‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 12 sur 48 · LANGUE D OÏL · texte numérisé non relu

LANGUE D OÏL

thétique. Elle combinait les avantages oratoires et poétiques du syntliétisme latin, son pouvoir, jusqu'à un certain point, de libre aaTangement en vue d'un effet artistique, elle les combinait ave<3 l'analytisme où le français est tout-à-fait entré aujourd'hui. Sti^ictuiie d'un aspect à coup sûr séduisant pour le philologue qui la contemple, debout, entre le X^ et le XIV^ siècle, sur les ruines du latin; captivante aussi pour l'iiistorien philosophe qui l'aperçoit à la jonction du vieux monde iet du, suivant, entre Rome et la féodalité.

Un point encore, dominant aussi :

Dans la langue d'oïl, tous les mots, sans exception, avaient l'accent vocal sur la syllabe qui le portait daoïs le mot latin d'origine. La langue d'oïl était le fruit d'une élaboration par Voreille 5 e?/Ze, élaboration spontanée par l'oreille populaire tandis que le latin était encore vivant et parlé. Nous aurons à revenir là-dessus bien des fois dans le coui's de notre exposition. Qu'on en prenne note pour l'instant.

Récapitulons : la langue d'oïl était demi-latine en grammaire et en syntaxe, — entièrement latine en vocabulaire et en accent; nous disons entièrement parce que la proportion des vocables celtiques et teutoniques y est réduite au point de pouvoir être négligée dans une vue d'ens-emble. Voyez notre chapitre « Le Lexique Français ».

Toltaire disait qu'il est plus difficile pour un

5'» PHILOLOGIE FR-\NÇAISE

Français que pour homme d'autre na.tion de composer un poème épique. La raison, selon lui, n'était pas dans la rime, ni dans la sécbei^sse de la langue, mais dans le fait que, de tous les peuples ayant culture, le nôtre était le moins enclin à la poésie. Rien ne saurait être plus vrai si, se plaçant en dehors du roman et du théâtre, on n'envisage que la poésie pure, proprement dite.

D'autre part, le poème épique nous parait un ai-ticle excessivement rare, n'importe où. C'est qu'il exige une sincérité plus qu'absolue, une honnêteté d'esprit au-delà de toute expression, — et la foi, une foi sans faille, sans tache, énorm.e. Les temps sont bien passés. Le « Paradis perdu », de Milton, malgré ses beautés, n'est-il pas artificiel et froid? Et cependant combien sublime en regard de « La Henri ade » de notre juge de tout à l'heure.

C'est que le concept idéal d'une épopée doit nécessairement reposer sur un fondement historique ou cru tel, sur un c^onflit de races et de croyances, sur l'incarnation du triomphe final dans un héros.

Cette réunion d'éléments s'est pourtant produite dans notre « Chanson de Roland », rédaction définitive en langue d'oïl du XII^ siècle. Nous y avons le fondement historique plus ou moins ennuag-é, nous avons la rencontre, le heui-t de l'Occident et de l'Orient, du Christ et de l'Islam, de l'Arabe et du Franc, et nous avons l'incarnation dans ChaTles Mai-tel, confondu, sosie plus tanl avec son \yei\tfils Charlemagne.

LANGUE d'oïl 51

Dans la « Chanson de Roland » le cœur du sujet est la bataille de Roncievaux. Trois journées y sont racontées, le fait principal étant la déroute de l'arrière -garde de Charlemagne, dans les Pyrénées, en 778, alors que l'EmperieuT revenait de l'Espagne conquise, et la mort du héros carolingien Roland surpris à Roncevaux par les Sarrasins.

Le poème dépeint les vertus guerrières d'une époque où tout gentilhomme était soldat, tout soldat chrétien, et oii !la conception de l'honnieur tenait lieu dje toute argumentation et de tout-e philosophie. Le dévouement y est exalté jusqu'au sublime, l'amour a une part très faible, l'amitié une part très grande. Au total, un contraste extraordinaire de sauvagerie et de la plus tendre humilité. Il nous faut prendre cet art tel qu'il est et le bien tenir dans son cadre. Il a été tour à tour sottement magnifié et injustement ravalé. Remarquable élan primesautier, quoi qu'on dise.

Le poème compte 4000 vers de dix syllabes, le mètre héroïque, avec un repos après la quatrième. Il est rimé par assonance, c'est-à-dire que le même son de voyelle se laisse entendre à la fin de chaque vers. Dans la stance citée plus loin l'assonance est en e, dans la stance suivante, dont deux vers, c'est Vu qui sonne. Le plus ancien manuscrit de ce poème, manuscrit du XIP siècle, repose à la Bibliothèque Bodleienne de l'université d'Oxford, en Angleterre. Il y a tout lieu de croire que ce document précieux est une version amplifiée d'une composition ou de compositions plus anciennes encore.

52 niILOLOGIE FRANÇAISE

puisque, comme il a été dit plus haut, le chevalier et trouvère Taillefer est réputé avoir déclaané des passages du poème devant les lignes bardées de fer de Guillaume, au jour de Hastings, jour à jamais mémorable pour l'Angleteri^ «et sa langue.

Yoici une stance, avec le commencement d'une autre, de la « Chanson de Roland ». Nous l'analysons dans la mesure du possible, vu les visées élémentaires de ce petit ouvrage.

Les païens s'en vont fâchés et coulruuL•f^, et devers l'Espagne ils se précipitent ; alors

Page 1