Langues sémitiques
C'est juste l'inverse de ce que nous venons de voir'qui se passe dans les langues sémitiques. Le principe de la composition s'y fait très faiblement sentir; le principe de
la déflexion est celui de leur vie même et de leur développement. Nous avons déjà vu que ces langues, comme toutes les autres, ont dû débuter par le monosy llabisme ; mais, au lieu de contracter l'habitude de réunir plusieurs de ces atomes monosyllabiques , pour créer avec leur aide des mots organisés, les anciens Sémites ne sortirent pas des bornes des racines primitives. Celles-ci, en se diversifiant et en se nuançant, s'adjoignirent la troisième consonne dont il a été question plus haut, et eurent ainsi une espèce de croissance organique et naturelle, indépendante de tout élément étranger. Ces troisièmes consonnes qui servirent à spécialiser le sens trop vague des racines n'eurent certes pas une signification nette et précise. On ne peut cependant pas affirmer que leur adjonction ait été l'œuvre du caprice ; nous y rencontrons les premières traces de cette tendance du génie sémitique à exprimer par des modifications insensibles, et d'une manière tout à fait inadéquate, des modifications profondes de la pensée. Comparons les racines :
NID (para), porter, être porté, inciter, pousser, hâter.
PHD (pârati), porter, engendrer.
TID (pâra£) , étendre, répandre, fuir, séparer.
PS (pârads), séparer, décider.
rVIQ (pârahh), s'élancer, bourgeonner, fleurir.
to*IS (parai), semer, dissiper, répandre.
*?p9 (pârahh), briser, comprimer, séparer.
W)B (pâram), déchirer.
D")Q (paras), briser, séparer, fendre.
JT)9 (para 1 ) , affranchir, lâcher, découvrir.
VIS) (pârats), abattre, arracher, envahir.
p^S (pârak) , démolir, abattre , déchirer, affranchir.
"PS (pârar), briser, rendre vain, infructueux; anéanlir. fens (paras), briser, morceler, étendre, dissiper, tths (pârach), séparer, discerner, déclarer, définir (piquer,
blesser), etc., etc.
La forme commune à toutes ces racines bissyllabiques est le thème primordial *1B (par), qui signifie : se mouvoir avec violence. Cette signification, nous la retrouverons dans toutes; mais nul ne pourra dire pourquoi *1Q (par) augmenté de n (hh) veut dire bourgeonner, fleurir ; de Vf (sh) , définir, indiquer, déclarer; de J? {ajin), affranchir, lâcher, et ainsi de suite. Nous rappelons au surplus qu'un fait semblable se produit dans les langues indoeuropéennes, au chapitre de la dérivation, où des verbes tels que lovo, luo, pluo, fleo, làitù, etc., peuvent être considérés comme des variations d'une seule racine primitive.
La racine hébraïque, s'étant ainsi complétée et présentant désormais deux syllabes, exprime en même temps la troisième personne singulière prétérit du genre de verbes le plus simple, kal. Adoptons le verbe hâtai (tuer) pour paradigme en usage, et passons en revue les autres genres dont s'est servi le peuple hébreu. Il y en a huit en tout, en y comprenant le kal, qui répond à notre actif (kâtal y il a tué) j ce sont;
Le niphal y passif (niktal, il a été tué) ; : Le piè'l , itératif (kittel , il a tué fréquemment) ; Le poual , passif du piël (kouttal) ; Le hiphil , factitif (hiktil, il a fait tuer) ; Le hophtU, passif du hiphil (hoktaï); Le hithpaël, réfléchi (hithkatel, il s'est tué) ; Et le hothpaal, passif du hithpaël (hothkatat).
