LOI SUPRÊME BBS LAIGUES CIVILISÉES
La création des idiomes sémitiques était due à un esprit vif, profond et précoo^ qui sembl&avoir marqué dh premier bond te but vers lequel devaient se diriger, -par de longs détours et à des distances inégales, les langues jbdoporopéennes. Ceux qui semblent l'avoir atteint les premiers ftprès les Sémites sont évidemment les Germains, Dans leur langue, même tendance à dédaigner la rondeur des fondes, à laisser tomber les terminaisons, à marquer la
pensée par les rapides éclairs du symbolisme, et, dans leur génie, môme haine des pompes de l'imagination, mémo austérité, même puissance d'abstraire. Celte affinité du génie des deux, races ne s'es^pas démentie dans leur histoire, et lorsque, vers la fin du moyen âge, la civilisation chrétienne du Midi, doublée de la renaissance, paraissait sur le point d'englober dans son unité lous les peuples civilisés, un mouvement éclata dans le Nord, tout inspiré par les traditions bibliques, et qui prétendit ramener la religion à sa pureté primitive. De quelque manière qu'on envisage la Réforme, on est obligé d'y reconnaître une nouvelle infusion du génie hébraïque dans les âmes du Nord , tandis que les souvenirs de l'ancienne Rome et des splendeurs joyeuses de l'antiquité se sont constamment perpétués au sein des populations du Midi, plus éprises de formes éclatantes et des beautés de l'art. Au premier coup d'œil on serait disposé à croire que la race indo-européenne l'emporte sur la race sémitique, précisément par celte marche méthodique de la pensée et du langage qui l'a portée à transformer lentement ses idiomes d'une synthèse compliquée en langues claires, précises, analytiques. La race indo-européenne résumerait ainsi, dans le loDg parcours de son existence, et ses propres grandeurs et celles des Sémites. Cet éloge, qu'on Tfii « donné tant de fois, nous sommes obligés de le restreindre. En effet, les langues parlées par toutes les populations de cetle race ont-elles toutes traversé les phases qui conduisent de la synthèse à l'analyse? Évidemment non. Les langues slaves ont conservé une richesse de flexions ci des modes nombreux; de dérivation qui les rendent moin» aisées, mais surtout 'moins agréables à apprendre que le grec et le' sanscrit. Les idiomes teutoniques euxttéoieiBeftirt remarquer par un lusentefonnessy ntbétiques
considérable et embarrassant pour tout autre que pour les indigènes. L'islandais est encore tout hérissé des difficultés que présentait l'ancien langage des Scaldes, et la syntaxe, les conjugaisons, mais surtout les déclinaisons de l'allemand moderne, s'apprennent plus difficilement peut-être, par lesFrançais, que les étrangelés de la grammaire arabe. Ce seront donc les langues néolatines, auxquelles on peut joindre, si l'on veut, le grec moderne, qui se présenteront à notre esprit comme les représentants del'analyseet de la pensée algébrique. Mais le grec de nos jours ne s'atlache-t-il pas à reproduire, avec effori, les formes variées et classiques de la langue de Périclès et de Démosthènes ? L'italien, l'espagnol, le français même, ne possèdent-ils pas, ce dernier surtout dans sa syntaxe délicate et dans l'emploi de ses pronoms variés, mais ions dans la conjugaison de leurs verbes, si souvent irréguliers, de nombreuses traces de l'ancienne synthèse ? On ne saurait nier toutefois que leur marche a quelque chose de plus aisé et de plus libre que celle des langues germaniques, et surtout celle des langues slaves. A quoi doiventelles cette supériorité, selon nous, bien réelle? On peut dire que les Slaves et les C.ermaïns ont vécu moins de la vie de la pensée, quicrelise, et de la