LETTRE SIXIÈME
Considérations d’économie publique. — Conditions normales de la prospérité. — Travaux d’une utilité commune — Nécessité de la force d’ensemble pour les exécuter. — Moyens de cette force.
Alger, 7 avril 1844.
Revenons un moment sur ce qui précède : la question est si grave, je crains tant de m’égarer à mon insu en cédant à l’entraînement d’une idée nouvelle que j'ai repoussée moi-même pendant long-temps, que j’avance avec timidité et en tâtant le terrain pour m’assurer s’d est solide.
Si je me suis bien expliqué, tu as compris que nous devons rester forts pour pouvoir être justes , et qu’à l’exemple des romains, dans les Gaules et sur le théâtre même ou nous agi: sons aujourd’hui, il faut occuper tous les points stratégiques de l’intérieur afin de pouvoir conserver la paix et la rendre féconde en nous emparant du commmerce.
De là, la nécessité d’une armée nombreuse répartie sur tout le territoire de manière à empêcher toute pensée de rébellion ou à la comprimer immédiatement d’après cet adage : principiis obsta.
Mais, dira-t-on . même en reconnaissant cette néces-
site, elle n’entraîne pas celle d’y placer une population coloniale : c’est à cette objection que je dois répondre avant de reprendre la discussion.
Occuper avec une force purement militaire, vouée seulement à quelques cultures pour sa consommation, occupée de la construction des établissemens qui lui sont nécessaires, maintenant l'ordre et la paix dans un certain rayon, c’est beaucoup pour la puissance de domination , ce n’est pas assez pour les autres intérêts, car c’est avoir les dépenses sans les avantages matériels qui pourront en être la compensation.
Il faut avant tout qu’un centre de population soit placé dans les conditions normales dont je te parlerai tout-à-l’heure ; mais ces conditions une fois assurées, il est certain que plus nous multiplions les centres de population , plus aussi , nous enlaçons le pays dans nos bras, si l’on peut s’exprimer ainsi, plus nous augmentons la sécurité des routes qui permettent de commercer avec l’intérieur, plus nous développons la production qui nous enrichit et la consommation qui accroît les échanges avec le littoral et avec les Arabes.
En second lieu , des garnisons exclusivement militaires, jetées ainsi à une grande distance de nos villes, retranchées pour ainsi dire du monde vivant, n’ayant pour toute distraction dans ces solitudes, que la chasse aux chacals et le coucoussou des Arabes, y périraient de nostalgie. On n’apprécie pas assez , en France , combien il faut avoir d’énergie et de ressources dans l’esprit pour supporter gaiement comme nos braves de Tenietel Haad, de Tiaret, de Boghar et
de vingt aul res points, cet exil qui 11e s’anime plus des émotions de la guerre.
Ainsi, en dehors de l’intérêt colonial, l’humanité seule nous ferait une loi de placer autant que possible auprès de ces garnisons, la vie , le mouvement elles ressources qu’amène une population agricole et commerciale , mêlée de femmes et d’enfans et stimulée par l’intérêt qui s’attache à la propriété.
Mais , à part les considérations politiques dont il était question dans ma précédente lettre et que je 11e semble oublier un moment que pour y revenir avec plus de force, il en est d’autres qui ne permettent pas d’aventurer ainsi des familles, meme sous la protection militaire.
Si les établissemens coloniaux préparent la richesse de l’avenir , ils ont leurs inconvéniens pour le moment. Ainsi la terre qu’on leur donnera à cultiver appartient à quelqu’un; si elle nous appartient en droit , elle est du moins possédée de fait depuis longtemps par d’autres que par nous, et en bonne politique , ce fait doit avoir pour nous toute la force d’un droit ; si le contact des Européens avec les Arabes multiplie les occasions d’échange et les chances de progrès , il augmente aussi les causes momentanées de froissement.
Il y a là un danger qui impose beaucoup de prudence , qui exige le concours d’une autorité forte , intelligente , respectée des Arabes et habituée à traiter avec eux.
L'homme , en outre , ne vit pas avec la terre toute seule , encore moins avec les théories.
Nonobstant tous les beaux projets de colonisation que chaque jour voit éclore et mourir , il n’est ni facile , ni prompt de créer un village ; il est encore plus lent et plus difficile d’en faire prospérer les habitans Quelques sacrifices , quelques efforts que puisse faire le gouvernement, cette prospérité ne peut exister sans la double facilité d’approvisionnement et d’écoulement des produits.