On pourrait y joindre les formes plus rares du poé$ y du
hithpoël, du pilel, du hithpalel et du pealpal. Le nombre de ces genres de verbes est surtout considérable dans l'arabe classique. En étudiant leur formation, on reste convaincu de l'extrême importance attachée par le génie sémitique à la voyelle et à ses modifications diverses. C'est dans ces dernières surtout qu'éclate avec une rare énergie ce vaste symbolisme qui constitue le système des grammaires sémitiques. Il faut absolument renoncer ici à l'analyse, et se contenter de dire, par exemple, que la voyelle mince et retentissante i marque un redoublement d'activité (piê'l, hiphil 9 hithpaè'l), que les voyelles sombres o et u marquent une action endurée ou soufferte (poual, hophaly hothpaal), et que Va du kal semble marquer l'activité pure et simple, sans aucune nuance de la pensée. La langue a eu sans doute recours aussi à des consonnes formatées, comme auwown dans nipfcaî, au ftg dans hiphil et hophal, à la syllabe hith dans hithpaèï ; mais qui nous donnera l'explication de ces consonnes? Osera-t-on dire que a et hith ont une certaine parenté avec l'article et un pronom démonstratif quelconque; que le noun se rattache à une racine qui veut dire reposer? Il n'est pourtant pas sans vraisemblance que le mem qui précède un grand nombre de participes, par exemple, m'hattel, m'kouttal, etc., soit un abrégé du pronom interrogatif et indéfini ^û (wii), fr. qui ; mais aussi un très grand nombre de participes se forment seulement par une certaine modification des voyelles du prétérit. Ainsi hâtai (il a tué), participe actif : hôtel ; participe passif : hatoul ; nihtal (il a été tué), participe : ràktâl On peut dire la même chose des infinitifs et des impératifs. Ainsi de hâtai, infinitif: kâlôl (tuer) ; impératif : h'tôl (tue); de Uttel (itératif), infinitif et impératif : hattel (tuer ou tue fréquemment). Mais d'autres fois ces deux modes, pour se former, ont re-
cours à un hé placé devant la racine. Le hé est remplacé quelquefois parle tav{t) 9 en arabe (seconde conjugaison), forme importante parce qu'elle a donné naissance à une foule de substantifs qui en dérivent. Cette forme, si elle existait en hébreu, serait taktoul ou taktil. C'est autour de ces participes et de ces infinitifs que se groupe l'immense majorité des substantifs et des adjectifs de la langue hébraïque, où, pour vrai dire, ils ne sont que ces participes et ces infinitifs eux-mêmes, ou des formes plus rares et légèrement modifiées de ces participes et de ces infinitifs (1). A coup sûr, la déflexion, quelque importance qu'elle ait eue dans la formation des idiomes germaniques , n'a pas pénétré au même point toutes les parties de leurs grammaires ; et d'ailleurs elle n'y atteint jamais qu'une seule syllabe, celle de la racine, tandis qu'elle transforme constamment deux syllabes dans les langues sémitiques, puisque ce sont toujours deux syllabes qui constituent les racines de ces langues. Nous pouvons ajouter que depuis une série de siècles la force de ce principe a diminué, et que son influence n'est plus guère sentie dans les idiomes teutoniques : car, le nombre des verbes faibles, c'est-à-dire étrangers à la déflexion, augmentant tous les jours, beaucoup de verbes anciennement forts commencent à se conjuguer comme verbes faibles, en sorte que le système de ces idiomes est ramené insensiblement vers son prefùier principe, celui de la composition. 11 y a sans doute en hébreu une série de substantifs formés à l'aide de désinences ; mais , si l'on excepte celles qui désignent le féminin, et que l'on rencontre dans presque toutes les langues anciennes et modernes , le nombra de ces désinences est extrêmement limité et leur étymo^*
(1) Voyez Gésénius, Grande grammaire hébraïque^ p. 481 à 521.
logie est peu aisée à trouver. Ce sont surtout an ou an , oût, î, è y eh) âm, et quelques autres que l'on rencontre très rarement.
On sait que la déclinaison sémitique ne se forme pas à l'aide de désinences , comme la déclinaison des langues indo-européennes. Le pluriel et le duel y sont désignés par les suffixes im et aïm pour le masculin, et ôth pour le féminin. Leur étymologie n'est nullement claire; on peut supposer si l'on veut que im se rattache à une racine am ou amam (être nombreux), à im (avec) ou a'm (peuple), ou encore hjamÇLa mer). Toujours est-il que la formation du duel aïm n'admet pas d'explication directe et précise, car il ne paraît être qu'un pluriel nuancé et renforcé..
La flexion du verbe se fait naturellement à l'aide de pronoms dont les formes mutilées et extrêmement variées précèdent ou suivent le radical. Lorsqu'elles le suivent, elles constituent le prétérit ; lorsqu'elles le précèdent ou plutôt lorsqu'elles précèdent l'infinitif, elles constituent le futur :
Prétérit.
