‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 48 sur 48 · COMME MOYEN DE CULTURE GENERALE · texte numérisé non relu

COMME MOYEN DE CULTURE GENERALE

Ecartant tout point de vu€ absolu, toute idée qui devient maîtresse à foroe d'être familière, et nous plaçant en faoe d'un monde occupé et bousculant dans lequel tous les hommes d'éducation ne peuvent pas étudier le langag^e comme science pas plus qu'ils ne peuvent s'adonner à des recherches microscopiques ou explorer les cieux avec un télescope, nous maintiendrons néanmoins que l'étude des lang'ues est un moyen puissant de culture.

De culture mentale en premier lieu. Mettons de côté l'utilité pratique et l'avantage mondain qui accompat^nent la maîtrisio de plusieurs langues, n'appuyons pas sur le fait manifeste qu'il est presque impossible de ne savoir qu'une langue, nous voulons dire de savoir, de réaliser sa propre langiie entièrement détachée des autres langues, et disons simplement : il est bon, il est excellent de connaître au moins une langue ancienne ot une langu<' moderne en dehors de la sienne natale. En euxmêmes, le grec et le latin n'apportent, admettons,

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aucun gain positif, pratique, dans la grande majorité des cas, et cependant ils répondent par des bienfaits à celui qui les étudie, qu'il soit conscient de ces bienfaits ou inconscient. Car, en arriverait-il plus tard à oublier ces idiomes — et il n-e le peut pas entièrement à cause de leurs rapports avec son propre parler — il a quand même gardé en soi, au fond de son cerveau, dans sa nature intellectuelle, la puissance emmagasinée à les acquérir, et cette puissance se laissera transmuer en des formes multiples dans les poursuites de la vie. Avoir oublié n'est pas la même cho&e que ne pas savoir ^ n* avoir jamais su. Nous avons mis latin et grec. L'observation tient bon pour toute autre langue cultivée. Il n'y a pas à douter le moindrement que l'acquisition d'un autre idiome cultivé constitue, en soi, un adjuvant intellectuel de haute force. Car, qu'est-ce qu'une langue essentiellement? Ce n'est pas uniquement un lexique, des formes grammaticales, des constructions syntaxiques, et une prononciation, — c'est une somme d'idées. Or il arrive qu'il n'y a pas correspondance absolue entre toutes les idées d'une langue et toutes les idées d'une autre langue, et par conséquent entre les mots et les tournures d'expression les ^présentant d» part et d'autre. La difficulté, la presque impossibilité d'une bonne traduction ne s'explique pas autrement en somme. Yaine n'est pas la vieille scie italienne : « Traduttore, traditor,p ». Traduire c'est comme verser une essence volatile d'un flacon dans un autre. Calme ijue soit l'air ambiant, quelque minutieuses

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(qu'aient été les précautions prises en vue de l'acte, une plus ou moins grande proportion de Yesprit s'échappe. Alors, pour faire œuvre de traducteur au moins passable, il faut que de votre fonds à vous, de votre esprit propre et de votre âme pensante, il faut que vous compensiez la perte. Le fait est qu'en acquérant des mots nouveaux nous acquérons des idées nouvelles, des différenciations d'idées, la faculté d'association des idées, de la comparaison délicate des idées, avec, aussi, le sentiment de l'analogie, de la relation, de la variété, du contraste, — d'où la suggestion fertile et l'enfantement d'idées personnelles. Il nous vient un esprit sain de critique, de discrimination, de rectitude, de cori"ection. ISTous développons, nous renforçons notre imagination, — et l'imagination, alors qu'elle porte son contrepoids, son lest, est un adjuvant puissant de succès dans toutes les poursuites. L'apprécie-t-on suffisamment? Bref, notre esprit est modifié, rectifié, fortifié, enrichi, — nous apprenons dans h' Si' us psychique le plus étendu de ce terme.

