DES PEUPLES QUI LES PARLENT
Lorsque nous trouvons des peuples qui , séparés par de * grandes étendues de terrains, n'en parlent pas moins la même langue ou des langues différentes, mais renfermant les mêmes racines et les mêmes syllabe&fomatives, nous sommes forcés d'admettre, malgré des modifications profondes que l'éloignement et le temps peuvent avoir fait subir à ces langues, que les peuples qui s'en servent q#t vécu autrefois ensemble, se sont gouvernés d'après les mêmes lois , se sont conformés aux mêmes mœuxs étages, se sont mêlés et croisés pendant une série ^pièc^SB* Ainsi les Esquimaux, qui habitent le Groenland et Labrador, quoique séparés, par une distance de quelques centaines de lieues et une foule d'autees tribus indigènes, des Esquimaux établis près de Norton-Sund et d'Unalaschka , en Amérique , et sur les bords de l' Anadir (désignés par le nom des Tschouktschi-Esquimaux), en Asie, ont dû néanmoins un jour être réunis à ces derniers, et ne former avec eux qu'un seul peuple, puisqu'ils parlent encore aujourd'hui la même langue (1). Supposer qu'un idiome aussi compliqué que celui des G roën landais pût se reproduire avec une extrême exactitude sur plusieurs points du globe en même temps, ce serait admettre un miracle qui répugnerait à l'esprit le plus crédule. Ce que nous venons d'affirmer de la peuplade si peu importante des Esquimaux doit s'appliquer à la grande famille des Indo-Européens. Indous, Persans, Germains, Slaves, Pélasges, Grecs, Romains, ont dû, comme nous l'avqps dit déjà
(1) MUhrtd., iv, p. 251-253.
plusieurs fois, vivre un temps en commun , observer les mêmes usages, et , selon toutes les apparences, avoir un culte semblable. L'identité des radicaux du système syntaxique el grammatical de leurs langues nous conduit forcément à cette conviction. Les antiques légendes des Brahmanes désignent Uttarakuru (le petit Thibet) comme leur patrie primordiale, et les recherches philologiques et ethnographiques du siècle semblent confirmer ces traditions vénérables. Les idiomes de la race celtique diffèrent profondément des idiomes parlés par les nations que nous venons d'énumérer ; mais ils s'en rapprochent par quelques côtés d'une manière si sensible que nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que des rapports intimes ont dû exister à des époques antérieures aux temps historiques entre les deux races, et laisser des traces profondes dans leurs langues respectives. Un fait analogue s'était présenté à nous dans l'assimilation du dialecte des Tschouktschi nomades à celui des Corèques (1).
En lisant avec attention ce que nous venons de dire du développement des langues , on restera convaincu avec nous qu'il n'y a pas de pire préjugé que celui d'envisager les causes premières comme des faits simples. Il est évident , pour des hommes qui réfléchissent sérieusement, que toutes les origines sont complexes, que la raison et la civi-
(1) Le mélange de deux peuples n'a pas toujours pour résultat la fusion des langues. Un peuple peut êlre absorbé par une race plus puissante et perdre jusqu'à ce dernier signe de sou ancienne nationalité : témoins une foule de petiies peuplades italiennes , soumises par les Romains. Enfin , des langues peuvent périr entièrement , lorsque les races qui les parlent disparaissent , comme il est arrivé probablement aui aborigènes de l'Europe, et comme il arrivera un jour aux nombreuses tribus indiennes en Amérique, qui diminuent jour par jour, pour ainsi dire, à vue d'œil.
lisation seules ont le pouvoir de niveler et de simplifier. C'est pourquoi nous nous voyons obligés de placer dans un avenir encore lointain cette unité de langage qu'on aime tant à considérer comme le point de départ de l'humanité au jour de la création ; nous pensons même que cette unité ne pourra jamais être entièrement réalisée. Comme tout s'enchaîne dans la nature , et par conséquent aussi dans le langage, qui n'est qu'une fonction naturelle inhérente à Tbomme , il a été possible de découvrir les lois en vertu desquelles desidiomes primitivèmèûHdentiques ont pu se diversifier , et aussi les points de contact , les analogies, qui nous forcent de les rattacher à un centre commun. Comme il n'y a presque rien d'arbitraire dans le système d'un idiome même peu civilisé , les peuples les plus sauvages ne cesseront jamais de trahir leur origine, leur parenté , par leur grammaire et bon nombre de traits caractéristiques. Témoin les Ossètes , tribu caucasique, qui ne se doutent pas , à coup sûr, qu'ils ne sont que des Indous égarés près de la mer Caspienne. S'il en est ainsi des peuples sauvages, à plus forte raison les langues des nations civilisées conservent-elles dans leurs productions littéraires , dans leurs monuments , la trace des lentes dégradations par lesquelles elles se sont éloignées de l'idiome primitif. Si, par conséquent, nos recherches nous prouvent qu'il existe des centaines de langues entre lesquelles il est impossible d'établir des rapports intimes, des analogies certaines, la science doit se déclarer incompétente lorsqu'il s'agit de ramener la multiplicité de tous les idiomes du globe à une unité absolue. Aussi, quelque haut que nous puissions remonter dans les traditions de l'histoire , nous rencontrerons toujours plusieurs points habités par des hommes d'origines et de langues différentes. Ces langues, toutefois, ont été partout ,
d'après toutes les apparences , d'abord monosyllabiques. Mais les monosyllabes n'ont pu être partout les mêmes ; au contraire , ils ont dû différer de tribu à tribu , peutêtre quelquefois de famille à famille. Le développement ultérieur des idiomes variait sans doute suivant le sol , le climat , l'organisation physique et intellectuelle de ces races primitives. Peu de langues parcourent complètement toutes les phases , et prennent toutes les formes que puisse affecter la pensée humaine, reproduite par la parole. Quant à ceux qui voudrait faire dériver l'immense variété de langues et de dialectes de notre race A'une seule langue connue , que ce soit l'indou , l'hébreu ou toute autre, leur opinion est de celles que la science moderne n'a plus besoin de réfuter. La question de ce qu'on appelle vulgairement la dispersion des langues ne présente point de difficultés sérieuses. Rien de plus dispersé en effet que les idiomes qui devaient se parler sur notre globe à une époque peu avancée de l'humanité. Plus tard , avec la naissance des premières civilisations, nous voyons souvent la même langue parlée sur Une vaste étendue de terrain ; puis nous voyons ces vastes agglomérations de peuples se dissoudre et leurs langues se diversifier, sans toutefois perdre les traces d'une identité primitive.