civilisation, qui use. SeiHèment if faut ajouter aussi que les Slaves et les Germains ont toujours présenté une masse compacte sur laquelle la conquête a pu passer quelquefois, mais sans les entamer, et dans laquelle une idée et une influence étrangères, fût-%e celles du christianisme, ont pu se répandre sans les dominer. Le latin, qui a donné naissance aux idiomes romans, se distinguait déjà, sans doute, par uan^ tendance visible vers l'abstraction et des formes cqécwtrées . Il est douteux toutefois qu'il se fût coroplétradfetit décomposé et que les différences qui le sépawtt de set filles
fussent aussi profondes qu'elles le sont en réalité, sans la double invasion qui a transformé l'Occident : celle des barbares du Nord, qui, en leur qualité de 'Xroquéranta, n'apprirent qu'imparfaitement la langue des vaincus, et celle d'une pensée, hébraïque s'il en fut jamais, la pensée chrétienne, qui entra comme une épée dans le corps énervé et amolli de l'empire romain. Cette pensée, en changeant le cours des idées, changea le langage, et, s'efforçant de parler celui des simples, en précipita la marche vers la clarté et l'analyse. Mais les langues les plus réellement analytiques aujourd'hui sont, en Europe, l'anglais ; en Asie, le persan et quelques dialectes de l'Inde, telsque le bengali, lemahratle,etc.(lj Comment se fait il que ces idiomes aient primé, dans la voie de l'analyse, non-seulement les langues slaves et germaniques, mais encore les langues néolalines? La raison en est bien -simple et bien évidente. Ces langues ont été parlées autrefois par des peuples qui n'ont pas su maintenir leur indépendance et leur nationalité, qui ont vu s'asseoir à côté de leur foyer des conquérants étrangers, et introduire dans leur vie sociale des coutumes, des mœurs et quelquefois une religion, différentes de celles de leurs pères. *Les Normands, aux prises avec les Anglo-Saxons, dwapprirenl bien vite le français élégant de Bayeux, pour apprendrai imparfaitement il est vrai, les sons rauques de la population vaincue. Celle-ci, à son tour, modifia son. langage primitif, et, eu négligeant toutes les flexions, s'attacha à faire ressortir surtout les syllabes importantes des mots,
(1) Cet derniers sont tellement éloignés du synthétisuie de l'ancien sanscrit qu'ils ne peuvent plut tonner le pluriel qu'A l'aide de certains mois ajoutes au thème, tels que iik, (réunion), avatha (tout). — Benfej, Indien, p.. 853.
à les faire comprendre et accepter par les vainqueurs. C'est ainsi que naquit ce langage si simple, si dépouillé de /ormes étymologiques et de lois syntaxiques, que parle aujourd'hui la famille anglo-saxonne. Même chose arriva dans la Perse et dans l'Inde. Seulement ce no fut pas ici un peuple appartenant à la même race que les vaincus, comme cela avait eu lieu en Angleterre, qui usurpa le pouvoir et la domination ; ce furent encore les Sémites qui, à la suite de la religion de Mahomet, introduisirent une foule de mots empruntés à leur propre idiome, et obligèrent les anciens habitants, toujours dans l'intérêt de la clarté, d'abandonner les formes riches et allongées de leur langage. Le résultat de cette fusion fut -d'autant plus complet que les Mahométaps cuir-mêmes parlaient un idiome qui, sang êlxe analytique, puisqu'il n'avait pas dû son origine à la synthèse, portait au moins quelques caractères de l'analyse. Dans ce concours de langues, si l'on peut s'exprimer ainsi, la palme n'appartiendra donc pas aux Slaves, qui ont conservé la leur intacte au milieu des invasions et des -Conquêtes ; ni aux Germains, qui sont pestes "fidèles, du moins jusqu'à un certain point, aux idiomes parles par leurs pères; mais aux Néolatins d'abord, aur.