‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 17 sur 48 · XV« ET XV? SIECLES · texte numérisé non relu

XV« ET XV? SIECLES

C'est au XY" siècle que les cliangemeiits se dégagent et s^e prononcent, et que la nouvelle langue, presque analytique, se révèle avec tous ses contours.

En lisant Comniines, l'historien de Louis XI, on est même surpris du degré de vigueur' que présente un organisme qui vient de traverser une épreuve chaotique aussi violente. Mais le parler français, martelé à nouveau par le fer rouge de sang du XIY® siècle, en bonne posture déjà dans le premier quart du XYI^ devait subir une calamité d'une autr* sorte, cette fois une inondation, un déluge latin, et un déluge grec en plus.

Tout homme pensant admire, bénit, adore l'épo- (lue de la Henaissanoe, à laquelle le status de l'humanité est redevable de tant de bienfaits. Ici nous avons à envisager les choses au point de vu de la langue s-enle.

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La curiosité pour les chefs (l'œuvre classiques, f'xliumés, devint intense, — un culte. La fondation du Collège de France, l'invention de l'Imprimerie, enflammèrent le goût de l'érudition, absorbèrent les esprits, les inclinèrent à vouloir tout refaire sur les modèles antiques. On devint comme affolé, enivré par les bonnes chos-es bues dans les celliers murés pendant plus de mille ans.

La langue ne put échapper à cette action. Les langues n'échappent à aucune grande action. L^n clan puissant d'innovateurs passionnés partit en guerre avec les formules que voici : iiipture complète avec le passé de la. langue ; tout oe qui est est mal; le grec et le latin sont des types de toute excellence dans le langage, et plus le français se rapprochera de ces types et plus il sera parfait... En conséquence, ils s'armèrent de bons ciseaux, découpèrent, à vif, d'innombrables mots classiques, et, sans autre forme de procès, les baptisèrent citoyens français. Mieux encore, ils s'attaquèrent au vocabulaire déjà existant, vivant, aux bons, aux beaux vocables fleurant bon le latin et élaborés par l'oieille de leurs ancêtres. Ainsi, page n'était pas assez latin pour eux, ils dirent et écrivirent pagine (pagina) ; au lieu de vengea il leur faut vindiquer (vindicare). La lettre y au lieu de i est semée comme semence au vent, et, sous prétexte d'étymologie, ils hérissent de consonnes les mots les plus simples, à ne plus les reconnaître. Ils s'efforcèrent même d'entanaer la grammaire, xlinsi, le superlatif absolu avec très leur déplut ; ils firent, sur le modèle latin,

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grancU^snnc, jjiudcnti^.^imc, .sacanii^.^ime. Bi^f, ils démolirent de droite et de gauclie, brisant les cliaînons traditionnels, et opposant leur logique abstraite et individuelle à la logique invincible de l'élaboration historique, du génie inhérent. Le passé n'avait point d'explications pour eux, ils n'en voulaient point entendi^e parler. Les littérateurs donnèrent le branle, les grammairiens renchérirent, ce fut complet. Aucune parenté appréciable entre eux et les hommes de la langue d'oïl. Ils sont étrangers. Leur esprit est imité, leur goiit n'est point à eux, ils pailent une langue de convention, savante par dérision, dont le peuple n'eût jamais rien pu faire.

Il nous a bien fallu appm^er sur ce mouvement, un peu grotesque qu'il paraisse aujourd'hui. Des traces en sont restées dans le langage. On s'est plu à en attribuer l'initiative et la direction au poète Ronsard. Beaucoup de critiques l'ont choisi comme bouc émissaire. Il faut toujours se méfier de ces personnifications en bloc. Ronsard n'est pas plus à prendre à partie que beaucoup d'autres. Ce qui a donné le change sur son compte c'est d'avoir voulu dissocier le langage de la poésie de celui de la prose. Il voulait pom* celle-là des expressions, des tours différents, des variantes du parler oixlinaire. A force de vouloir il s'est souA-ent égaré, mais il n'a pas toujours été malheumeux dans ses tentatives. Que dira-t-on de du Biu-tas ? Celui-ci a écrit un ouvrage qui a été réimprimé une douzaine de fois en quehjues années, qui a été traduit et

répandu dans toute l'Europe. En imitation du grec on y lit des composés comme « Jupiter lance-tonneiie », « Mercure invent' art », « aime-lyre » ; aussi des redoublements, également imités du classique, comme « ba-battre », « pé-pétille ». Selon lui, c'était là du muscle, de l'énergie.

Quand les choses en an*ivent à l'extrême et à l'outrance, une réaction ne manque pas de se produire. De même ici. Malherbe s'appropria la réaction qui était dans l'air. Volontaire et tenace, il lui donna un corps, il en fit sa vie. Il déblaya, il émonda,, il se constitua le gardien du portail derrière lequel se préparait le grand rayonnement du XYII^ siècle.