Choisissez le plus beau site du monde , bâtissez des maisons , défrichez , ensemencez les terres, donnez-les à des familles choisies parmi les meilleures et les plus aisées , ajoutez à ces dons quelques bestiaux. ... On vivra peut-être dans ce village , mais certainement on n’y prospérera pas s’il se trouve relégué au loin , dans l’intérieur des terres, sans communication constamment et facilement assurée avec les lieux d’approvisionnement et de consommation.
Que sera-ce si les maisons ne sont pas bâties , si les chemins ne sont pas ouverts , si les eaux ne sont pas réunies , contenues et dirigées ? Or, rien de tout cela n’existe à l’intérieur , rien de tout cela n’existait même dans nos banlieues ; il a fallu tout faire , et plus on s’éloigne , plus aussi tout devient difficile et coûteux.
Lancerez-vous une population civile , famille par famille , à 20 , 30 ou 40 lieues de la côte , sans que ces travaux préparatoires aient été faits ? Elle y périra de misère ou d’ennui , même sous la protection militaire.
L’enverrez-vous en masse , ce qui est fort difficile ,
en exigeant qu’elle fasse , elle-même , les tra-
vaux d’utilité commune? Elle ne le peut pas , alors même que vous l’y forceriez , ce qui serait très peu civil ; elle ne le peut pas , parce qu'il faut qu'elle bâtisse sa maison , qu’elle pourvoie à son existence , qu’elle veille aux enfans , quelle garde son faible troupeau.
Les ferez-vous exécuter à prix d’argent par des ouvriers civils ? Votre budget n’y suffirait pas : la journée se paie de trois à^cinq francs sur la côte.
Les ferez-vous accomplir par l’armée? Elle est prête sans doute à s’y dévouer , elle l’a fait , elle le fait encore tous les jours ; mais alors , loin de la réduire, il faut l’augmenter ; car elle ne peut à la fois maintenir la paix , assurer le recouvrement de l’impôt arabe, construire ses casernes, ses hôpitaux , ses magasins, faire les routes, bâtir les maisons des colons, défricher, p'anter et protéger. Ses soins sont dus d’abord à l’État pour les grands travaux d’utilité générale et pour ses propres établissemens.
Enfin , dans toutes les discussions , dans toutes les difficultés qui s’élèveront entre les colons et les Arabes , est-ce un Juge de paix , un Maire ou un Commissaire civil qui les réglera, à 50 lieues de l’autorité dont ce fonctionnaire tire son pouvoir à peine suffisant pour se faire obéir par ses administrés ? Poser la question , c’est la résoudre : la puissance morale , ainsi que nous l’avons répété plus haut, ne peut encore exister que par la force physique.
Concluons sur ce point :
Il faut colonisera l’intérieur , dans l’intérêt politique , militaire , agricole et commercial.
Celte colonisation exige de grands travaux tels que les défrichemens , la construction des maisons , des bâtimens publics , des fontaines , des égouts , des canaux et des routes nécessaires pour que l’on puisse vendre les récoltes et acheter, soit des matières premières , soit les produits fabriqués.
Plus ces travaux seront faits d’ensemble, plus vite ils seront faits , plus promptement aussi chaque fraction de la société sera à môme de vivre d’abord , de prospérer ensuite, de grandir et de se développer peu à peu; plus tôt aussi elle créera la richesse mobilière et immobilière ; plus tôt elle entrera dans le mouvement agricole et commercial qui donne à la métropole les véritables compensations, plus tôt, enfin, elle contribuera aux charges publiques.
L’armée ordinaire ne peut les exécuter sans qu’on l’augmente ou sans qu’elle fasse défaut à d’autres travaux plus urgens encore.
Les ouvriers civils ne peuvent être employés à cette distance.
La population dite civile , formée d’élèmens hétérogènes , sans lien d’ensemble , sans chef qui ait sur elle une autorité suffisante pour la diriger dans des opérations d’une utilité commune , libre d’ailleurs de s’abandonner aux fantaisies de sa volonté sous la seule condition d’observer les lois (or , la loi permet tout ce qu’elle ne défend pas) et forcée de pourvoir d’abord à l’intérêt individuel , serait incapable d’exécuter ces travaux d’ensemble; impuissante pour ellemême, elle aurait besoin d’aide et de protection , et serait une cause d’affaiblissement.