-Àngïais et aux Persans ensuite, qui sont des peuples mixtes, d'origine récedte, nés de la fusion de plusieurs races et ayant vu jplusienrs fois traverser leurs pays par la double conquête des armes et décidées. Evidemment, il ne peut être question ici (Pun&supériorilé do la race japhélique; ; s'il y en avait une, ejle serait du coté des Slaves et des Germains, qui au moins ont -conservé leur nationalité efpeuvent presque être considérés comme étant restés eux-mêmes. Le mérite n'est donc plus celui de la race, mais celui des circonstances*. Il est aussi dans cette loi de notre nature que ce ne sont
pas des terres vierges des œuvres rie l'homme qui peuvent nourrir la semence de l'avenir et fournir de nouvelles pages à l'histoire. Non-seulement il faul un sol dont chaque motte ait été remuée , brisée par le soc ; dont chaque parcelle ait été occupée successivement par des peuples de langues, de religions et de mœurs diverses ; il faut encore un sol trempé de la sueur et du sang de plusieurs générations pour faire venir une nouvelle moisson de gloire, pour produire une grande nation et une grande civilisation , qui marquent dans les annales du genre humain. Mais, que ce soit le mérite de la race japhélique ou non, c'est dans cette race surtout que nous rencontrons la succession de langues synthétiques et de langues analytiques : car les idiomes parlés par les autres races de notre globle ont pris un développement différent, lorsqu'ils ne se sont pas arrêtés à la première phase de leur formation. N'y a-t-il donc aucune loi commune à toutes les langues civilisées; etfaudra-t-il nier que dans tous les peuples qui ont marqué dans l'histoire il y ait eu des aspirations vers un même but, entrevu obscurément et poursuivi avec ardeur par les têtes de colonne de l'humanité? Cetle loi existe, selon nous : c'est la loi de tous les organismes vivants , c'est la loi qui veut que la jeunesse succède à l'enfance et la maturité virile à la jeunesse ; qui veut enfin que l'imagination , tôt ou tard , soit remplacée par la réflexion. Si la faculté qui semble prédominer dans les ouvrages des anciens est l'imagination, , si Platon n'a pas pu se soustraire à son empire, si Aristote n'a pu apporter dans ses puissants raisonnements toute la suite, la clarté et la netteté de la pensée moderne , la réflexion, au contraire, l'analyse et son esprit scientifique régnent quelquefois dans les œuvres les plus incontesta-
blement naïves des poètes de notre siècle et s'y fout voir comme malgré eux.
Or, ce mouvement incessant vers la clarté, la raison, la connaissance de soi et de l'univers , qui éclate dans te développement littéraire de l'humanité, se retrouve aussi dans celui des langues. Fruit de l'instinct, leur vocabulaire primordial répondait fidèlementauximages qui frappaient les sens des premiers hommes ; leurs mots, qu'aucune convention n'aurait pu créer, ressemblaient aux organismes vivants de la nature , tant leurs formes , malgré les puissantes règles de l'analogie qui ont présidé à leur naissance, sont riches, variées, multiples, changeantes. La phrase y est rapide , mobile, passionnée, poétique, et notre froide raison suit péniblement les élans impétueux inspirés par une imagination aussi fraîche qu'ardente. Peu à peu cependant la réflexion commence à se dessiner et à approprier la forme à son image. Il y a plus de clarté et de simplicité dans le grec que dans le sanscrit , et la pen sée se détache et se montre mieux en relief dans la phrase latine que dans ta période grecque. Eucore un pas, et l'analyse triomphera , car la pensée aura percé à jour l'envoloppe qui la cacbait.