Après avoir voj'agé et séjourné à l'étranger nous apercevons s(ms des arêtes plus vives les traits distinctifs de la nation au milieu de laquelle nous avons été élevés. De même l'analyse et la comparaison linguistiques nous instruisent-elles et nous enrichiss-ent-elles (1,3 manièivs multiples. Et ces voyages et ces pèlerinages linguisti(|ues sont spécialement lecommandables et profitables lorsqu'ils ont lieu dans des idiomes cultivés pas trop rappro- > liés du nôtre. CjouiTtixinuixier judicieusement la con-

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iiaisbanoe du fiançais à un Anglais, c'est, en vérité, lui faire un présent psychique de valeur.En France, nous ne sommes plus au temps de Montesquieu et àv son « Mon Dieu, comment peut-on êtiX3 Persan î », nous ne sommes plus autant possédés de l'esprit qui poussait les Grecs à appeler « Aglossoi » les peuples qui parlaient d'autres langages que le grec, — pourtant, de cet esprit, il en reste encore, et beaucoup trop, pour un XX° siècle. Combien la tenue intellectuelle et la norme d'appréciation, littéraire et sociale, de la moyenne des Français ne seraient elles pas élevées et rectifiées par une connaissance aérieuse de l'anglais ou de l'allemand î Laissons de côté ce qui se passe à cet égard dans les lycées (enseignement de langues vivantes étrangères paides Français) et durant l'instruction première, en vue surtout d'examens mal compris rt non vivants. Mais, plus tard, quand on est devenu homme et citoyen, ne saurait-on distraire de ses occupations un petit quantum de temps afin de poui*suivre rationneîleinent, non pas par velléité, comme on en voit quelques-uns le faire, mais avec volonté, les quelques notions déjà reçues de l'une ou l'autre langue, notions forcément vagues au milieu de la complication et de l'encombrement de sujets de l'instruction première, — je répète bien première, car il y en a une seconde, la véritable. Soi-même on se la donne, n'ayant plus cure de l'Université et de ses modes de faire et de ses moules de penser.

J'ai dit allemand et anglais, pourquoi ? Parcique les langues romanes et les idiomes teutonique:-

occupent, ceux-ci -en regard de celles-] à, d-es positions fort remarquables, parce que les deux groupes présentent un dualisme des plus suggestifs, une ditiérenciation bienfaisante et très fertile pour l'esprit,

Charles Quint est supposé avoir dit qu'un homm-e •i[\ù sait trois langues vaut trois hommes. C'est peut- Aive beaucoup, excepté comme commis-voyageur. Il existe aussi un aphorisme anglais du vieux R^ger Ascham en ces mots : « Ainsi que le faucon qui ne «c saurait voler haoït avec une aile, un homme n'at- H teint pas à l'excellence avec une seule langue. » O'est sans doute encore un peu trop. Nous préférons un distique allemand de Rûckert, qui &e traduit textuellement par ; a A chaque langue en plus H que tu apprends, tu délivres un esprit, lié pri- (t sonnier en toi jusque là ». Yoilà qui est plus juste : un esprit lié, dormant en nous, amené à la lumière et à la liberté.

L'élèvement intellectuel par l'étude des langues l'est pas loin d'impliquer un élèvement moral. Apprendre les langues d^s autres peuples c'est un peu séjourner chez eux. Nos esprits, nos jugements, trop enclins h stagner, à s'immobiliser, s'ouvrent à la conception raisonnée, fondée, réelle, (Vmitre^ hommes, d^antrea wanièrcsi d'' faire et de penser. Nous nous convainquons qu'il y a des choses à uimer et à estimer un peu partout. Nous devenons ies ennemis de l'affreuse routin-f», des raisonnements "t d^s a^lmiralions outrés de clocher, des attitudes vaniteuses, liitéraires et sociales. Oui, notre vanité

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pâlit, et l'équité et la tolérance entrent dans no.s cœurs. Si vous rencontrez un nomme nourrissant de gros piéjugés contre un peuple, soyez certain qu'il ne sait rien de ce peuple ni de sa langue. En résumé, toutes nos appréciations, tous nos points de vue partent d'une éminence, et nous en sommes rendus plus grands et plus nobles.

Ces considérations ressortent de notre sujet. Mai qu'on veuille bien ne pas me croire exclusif, emprisonné dans une idée fixe, chevauchant quelqui» dada. Non point. J'entretiens, d'autre paii:, la foi la plus robuste dans les sciences physiques, dans l'étude des lois de la nature, comme instruments de l'élévation, de la grandeur intellectuelle et morale. Toute manifestation littéraire pâlit à côté. Ici, hautaines par dessus tout, les notes de cet « excelsior » qui doit jusqu'à la fin chanter dans toute âme humaine.

