‹ Aperçus sur l'état actuel de l'AlgérieChapitre 7 sur 7 · LETTRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE HUITIÈME

Faits récens à l'appui de ce qui précède — Progrès de la domi nation — Les tribus du Désert demandent à commercer avec nous ; elles reconnaîtront la souveraineté de la France et paieront l’impôt — Les chefs se sont présentés en personne pour solliciter l’investiture.

Alger, 12 avril 1844,

Eli non ! cher ami, non , je n’ai pas fini , et malgré le désir et le besoin que j’avais de laisser la plume , voici encore que poussé par je ne sais quel démon ennemi de mon repos , je griffonne à la clarté de ma lampe, cette lettre , appendice de celles que je t’écrivais, confirmation et preuve de tout ce que nous avons dit déjà.

Il s’agit d’un fait important, qui s’est passé, ce matin même.

Les conséquences d’un bon système fondé sur l’observation , appliqué avec habileté , énergie et persévérance, sont si fécondes qu’on a peine à y croire; tu me croiras, toi , parce que j’ai vu.

Les premières difficultés vaincues, les évènemens heureux se succèdent avec tant de rapidité , que l’aspect des choses change à chaque instant et que la supposition d’hier, qui paraissait chimérique, est dé-

passée aujourd’hui par la réalité. Et , pour le dire eu passant, c’est là ce qui fait que vous êtes en France , imprudens et téméraires , quand vous croyez pouvoir dire d’une manière absolue , ce qu’il convient de faire ou d’éviter en Afrique, dans ce pays retranché du monde en quelque sorte, depuis tant de siècles et que personne ne connaissait, pas môme ceux qui l’ont vu , du haut d’un minaret d’Alger.

ïl n’y a pas très long temps que les noms inconnus de Boghar, Teniet el-Haad , Tiaret , etc. , nous paraissaient fabuleux; nous regardions comme impossible que jamais nous puissions parvenir jusque là, peus’en fallait même que nous ne révocassions en doute l’existence de ces localités où s’élèvent aujourd’hui de beaux établissemens militaires et déjà quelques maisons bâties par des colons civils qui s’y sont portés volontairement.

Dans ma dernière lettre , j’envisageais seulement comme une hypothèse , qui peut être appelait sur les lèvres un sourire d’incrédulité, l’installation d’une légion coloniale auprès de Boghar, pour faciliter le commerce de la côte avec la plaine de Taguin où S. A. R. le duc d’Aumale s’est emparé de la Smala d’Abd-el-Kader.

Eh bien! mon cher ami, 1 s faits qui se passent tous les jours laissent ces suppositions bien loin derrière nous , quant à la possibilité du commerce et à

la distance où il peut s’étendre . grâce au système

guerroyant.

Je te raconte ce que j'ai vu ou entendu , en supprimant toute couleui locale, si vraie qu’elle soit, a(in

que tu ne prennes pas la réalité pour une peinture d’imagination.

Avant tout , ouvres la carte de l’Algérie(l 843) ; tu me comprendras plus facilement.

Tu verras , au sud de Biskarah , à quarante lieues enviion de cette ville, non loin du méridien de Milah , une autre ville du Désert, Tuggurth, dont nous parlions à peu près comme de Tombouctou.

Tu verras , un peu à l’ouest de Tuggurth, à cent quinze ou cent vingt lieues de la mer , à quelque distance des méridiens de f herchell et de Tenès , deux autres villes, deux véritables villes, l’une Laghouat, à laquelle on donne 20,000 âmes de population et qui no figure pas sur nos premières cartes; l’autre, Ain Madhy, place fortifiée dont tu as pu voir le plan dans les bureaux de la Guerre en 1839 ou 1«M0.

Biskarah! tu sais ce que c’est; notre jeune prince vient de nous l’apprendre, et tu as vu , dans le Moniteur , que des chefs de Tuggurth étaient venus» dans son camp , lui faire leur soumission, demander sa protection et la permission de commercer avec nous, sous la condition d’acquitter l’impôt.

A la suite d’une excursion pacifique au sud de Médéah , prescrite par M. le Gouverneur-Général et exécutée par M. le général Marey, une soumission de meme genre vient d’être faite à Alger , au nom de la ville de Laghouat et des tribus qui en dépendent.