Leu langues modernes paraissent avec un système de syntaxe et d'étymologie beaucoup plus simple, remplaçant les nombreuses désinences des conjugaisons et des déclinaisons par des mots indépendants qui orientent l'esprit; la phrase enchevêtrée, mais sonore, par les allures régulières, algébriques, de ta construction moderne; enfin, les harmonies de la quantité prosodique , parla rimeet une puissante accentuation. C'est en effet l'accent qui a été l'instrument de celte remarquable transition du principe plus matériel qui régnait dans les langues an-
ciennes au principe spiritualiste qui gouverne les noires, où les mots De sont plus en réalité que les signes des idées. Car l'accent s'élait attaché dès le commencement à la syllabe qui paraissait la plus importante du mot, à celle à laquelle l'esprit de l'homme accordait la prééminence sur les autres, et dans les langues du nord ce fut toujours celle de la racine. Dans la révolution qui transforma les langues de l'antiquité et détruisit leurs formes admirables et harmonieuses, ce furent surtout les syllabes marquées par l'élévation de la voix qui restèrent intactes. Mais, de même que la réflexion règne davantage dans les peuples du nord et qu'ils professent un mépris plus grand pour la forme, la réflexion a aussi façonné davantage leurs langues, qui sont, à coup sûr, bien plus fortement accentuées que celles du midi. En France, l'accent, un jour, a du aussi jouer un rôle considérable dans la langue. Lorsqu il a commencé à s'affaiblir, celle-ci a dû recourir à une extrême rigueur dans la construction de la phrase, dont le mouvement tout logique exprime en réalité, plus que celle d'aucune autre nation, la marche de la pensée humaine. £ V lâÊZ
Les langues qui, au Heu de se pétrifier dès leurs premiers pas, ont eu une croissance pins normale, comme leslanguessémitiqueset surtout les langues indo-européennes (nous savons fort peu de chose des révolutions qui ont pu transformer les autres), ont de 1res bonne heure pris pour régulateur le principe de la quantité prosodique. Ce principe n'est nulle part plus sensible que dans la grammaire sanscrite, qui dislingue avec la dernière rigueur entre des voyelles longues et brèves (1). Sa puissance ne saurait être contestée en hébreu , où nous retrouvons la
(1) Baoloew, Accentuation, p. 83.
même distinction assez nettement établie. Puisque les signes exprimant ia longueur ou la brièveté des voyelles datent du V" ou du VI* siècle de notre ère , la quantité a dû être encore bien vivace daus la langue à cette époque. Même si elle avait été entamée sur quelques points, si patach (a), segol (ê) et kamez chatuph (ô) seuls étaient régulièrement brefs, si chïrek {ï) et kibbtiz (otf) avaient été quelquefois longs (1), ces exceptions elles-mêmes ne feraient que confirmer la règle.
Les recherches des philologues n'ont pas encore fait découvrir si les altérations que cette règle a dû subir sont le résultat du chant musical, ou de la prononciation variable du son des voyelles — comme par exemple celle d'un e ouvert et d'un e fermé, etc. — ou de l'accent remplaçant les syllabes longues et brèves par des syllabes fortes et faibles, ou enfin de l'action réunie de ces trois éléments.
Quoi qu'il en soit , on ne saurait douter du rôle important que la quantité a dû jouer dans l'ancien langage des Hébreux, puisqu'on en rencontre des traces encore dans la poésie arabe (2), venue plus de mille ans après celle des livres sacrés.
Nous savons que la quantité prosodique a dominé dans une série d'idiomes que nous ne pouvons pas poursuivre jusqu'à leur origine, puisque les poésies qui ont été écrites dans ces idiomes ne sont pas bien anciennes , ou bien nous ont été révélées depuis peu, et lorsque de nombreux changements avaient pu altérer leur caractère primitif. C'est ainsi que nous savons du lithuanien qu'on y rencontre encore de véritables longues , puisque l'accent cir-
(1 ) Voyez Gésenius, Grande grammaire hébraïque, p. 35, 36.
(2) Schmitlhftnncr, Usrprachkhre, p. 33*.
connexe s'y est maintenu. L'accent aigu y est çesté exirê> metnent mobile, et se.f encontre quelquefois sur la qut* trièmetet la cinquièffl^sy^be à partir de la finale. Dans le (chèque, autre dialee'uV"slave , l'accent porte constamment sur la première syllabe du mot , en même temps que la longueur et ,1a brièveté des syllabes y sont serupuleusemenjobeervées , ce qui, ajouteJM. Schleicher ( I ), donne àjgÇ idiome une grande beauté poétique.
