‹ Aperȩu général de la science comparative des languesChapitre 15 sur 37 · AVENIR PROBABLE DBS LANGUES MODERNES · texte numérisé non relu

AVENIR PROBABLE DBS LANGUES MODERNES

Les langues indo-européennes ayant suivi un mouvement, ou circulaire, ou semi-circulaire, on peut se demander à quel point ce mouvement s'arrêtera, ou bien s'il recommencera en sens inverse ; en un mot , nos langues, ayant été décomposées par l'analyse, se fortifieront-

elles dans l'état où elles sont arrivées, ou tendront-elles vers une synthèse nouvelle? Nous avons tâché de répondre ailleurs à cette question ; aussi nous proposons-nous seulement de présenter quelques observations, qui nous permettront de nous ïormer une opinion sur l'avenir de nos langues.

La synthèse nouvelle que Ton nous promet ne serait possible qu'autant que le lien qui unit incessamment dans notre race le passé au présent viendrait à se rompre, et que, les facultés dë^la raison humaine s'affaiblissant de plus en plus , celle-ci perdrait l'admirable clarté avec laquelle elle perçoit aujourd'hui et les lois de l'univers, et celles des langues , et les siennes propres. Il faudrait admettre en outre que la grammaire eût cessé d'être enseignée ; que l'art de l'imprimerie fût tombé dans un oubli profond , et que les ténèbres d'une barbarie plus générale et plus terrible que celle de l'époque des migrations couvrissent tout notre globe. Encore est-ce une question de savoir si notre race, revenue ainsi à la condition objective des premiers siècles et au règne de l'instinct pur, pourrait retrouver toute cette puissance créatrice à l'aide de laquelle elle avait fondé les systèmes de langues les plus admirables. Rien n'est nftins certain que cette supposition. Loin de nous toutefois d'admettre l'immobilité des formes syntaxiques et de la construction dans nos langues actuelles. Loin de nous aussi la prétention excessive de prescrire ou seulement de prédire , d'une manière précise, la marche qu'elles prendront dans l'avenir. Toutefois, s'il nous était permis de donner place ici à notre pensée entière, et même à nos craintes, nous dirions que la situation actuelle nous paraît encore tolérable; mais nous augurons mal de l'inefficacité relative de l'éloquence judiciaire et parlementaire pour l'avenir desftmgues. Qua^

l'on songea leur action dans l'antiquité; que Ton réfléchisse à l'indifférence , tous les jours plus sensible, pour les charmes d'une conversation instructive, élevée, élégante, pour les plaisirs raffinés de l'esprit, pour tout travail de la plume, de la pensée ou de la parole, dont l'utilité pratique ne soit pas immédiatement démontrable et no puisse être calculée par des chiffres, et que l'on ose encore nourrir un « long espoir ! » Si le mercantilisme est destiné à envahir un jour toutes les classes de la société, nous ne serions pas étonné que nos langpgs prissent enfin, peutêtre seulement après des siècles, la forme qu'elles revêtent déjà aujourd'hui dans les dépêches télégraphiques des industriels. Par mesure d'économie, les phrases y sont représentées seulement par quelques mots, qui en indiquent pourtant très clairement le sens. 'Cette abréviation, fort utile sous bien des rapports, appliquée à toutes les formes du langage, en le dépouillant de tout ornement et de tout charme poétique, loin de nous faire rivaliser avec la Grèce, nous ramènerait d'abord en Chine, et inaugurerait la décadence des idiomes de notre hémisphère.

Il ne paraît donc pas que de longtemps on puisse assigner un terme au travail de l'analyse. Mais, dans ce travail, quelles sont les lingues qui joueront le premier rôle et qui semblent destinées à réunir dans les liens de la fraternité tous les peuples de la terre? Ces langues sont l'anglais et le français. Elles ont été plus particulièrement façonnées par l'influence manifeste de ce travail, et elles sont merveilleusement organisées pour exprimer toutes les idées nouvelles que l'industrie et la science font éclore journellement. L'esprit de l'homme prenant tous les jours des allures plus analytiques, ces deux langues sont celles que l'on parle et que l'on apprend de préférence et avec le plus de facilité. Qui voudrait soutenir,

par exemple, que la langue anglaise n'a pas devant elle un immense avenir? Quelle serait la langue destinée à la remplacer ? Mais, si un jour elle doit se répandre sur la plus grande partie du globe, il y a lieu d'espérer que la langue française sera sa fidèle compagne, comme le grec, jadis, le fut du latin. L'espagnol et le portugais^swfcr blent, momentanément , tenir le troisième rang; mais la civilisation méridionale de l'Amérique nous paraît bien menacée par la civilisation des fils entreprenants de la ré** publique du Nord. Les idiomes slaves aussi ont un grand avenir ; l'allemand proprement dit et l'italien sont peut* être plus exposés à être absorbés par les langues parlées ' des races plus fortes entre lesquelles ils se trouvent* refiM*\ serrés.

Nous ne voudrions blesser la susceptibilité d'aucune nation, et nous pensons sérieusement que toutes po^u|5f gués modernes dureront longtemps. L'esprit humain, tftit. rivé à toute sa clarté, à la connaissance de lui-même âfè de ses prqpres lois, a une puissance de conservation au moins aussi grande que l'instinct qui a maintenu intactes pendant quatre mille ans les langues de la Chine et de TÉgypte. La raison étant le grand principe, l'idéal que l'humanité s'efforce de réaliser de ^is en plus dans l'organisation de la société, les langues qui sefiïfct l'exprqg£ f sion la plus exacte de cet idéal semblent être faites pour défier les siècles. Mais, puisqu'il ne saurait y avoir d'immobilité absolue, l'analyse, à force de les creuser et de les simplifier, desséchera et minera ces idiomes. Ils n'échapperont pas alors au sort de tout ce que le temps enfante , et, par leurs dernières évolutions, ils rejoindront le point d'où ils étaient partis, il y a des milliers d'années, dans « la cité vagissante ».

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