Or sunt il mort; ne's i devum laissier
15. Jo'es voeill aler querre e entercier, Dedev-\nt vus juster e enrengier. — "
17. Dist l'arcevesque : — " Alez e repairez. CisT CAMPS est vostre, mercit Deu î e li]
[miens. — ■'
LANCiCE d'oïl 5?)
EOLLAXS s'ex TUENET, PAR LE CAMP VAIT TUT SULS, CeRCET les VALS E si CERCET LES MUNZ.
La traduction littérale en français moderne serait :
Le comte Roland ne les a alors poursuivis, Il a perdu là Yeillantif son destricT; Qu'il veuille ou non, il est resté là à pied. L'archevêque Turpin il alla aider.
Son heaume d'or il lui déla<îa du chef, Aussi lui enleva le blanc haubert léger, Et il lui a tout coupé en pièces son bliaut. Et en ses grandes plaies il lui a mis les morceaux. Puis contre sa poitrine il l'a embrassé, Puis sur l'herbe verte il l'a doucement couché. Très doucement Roland l'a prié :
— " Ah! gentilhomme, maintenant donnez-moi
[permission ; iS'o'S compagnons qui nous furent si chers Maintenant ils sont morts; nous ne devons pas
[les laisser là, Je les veux aller chercher et démêler, Devant vous les approcher et arranger. — L'archevêque dit : — " Allez et revenez, Ce champ est vôtre. Dieu merci ! et le mien. — "
Roland se tourne, par le champ il va tout seul, I) cherche dans les vallons et cherche aussi dans
[les montagnes.
Pour être du XII^ siècle ce texte n est-il pas remarquablement français ? En vérité, il ne demande que très peu de glose.
Ligne 1. Quens qu'on trouve aussi sous la fomie de eue?} s et coms, latin cornes, compagnon du prince, préposé à un gouvernement; • — encalcicr, dérivé de cahi; talon, être aux talons de, poursuivre.
Ligne 2, et ailleurs : ?", moderne y, latin ihi, là.
Ligne 3. Revies, latin remanere, rester. Des motscomme manoir, manant, permanent, sont de formation savante, postérieui-s à la langue d'oïl, comme il sera expliqué dans des chapitres qui suivent.
Ligne 6. Tolit, latin tôlier e, lever, enlever, disparu dans la formation française.
Ligne 7. Blialt, sorte de tunique d-e dessous,, légèi^e.
Ligne 9. Pis, latin pectus, génitif pcctoris, devenu plus tard poitrine. Pis est resté dans un s/ens restreint.
Ligne 10. Suef, latin suavis, doux. Suave, suavité, sont de fomiation postérieure.
Ligne 15. Entercier, bas-latin intertiare, confier à un tiers, — de là enlever, mettre de côté.
Ligne 17. Repairez, latin repatriare. L'anglais a toujours le mot dans son sens d'aller, se iiendix? à, ilevenir. Nous n'avons q^e repaire, l'endroit où l'animal revient et se cache.
Ainsi donc, voilà seulement neuf mots peixlus pcmr le français moderne en vingt lignes do langue d'oïl.
D'autre part, le texte est entièrement latin à
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l'exception de hchne, hlanc^ osherc, enTengier, tous d'origine teutoniqvie ; hlialt, d'origine douteuse, possiblement celtique ; arcevesque^ composé grec ayant passé par le latin. Six mots non latins en tout. La pi'oportion de mots germaniques paraît énomie, et elle Test bien exceptionnellement : elle s'explique par le sujet traité, la guérie, dont les teames ont été "forcément imposés a<ux Gallo- Romains par les conquérants Francs.
Ce texte corrobore nos observations grammaticales et syntaxiques. Nous voyons les nominatifs avec s, les cas objet sans ,s\ Le t caractéristique de la 3^ personne du singulier des verbes latins, et que nous avons conservé dans trois de nos conjugaisons, se présente fidèlement partout. La fomi-e adverbiale en ment est dans dulceinent (ligne 11). llemarquez la construction éminemment in ver si ve, la suppression, générale dans ce texte, du pronom dans la conjugaison, etc..
