CHAPITRE XXII
Nous reportons le lecteur à notre « Vue d'ensemble » et à notre Chapitre I. La position de la Science du Lang-age y a été établie. Passant au groupe des langues aryennes, il a été dit que le sanscrit est le plus ancien représentant de ce groupe à trente siècles en arrière ; que, pour les langues aryennes, la science le traite liypotbétiquement comme s'il était Vinconnue, la langue aryenne-mère elle-même; qu'il est le point de comparaison longtemps attendu, l'amont d'un flux de 3000 ans sur lequel nous pouvons voya^r avec les deux guides les plus sûrs que la raison humaine coj naisse : l'observation et la comparaison, suivis (il'induction.
Le sanscrit, certes, est un excellent tenne (. comparaison. Il semble tenir en soi tous les idii mes connus du groupe, révélés postérieurement. Scii alphabet de 50 sons paraît épuiser toutes les émisions et combinaisons vocales. La plénitude et 1 sonorité de ses vocables sont sans rivales. L*
flexions grammaticales surabondent. Les arrangements syntaxiques foisonnent. Sans limite apparente est sa faculté de créer des mots composés, des compositions de mots. Tout cela avec une aptitude poétique, une abondance d'imagerie, un brillant de coloris, dont les pareils n existent pas ailleurs. Qu'on n'aille pas croire néanmoins que le sanscrit est la perfection, et qu'une déchéance quelconque le suit. En vérité, à beaucoup d'égards le grec et le latin approchent davantage de l'idéal de perfection dans les langues synthétiques, le gi^c surtout, et dans l'organisme et dans l'expression, et dans la forme et dans le fond. Le grec a comme trié,, différencié, classifié, là où le sanscrit se perd dans la profusion et la confusion, — fertilité d'une époque créatrice, exubérance de jeunesse, beauté pléthorique, splendeur souvent sans art. Le sanscrit est une forêt vierge.
En descendant le flux de trente siècles, à partir du sanscrit, voici les faits saillants que nous observons :
1. Non seulement le nombre de sons et de combinaisons vocales a diminué dans le parler aryen durant son écoulement vers l'ouest, mais encore on y voit une tendance constante à écarter les consonnes fortes en faveur des faibles, tandis que les voyelles sonores se font voilées ou muettes. En d'autres termes, le corps sonore, orchestral, a été diminuant ,les désinences ont été aplaties, les voca-
bks se sont, en somme, rétrécis, amoindris. La désinence favorite des substantifs sanscrits, 05, est devenue os en grec, tes (ous) en latin; nous trouvons souvent en en allemand, e muet en français. Le sanscrit lokah (le monde) s'est fait loo en pracrit, un descendant naturel du sanscrit; le zend Jihgroviainyiis (1 être méchant doué d'intelligence) n'est plus que ahriman en persan moderne. Le vieil allemand helidos (héros) est raccourci en held aujourd'hui. L'anglo-saxon hlaford (celui qui donne le pain) est représenté par lord dans l'anglais de nos jours. Prenez une page de russe, ou plutôt de polonais (qui s'écrit en caractères romains), vous serez frappé de la proportion des consonnes par rapport aux voyelles; celles-ci ont dû giaduellement tomber. Enfin, la métamorphose du latin en français, retracée en grandes lignes dans ces pages, démontre, à la toucher du doigt, l'opération de cette loi générale de la diminution du son et de la contraction des vocables.
Tout l'orchestre a mis la sourdine. L'oreille îuyenne semble avoir graduellement perdu de sa sensualité. En outre, dans les vieilles langues, c'est la a quantité » qui règle et déteiTnine « l'accent » ; aux stades postérieurs, au nôtre, c'est l'accent, l'accent tonique, la légère élévation de la voix sur certaines sjdlabes, qui l'emportci le plus souvent sur la quantité, c'est-à-dire la longueur réelle de la syllabe. L'accent, tel qu'il apparaît, en somme, dans nos langues modernes, semble tenir en soi moins de iiKitirrc (jue n'en tient la quantité ; il est
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peut-être plus noble, plus essentiellement a spirituel ».
Yoilà pour le point de vue phonétique.
2. Voyons maintenant à la grammaire et aux flexions. Les langues anciennes sont non seulement riches, mais surabondantes, pléthoriques, en formes grammaticales. Sans remonter jusqu'au sanscrit, le verbe grec, parfait, complet, a 1200 formes flexionnelles différentes. Le latin se distingue aussi à cet égard, et le vieil allemand, et l'anglo-saxon. Mais que devient ce foisonnement, cette exubérance première? Les formes grammaticales se troublent et s'emmêlent. On les emploie de travers, puid on les emploie de moins en moins. La vaste et élaborée organisation synthétique s'effrite, s'écroule, la confusion règne pendant quelque temps, — mais le principe régénérateur est en marche. Des séries de vocables spéciaux sont investis de la puissance d'exprimer les rapports en lieu des formes grammaticales : des prépositions prennent l'office des désinences de cas; des verbes auxiliaires soulagent la conjugaison; des articles spéciaux désignent le genre ; des jpronoms spéciaux indiquent la personne, et ainsi de suite. Tous avez déjà reconnu ce principe régénérateur, cet esprit nouveau qui s'est infusé dans les langues aryennes, — l'esprit d'anaïytisme.
