LE D' STEINTHAL
Le principe qui domine la division des systèmes d'écriture est que leur clarté et leur perfection sont en raison de la clarté et delà perfection des langues qu'ils 80 nt destinés à reproduire. Lorsque une tribu sauvage de l'Amérique du Nord veut transmettre à la postérité les exploits d'un de leurs chefs , elle les peint, mais ne saurait les perpétuer par l'écriture. Celle-ci, pour être facile à saisir, présuppose un langage facile à analyser -, à décomposer. Des idiomes où règne un syntbétisme confus ont de la peine à arriver, nous ne dirons pas à un alphabet, mais seulement à des signes hiéroglyphiques. DesTchippeways désirent-ils nous apprendre que deux de leurs chefs ont remonté un fleuve, ont campé sur le rivage et y ont pris un ours et des poissons? Us graveront sur une planche deux pirogues, sur chaque pirogue un animal, insigne (totem) des familles de chacun des deux guerriers (les noms propres des individus n'étant jamais indiqués autrement), un ours, des poissons, — et le monument sera achevé. Les sauvages, toutefois, connaissent le symbole ; deux mains entrelacées sont le signe de l'amitié; le cœur, c'est celui du désir, de l'affection. Chez les Mexicains, race déjà plus civilisée, l'année est désignée par un serpent qui se mord la queue. Il n'est pas toujours
aisé de se rendre compte du rapport qui existe entre le signe et la chose signifiée , comme, par exemple, lorsque les nez du visage affectent des dimensions d'autant plus énormes que les personnages sont plus élevés en dignité, etc., etc.
L'écriture dont nous venons de parler est comme détachée du langage de la tribu qui le parle; elle n'indique aucune catégorie de la pensée , aucune forme grammaticale. Nous ne voyons que des objets pouvant frapper la vue : nulle part un signe marquant une activité, une épithète, un rapport. Les Mexicains n'ont pas été assez heureux pour sortir entièrement de ce système primitif; mais ils ont inventé des signes indiquant des noms de nombre; ils ont un calendrier; ils marquent la date des événements. Il y a donc pour eux un passé, et par conséquent , un commencement de tradition historique. Quelquefois, en écrivant, ils ont recours aux couleurs, comme lorsque le chiffre vingt, 20, est désigné par un drapeau et qu'un drapeau divisé par deux lignes qui se croisent et colorié à demi signifie dix, 10 ; lorsque les trois quarts en sont coloriés, c'est 15, quinze qu'il faut entendre.
La couleur joue un rôle considérable dans les cordelettes nouées des Péruviens , les fameux quépos. Là, c'est le nombre, l'entrelacement et la couleur des nœuds qui sont destinés à remplacer les caractères. Ces signes sont tout à fait de convention; ils ne disent rien par eux-mêmes. Tout imparfaite que
soit cette écriture, il faut la placer au-dessus de celle qui ne fait que peiudre ; car elle est à un plus haut degré le résultat d'an art réfléchi.
La Chine et l'Egypte sont les premiers pays où nous rencontrions une écriture digne d'une intelligence humaine. Ce qui l'y a fait naître, c'est, dit M. Steinthal, un esprit agité par les énigmes à ré* soudre, que présente le spectacle de la création. L'Egypte et la Chine ont laissé trace d'elles-mêmes : Fo-hi imagina des signes figurés pour fixer les principes de la morale et d'une métaphysique abstraite. Les prêtres de l'antique Misraïm voulurent célébrer la gloire des dieux, orner leurs temples, perpétuer les hauts faits de leur race. i
L'écriture chinoise conserva toujours son caractère hiéroglyphique , à cause de la nature de la langue, composée d'un petit nombre de monosyllabes et d'un nombre prodigieux d'homonymes. Toutefois le chinois parvint à créer des signes phonétiques à côté des signes idéographiques par lesquels il avait débuté. C'est ainsi qu'il put signaler au regard les significations diverses d'un même son. Le son pe veut dire blanc et cyprès. Ayant le sens blanc, il est rendu par un signe idéographique simple; ce signe devient phonétique lorsque pe signifie cyprès. Il n'exprime plus que le son pe, et, pour qu'on ne puisse pas s'y tromper, on y ajoute le signe idéographique] arbre, en* sorte que les deux signes réunis se lisent : arbrepe. Lorsque le son chi ou tchi est rendu par un
signe simple, il signifie mesure, diviser; mais lorsque d'idéographique devenu phonétique il se trouve accompagné du signe homme , il signifie ruse , talent. Lorsqu'il est suivi du signe femme, il signifie fille piobUque\ joint au signe simple cœur, il veut dire haine, violence, etc. C'est que le chi ou tchi a toutes ces significations réunies. — L'écriture égyptienne, comme récriture chinoise, débuta, elle aussi, par la pensée peinte ; mais, grâce à la structure plus savante et plus complexe de la langue , elle parvint à reproduire après le pot la syllabe , et après la syllabe les éléments qui la constituent, la consonne et la voyelle. Nous suivons, dans, les différentes phases qu'elle eut à parcourir , les lents efforts de la raison humaine arrivant en dernier lieu à ce qui nous parait aujourd'hui le système le plus simple , le plus facile et le plus naturel , le système alphabétique. La raison égyptienne trouva le secret , — car c'en fut un, — de notre méthode moderne, et, l'ayant trouvé, — telle fut la puissance d'habitudes invétérées, — elle no sut pas l'employer.
