’est pas donné à la faiblesse humaine de faire en un tour de main, ce qui partout a été l’ouvrage de la force, de la persévérance et de la sagesse aidés par la puissance du tems, des sciences et de l’or.

Nous savons tout cela ; n’importe : une conquête est à faire, il faut la faire, avant qu’on sache ce qu’il en coûtera d’hommes et d’argent, et si cette conquête sera un vain bruit à amuser la postérité ou une œuvre à donner une gloire solide et à grandir un peuple. De l’organisation sociale du pays, de sa constitution topographique, delà force ou de la faiblesse de l’ennemi, de sa pauvreté ou de sa richesse, etc., etc., le public ne s’en enquiert pas ; il y a une conquête à faire, il faut qu’on la fasse.

Pendant dix ans on joue avec cette question, sans avancer d’un pas, parce qu’on ne l’a pas étudiée , parce qu’on n’a pas mesuré l’étendue de la tâche qu’on s’est imposée , parce qu’en voulant la fin on n’a calculé ni les difficultés à vaincre , ni les moyens de les surmonter.

Enfin , les fautes éclairent , l’expérience donne ses enseignemens , le bon sens domine le bruit des déclamations. Si les moyens sont encore incomplets, ils peuvent devenir suffisans, pourvu quel’activité dou-

ble le nombre , qu’une tète dirige les bras , que l’exécution réponde à la pensée.

A la France , il ne faut que des occasions pour que les hommes se produisent; l’Afrique est une pierre de touche où ils s’éprouvent , une arène où ils se forment; ces hommes se révèlent dans tous les rangs ;... et quand nous étions déjà las de notre conquête à peine commencée , quand notre enthousiasme réfroidi ne voyait plus que des impossibilités , quand au nom de l’économie d’hommes , de tems et d’argent, nous épuisions toutes les formules décentes pour conseiller l’abandon que repoussait l’instinct populaire et la haute pensée qui veille sur le trône à la gloire de la France... Voilà qu’en moins de trois ans, la guerre est reportée des portes de nos villes aux extrémités de l’Algérie , où elle expire dans ses derniers efforts , que les peuples se soumettent , qu’ils acceptent le Gouvernement du vainqueur, et qu’au lieu des coups de fusil qu’ils vous prodiguaient l’année dernière encore , ils paient l’impôt en signe de soumission , plus facilement qu’ils ne l’acquittaient aux Turcs....!

Ce n’est rien, dit-on dans les journaux!

On n’a rien fait, rien que d’ajouter à l’empire français un royaume de 250 lieues de longueur, sur 40, 60 ou 70 de largeur, suivant qu’on voudra en prendre! Un royaume situé en face de nos côtes, à 45 heures de nos ports, à six journées de la capitale, un royaume où, écrivait-on, il y a quelques années, les orangers ne mûrissaient pas, où il n’y avait ni eau, ni bois, ni pierres ('tout cela est imprimé, tu l’as vu, tu t’en souviens), et qui, examen fait sur les

lieux, en long et en large, se trouve être une des contrées les plus belles, les plus pittoresques, les plus fécondes, et deviendra l’une des plus salubres par le travail de l’homme. Contrée peu peuplée aujourd’hui relativement à son étendue, mais riche de son soleil et de la fertilité de ses terres , où l'intelligence trouvera suffisamment de l’eau , du bois, voire même des pierres, et qui n’a besoin que de lems pour renaître sous le drapeau de la France à une prospérité plus grande que celle qu’elle a connue quand Rome y plantait ses enseignes :

On dit que ce n’est rien ; je dis que c’est beaucoup.

Lafontaine .

Et cependant , non , ce n’est rien , rien que le premier acte de cette grande œuvre , à laquelle la dynastie de juillet et le ministère du 29 octobre devront : le ministère, l‘une de ses plus belles gloires, le Roi , un nouveau titre au respect et à la vénération de la France , du monde commerçant et de la postérité!

La seconde période commence ; période de reconstruction, de régénération, d’organisation, conséquence et fruit de la première; œuvre à la fois de temps, de sagesse, de prudence et de force, que nous comprendrons peut-être moins encore que la première , parce qu’elle va moins bien à nos instincts , parce que cette œuvre patiente et étudiée de la création et du gouvernement, ne sourit pas a nos imaginations ardentes et à nos impatiences immodérées, comme la gloire éclatante et prompte des combats.