Il faut donc une population qui , sans être l’armée, puisse en être l’auxiliaire et la remplacer au besoin , c’est-à-dire qui ait la même composition et les mêmes devoirs ; une population qui, sans être civile , ait les mêmes intérêts, c’est-à-dire la propriété et la famille; une population, enfin, telle qu’elle a été désignée plus haut , nombreuse , armée, ayant avec elle toutes les industries diverses pour la satisfaction des premiers besoins matériels et moraux , car , et c’est une considération qui m’a échappé qu^nd j’examinais les conditions de la prospérité , là où tout est à faire , tous ont besoin de tous.
Mais pour qu’une population semblable puisse être organisée avec sa double mission coloniale et militaire , pour qu’elle puisse remplir son mandat , suppléer l’armée et la remplacer plus tard en partie , il faut une institution , un engagement , une direction , un lien d'association , un intérêt :
Cette institution , c’est la loi qui doit la faire ;
Ce lien , c’est la discipline et la fidélité au drapeau;
La direction , c’est le commandement ;
L’intérêt , c’est la famille et la propriété.
Maintenant , qu’on appelle cela société civile, militaire ou religieuse , peu importe ; ce qui me semble évident , c’est qu il y aura là un moyen de colonisation prompt , sûr , véritablement économique , bien qu’il impose d’abord un surcroît de dépense , et très protecteur de la colonisation civile sur la côte , quelque nom qu'on lui donne.
A demain , le complément.
Esquisse sur l’action et la composition présumée d’une Légion
Coloniale.
Alger, 8 avril 1844.
Rassure-toi , mon ami, je suis bientôt au bout de mon rouleau et je n’en serai pas moins enchanté que toi , car tout en devisant sur la colonisation , il faut que je veille à mes affaires et le fardeau ne laisse pas que d’être lourd.
C’est quelque chose d’assez étrange que de me voir, moi, paisible bourgeois, très ami des institutions ordinaires de notre pays, par métier et par habitude, moi, qui n’aimerais guère à monter ma garde ou à louer mes mules pour les transports de l’armée, c’est quelque chose d’assez étrange, dis-je , que de me voir préconiser une institution militaire.
Ah! c’est qu’entre nous , entre toi soldat, et moi? voyageur pacifique, il ne s’agit pas, d’affaires ou d’intérêts personnels , de préjugés de robe , de misérables discussions sur la toge ou l’épée ; il s’agit denotre pays, de sa gloire , de sa prospérité , et suivant les temps, les lieux et les circonstances, nous cherchons pour lui, partout ou elle peut-être, cette force qui lui est nécessaire pour accomplir son œuvre dans ce nou-
veau royaume, préparer l’avenir, et ouvrir au commerce de la France les voies où il s’élancera un jour.
Or , c'est le cas de le répéter ; une société à faire dans un pays complètement déshérité depuis des siècles du travail de l’homme , et en présence d’une population étrangère dont nous troublons l’existence, ne se constitue pas avec les moyens qui servent à conduire une vieille société, dans une contrée enrichie de tous les travaux de la civilisation.
A la côte, nous sommes déjà en France, marchons par nos lois et nos institutions en les appropriant doucement à notre situation encore difficile ; à quinze lieues de la mer, nous sommes en pleine Afrique , tendons à la franciser par tous les moyens possibles.
Le plus convenable et le plus économique sera celui qui aura le plus d’efficacité, quelque nom qu’on puisse lui donner!
A part toute considération de mœurs , de caractère , de sentiment jaloux de liberté , c'est , il faut en convenir , une admirable institution de force et de puissance que celle qui , appuyée sur la loi , réunit cent mille volontés sous la direction d’une seule, et fait agir cent mille bras en même temps et dans le même but! Co;ps toujours jeune, toujours dévoué , qui brave les fatigues, les privations et la mort, parce que la loi l’ordonne ; corps sorti de la nation , et qui y rentrer.!; la nation elle-même, ou du moins l’expression vivante de sa force, composé de tous ses en fa ns , rente t niant comme elle toutes les intelligen-
ces , toutes les capacités , tous les dévouemens, non pas confus, désordonnés et s’abandonnant aux fantaisies du caprice; mais contenus, réglés et dirigés sous un frein moral qu’on appelle l’honneur , sous un frein matériel qu’on appelle discipline. Société où le mérite et les services font leo chefs , où le moins riche de ses membres jouit de plus de bien-être et se trouve entouré déplus de sollicitude, que laplupartd’entr’eux ne pourrait en rencontrer sous le toit paternel.