Mais, au fait, n'avons-nous pas, au début de cet écrit, rattaché jusqu'à un certain point la Science du Langage aux sciences physiques?

Oui, mais que faudrait-il? Il faudrait que la Science du Langage entrât plus intimement dans l'étude des langues, se mêlât davantage avec elle. Chaque langue que nous apprenons selon la vieille manière isolée, morte, est comme une grosse pierre que nous faisons monter en grand labeur et bûohage. La tâche devien'^rait vivante, souriante, captivante, si on nous avait charwés d'abord par la contemplation de tynes et de centres et d'origines et de lois. Les principes de la Science du Langage, ina-

l 'HILOLOr; lE F Jî A N< Al SK

iîlievée qu'elle soit, permettent cela déjà. Ils ressemblent à un trousseau de clefs qui s'adaptent à toutes les langues que nous sommes appelés à apprendre. Une langue est vite assimilée quand on se trouve à même de saisir les moyens que l'esprit humain a mis en œuvre pour la créer, quand on peut dès le début regarder au tréfonds de son âme. Les linguistes qui ont appris, disons deux langues, de la manière empirique en cours, trouvent toujours plus facile l'acquisition de langues nouvelles, et cela parce qu'ils ont été amenés spontanément, avec les éléments acquis, à disséquer, à analyser, à comparer, à traquer, à regarder, — bref, à ^'uire longuement et à bâtons rompus ce qui aurait pu leur être inculqué dès le début clairement et méthodiquement.

Arrêtons-nous. Nous voilà dans un avenir lointain.

Pourtaiii, udu, iiuiis ne rêv(»u.N pa^ luui a laii.

Voici les paroles de James Darmesteter à propo?^ du cours de son frère, Arsène Darmesteter, à l'Ecole normale supérieure de filles, de Sèvres. Enseignement de la langue française :

a n initia cet auditoire si neuf aux méthodes et « aux résultats de la science. Le succès dépassa « toute attente. Cet enseignement, qui devait ef- « frayer et dépayser un auditoire si peu préparé, - « 1;; latin n'étant pas dans le programme, mêni' « facultatif, — prit bientôt pour les élèves un inté- « rêt passionnant. On suivait les autres coure par « devoir <;t comme une chose toute naturelle, celui-

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« là par plaisir et passion. Pour ces intelligences « neuves c'était une révélation continue ; elles sen- <( taient un enivrement à ce voyage de découvertes « à travers une langue qu'elles croyaient connaître « et s'étonnaient de rapprendre ; à travers les force mes familières qui, en remontant dans le passé, « en revenaient avec une plij- sionomie nouvelle ; à « travers toute cette vie latente du langage, qui, « une fois reconnue, lui donne un accent nouveau « et une inflexion oii vibre la pensée des siècles « passés. C'était l'esprit liistcrique qui se révélait « à elles pour la première fois, et beaucoup d'entre « elles en ont gardé l'éblouissement ».

Ces jeunes filles, j'allais dire ces enfants, se sont passionnées pour cette Science, môme dans un domaine limité. Il est vrai qu'elles avaient ix;ncontré le maître.

TAHLE DES MATIERES

Préf ait' 5

Vue d'ensemble 9

Le français mis en place dans la famille

Indo-Européenne 17

Synthétisme ^et Analytisme -î^

Première Evolution. Le Gallo-Roman. . -57

Première langue française. Langue d'oïl 45

La grande crise. XIV siècle 59

XY^ et XYI^ siècles 62

XVII^ siècle 70

XA^IIP siècle. Universalité de la langue française 79

Phonétique 91

xVge des mots français. Doublets 99

Formation des mots. Dérivation 104

Formation des mots. Composition. . . . 111

Le lexif^ue français 12-^)

Le français et les dialectes de France.

Groupe Gallo-Roman 139

Le français et les autres langues Romanes 14G

Alpliabet, Ortliograplie, Prononciation,

Lecture, Prosodie 162

Grammaire, Syntaxe * 1T9

Les vicissitudes 227

Mélanges 240

Le langage poétique et la Poésie 258

Le flux aryen : Sanscrit — Grec, Latin

— Allemand, Anglais, Français .... 282 L'étude des langues comme moyen de

culture générale 312

IMP. V. GUIGLJON CANNES

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PC Mariassy, F. W.

2051 Aperçus de philologie

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