Nous avons été dix ans avant de comprendre les nécessités de la guerre en Afrique; j’ai peur que nous

no soyons plus longs encore à comprendre les conditions impérieuses de la conservation paisible et sûre de la conquête, de l’exploitation possible et utile du sol dans l’intérêt de la France et de la paix du monde.

Vois en effet ce qui se passe :

La guerre est reléguée vers les frontières de l’Est et de l’Ouest et dans quelques recoins où l’ex-Emir conserve des lieutenans protégés jusqu’à présent par nos occupations sur d’autres points. D’un côté, c’est Mohamed Sghaïr , à la tête de quelques réguliers et de tribus éloignées, qui se met entre nous et les peuples au-delà du Tell , et les empêche ce se livrer au commerce dont ils ont besoin pour vivre; de l’autre, c’est Abd-el-Kader lui-même qui , aidé par les tribus indisciplinables de l’empire du Maroc, inquiète nos alliés et menace une partie de nos établissemens ; au centre , c’est Ben-Salem qui essaie de soulever quelques montagnards; ailleurs, c’est Achmet-Bey qui tente de lutter encore et fomente des intrigues.

Assurément, s’il y a une vérité démontrée aujourd'hui , c’est qu’il n’y avait à espérer ni colonisation sérieuse , ni agriculture, ni commerce sans la soumission des Arabes; c’est que pour avoir la paix, le recrutement et l’impôt, pour ouvrir le pays par des routes et des ponts , il fallait que la guerre en donnât les moyens; c’est qu’en un mot , la paix sérieuse , durable , efficace et avec elle les biens qui en découlent, était toute dans la guerre bien faite et dans la soumission générale.

S’il y a un conseil de la prudence , c’est, que dans un vaste incendie il faut tout éteindre et partout, si on

ne veut qu’il ne renaisse au premier soufile des vents

La plus simple raison , le plus épais bon sens , l'intérêt le plus évident pour la France et pour la colonisation qu’elle entreprend, c’est donc qu’on en finisse une bonne fois, qu’on éteigne tous les brandons enflammés ou du moins qu’on les disperse de manière qu’il suffise d’un pied pour les éteindre.

La guerre aujourd’hui n est plus la guerre ; c’est la fin du commencement, c’est le complément forcé, rationnel, politique, économique, d i travail accompli. Eh bien! non , suivant quelques journaux , c’est la guerre pour la guerre, c’est la guerre pour des épaulettes! Voilà un Maréchal de France qui fait la guerre pour ajouter à son illustration , . . quoi? et ne voyez vous pas qu'il n a plus rien à faire ici en ce genre ; que s’ilest quelque chose qui puisse ajouter à sa gloire, c’est de déposer les armes, c'est de vous dire: je n’en ai plus besoin, envoyez moi des charrues que j’aime plus encore que l'épée, parce que si celle-ci donne la gloire à mon pays, les autres donnent le bien être à mes concitoyens.

Voilà un prince déjà célèbre , voilà son frère qui s’exposent au feu, pour quoi? pour conquérir un grade . . . pour anoblir leur nom . . . pour qu’une balle kabayle choisisse le plus jeune , au moment où ils gravissent à pied , l’épée à la main , à la tête des tirailleurs, les crêtes d’un rocher vaillamment défendu et grave sur son jeune front un signe de la bravoure héréditaire . . . Les enfans du Roi qui par sa sagesse a maintenu la paix du monde en fesant respecter la France en Belgique, à Anvers, au Mexique et dans les

conseils des rois où elle est plus grande que vous ne la faites ; ces nobles fils d’une reine éprouvée deux fois d’une manière si amère , ils font la guerre pour la guerre ; pour un renom ! ... ali! Messieurs! Soyez ingrats si vous voulez ; mais ne soyez pas absurdes.

Sans pousser les choses aussi loin, d’autres ne sont pas plus prévoyants. Ainsi, de la mer au désert, d’une frontière à l’autre, les coups de fusil ne se font plus entendre, que sur quelques points isolés; partout ailleurs, l’écho ne redit plus que le bruit de la mine qui ouvre le rocher à une route nouvelle , ou les jeux des cavaliers qui viennent saluer le Général qu’ils apprennent à aimer après avoir appris à le craindre. Les villes mobiles en poils de chameaux, les femmes, les enfans , les vieillards , les troupeaux ne s’enfuient plus devant nos colonnes aujourd’hui protectrices qui manient la pioche au lieu du fusil; les populations ne sont plus errantes de précipices en précipices sur les cimes ardues, citadelles naturelles dont nos soldats s’emparaient l’année dernière encore à pareille époque, sous une pluie de balles et de quartiers dérochés — Donc, tout est fini en Afrique: (Ce qui prouverait au moins qu’on y a fait quelque chose) . . . Vite, réduisons le budget, rappelons l'année, suspendons nos armes à la panoplie , dormons paisibles et , chaque matin, comme les oisifs de Rome, nous demanderons à la gazette : quid novi fert Africa ?