Je me trouvais ce matin , par hasard , dans le cabinet de M le Gouverneur-Général, causant avec lui de banque et de commerce; il venait de lire un rapport de M. le général de Lamoricière sur le bon of-

fet moral produit chez les Arabes, parle beau travail du barrage du Sig et les nombreuses greffes d’olivier cpie le Maréchal a fait effectuer chez plusieurs tribus de la province d’Oran, reconnaissantes de ce double bienfait. !1 examinait avec quelques personnes la proposition qui vient de lui être adressée par un colon recommandable d’Alger que nous avons rencontré, .. en cabriolet !.. à quelques lieues de Milianah, et qui , après cette étude des lieux , lui demande l’autorisation d’établir chez les Soumata, sur la route de Blidah à Miliauah , quatre fermes avec auberge, pour faciliter le roulage qui s’y effectue déjà, assurei un asile aux voyageurs et commencer l’exploitation des bois qui abondent dans ces montagnes.

Cette création n’est peut être pas aussi nécessaire ni surtout aussi facile qu’elle peut le paraître au premier coup d’œil ; d’une part , l’ouverture d’une route nouvelle de Cherchel à Milianah . va changer la direction des transports en abrégeant le trajet de deux journées sur cinq ; de l’autre, il y a des intérêts sérieux à examiner: il n’est pas sage, de faire trop vite, même les meilleures choses ; avant de jeter ainsi des établissemens européens , au milieu des arabes, il faut consolider leur organisation, régler les conditions de la cession des terres et démontrer à ces peuples qu’ils peuvent avoir un avantage réel à la création de ces établissemens sur leur territoire. La population arabe ,il ne faut pas l’oublier, doit être un élément important de la colonisation : si elle y trouve avantage , elle entrera peu à peu dans nos vues; si, au contraire elle souffre de notre contact, les oppositions se perpé-

tueront et au lieu d’occuper l’armée aux travaux productifs de la paix, il faudra l’employer encore aux opérations dispendieuses de la guerre. Toute colonisation durable est lente ; appuyée sur la force, elle est encore une œuvre' de temps, de persuasion , de sagesse et d’exemple.

En fesant ces observations, M. le Maréchal qui , du reste, a depuis plusieurs mois , donné l'ordre d’étudier, sur toutes les routes nouvelles , la forme et remplacement possibles de ces lieux d’étape destinés aux voyageurs, ne rejetait pas d’une manière absolue la proposition qui lui était faite; il va la faire étudier-

Je n’en admirais pas moins tout ce que le système guerroyant avait amené de résultats importans pour la grande, la véritable colonisation , pour celle qui va ouvrir au commerce et à l’industrie de la France, un continent nouveau, ainsi qu’on le disait il y a quelques jours , dans le banquet solennel où Marseille a protesté si énergiquement contre l’esprit de désordre. Et, en me rappelant un article récent de la Gazette il’ Augsbourg , sur les difficultés graves que la guerre mal faite et le système pacifique ont tour à tour léguées à la Russie dans les montagnes du Caucase et dans la Circassie , en comparant l’état actuel de l’Algérie avec ce qu’elle était , il y a trois ans ; en voyant l’industrie privée solliciter avec chaleur l’autorisation de créer des établissemens, pour faciliter le roulage, à trente lieues d’Alger , sur une route à peine ouverte , au milieu des Arabes des montagnes, dans une partie où les armées ne s’aventuraient pas sans danger , il y a deux ans, je comprenais combien était vrai ce

qu’avait dit le Maréchal Bugeaud à son arrivée , cl ce qu’il a si parfaitement démontré depuis: « la véritable « colonisation est dans la soumission des Arabes ,

« celte soumission dans la conquête de tout le pays,

« celle-ci dans notre mobilité, notre énergie et notre « persévérance à poursuivre les intérêts saisis- « sables. »

Pendant que des réflexions de ce genre fermentaient dans mon esprit, un fait nouveau allait venir à l’appui de ces paroles et confirmer cette double nécessité de la domination générale et de la permanence d’une armée forte , active et nombreuse pour la conservation et le développement des avantages acquis.