Futur.
hâtai.
sing., 3 e pers.
ji-KtÙl;
kâCl-âh ,
ti-Vtôl;
kâlaV-tâ ,
ti-VtÔl;
kâtaV-C ,
«WfeYW/
kâtaV-ti A
lrc
eJCttl;
kâCl-oû ,
plur., 3 e —
ji-k't'l-oûf
kàVl-oû,
ti-VlôVnâh,-
Ktaitem ,
ti-MLoû;
VtaV-ten,
tirtftôlrnâh;
kâtal'r-noû ,
ire
nirk'tôl.
Que l'on compare les suffixes et les préfixes des exem-
pies que nous venons de citer au tableau suivant des pronoms personnels :
Sing.,
3 e pers.
hou, lui ;
Ju, elle;
attah , a/tô, toi homme ;
aM\ a/'j , toi femme ;
|re «.
ani, ânôhhi, moi;
Plur.,
hêm , /iémd/i , eux , les hommes ;
hên, hênnâh, elles, les femmes;
attem, vous, les hommes;
aftôn , attênâh , vous, les femmes ;
|re
anoû, anahh'noû, nahhnû , nous.
1° Prétérit. — Il est évident qu'entre les pronoms suffixes du prétérit et les pronoms personnels indépendants il n'y .a pas identité absolue. Le suffixe de la troisième personne du singulier féminin, âh, ne paraît être autre chose que la désinence de substantifs féminins. Cela est d'autant plus sûr que la troisième personne du masculin , absolument comme un substantif du même genre , n'a pas de désinence. Le suffixe de la troisième du pluriel où et oûn, si différent de hêm, hennâh (eux, elles) , semble n'être autre chose qu'une ancienne désinence plurielle des substantifs, conservée encore dans Y-ûnâ de la langue arabe ; peut-être aussi est-ce une forme affaiblie du suffixe de la première personne du pluriel noû , abrégé lui-même du pronom anoû. Ce pronom, désignant un certain nombre de personnes parmi lesquelles l'interlocuteur se comprend lui-même, pouvait s'appliquer à la troisième personne du pluriel , du moment qu'on oubliait de marquer cette dernière circonstance (1). L'étymologie des suffixes de la
(1) En effet, supposons que dans une circonstance quelconque je fasse partie d'une réunion de dix, vingt, trente personnes : je dirai nous
seconde personne du singulier et du pluriel ne fait pas de difficulté , puisqu'ils se rattachent évidemment aux pronoms attah, att 9 (toi), attem, attên (vous). Au surplus, il était naturel de désigner la seconde personne avec plus de précision et de netteté ; mais on n'a pas pu indiquer jusqu'à présent avec certitude l'origine du suffixe ti de la première personne , où l'on s'attendrait à voir ni ou i tout seul pour ani, ânôhhi (moi). Gésénius suppose l'existence d'un ancien pronom at'i qui aurait indiqué la première personne, comme attah la seconde; la différence du moi et du toi aurait donc été marquée par une simple différence de voyelle , supposition qui , à coup sûr, ne serait pas contraire au génie des langues sémitiques. Nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de citer un fait analogue emprunté à la langue copte , dont les pronoms , on le sait , ont tant de rapport avec les pronoms sémitiques. Dans cette langue, le pronom personnel indépendant se dit anok (moi, hébr. ânôhhi), mais le suffixe de la première personne est désigné tantôt par un i , tantôt par un t , et dans katalti les deux lettres se trouvent réunies: 2° Futur. — Si au prétérit ce sont les suffixes qui constituent la flexion , au futur ce rôle est joué plus particulièrement par les préfixes, quoique les suffixes n'en soient pas exclus. Ces préfixes ne sont autre chose que les mêmes pronoms personnels , mais placés devant l'infinitif. Us donnent à ce dernier le sens du futur, ce qui n'a rien d' étonnant pour ceux qui savent que le pronom personnel tout seul joint à un adjectif, par exemple, remplace le verbe substantif être (ani-adam, moi homme,
lorsque je me considérerai comme faisant partie de cette réunion je dirai eux lorsque je m'en serai retiré. Apollonius a déjà remarqué, comme me le rappelle fort à propos M. Egger, que le pluriel de la première personne comprend aussi la seconde et la troisième.
