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CHAPITRE YII

XVIP SIECLE

Si l'on n€ craignait d'ontrepas&er, on serait presque tenté de dire qu'au commencement du XYII^ siècle la langue souffrait des excès de la liberté. Dans l'air était comme un besoin d'un peu de dictature.

Sans vouloir faire à Malbeibe une part plus grande qu'il ne convient d'attribuer à un homme seul daais les grands mouvements des faits et des. cbo&es, encore ne peut-on nier que Malherbe était taillé pour jouer un rôle dominant dans cette réaction.

Pour M. Faguet Malherbe était un grand poète. Du même coup Racan était aussi un grand poète. (^) Paut-il déplorer que le sens intime des choses de la poésie manque à ce point à un érudit de lettres^ ou bien M. Faguet a-t-il voulu se mettre à l'unis-^ son de l'esprit général, terre à tene, eai cette matière, de la publication citée au renvoi? (^)

(1) Annales politiques et littéraires du 30 juin 1907.

(2) De son côté, M. Lemaître a découvert que de la. •' Phèdre " de Racine se dégage Darwin et la Philosophie Kvolutionniste. Et dans son livre récent sur Racine, le inêmfr lettré qualifie Alfred de Musset de "racinien".

Ils en disent, ils en disent, ceux que notre anthropolàtrie invétérée a consacrés mandarins, princes même, comme oa vient de le faire pour M. Faguet. Aujourd'hui, en France,, le ridicule ne tue plus.

Hélas pour Malherbe ! Pas plus grand poète que caractère digne d'admiration. A l'étudier, on arrive à se demander comment cet homme médiocre à tous égards a pu réussir à se mettre en vedette comme il l'a fait. Mais, à la réflexion, il vous levient que la médiocrité porte souvent un homme en avant. Le tout est d'arriver à l'heure ambia^nte propice, de s'affiimer hautement, d'être tenace. Autrement, talent, génie même, ne servent de rien. Ils ne se résolvent qu'en le crève-cœur d'une vie.

Malherbe est venu à son heure, à point nommé.

Esprit étroit, borné, de pédagogue, tant qu'on voudra, incapable à coup sûr de plonger à quelque profondeur dans les secrets de la genèse et de la formation de l'idiome, il a quand même comme un instinct de l'élaboration originale par les siècles précédents. Lent et pauvre lui-même, innover n'est pas son fait. Il enregistre, il codifie. Il ne veut pas que chaque écrivain se laisse aller à son penchant fantaisiste personnel ; il rêve d'une langue uniforme, d'un bloc. Son idéal n'est pas la malléabilité et l'abondance des langues classiques, mais la régularité, la précision, la clarté, à n'importe quel prix.

Il ferma la barrière à l'invasion des mots nouveaux, des mots composés, et autres excroissances flagrantes de l'école ultra-classique de la Eenaissa,nce. Enrichir le vocabulaire n'est pas son souci. Il s'élève contre l'emprunt. C'est, dit M. Brunot dans sa « Grammaire historique », la diète et la purge comme avec les médecins du temps.

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D'autre part, il fait la guerre aux grammairiens et les prend en défaut. Il classe méticuleusenient les parties du discours, et les rive chacune à sa place. II pas^e au crible le s-ens des mots, et ne veut pas qu'on sorte de ce sens, jamais.

Bref, dénué de tout pouvoir créateur lui-même, assuré d'avoiiT toujours assez de mots pour sa somme d'idées propre, son œuvre est éminemment une œuvre d'ordre^ d'exactitude, de limpidité, qualités maîtiTesses de la langue française. Cette œuvre a indiqué la route à des successeurs qui en partagent avec lui les mérites.

En effet, à la mort de Malherbe la tâche était loin d'un achèvement. A cette date la langue ne possédait toujours pas l'unité. Restaient les tronçons de l'école outranciène de la Renaissance. Les écrivains excellents, cités au chapitre précédent comme en dehors de cette outrance, exerçaient toujours leur.s influences individuelles. Les décrets de Malherbe travaillaient. L'action italienne, avec Catherine de Médicis, avait passé par là, et par surcroît il y eut une influence espagnole.