Nés (lignes 1 et 14) pour ne les; jo'es (ligne 15) pour je les, montrent la coalescence habituelle dans la langue d'oïl des pronoms et des particules. Cela contribuait sans doute à l'expiession synthétique de la pensée, mais ne poiivait avoir de durée.
L'iiistoire proprement dite se dégage de l'épopée.
Yilleliardouin, seigneur de Champagne, partit pour cette curieuse croisade qui se termina par la prise de Constantinople et l'établissement d'un
Empire latin éphémère (1205). Il nous a laissé un récit très intéressant de ces faits au point de vue iiistorique; non moins intéressant, plus peut-être, sous le rapport de la langue.
En voici quelques lignes :
« Adoxc assembla tous li pueples de Venise a l'n dimenche qu'il fut moult grans feste de St Marc. Ains que l'on commencoit a chanter la
GRANT MESSE, LI DUS DE YeNISE MONTA AL LETRIN POUR PARLER AU PUEPLE, ET LEUR DIST : a Je SUIS UNS VIEILS HOMS ET FOIBLES DE CORS. Si AUROIS DES ORES EN AVANT MESTIER DE REPOSER, MAIS JE NE VOI ORENDROIE NUL HOM EN NOSTRE COMUN, QUI AVANT MOI VOUS SEUST CONDUIRE NE GUERROIER. »
Toute traduction serait superflue. On comprend que des ores en avant est notre moderne dorénavant; mestiery latin ministerium, est pris dans le vieux sens de besoin, usage, utilité ; orendroie, latin horâ directe, l'instant direct, l'heure présente, mot entièrement perdu.
A part guerroier (iverra^ guerre, germanique) ce texte est entièrement latin, et nos obsei'A^ations grammaticales s'y appliquent comme à la « Chanson », à laquelle il est un peu postérieui-.
On voit souvent des personnes, même instruites, saisies d'une sorte de frayeui' devant nos vieux texti^, et même devant Montaigne et Rabelais qui viennent bien plus tard. Les non-initiés sont fourvoyés par les lettres étymologiques dans la langue
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d'oïl, et par des intercalatioiis souvent fant-aisistes à une date un peu plus lointaine. Ils essaient de lire à haute voix et émettent un parler incompréhensible. On les étonne quand on leur dit que le vieux français devait être presque identique, à l'oreille, au français d'aujourd'hui. La moindre expérience enseigne que la notation orthographique est matière de convention pure, une illusion à rejoindre beaucoup d'autres illusions. (Yoyez chapitre XVII).
C'est à regret que nous quittons la langue d'oïl — appelée aussi ancien français,ix^ au xiv® siècle — que des ignorants (hélas, pauvre Voltaire!) (*) ont traitée et traitent de barbare et de jargon. Aux yeux de la science elle est admirable. Elle n^a pas pu fixer, elle a constitué la langue française. Admirable parce que transition organiquement évolutive entre le latin et le parler de nos jours : demi-synthétique, demi-latine par la grammaire et la syntaxe, presque entièrement latine par le vocabulaire, et faisant porter à ses vocables l'accent surla syllabe qui le portait en latin. La langue d'oïl a décomposé, abrégé, passé dans un moule à elle, son générateur latin, en accord avec des lois symétriques et belles. Elle est le produit inconscient, spontané, naturel, du génie populaire, élaborée par l'oreille seule, et pleine du sentiment de ses sour-
(*) Voyez « Dictionnaire philosophique » au mot Langue.
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ces. Quelques-uns vont jusqu'à regretter que les développements subséquents de la langue française n'aient pas davanta-ge porté sur la langue d'oïl, au lieu du nouveau point de départ traité plus loin.
Indiquons ici que ce que l'on nomme a baslatin » est le latin écrit par des lettrés ignorants qui calquaient les mots latins sur la langue populaire alors parlée, avec plus ou moins de la grammaire et de la syntaxe de cette deTnière. Une barbarie asstez grotesque à lire, mais précieuse pour l'étude du français. A l'époque carolingienne, les documents en ce bas-latin deviennent meilleurs. Le bas-latin était la langue de tous les lettrés du moyen-âge. Il ne dispaiiit entièrement qu'au XYI* siècle, à la Renaissance, alors que les trésors classiques revirent la pleine lumière.
CHAPITEE Y