Jugqu'à présent nous n'avons parlé que des langues appartenant aux deux grandes races des Sémites et des lado-Enropéens. Voici , un idiome appartenant à un p^P^atiace ouralienne , le magyar, iloçt tous les mots ogÊp^RBcnient l'accent suc la première sjllïib-e,. syllabe qui , .chez les Tatares ,^rttaferme in variabtemeét lé radical; Cet accent s'affaîpiit, toutefois, nous dit M. Schleicher^), quand des syllabes longues vont suivre: car, en magyar, elles sont distinctes (les syllabes. brèves. Cette langue disposerait donc d'une prosodie entièrement indépendante de l'accent, et, seule parmi les langues civilisées, elle serait capable de reproduire encore., de nos jours la versification métrique des anciens. Tout en tenant compte de ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans cette assertion, elle semble prouver au moins jusqu'à l'^videnoa» que l'antique principe de la quantité s'est maintenu, dans no cas spécial et unique, à peu près dans toute son intégrités. Enfin , si. nous jetons un rapide coup* d'œil sur l'alphabet des Coptes , alphabet qui est presque identique à celai des GrecS, nous sommes frappés d'y retrouver un
(1) La Langues de l'Europe moderne, parA»Scbleiclier,trad. par Ewù.rtt^k,p.275.' # *
(S) Ibid., p. Ut.
oméga et «n êta : ce qui semble indiquer que les Egyptiens sentaient encore, dans les premiers siècles de notre ère, la différence entre la bft^yeié et la longueur de Ve et de l'a. ^Kfa
Le fait le plus général qui semble dominer les langues dont le développement a .suivi celui de ta civilisation , c'est qu'elles vont du principe de la quantité prosodique à celui de l'accentuation. Carie passage du style 4 métaphore au style algébrique', de l'habitude de matérialiser la pensée par l'image à celle d'exprimer la pensée dans toute son abstraction, ne parait pass'ôtre effectué partout avec usa égalapTécision , surtout lorsqu'on «oàge au lan-
. gage, encontaujourd'hui si pittoresque, < N-s'Oriénlaux d'origine sémitique. Il ne paraît pas non plus que la marche du.temps ail généralement appauvri les langues, diminué le nombre de leurs racines primitives , amoindri , affaibli leurs formes syntaxiques La perle môme -des terminaisons n'est pas aussi universelle qu'on l'a cru jusqu'à présent, et la loi en vertu de laquelle elles disparaissent souffre des exceptions au sein des familles de langues qui semblent l'avoir le plus profondément subie. TémoiM les
-langues slaves et quelques idiomes teutoniques, conservant ujijuxe d* déclinaisons, de conjugaisons, etc., qui démontre que l'état de barbarie où les races qui les parlent aafk restées longtemps a été favorable au synthétisme, par lequel elles se rapprochent encore du sanscrit. Et cependant ces langua^ont remplacé, depuis des siècles r la quantité prosodique par. le principe de l'accentuation.
On sait pareillement que la langue arabe, qui ne s'est épanouie que quelques siècles avant Mahomet, c'està-dire plus de douze siècles après Ustftid et Salomon, possède un système de conjugaison beaucoup plus corn-
pliqué (1) , des déclinaisons plus variées (duel), des adjectifs et des dérivés p!us nombreux et un vocabulaire plus riche que son aïeule, la langue hébraïque. Ce qui dénote en elle les caractères d'une langue moderne, ce sont, comme nous l'avons indiqué plus haut , quelques terminaisons un peu plus effacées, un système moins complet de voyelles , puis surtout la rime , enfin un nombre de syllabes toujours égales que Ton retrouve dans les morceaux poétiques. Or, ces deux derniers points sont une preuve certaine que l'accentuation tient déjà une large place dans la langue et qu'elle y prime la quantité. Si Ton cherche à expliquer la position que l'arabe occupe à Tégard de l'hébreu, il faut admettre que ce dernier idiome se soit fixé prématurément , selon toute vraisemblance , à l'époque où Moïse imprima à son peuple ce cachet national si ineffaçable qui le distingue encore au* jourd'hui. Or, à ce moment, le travail de synthèse que poursuivaient les langues sémitiques n'était pas encore terminé ; il continuait , au contraire , son action lente et sourde au sein des tribus qui , dans l'intérieur de l'Arabie, étaient restées fidèles à la vie nomade, ou s'étaient arrêtées à un degré peu avancé de civilisation.