Ce qu'il y aurait de nouveau en Afrique, mon cher Gaulois, je vais te le dire : il y aurait de nouveau , la guerre, la guerre au centre, la guerre aux extrémités, la guerre ra jeunie dans ses moyens de résistance, plus

longue et plus coûteuse cjue jamais. Voilà ce que l’Afrique vous donnerait pour fruit de cette légèreté , de cette impatience qui demande le salaire avant l’accomplissement du travail , de cette imprévoyance incroyable qui enlèverait les étais avant la consolidation de l’édifice, qui retirerait la force physique avant que la force morale fondée sur les intérêts , la justice et les habitudes , avant qu’une population énergique et guerrière pussent protéger l’oeuvre de domination que l’armée seule pouvait fonder. La guerre , ses ruines , ses douleurs, ses dépenses incommensurables, voilà les résultats que vous obtiendriez, en échange de ceux que vous réclamez avec tant d’impatience, semblables aux enfans qui arrachent la semence pour voir si elle commence à germer.

Mais où donc, grand Dieu! a-t-on vu que pour s’emparer d’un vaste territoire accidenté de montagnes, de ravins et de précipices, sans villes, sans lieux d’étape, et sans route, que pour soumettre à une domination nouvelle un peuple brave et guerrier qui entraîne avec lui dans des retraites presque inaccessibles les populations et ses richesses , qui n’a à défendre ni le berceau de ses enfans , ni l’autel de son Dieu, ni les temples des arts, ni le trésor commun, qui combat corps à corps et presque jamais par masse, qui se battons les jours et ne livre jamais bataille, à moins que les combinaisons de son ennemi ne l’y contraignent, où a-t-on vu, dis-je, qu’il suffise de montrer sa force et puis de la retirer, comme lanière qui fait voir les verges et s’empresse de les cacher , menaçantde les reprendre, si l’enfan! n'est passage?

Est -ce avec ces moyens anodins qu’on a fait la guerre en Corse, en Calabre, dans la Catalogne , dans la Biscaye? les Russes n’en empîoyent-ils pas d'autres dans leur lutte avec la Circassie? Leur suffit-il d’une troupe nombreuse pour vaincre? Leur suffirat-il de vaincre pour dominer? Chez nous, en Vendée, pour soumettre ses paysans, n’a-t il pas fallu d'habiles généraux , des armées aguerries et beaucoup de temps? pour les maintenir sous la loi commune , n’a-t-il pas fallu qu'une armée française ouvrît des routes stratégiques? Les Romains n’ont ils pas mis de longues années à soumettre le nord d’Afrique? n’ont ils pas employé d'habiles généraux , de fortes légions et César pour soumettre et pour dominer la Gaule?

Le nord de l’Afrique est redevenu aujourd’hui sous la main des Vandales, des Arabes et des Turcs, à peu près ce qu’était la Gaule à 1 époque où les Romains commencèrent à y pénétrer

Tu te souviens, combien cette analogie nous avait déjà frappés dans nos lectures du coin du feu.

« Les Gaulois étaient partagés en plusieurs peu- « plades qui avaient peu de liens communs et qui « agissaient rarement de concert. Chez presque tous « ces peuples, la nation se divisait en trois corps, les » chevaliers , les druides et le peuple. Presque par- « tout le Gouvernement était aristocratique, ou du- « moins, le prince n’étaitqu’un chef militaire. Les drui* des chargés spécialement de la religion et de fé- « ducatiori de la jeunesse avaient aussi beaucoup de part au gouvernement [fîvxj. Univ. p. 1207). »

Malte-Brun dépeint l’état social des Gaulois de manière qu’en changeant les noms, on croirait ces descriptions faites pour les peuples actuels de l’Algérie.