On était en marche quand même, et l'unité du langage ne pouvait échapper au travail de l'unité politique de plus en plus affermie. Si Malherbe avait vécu un peu plus longtemps, (*e ten-ible homme aurait peut-être souri de satisfaction. « Le Cid » parut en lOoG. Ce fut une révélation, non plus par le dire, mais par le faire. La langue reçut une

empreinte puissante. Plus puissante encore fut Tempreinte apposée par les mains de Pascal Celui-ci semble avoir passé toute la syntaxe dans un nouveau moule, un moule à lui. La proposition, la période, sévères dans leurs lignes, deviennent aussi îinalytiques, au fond, qu'elles le seront jamais. La pensée y est comme vissée. La concision est le but, et l'art se pique d'économie. En un mot, la période de Pascal unit la puissance synthétique de la latine avec la grâce et la clarté de la française.

Cette partie du XYII® siècle voit se produire un fait unique dans l'histoire de la langue. Une curiosité effrénée s'empare des esprits à propos de l'idiome national. Le rejet ou l'acceptation d'un mot, d'une locution, d'une tournure, devient toute une affaire. Philologues, grammairiens, courtisans, belles madames, coteries des salons, le roi et son ministre, tout le monde s'en mêle. L'Académie, alors fondée, entre dans le tournoi. On ne comprend pas très bien ce que l'Académie signifie aujourd'hui, mais, à l'époque, par le fait seul de son existence, elle voulait dire réglementation, tempérament, usage fixe.

Nous n'entreions pas dans les détails, innombrables, des luttes, des heurts, des tiraillements, fautil dire du pédantisme d'alors. En somme le lexique s'y est appauvri, le français y a perdu de sa vigueur, de sa couleur, mais il a gagné en précision. La société fastueuse, pompeuse, guindée, l'a transformé à son image et à son usage. Aveugle, sourde, stupide devant la nature extérieure, se concentrant

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dans l'étude de l'homme, de sa vie intérieure, de ses passions, comment pouvait-elle se soucier de pittoresque, de fantaisie? A tout résumer, ce monde aimait à lire une langue décente, correcte, sèclie, abstraite, — gueuse et délicate à la fois.

Question du lexique à part, on avait un peu réfor-mé l'orthograplie en rejetant les lettres parasites, soi-disant étymologiques, si chères à la Renaissance ; on avait consacré les accents, autre élément de précision et de clarté. Quant aux règles d'accord et de construction ce fut de l'incohérence qui se produisit. Les grammairiens ne manquaient pas: Toiture, Balzac, l'immense Yaugelas, et combien d'autres. Mais ces gens étaient tout au présent. On eût dit que la langue venait de voir le jour pour <'ux, par eux. Tout l'antérieur au XYI^ siècle leur était inconnu, lettre morte. Aussi tranchèi-ent-ils, décidèrent-ils, codifièrent-ils. I>es règles de toutes pièces, des distinctions prétendues logiques, des contradictions provenant de tel usage puis de t^l autre, s'enchevêtrèrent dans leurs déci"ets. L'Académie ne fit rien, ne bougea pas, ou plutôt elle consacra. Aujourd'hui encore ces incohéi^ences, ces subtilités maladroites, cet arbitraire, pèsent sur la langue française, l'enlacent de difficultés, de lagogriphes, de charades, dont elle gagnerait fort à so passer.

Avant de procéder lésumons au point de vue global.

Ce que nous avons dénommé la seconde langue française, le français analytique, émergea du chaos, des XIY^ et XY® siècles, lequel avait engouffré la demi-synthétique langue d'oïl, et la transformation atteignit son point culminant au XVII® siècle. La langue est fixée, comparativement parla.nt,car quelle langue vivante peut l'être jamais. Elle est fixée en ce sens que le caprice individuel par trop prononcé n'est plus de mise. Elle est fixée en ce sens que les révolutions brusques sont closes, et qu'une tradition littéraire ininterrompue aura cours désormais. La langue est vraiment devenue une, nationale, — elle est l'analytisme triomphant. Pour la science elle est même avec la deuxième langue^ « le moyen français », mais, pratiquement, si difféîente, si achevée, si symétrique, si parfaite, qu'on serait tenté de la dénommer une a troisième langue française ». Quoi qu'il en soit, l'appiellaiion de a français classique » la distingue suffisamment, et le nom de Louis XIV est accouplé avec elle, comme Tétait celui de St Louis avec la langue d'oïl, et celui de Louis XI avec l'aurore de l'évolution analytique.