Un Arabe , vieillard à barbe blanche , mais vert encore et vigoureux, dont la physionomie est à la fois douce ei expressive, est introduit dans le cabinet de M. le Gouverneur par son premier aide-de-camp, M le colonel Eynard et par MM. Daumas , colonel directeur des affaires arabes et Boche, interprète principal.

Ce vieillard, c’est Yaliia ben je ne me rappelle

pas son autre nom; ii arrive de la ville de Laghouat où il demeure, il est connu de M. Roche qui lui a dû la vie, lors de la mission périlleuse qui’il a remplie à Ain-Madhy. Sicl Yahia est venu trouver M. Marey , pend int l’expédition que ce Générai vient de faire , sans tirer un coup de fusil, à 90 lieues d’Alger; il a demandé à être conduit auprès du Maréchal Gouverneur-Général.

Je passe sous silence les complimcns et les sala-

malecs d’usage. Je vais au fait et je te reproduis sommairement le résumé de la conversation qui a eu lieu en présence de plusieurs fonctionnaires civils, des officiers supérieurs déjà cités et de quelques autres.

Vêtu simplement, calme en apparence, froid et recueilli, Sid Yahia écoute les questions du Gouverneur; il répond en substance:

« Je suis chef de Lagliouat et des tribus qui en dé- « pendent ; ma famille ou moi leur commandons « depuis plus de 1 50 ans ; les habitans d’Ain-Madhy, « de Kesyr-el-Heyran, de Haouytas, de Tadjemonte, « du Djebel-Amor nous ont obéi; tous me connais- « sent et me respectent.

« Nous sommes riches en bestiaux, en chevaux, « en laines , en tissus , ouvrages de notre industrie , « en dattes, en plumes d’autruche , etc. ; nous avons « besoin des céréales qui croissent sur les terres que « vous avez soumises à l’obéissance.

« Sous les Turcs, nous apportions nos produits « pour les échanger contre les grains qui nous « sont indispensables ; mais les Turcs laissaient sou- « vent piller nos caravanes ou nous épuisaient tel— « lement par leurs exactions que toutes nos richesses « passaient entre leurs mains.

« Depuis qu’ils ont disparu devant votre éten- « dart , la guerre a semé parmi nous des dissens- « sions ; nous ne pouvons plus vendre , nous ne pou- « vons plus acheter ; nos laines se perdent sans « emploi et nous souffrons.

« Nous attendions qu’une maison solide (une

« puissance durable) se constituât à Alger pour reve*

« nir et négocier avec elle. Jusqu’à présent , nous « avions pensé que votre séjour ne se prolon- « gérait pas sur ces côtes : nous voyons que vous « y fondez de grands établissemens et que vous ré- « gnez sur tout le territoire: le moment nous a paru « favorable.

« La renommée nous a appris vos victoires et vo- « tre grandeur. Vous êles puissans , car vous avez « vaincu tous vos ennemis; vous êtes justes , car « ceux que vous avez vaincus vous aiment, et ceux xi qui ne sont pas fidèles aux lois, redoutent vos « châtimens. On dit que vous aimez le commerce, « que vous protégez l’agriculture, que vous ouvrez « des chemins et faites des fontaines pour les voya- « geurs ; on dit que , terribles à vos ennemis , vous « ne dépouillez jamais ni le riche ni le pauvre qui

« négocient avec vous : que Dieu vous protège .

« nous venons à vous.

« Abd-el-Kader était notre ennemi comme le « vôtre ; nous ne l’avons ni redouté ni servi ; il ne « pouvait rien contre nous quand il jouait avec tou- « te sa poudre ( quand il était puissant). Que pour- « rait-il aujourd’hui qu’il est tombé ?

« Mais ces longues agitations qu’il a cherché à en- « tretenlr parmi nous , y ont laissé la discorde ; nous « le maudissons ; nous ne serions pas venus auprès « de vous si vous étiez ses amis.

« Aujourd’hui , les esprits divisés ne peuvent se « rapprocher que par l’ascendant du pouvoir: mon « autorité, si ancienne qu’elle soit , est trop faible

« pour que je puisse ramener l’ordre qui serait sa- « lutaire à tous.