Les Galli . ou Gaulois , dit-il , ne furent d’abord « qu’un assemblage de peuples nomades vivant au « milieu des forêts. Plus tard, ils devinrent sédentai- « res ; mais 1 instinct de la liberté leur fit long-tems « redouter l’enceinte des villes : leurs cités toujours « ouvertes étaient composées de cabanes séparées « par des jardins et situées sur la lizière d’un bois ou « d’une rivière. Chez eux l'agriculture était réservée « aux esclaves des deux sexes ; les hommes libres se « consacraient exclusivement à la profession des « armes.

« Ils élevaient une grande quantité de bétail, de «. chevauxet de brebis et se nourrissaient de leur lait, « de leur chair et du produit de leur chasse.

« Le mari avait droit de vie et de mort sur sa fem- « me ; l’adultère était sévèrement puni , et le di- « vorce était autorisé.

« Les assemblées publiques, les mariages et les « enterremens étaient autant d’occasions de repas « qui se terminaient presque toujours par des danses.

« Les intérêts les p'us graves, les questions sur « la paix et sur la guerre, se traitaient dans les as- « semblées publiques.

« Une troupe de musiciens assistait aux grandes « réunions. »

S trabon. — Scymmts de Chio. — Thierry.

N’est-ce pas là, à quelques modifications près, l’Algérie telle qu’elle existe' aujourd’hui , avec scs

tribus nomades , ses cavaliers, ses marabouts, ses chefs de grande famille, ses villes de toile ou de branchage, ses habitudes guerrières, sa richesse en troupeaux, son agriculture paresseuse abandonnée aux gens de bas étage , sa vie, ses mœurs et jusqu’à ses musicieos et ses danses?

A l’époque de l’invasion romaine, la Gaule était certainement plus avancée que le nord de l’Afrique ne l'est aujourd’hui, elle comptait déjà un certain nombre de villes; elle en était plus facile à dompter; eh bien! Home au faite de sa puissance, Rome qui avait déjà desalliés parmi ces peuples, a mis plus de soixante ans à les subjuguer; elle a mis bien plus de teins encore à les organiser et à distribuer la Gaule , sous Auguste , en quatre provinces , sous Probus, en sept, sous Dioclétien , en douze, sous Valentinien, en quatorze, sous Gratien , en dix-sept.

Les Gaulois avaient plus d’une fois inquiété Rome , il ne leur avait manqué, dit Poiybe, que la subordination, la prudence, l’esprit d’union et un chef capable de les commander , pour que leur brillante valeur pût conquérir le Monde. Rome ne l’avait pas oublié.

Marseille, colonie phocéenne, tourmentée par scs turbulens voisins, appelle les Romains à son secours; ils s’empressent de descendre les Alpes et d’envahir la Gaule, 120 ans environ avant notre ère.

Leurs premières expéditions ne furent pas heureuses; pour eux comme pour nous, il fallut que l’expérience se fût formée et les eût éclairés !

Sans doute aussi, quand Fulvius ne remportait que des succès douteux sur les Salluvii ( peuples de

la Provence) , quand Sextius Calvinus, le remplaçant dans son commandement , s’emparait de la Gaule Narbonnaise et employait sa légion à fonder Aquæ Sextiæ ( Aix ) , la première ville romaine ; quand Domitius soumettait les Arvernes, quand Fabius battait les Allobroges , quand soixante ans après les premières conquêtes , César achevait de subjuguer toutes ces peuplades belliqueuses jusqu’au Rhin , il s'était trouvé aussi des orateurs au sénat , des tribuns au forum , des rhéteurs sur la place publique , qui avaient demandé, plus d’une fois , quand finirait cette guerre, quand elle donnerait des résultats , quand on rappellerait les légions. Sans doute aussi , il s’était trouvé plus d’un grand colonisateur qui , sans calculer que les terres étaient la propriété des Gaulois , avaient voulu jeter parmi eux les flots de cette population qui surabondait en Italie.

Mais Rome qui savait conquérir par l’épée , savait aussi conserver par la politique et la persévérance; elle savait surtout attendre.

Elle ne se fatigua pas devant les difficultés de son entreprise , elle ne crut pas avoir rien terminé tant qu’un ennemi resta debout ; la Gaule méridionale était soumise, mais le nord était menaçant; César y marche . il défait Arioviste l’an 58 av. J.-C., la ligue belgique (la guerre sainte) l’an 57, et Vercingétorix l’an 52.