Ici aucun besoin de texte ni de glossaire. Tous connaissent les écrivains de cet âge remarquable. Sur les bancs du collège on nous les ressasse jusqu'à la nausée, on nous en chloroformise, mais ce n'est (lue plus tard, à tête réveillée, réfléchie, et lorsque la faculté de discrimination personnelle nous est venue, que nous en jouissons véritablement et dans, la vraie mesure. Nous nous apercevons alors qne ces

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grands liommes, cliacun avec son génie individuel, ont fondu, neutralisé, les édits et décrets des théoriciens outranciers. Car cette langue si bien fixée l'est si peu que Racine n'écrit déjà plus comme Corneille. Et comment, à ce point de vue, différencier Bossuet, Molière, Mme de Sévigné, La Pontaine? (*) Pourtant les traits dominants sont toujours là. L'idiome du XYII® siècle vise iuvinciblement à la clarté, à la discipline, à la précision logique, à la mesure, à l'antithèse oratoire, au travaillé, au fini. N'est-ce pas là, jusqu'à un certain point, une expression assez juste du génie de la nation ?

Curieux est le contraste entre l'œuvre linguistfque, l'ambition littéraire, du XYIP siècle et celles <lu XYI^. Le classicisme des hommes de la Renaissance n'était en quelque sorte que de chair et de sang ; celui du XVII® siècle est d'âme plutôt. Ceuxlà s'obstinaient à vouloir transformer le français en grec et en latin, une impossibilité absolue ; l'agio de Louis XI Y prit pour objet l'infusion en français tin a génie » grec et latin, et le succès n'a pas tout à fait démenti l'ambition. Dans la mesure de l'appréciable, l'antiquité s'est fondue avec le status ijlors existant, et, chose plus qu'étrange, phénomène inexplicable, la monstrueuse et coupable monarchie

(•) Nous revenons à M. Faj2:uet. Dans ses '• Etude? Littéraires " il dit : *' Avec La Fontaine, Chateaubriand est Je plus grand peintre et le plus éloquent interprète de la nature que nous sachions". Cet ''avec" n'est-il pas délicieux.

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à son apogée a clamé un© haute expression. Hormi» ceux qui ne connaissent qu'un clocher, on ne peut s'attendre à ce que tout le monde, aujourd'hui,, apprécie sans mesui«,aime d'amour infini, cet idéal. En tant surtout que représenté par les tragiques, d'aucuns le trouvent court, pauvre, étroit, raide, sec^ froid, emphatique, guindé, — quand même digne d'être admiré comme très haute expression dans le cadre qui lui appartient.

Ce jugement est tout moderne. Il vient à la suite de toutes les révélations littéraires, tant nationales qu'étrangères, mises au jour dans les cent cinquante dernières années. Mais, à l'époque classi- ({ue elle-même, le jugement de l'Europe n'a pas^ balancé. !N^ous aimons fort cette obsei'vation de M. Renouvier (*) : « Il n'est pas donné à une littéra- « ture, artificielle en somme dans un très grand a nombre de ses beautés, de durer au-delà d'une « courte période pendant laquelle se produit le « singulier phénomène d'un parfait équilibre et « d'une stabilité définitive apparente dans les idées « et les institutions d'une nation... La littérature « française ne se répandit en Europe et n'y modela « le goût de la classe éclairée, pendant assez long- « temps, que précisément à cause de son caractère « abstrait et désintéressé, de son manque d'idées, « si l'on nous permet de réserver ici le nom d'idées a à celles qui ont un caractère d'invention, on

(•) Philosophie analytique de l'histoire.

PHILOLOCilE FE.VNÇAISE

tï d'opposition et de lutte, et tendent à changer « quelque chose dans les opinions reçues et bien « vues de la société et du pouvoir. Le domaine de « la littérature n'allait pas au-delà du général et « de l'inoffensif, de l'imitation de l'antiquité en « grande partie, et même de son appareil convenu « de langage mythologique, dont Boileau recom- « mandait l'emploi à cause de la respectueuse indif- « férence dont il est le signe vis à vis de la vraie « religion. Les mœurs étaient donc le seul sujet « sérieux laissé aux poètes, le seul où ils pouvaient « toucher à des points délicats, comme dans le théâ- « tre de Molière, — avec la tolérance spéciale du « roi. »

La France n'a pas eu le génie-type du Moj^n- Age, elle n'a pas eu celui de la Renaissance. Au XV!!"" siècle elle a triomphé, non pas avec une individualité dominante — son homme ne devait venir que plus tard — mais avec une pléiade admirable, une floraison linguistique et littéraire acheminant sa langue à l'universalité.

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