On ne s'étonnera donc plus de voir la splendide efflorescencede la langue et aussi de la littérature arabe s'épanouir juste au moment où les langues des autres peuples civilisés entraient rapidement en décadence. C'est que , renfermées jusqu'alors par le désert dans les limites du pays qui les avait vues naître , elles n'avaient encore aucun contact avec le mouvement intellectuel qui entraînait
(1) Gésénius, Grande gramm. hébraïque, p. 232, 236, 274, 283, 622 et suiv.
les races historiques vers des destinées et une ruine plus précoces.
Cet état exceptionnel de la langue et de la littérature arabes ne pouvait d'ailleurs pas être d'une bien longue durée, et un certain niveau avec les langues de l'Occident devait bientôt s'établir, dès que le fanatisme religieux eut fait sortir ce peuple antique de son isolement. Dans l'arabe vulgaire, la langue est revenue aujourd'hui à peu près à la pauvreté et à la simplicité nous ne dirons pas deJ'araméen (i), peut-être le plus ancien des dialectes sémitiques, mais assurément de l'hébreu de la Bible.
Il paraît donc certain que non-seulement les deux races les plus importantes de notre globe , celle de Japhet et celle de Sem, mais encore d'autres peuples appartenant à d'autres races, comme les Hongrois et les Egyptiens, décèlent dans le développement et la marche historique de leurs idiomes une même grande loi. C'est pourquoi nous osons dire que cette loi est inhérente à l'esprit humain , et nous terminons en répétant ce qui a été dit ailleurs : L'histoire de l'accent n'est autre chose que celle du principe qui, parti de bien faibles commencements , finit par envahir toutes les formes , par se soumettre V ordre des mots et la versification de toutes les langues (2).
Il faut l'avouer toutefois, la prédominance de l'accent ne caractérise pas seulement lesvieilles langues, quiontépuisé toutes les phases de leur développement ; nous la rencontrons encore à leur début dans les idiomes primitifs les plus pauvres : dans le chinois, qui, grâce à la variété des
(1) L'araméen fut parlé par les Chaldéens du nord, les Babyloniens et les Assyriens, qui semblent avoir quitté le sol natal de l'Arabie ayant les Hébreux, ou qui au moins se sont fixés avant ceux-ci dans des régions plus septentrionales.
(2) Benloew, Accentuation, p 296.
intonations avec lesquelles ses mots se prononcent , réussit à quadrupler les 328 sons qui composent son dictionnaire ; dans la langue des Akra, en Afrique, presque dépourvue de formes syntaxiques (1); dans quelques langues américaines, plus compliquées, mais qui affectionnent le retour des mêmes sons , exprimant des idées différentes et diversifiées surtout par l'accent (2), comme le guarani et le quichna. Car, enfin, il est certain que la quantité prosodique ne peut naître que lorsque les langues sortent de la phase du monosyllabisme. Tant que tous les mots ne se composent que d'une seule syllabe et ont pour ainsi dire la même valeur, la différence de la longue et de la brève ne peut pas se faire sentir. Et c'est précisément parce que les monosyllabes primitifs ne se sont pas fondus en chinois, après s'être mesurés et pesés mutuellement, qu'il n'y a jamais eu de valeur prosodique chez ce peuple et que l'accent est devenu la règle invariable de la langue et de la poésie.