Certainement, il serait bien malheureux qu’on ne puisse employer aux grands travaux de la paix, de la colonisation et de la régénération de l’Afrique, celte admirable puissance d'association et de discipline, après l’avoir si glorieusement utilisée dans les fatigues et les dangers de la guerre.
Eh bien! nous demandons que les membres de cette armée qui auront pendant un temps servi la France, soit dans !es combats, soit en maintenant l’ordre public , soit en exécutant de grands travaux, soient appelés à achever leur temps de service dans des corps spéciaux ayant mission de coloniser l’intérieur de l’Algérie et de défondre leurs créations.
Nous demandons qu’on leur assure à eux et à la famille qu’ils se feront, la propriété d’une maison et de dix à douze hectares de terre, à charge de créer cette propriété sous une direction ferme, avec l’appui de tous pour chacun , et en s’engageant à la défendre militairement tant qu'il sera nécessaire.
Dans une de ces allocutions si énergiques et, si franches que par fois elles semblent manquer leur but, en le dépassant , tant il faut d’art pour persuader les
hommes! le Gouverneur-Général, dans les discours du quel les esprits les plus difficiles trouveront toujours ou une vérité ou un profond désir d’augmenter le bien-être des masses et la gloire de la France, nous disait: que dans les circonstances où nous nous trouvions , tout colon devait être soldat.
En reconnaissant qu’il avait raison , surtout à l’époque où il nous tenait ce langage, nous n’étions guère de son avis ; aujourd’hui , nous l’espérons, il sera du nôtre, car, grâces à lui, nous jouissons d’une sécurité que nous n’avions pas osé espérer, et il a si bien fait la guerre qu’il nous dispense désormais de la faire. Nouspouvons, ce qui vaut mieux pour lui comme pour nous, consacrer en paix, tout notre temps à nos cultures , nos voyages et notre commerce , sauf à monter notre garde de temps à autre pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique.
Mais pour l’intérieur de l’Algérie, il me paraît avoir pleinement raison, et sans exclure les négociansou les agriculteurs qui voudront y tenter la fortune dans les localités où ils seraient naturellement protégés, je crois , que la population doit y être à la fois civile et militaire. Or , comme la population civile ne saurait se plier complètement aux obligations militaires, il faut y placer une population militaire qui aura les mêmes intérêts que la population civile : la propriété et la famille ; les mêmes devoirs que l’armée : le service militaire, le travail en commun, l’ordre et la discipline.
De là vient la création de ce que j’appelle : — Logions Coloniales.
Personne ne s’en est encore occupé qu’en théorie, je ne puis donc faire connaître des projets qui n’existent pas ; je te donne les idées qui me sont venues.
La Légion Coloniale serait en dehors de l’armée, mais organisée et payée comme les régimens.
Elle serait composée de volontaires.
Ils seraient pris soit dans la réserve, soit dans l’armée active , soit parmi les hommes qui ayant servi , ou même n’ayant pas servi , réuniraient les conditions d’âge , de santé et de moralité nécessaires.
L’engagement serait de trois ans , pendant cette durée de service , les hommes recevraient la solde et les vivres de campagne ; l’habillement et l’armement seraient fournis par l’état; ceux qui se marieraient auraient droit à un supplément, le travail serait en commun, les produits seraient versés à la masse.
Le temps de service accompli , celui qui voudra porter ailleurs son activité deviendra libre, il recevra sa part sur le fonds commun et ira où sa fantaisie le portera.
Celui au contraire qui aura pris goût à l’œuvre, recevra une dot, il se mariera, s’il ne l’est pas , il aura sa maison à lui, sa basse cour, sa grange, son champ, les arbres qu’il transmettra à ses enfans.
A partir de cette époque, il n’a plus la solde, parce qu’il jouit de sa propriété ; il est exempt des corvées de détail ; mais il est encore légionnaire , il est tenu au travail en commun pour l’utilité publique et au service militaire , soi! pour l’activité , jusqu’à un âge
déterminé , soit pour la défense des propriétés , passé cet âge, jusqu’à ce qu’enfin, devenu vétéran, il jouissesous lesombrages qu’il aura fait naître, du repos acquis par une vie de travail et de probité.