c'est-à-dire je suis un homme). Or, dans un très grand nombre de langues, et notamment dans les idiomes japhétiques , le futur est composé de la racine suivie du verbe être, et, dans les langues néolatines, de l'infinitif suivi du verbe avoir (je louer-ai). Le préfixe ji de la troisième personne, singulier masculin , est considéré comme remplaçant le vav, qui lui-même ne serait que le reste du pronom personnel hou (lui) . On sait que les anciens Hébreux évitaient de mettre un vav au commencement des mots, de peur qu'on ne le confondît avec la conjonction va(fr. et). Peut-être aussi ce yod est-il le reste de la forme verbale indéclinable jesch (il existe). Mais il ne faut pas nous dissimuler qu'en ayant recours au verbe être, on peut aussi considérer le yod comme une mutilation de hajah, qui a cette signification en hébreu (1 ). L'explication de la troisième personne du singulier et du pluriel féminin présente également de grandes difficultés. A moins d'admettre que le préfixe ti ait été transféré par erreur de la seconde personne à la troisième , il faudra y voir la désinence ti des substantifs féminins. Quant au suffixe nâh dans le pluriel tik'tôV-nâh , il rappelle le pronom personnel hênnâh (elles). — Dans les préfixes de la seconde personne , singulier et pluriel , on reconnaît aisément le tav de attah% atC (toi), attem et attên (vous). Le suffixe, dans tîh't'14 (toi femme tueras), s'explique par la circonstance que î désigne fréquemment le féminin en syriaque ;
(1) Ce qui bous fait croire que ce jt est le reste du verbe substantif être (jesch ou hajaK) , et non pas le reste du pronom personnel hou (lui) , c'est la circonstance que ce ji se retrouve à la troisième personne du pluriel ji-k'Vloû. Nous repoussons donc l'idée. de voir aussi bien dans leji qui précède que dans Tou qui suit des restes du pronom personnel de la troisième personne du singulier, et nous expliquons jik'VUyu par : il y a tuer eux.
dans tik 1 t'l-oû (vous hommes tuerez), le suffixe où marque simplement pluralité, comme dans jïkH'loû. Dans tik'tôVnâh , le suffixe nâh rappelle des formes comme le pronom personnel hên (elles) et l'araméen an — hébr. ôt (pluriel du féin.). L'a qui succède au noun serait, d'après Gésénius , une syllabe paragogique , sans signification particulière, comme dans attênâh, hênnâh. Valeph(é) de la première personne du singulier est abrégé de ani, comme le noû de la première personne du pluriel est abrégé de anoû. Dans la première, c'est le noun; dans la seconde, c'est Valeph, qui ont été sacrifiés pour établir une distinction plus marquée entre les deux formes.
Les pronoms personnels indépendants pouvaient être abrégés et mutilés aussi lorsqu'ils se joignaient aux noms en qualité de pronoms possessifs ; par exemple : soti$+(\e cheval) , sous-i (mon cheval , comparez anï) , sous-6 (son cheval, comp. hoû), sousênoû (notre cheval, comp. noû); ou bien aux verbes en qualité de régime à l'accusatif, par exemple: KtaV-l&ni (tu as tué moi); où, en dernier lieu, lorsqu'on les réunissait comme suffixes à certains adverbes, conjonctions et interjections, par exemple : kamôni (comme moi), hinn-i (me voici), etc. Dans tous ces cas, le pronom abrégé diffère naturellement , à cause de cette abréviation même, du pronom personnel indépendant; mais cette différence n'est pas assez considérable pour nous laisser le moindre doute sur l'identité des deux formes. Il y a toutefois une exception pour la seconde personne du singulier et du pluriel, qui, dâfls les cas cités par nous, remplace le tav par le caph. Il en est ainsi dans sous-hhâ (homme ton cheval) souf-hhê (femme ton cheval) , soushhem (hommes votre cheval), sous -hhên (femmes votre cheval; nous pourrions ajouter le-hhâ (à toi), etc.
Gésénius croit qu'il y a eu un ancien pronom anhhâh
ou akahj désignant le singulier; etaken, akem, désignant le pluriel de la seconde personne de ce pronom , aurait été fourni par l'analogie dânôhhi (1). En effet, dans l'éthiopien, le caph remplace le tav, même dans la conjugaison. C'est ainsi qu'on y dit gabarhha (tu as fait), pour gabarta. La langue hébraïque a obtenu, par l'emploi de ces deux formes différentes, l'avantage de distinguer nettement la forme kâtal-ta (tu as tué) d'avec kdtal-hhâ (ton assassinat).