La Gaule était vaincue, Rome ne rappelle pas ses légions malgré les guerres civiles et étrangères qu’elle a à soutenir; elle les maintient, nombreuses et fortes, dans toutes les positions d’où elles peuvent exercer

leur double puissance de dominatiou et de colonisation ; elle les établit sur les montagnes, an confluent des rivières, à l’entrée des défilés, dans des camps permanens où elle construit des magasins qui deviennent peu à peu des villes; elle les emploie à en fonder d’autres : la légion de Sextus , je viens de le rappeler, avait fondé Aix; celle de Fabius fonde Cassel, celle de Cicéron fonde Castres, celles de César en construisent partout et changent en une ville fortifiée , de misérables cabanes de pêcheurs que les commentaires signalent comme une position militaire , et qui deviendra un jour la capitale du monde civilisé.

« Non moins politiques que guerriers, les Romains » sentirent qu’ils devaient ménager et s’assimiler peu » à peu une nation belliqueuse ; ils respectèrent son » gouvernement particulier, accordèrent à ces chefs » le titre de citoyens et des emplois dans les pru- » vinces ; César , Tibère, Claude, suivant la meme » politique, réprimèrent des usages barbares , dé- » truisirent les forêts et en chassèrent les Druides , » dont le fanatisme entretenait la résistance. »

( Malte Brin. )

C’est à l’aide de ces forces , de cette politique habile et persévérante , qu’ils gouvernèrent la Gaule pendant 500 ans , jusqu’au moment où , suivant les lois éternelles de la Providence , le vieil empire romain , s’écroulant de toute part, succomba sous l’invasion des Bourguignons, des Visigols et des Francs qui devaient rester maîtres du champ de bataille , et prendre un jour, en Afrique, h place ries Romains ,

comme ils Font prise, il y a 1,400 ans, dans les Gaules !

Lors de cette dernière invasion , nos pères euxmêmes , bien qu’ils fussent alors des barbares, comparativement aux vaincus , nous donnent encore un exemple à imiter :

« Les Galli-Romains avaient été obligés de parta- « ger les terres avec les vainqueurs; les chefs des « Francs les dédommagèrent en abolissant une paiv « lie des impôts . en respectant leurs coutumes , eu « conservant leurs magistrats et en reconnaissant « leur noblesse ; ils se réservèrent seulement le droit « de donner des ducs aux provinces , des comtes « aux villes , des vice-comtes ou vicomtes aux « bourgs et aux villages. »

(Grégoire de Tours.)

L’œuvre que les Romains ont mis tant d’années à accomplir , pouvons-nous nous plaindre de ne pas l’avoir faite encore , dans un pays et dans des circonstances analogues ? La sagesse qu’eux et les Francs, leurs successeurs, ont montrée, ne sauronsnous l’avoir ?

Mais, que dis-je ?... Rassure- toi , mon ami ; non, nous ne sommes pas indignes de ces vainqueurs du monde ; nous avons fait en Afrique tout ce qu’il était possible défaire. On nous répète si bien, et sur tous les tons , et chaque matin, que nous sommes faibles, déconsidérés, sans prévoyance et sans fermeté (étrange patriotisme ! ) que nous finissons par douter de nous. Quel serait l’esprit assez ferme pour se croire en bonne santé . si les docteurs patentés ou non , lui

disaient tous les jours : Vous êtes pâle, vous avez la fièvre.

Non , grâces à Dieu , grâces à la fortune de la France , nous ne sommes malades ni de corps ni d’esprit ; nos erreurs , nos essais infructueux , nos tâtonnemens sont dans la nature des choses et dans la faiblesse inhérente à l’espèce humaine ; nos œuvres sont à nous , et elles prendront place dans l’histoire avec les noms de nos guerriers fondateurs de cette société nouvelle. Après 1 ,400 ans , nous avons ressaisi en Afrique l’héritage des Romains , héritage dilapidé , éparpillé , flétri ; nous le relevons d’une main ferme , nous donnons à la France un royaume , au commerce , aux arts , aux exilés , aux gens laborieux de tous les pays une patrie nouvelle , nous donnons un gage nouveau à la paix du monde.

Il y a trois ans , la guerre était encore aux portes de nos villes ; la population Européenne très-faible , voyait ses premiers établissemens ruinés; nos garnisons étaient bloquées et nostalgiques dans leurs postes. Un chef puissant par sa capacité , par son influence morale et religieuse , par les intérêts qu’il représente , fesait agir avec esprit d’ensemble une population belliqueuse appelée à défendre sa patrie et sa religion qu’elle croyait menacée. Nos dépenses étaient immenses , nos revenus imperceptibles.