On assure qu’il sera impossible de trouver les éléinens nécessaires pour la formation de ces légions de soldats laboureurs; cela peut être; il y a, je crois quelque chose de plus difficile, c’est dérégler les détails de cette institution, militaire dans la forme, civile dans ses intérêts Si l’on n’y parvient pas, disait M. le Maréchal Gouverneur , la question est résolue ; on se sera mis en frais d’imagination , ce qui n’est pas coûteux , et on cherchera d’autres combinaisons car, pour me servir d’une expression consacrée: il y a quelque chose à faire.
Quant aux volontaires, comment n’en trouveraiton pas quand on est embarrassé pour donner de l’occupation aux militaires libérés qui assiègent les administrations? quand vous échangez un service purement militaire pour un autre qui joint à l’éclat du premier , l’intérêt d’une industrie privée , quand d’un prolétaire vous tendez à faite un propriétaire aisé , quand l’homme qui rentrait dans la société, avec l’honneur de ses services, mais la bourse vide , pour se mettre aux gages de quelqu’un dans les champs ou dans les villes, aura la perspective de laisser à ses enfans , la maison où ils seront nés, les champs qu’il aura défrichés , les arbres qu’il aura plantés?
Il avait été question d'abord de prendre des soldats libérés, au moment où ils reçoivent leur congé définitif: c’était une mauvaise combinaison; il v a à
celte époque, un moment de crise; on sort ue la contrainte dans la quelle on est resté sept ans , contrainte sage et salutaire sans doute , mais qui n’en est pas moins une contrainte et dont , à ce titre , on ne sent que l’inconvénient.
Le premier besoin qu’éprouve le jeune soldat sortant du service , c’est d’être libre , d’être bourgeois? de revoir le pays, la famille , les amis; c’est d’aller raconter aux camarades ébahis qui n’ont pas quitté le clocher, comment on a franchi leMouzaiasous une grêle de balles, ou chassé le lion dans les déserts . . . mais ce premier moment passé , combien de soldats sont revenus, le cœur sen é, redemander à l’Afrique : son soleil, ses émotions et du travail. . . j’allais dire, du pain.
Supposant la Légion coloniale organisée .... Et qui empêcherait en effet d’en faire l'essai avec un millier d’hommes ? L’expérience vaudrait la peine d 'être tentée ; elle démontrerait la possibilité ou l’impossibiiité de cette création mieux que les discussions dont elle sera l’objet , et dans laquelle , avec toute la bonne foi possible, on parviendra difficilement à s’entendre.
Supposons donc qu’il ait été organisé une Légion coloniale de mille hommes , chargée de fonder, à cinquante lieues d’Alger , sur le bord du Haut-Chélif , entre Askar et Boghar, déjà occupé militairement , des établissemens destinés à défendre l’entrée des montagnes et à faciliter le commerce entre Médéah et les tribus des Saouary, des Ouled-Nail, delà plaine de Taauin, etc.
Voyons cette Légion à l’œuvre :
Voilà une population énergique, dans la force de l’âge , capable à la fois de cultiver la terre et de la défendre , qui a reçu de la loi ce double mandat , avec la certitude de travailler pour elle en même temps que pour l’État, et de se créer une propriété et une famille. La voilà marchant à ce but, sous la sanction de la discipline , à la voix d’un chef obéi qui donne aux forces individuelles l’impulsion la plus utile au bien général.
Elle a pour elle le nombre, l’habitude de la guerre et des travaux , des fatigues et des privations; elle fait non-seulement sa sécurité à elle-même, mais encore, celle des alliés du voisinage; elle renferme dans son propre sein , l’autorité qui veille aux intérêts politiques et militaires , comme à ceux du bon ordre ; elle réunit toutes les industries, depuis celle du manœuvre jusqu’à celle de l’artiste , tous les caractères , depuis le penseur qui invente jusqu’au loustic parisien qui fait des chansons, joue la comédie et chasse la nostalgie , toutes les professions , depuis le médecin du corps jusqu’au médecin de lame qui prie, console , exhorte et instruira les petits enfans.