- Toutes les inscriptions égyptiennes nous présentent le mélange de figures symboliques , hiéroglyphiques, avec une écriture tantôt syllabique, tantôt même alphabétique. Une seule, que Plutarque et Clément d'Alexandrie nous ont conservée, nous montre l'écriture égyptienne encore en pleine transition de la peinture des Américains sauvages au symbolisme de la pensée. Elle présente cinq images : un
enfant, un vieillard, un épervier, un poisson, an hippopotame, que l'on peut lire ainsi : jeunes et vieux, Dieu hait l'impudence. Les trois derniers signes ont une valeur entièrement symbolique. Jamais lroquois ni Mexicain n'y aurait eu recours pour exprimer une pensée aussi abstraite. 11 nous est impossible de suivre M. Steinthal dans toutes les recherches où l'entratne le travail , à l'aide duquel les Egyptiens suppléèrent peu à peu à l'insuffisance de l'hiéroglyphe. Nous donnons , pour indiquer la nature de ce travail, un exemple proposé par M. Steinthal lui-même. La justice , la vérité fut désignée an commencement d'une manière purement symbolique, par ri mage de l'aune , du mètre. Plus tard on sentit le besoin d'une clarté plus grande. On avait éveillé l'idée par l'image; on désirait maintenant frapper l'oreille par un son déterminé. On joignit donc à l'aune une faux qui se dit ma, ainsi que la justice ; à la longue ma (la faux) était devenu un signe si m* pie , exprimant le son , la syllabe ma. On finit par trouver la double désignation de la justice incomplète : on ajouta alors le bras, marquant la voyelle a, en sorte que la faux n'exprimait plus que la consonne m. — Quelque chose de semblable arriva dans l'antique Babylonie. Les plus anciens habitants ne paraissent avoir eu pour toute écriture qu'une jBérie d'hiéroglyphes qui, plus tard, lorsque des peuples d'une autre race et parlant d'autres langues, occupèrent le pays , finirent par prendre le caractère
de signes purement phonétiques. M. J. Opperl s'est efforcé le premier en France de débrouiller le chaos des écritures cunéiformes : et s'il n'a pas réussi à lever toutes les difficultés , il a certainement fait faire à ces études un progrès sensible.
La question des runes aussi est loin d'être résolue. On sait uniquement que l'allitération étant le principe de l'ancienne poésie germanique, les runes ont servi d'abord à soutenir la mémoire (de là le mot stafr, stab, c'est-à-dire appui). D'une espèce d'acrophonie , qu'elles étaient d'abord , elles se sont bientôt transformées en alphabet. C'est ainsi que le signe de IV se disait rath, voiture, celui de Vs soi, soleil, du th y thorn, épine, etc., etc. Ajoutons que l'écriture dont se servent tous les peuples civilisés de l'Europe a commencé , elle aussi , par être un assemblage d'hiéroglyphes, avant de devenir un groupe de signes abstraits. Tous nos alphabets , on le sait suffisamment, sont d'origine sémitique. Les Grecs appelaient eux-mêmes les caractères dont ils se servaient phéniciens. Alpha (en hébreu, aleph) veut dire bœuf\ et la forme primitive de la lettre laisse voir l'intention de reproduire au moins les cornes de la bête. Bêta (en hébreu, Bayit) signifie maison ; et on peut reconnaître dans la forme de ce caractère la forme encore rudimentaire de la tente des habitants du désert. On fournirait sans effort des explications semblables du delta (en hébreu dakth, la porte), du gamma (en hébreu gimel , chameau) , du rho (en
hébreu rosh, re$h> tête» visage), etc., etc., et ainsi de presque de toutes les lettres de l'alphabet.
Les Sémites n'accordent pas assez d'importance aux voyelles. Le plus souvent ils ne les écrivent pas; il faut les sous-entendre. Mais mus par un besoin de clarté, les Grecs remédièrent à. cet inconvénient; ils donnèrent à la voyelle le même rang qu'à la consonne, et en décomposant le son articulé jusque dans ses moindres éléments, ils réussirent à calquer parfaitement l'écriture sur le langage. 11 n'en élaii pas moins réservé aux temps modernes, et notamment aux deux derniers siècles, d apporter à l'écriture ses derniers perfectionnements. Nous plaçons ici le tableau si remarquable du D* Steinthal.