Pouvait-il en être autrement ? l’homme marche-til d’un seul bond à la vérité et à la raison ? la France après une révolution fondamentale était-elle assez forte et assez paisible pour étudier , réfléchir et agir?

Aujourd’hui où en sont les choses?

Les possessions romaines s’étendaient jusqu’au désert ; les nôtres ont la même limite. La guerre a cessé , si ce n’est aux frontières , si ce n’est dans quelques repaires où nous n’avons pas dû pénétrer ; ce sont les lieutenans d’Abd-el-Kader qui luttent encore aux extrémités quand le reste est soumis. Ces peuples, ennemis la veille , acceptent aujourd’hui notre domination ; des chefs nommés par nous , commandent et administrent en notre nom ; le vainqueur quils redoutaient hier , va seul au milieu d’eux , au milieu de leurs cavaliers armés , pour réparer les désastres de laguerre , assurer la justice . améliorer les cultures et étudier les grands travaux qui consolideront son œuvre , ouvriront les voies au commerce et amélioreront l’agriculture , source première de toutes les richesses.

Nous avons fondé trois cités entièrement nouvelles ; Philippeville , Ténès et Orléanville qui comptent ensemble F, 000 âmes de population logée dans des maisons dont quelques unes ne dépareraient pas les capitales de nos provinces. Nous en fondons d’autres à Teniet-el-Hâad , Tiaret , Setif , Guelma , Sebdou, etc., aujourd’hui simples dépôts qui grandiront bien vite comme le Compendium des Romains ( lieu d’approvisionnement ) qui est devenu Compiègne.

Nous avons reconstruit presqu’en entier Alger , Bône, Oran, leurs voiesde communication, leurs quais et leurs ports, sur les plans nouveaux dignes de la civilisation.

Nous avons rebâti entièrement Blidah, Cherchell et

Moslaganem qui n’ont conservé d’autrefois que leur nom et leur admirable situation

Encore un peu de temps et il en sera de même de Tlemcem, Mascara, Médéah, Milianah et Constantine où les ruines disparaissent tous les jours.

Nous avons ouvert 12 villages à la colonisation Européenne et à une population laborieuse qui améliore son existence avec les secour s du Gouvernement; dix autres vont s’ouvrir dans le courant de l’année.

A la fin de 1 843 , plus de 65,000 Européens répandus sur le littoral et jusque dans l’intérieur , à 50 lieues des côtes , bâtissaient , plantaient , cultivaient ou commerçaient ; nos revenus s’élevaient à dix millions et s’élèveront à 1 a en 1 844 , y compris 4 millions à peu près que nous paieront ces arabes si récemment soumis. Nos importations générales dépassaient 70,000,000 , celles de France 44,000,000.

Nous avons achevé 9 routes d’un parcours de 250,000 m. et une étendue considérable de chemins aussi bien faits qu’en France; nous avons 400 lieues déroutés ouvertes à l’Intérieur, des hôpitaux, des casernes, des magasins, des fortifications, des arsenaux, des ateliers , des citadelles, des églises , et onze ponts dans un pays où rien , absolument rien de tout cela n’existait. Nous avons pour 50 millions d’immeubles bâtis ou cultivés par les colons , etc. , etc. , etc.

On dit que ce n’rst rien ; je dis que c’est, beaucoup.

Et maintenant , rappellerez-vous , réduirez-vous votre armée quand Vercingétorix et Arioviste sont encore debout , quand la ligue Belgique a encore son

chef , quand vous avez à faire tant et de si immenses travaux , indispensables pour couronner l’œuvre et empêcher que les premiers succès ne deviennent improductifs ; quand la soumission est encore si récente , quand le temps et les intérêts ne l’ont pas cimentée ? la foudre gronde encore , enlèverez-vous le paratonnerre ?

Réduirez - vous cette armée dont l’histoire enregistrera les travaux au niveau de ses victoires , cette armée, machine intelligente, à une tête et à quatre-vingt mille bras , dont l’honneur est le moteur , qui prête à la colonisation la puissance incommensurable de sa force d’association et de discipline, qui gouverne les Arabes, fait les routes, construit ses hôpitaux, ses casernes et dé [fiche pour le pauvre ? Vous le pouvez , mais le génie delà France , mais votre patriotisme , votre bon sens ne le permettront pas.

Adieu , ami , je termine sous l’émotion d’un léger tremblement de terre ; que Dieu nous en préserve et qu’il te préserve , toi , des voyages et des bivouacs qui amènent de si longues lettres !

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