Les emplacemens ont été choisis , le plan en a été levé, la place des édifices publics a été réservée, celle des maisons a été indiquée , les terres sont divisées par parcelles.
La légion arrive , elle campe sous la tente dans les lieux assignés; elle est déjà chez elle habituée qu’elle est à vivre ainsi.
Elle n’a pas à craindre , elle peut déjà protéger.
Quelques jours après , les tentes sont remplacées par des maisons de planche ou de feuillages ; un jour viendra où il s’élèvera sur ces terres une cité florissante et l’histoire racontera qu’elle a été fondée par telle légion coloniale française!
Aidée par la garnison régulière mais momentanée de ce point stratégique, la légion se meta l’œuvre : elle fabrique sa chaux, cuit sa brique, taille ses pierres, façonne ses bois , forge ses serrures, creuse des fondations, et l’asile du malade avec sa chapelle sont bâtis avant qu’il y ait des malades.
Cependant les routes et les chemins d’exploitation sont ouverts, la pioche a extirpé les broussailles, la charrue a déchiré le sol, des jardins existent, des arbres sont plantés , la vie matérielle est déjà améliorée en attendant que des fourrages engraissent le troupeau commun et que d’autres récoltes puissent se vendre au profit de la masse en alimentant le commerce d’échange.
Ces premiers besoins satisfaits , les routes se perfectionnent et mettent en communication les établissemens nouveaux avec Médéah , Blidah et Alger ; l’auberge européenne existe à coté du bazar et du caravansérail destinés aux Arabes ; les produits du prétendu désert s’y échangent contre ceux de la France , au profit de la paix et de la domination.
Si, par évènement, quelques difficultés se présentent, l’établissement agricole devient une forteresse , il se hérisse de baïonnettes , les alliés inquiétés viennent chercher un refuge auprès d’elle et de
son enceinte, détendue par une partie des travailleurs, sortent des bataillons disciplinés qui se joignent aux colonnes expéditionnaires pour rétablir l’ordre et revenir ensuite à leurs travaux.
Tout n’est pas supposition dans ce que je te dis là , mon cher ami ; je le raconte ce que j’ai vu , ce qui existedéjà dans plusieurs localités, non pas tel que ce serait dans l’organisation indiquée, mais dans des conditions d’existence moin^ favorables pour l’armée qui a créé Teniet-el-Haad , St.-Ferdinand , Ste-Amélie, Orléanville, Tenez, Tiaret et vingt autres postes plus ou moins importuns pour la sécurité et la colonisation.
Assurément s'il faut attendre ou du budget, ou des colons civils livrés à eux-mêmes, l’achèvement des travaux considérables qui sont si nécessaires pour assurer au loin la tranquillité et la prospérité d un centre de population un peu important , nous attendrons long-temps.
Et cependant, combien n’est-il pas important que les points stratégiques et commerciaux de l’intérieur soient occupés militairement et colonialement pour étendre le commerce et faciliter tous les échanges qui enrichiront la côte.
C’est la prospérité du commerce et de l’agriculture, du travail et de l’industrie que j’ai en vue; c’est pour eux que je sors du silence que j’aime , pour eux que je me livre au feu des discussions que je redoute.
L’établissement des légions colonisatrices à l’intérieur me paraît un moyen puissant et économique, d’activer et de protéger la colonisation qui se fait sur
le littoral par l'action libre et volontaire de industries privées.
Quant aux détails, ce n’cst pas ici qu’ils peuvent être étudiés.
Adieu donc, frère, en voilà assez , trop long peutêtre pour cette fois; je n’ai compté ni mes forces ni les opinions ; j'ai vu , j’ai senti , j’ai écrit. Je ne croyais pas tant en dire, mais je ne sais pas m’arrêter, quand il s’agit de laFran e ou de l’Alg rie.
L’œuvre marche, mon ami, non pas au gré de nos impatiences, mais aussi rapidement que possible : elle a été admirablement suivie depuis trois ans, depuis que les expériences se sont formées. Tout n’est pas fini ; il faut encore bien de la patience , bien de la force, bien de la sagesse pour recueillir les fruits dont la récolte se prépare.
Gardons-nous des fautes qui compromettraient tant de travaux.
Après avoir vaincu pour dominer, sachons rester forts pour organiser, pour maintenir, pour effectuer les grands travaux que réclame la colonisation, but de tous les efforts civils ou militaires.