« Vous avez la force qui donne la puissance, et la « grandeur que donne la victoire : Si l'éclat de votre « protection rejaillit sur moi et sur les tribus que « je commande, si j’ai reçu de vos mains triomphante tes la consécration nouvelle de ma vieille autorité, « vous rendrez aux miens la prépondérance qui leur « appartient , et mon autorité exercée en votre nom , « s’étendra , sans contestation , sur toutes les tribus « que je viens de citer , et, si vous le voulez, jusques « sur les Béni M’zabs.

« Tous feront cause commune avec nous ; vous « serez les maîtres et nous serons les serviteurs ; vos « amis seront nos amis , vos ennemis seront les nô- « très. Nous ferons un commerce qui sera utile à a vous comme à nous et nous acquitterons fidèle— « ment les impôts.

« Je vous le répète , seul , je serai peut-être im- « puissant à faire le bien ; si vous m’appuyez, il vous « suffira de paraître pour que tous les enfans du Dé- « sert obéissent à ma voix et bénissent votre prête sence

« Je marcherai avec vous , je serai entre vos « mains avec ma famille , si ce que je dis n’est pas « la vérité , s’il vous en coûte un coup de fusil , vous « ferez tomber ma tête.

« Je vous demande l’investiture , je vous en apte porte le prix et je vous amène les chevaux de sou- « mission envoyés par Laghouat, »

Le Maréchal, dont je ne te répète pas toutes les pa-

. rôles , lui a promis sa bienveillance et l'appui de la France s’il était sincère :

« Quant à ton argent , lui a-t-il dit , tu peux le « remporter ; nous percevons les impôts régulière- « ment établis parce qu’ils sont nécessaires pour ac- « quitter les dépenses que nous faisons et dont vous « profitez tous; mais le Sultan des Français , ni ses « lieutenans, ne reçoivent pas d’argent pour prix des « faveurs ou de la protection qu’ils accordent. »

Sous les Turcs , Sid Yahia aurait bien pu ne pas recevoir l’investiture sur sa première demande ; mais , à coup sûr , il n’eut pas remporté son argent ; on n’a accepté de lui que les trois chevaux du Désert, donnés en signe de soumission par les habitans de Laghouat.

Le futur Khalifa de cette partie du désert , habité par une population nombreuse , a été remis aux soins éclairés et bienveillans de MM. Daumas et Roche, chargés d’exercer envers lui les devoirs de l’hospitalité. lia déjà parcouru la ville avec admiration ; demain , il recevra quelques présens et dînera chez M. le Maréchal. Dimanche il assistera à la revue que doit passer S. A. R. Mgr le duc de Montpensier, et sera reconduit auprès de M. le général Marey , qui , après avoir heureusement commencé cette affaire , va commander les deux ou trois mille hommes . chargés de cette conqnête pacifique et coloniale.

Au retour , Sid Yahia reviendra à Alger avec les principaux personnages de son khaliffat ; ils prêteront solennellement serment et recevront l’investiture.

Voici les faits; poses en les conséquences.

Il y a deux ans, au 1 1 avril 1842 , on se battait encore à Mered , sur la route d’Alger à Blidah ; on ne pouvait s’éloigner des villes sans danger ; on regardait comme impossibles la soumission des Arabes et le paiement des impôts , comme chimériques la population et la richesse du Désert ; l’Algérie passait pour avoir à peine une largeur de quelques myriamètres , aujourd’hui elle a plus de cent lieues de profondeur ; l’activité européenne pénètre déjà au tiers de cet espace , sur les routes qui sillonnent le territoire, l’impôt se paie partout avec plus de facilité et surtout avec plus de justice que sous les Turcs , notre pouvoir s’étend au-delà des limites du leur, les Chefs du Désert viennent implorer la protection de la France au nom de l’ordre et du commerce , un continent nouveau est ouvert à l’industrie de la France et du monde !

On dit que ce n’est rien , je dis que. . . .

Je dis que je te souhaite le bonsoir , et cette fois, pour la clôture définitive et sans remise. . . . Adieu !

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