Le mouvement outré de la Renaissance n'a été après tout qu'une sorte de grosse émeute, à la suite de quoi les choses reprirent un train normal. Bien mieux, en dépit des oscillations, des conflits, ce train normal n'a jauiais été, à proprement parler, interrompu. A partir de Commineis, l'histoirien d-e Louis XI, c'est-à-dire à partir du moment où la s<econde lang'ue fi'ançaise, l'analytique, se fit substance et cohésion, on trace une chaîne ininterrompue, une chaîne organique d'excellence et de pui^té qui nous amène au lumineux linguistique du XYII® siècle. Il y a l'historien Amyot, à peine effleuré par l'ambiance, et dont le français est beauté aujourd'hui encorte. Il y a Yillon, Maa'ot, surtout Régnier, de vrais poètes très originaux et de lan-

gage non contaminé. Il y a Montaigne qui, clans sa retraite gasconne, échappa aux mauvaises influences, et dont le parler, légèrement baigné aux fontaines cla^ssiques, méandre avec une grâce et uii charme tout particulièrement français. Il y a Rabelais, le grand original par excellence, consanguin avec Shakespeare lorsqu'il se lance dans la fantaisie échevelée, dans Vhumoiu- endiablé.

Gardons- nous d'oublier la part qu'eut la Réfomie dans cet enchaînement linguistique sain et normal. Ecrire en français fut jugé une anne de bonne guerre contre l'Eglise et son latin. Aussi Calvin, en 1540, s'empressa-t-il de traduire en français son fameux livre latin a Institution de la Religion Chrétienne ». Ecrit magistral, énergique, démontrant que la langue pouvait déjà, par elle-même, i^endre les pensées hautes et subtiles. Luther avait été encore plus heureux. Sa traduction de la Bible fonda l'unité de la langue allemande. Lorsque le roi Edouard III d'Angleterre voulut affaiblir l'autorité excessive de l'Eglise dans ses états, il encouragea Wiclef à traduire la Bible en anglais, et la langue anglaise n'e/i i-e.ssciii i< (l;nis ><f)ii (lév<'l(>])]iein<Mit.

Xombne de personnes, même de culture (nous l'avons déjà fait obsei'ver), se montn^nt ombrageuses devant nos textes avant-classiques, non seulement de langue d'oïl, mais encore des XY* et XYI**

siècles. Ccm' pou»- nfféniKM- ('<'iie ]">usill;Hiîin!*»' <;n»<

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raison d'être et pour les encourager dans ces bonnes vieilles lectures que nous risquerons encore ce morceau de Rabelais, à la suite de la a Ciians(»ii de Roland » et en contraste avec elle :

a Le gouverneur d'icelle estoyt messter Gaster, premier niaistre es arts de ce monde. Si croyez que le feu soit le grand maistie des arts, comme escript Cioeron, vous errez, et vous faictes tort. Car Ciceron ne le creut oncques. Si croyez que Mercure soit premier inventeur des arts comme jadis croyoient nos anticques druydes, vous fourvoyez grandement. La sentence du satyrique est vraye, qui dict messer Gaster estre de tous arts le maistre. A ce chevaleureux roy force nous feut faire révérence, jurer obéissance et honneur porter. Car il est impérieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflectible. A luy on ne peult rien faire, rien persuader. Il ne oyt point. Il ne parle que par signes. Mai?, a S'CS signes, tout le monde obeyst, plus soubdain qu'aux edictz des prêteurs et mandements des roys: en ses sommations, delay aulcun et demoure aulcune il n'admet. Yous dictes que au rugissement du lion toutes bestes loing a l'entour frémissent, tant (sçavoir est) qu'estre peult sa voix ouye. Il est escript. Il est vray. Je l'ay veu. Je vous certifie qu'au mandement de messer Gaster tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Son mandement est nommé Faire le faut sans delay, ou mourir. »

Assurément, aucune traduction n'est nécessaire. Il n'y a pas de quoi avoir peur. A peine si quelques éclaircissements se font désirer.

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Yoilà un type du français du XYI® siècl-e, de la seconde langue françai&e, du français anal3i:ique, i-el qu'il apparut, avec la marque ineffaçable de la Renaissance, avant la merveilleuse coliésion, l'uniiication puissante qu'il reçut au siècle suivant.

Le XIV^ et le XY* siècles ont passé par-dessus les deux textes déjà donnés. La Renaissance est venue. Nous en voyons les effets manifestes :

1° dans l'influx de mots nouveaux fabriqués par les érudits et les scoliastes. Ils ressemblent daA^aniage au latin, et pourtant ils sont moins latins, parce que la syllabe accentuée n'est pas où la portait le mot latin; tels : inventeur, anticques, soin- ^nations, impérieux, persuader, reverenee, etc.. Il n'en existait point de semblables dans la langue d'oïl qui avait été élaborée par l'oreille populaire tandis que le latin était encore vivant et parlé.

2"* Dans les inteipolations de lettres étymologiques dans les anciens mots, comme le c dans dictes (lat. dicere), et quantité d'autres, quelquefois à tort. Qu'on remarque aussi la profusion de Vi gi'ec, y, en place d'i simple.

Ici il ne reste plus l'ombre d'une distinction flexionnelle entre le nominatif et l'accusatif; Vs est pai-tout flexion de nombre. La langue a abandonné son quantum de syntbétisme latin, elle est presque aussi analytique que de nos joui-s. Cependant quel- (jues libei-tés persistent encore : suppression d'articles, de pronoms, de prépositions ; quelques inversions, des tournui^s syntaxiques comme : qui dict 7nesser Gaster estrcy qu^estre peult sa voi.v oiiye.

A rexception de hransle, d'origine douteuse, ce texte est entièrement latin, sous les réserves de date d'origine et d'accentuation plus haut exprimées.

Il va. de soi que la pei'version de la Renaissance, est envisagée au point de vue purement scientifique. Elle était fatale. A une somme d'idées neuves surgissant tout-à-coup il a nécessairement fallu des mots nouveaux. On les a fait« vite et comme on a pu et su.

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