Il va de soi que chacun des idiomes nouveaux n'a pas été travaillé, perméé, au même degré par ce très remarquable agent, et que l'analytisme pur ne saurait se rencontrer nulle part. Cependant, le
français est fort avancé dans l'analytisme, il est la plus analytique des langues. Le synthétisme tient encore l'allemand dans son étreinte, tandis que l'anglais occupe une position intermédiaire difficile à définir. Ce qui apparaît manifeste à la ronde, c'est que les langues tendent de plus en plus à l'aisance grammaticale, à la simplification des formes, qu'elles sont tirées de plus en plus par l'esprit analytique.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, il n'en reste pas moins vrai que ce sont les opérations phonétiques l't philosophiques que nous venons d'indiquer qui ont, à des degrés inégaux mais au total, présidé au passage du sanscrit au pâli et au pracrit, du zend au persan moderne, du grec classique au grec moderne, du vieux germanique à l'allemand de nos jours, au suédois, au danois, à l'anglais, — et le sujet traité en ces pages n'en est qu'un vaste exemple, l'exemple de la grande métamorphose du latin, liâtée, activée peut-être par des circonstances, par des événements particuliers, et pourtant nécessaire, fatale, en parfait accord avec les lois générales qui régissent les langues aryennes.
Pour renforcer encore les idées globales qu'on <herche à inculquer dans cet écrit élémentaire, mettons un instant le français en l'égard du sanscrit, du gi^c et du latin ; en d'autres ternies, établissons le contraste entre le français analytique et
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les trois grands idiomes synthétiques qui nous ont légué une littérature.
Agir ainsi pour le sanscrit et le français, c'est Tendre, jusqu'à la rompre, la chaîne qui, à travers trente siècles, relie la Seine au Gange. Un peu de fantaisie entre nécessairement dans une pareille illustration. On a vu clairement dans notre Chapitre I, nous l'espérons, que l'on ne va pas du sanscrit au français en un voyage direct et sans interruption. La connexion est médiate, non pas immédiate. En d'autres termes ,il nous faut passer par des intermédiaires latins, teutoniques,celtiques. Il n'existe point de lois directes de mutation entre les vocables sanscrits et les vocables français. Nous ne pourrions jamais relier le sanscrit aq)a avec le français eau si nous n'avions pas le latin aqua; encore moins je avec le sanscrit aham si nous n'avions pas le latin ego, le germanique ich. Pour employer un terme de géologie, le français est une formation tertiaire, — le latin, le teutonique primitif, le celtique original, étant, par rapport à lui, ainsi que des formations s<econdaires. Nous disons in quelque sorte parce que nous ignorons absolument quelle manière de formation ces langues sont ( n réalité par rapport au granit primitif du parler Aiyen. Négligeant la part insignifiante du celtique ilans l'évolution du français, négligeant le rôle notable, très secondaii^ pourtant, joué par le germanique, le français pourrait être défini: un idiome -orti des entrailles du latin, le latin étant un idiome de parenté intime avec le sanscrit; quant à
marquer davantage le degré de cette parenté, cela est impossible.
Contraster le français avec le sanscrit, c'est placer en regard des extrêmes absolus. Le sanscrit est le représentant le plus ancien de l'esprit ancien : le français est le représentant le plus récemment évolué de l'esprit moderne. Le sansciit est la première exubérance du synthétisme indo-européen : le français est le triomphe le plus avancé de l'analytisme dans ce groupe indo-européen. Le plu< vieux et le plus neuf.
Le terrain se fait un peu plus solide lorsqu'on vient à placer le français en regard du grec et du latin.
La loi de la diminution du son, l'assourdissement phonétique général, sont manifestes entre le français et ces deux langues sœurs, issues, à une époqut inconnue et dans des circonstances inconnues, de L source en haute Asie ou ailleurs.
L'accent, la quantité, l'aspiration, se jouent eu grec et en latin, en grec surtout, dans des combinaisons multiples, et produisent aisément, naturellement, des effets harmoniques variés. Certains détails importants de la prononciation des Romains nous demeurent cachés, mais le grec semble vraiment l'agencement mélodieux le plus parfait qui, ii notre connaissance, ait été appliqué à l'expression vocale humaine. Le français ne connaît que l'ac- • <;nt tonique, placé invariablement sur la dernièix sylhil>e forte du mot, d'où il résulte une unifor-
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mité et une monotonie qui, au point de vue oratoire et poétique, mettent à contribution tous les efforts de l'art.
Le grec et le latin, le grec surtout, sont enclins à exprimer plusieurs idées à la fois avec un seul mot, simple ou composé, et ils abondent en formes et flexions grammaticales. Le français, en somme, emploie autant de mots distincts qu'il y a d'idées à exprimer. Sa puissance de dérivation est énorme, sa faculté de composition de mots comparativement faible. Ses formes grammaticales sont, toujours comparativement parlant, peu nombreuses, et des prépositions, des auxiliaires et autres adjuvants entrent en jeu pour y suppléer.
Mais le plus grand contraste de tous est dans la structure de la proposition. Les vieux idiomes classiques jouissent d'une liberté presque illimitée quant à la disposition des mots dans la phrase ; les règles d'accord pullulent, la position est à peu près optionnelle. En français les règles d'accord, toujours comparativement parlant, se laissent compter, mais la place du mot dans la proposition est définie et rigoureuse : sujet, complément du sujet, verbe, complément du verbe, — le dépendant toujours derrière le gouvernant. Il est vrai de dire que presque tous les parlera modernes en sont arrivés à assigner a.u verbe la place entre le sujet et l'attribut, et même l'allemand semi-syntbétique n'a pu y échapper; à cet égard on pourrait presque avancer qu'il constitue un chaînon philologique entre les deux langvies classiques et le français.
■'^**^' riiiLOLOGiE i-kanxaisl:
Le parfait exemple qui suit, (*) et qui parle même aux yeux, est de natuie à contraster, d'un coup, le vieux génie et l-e génie moderne.
Yoici une phrase de Voltaire :
« Il avait un beau-père, il l'obligea de se pendre ; « il avait un beau-frère, il le fît étrangler. »
Un écrivain romain aurait probablement rendu ces idées de la manière que voici :
Soceruni ad siispendiam adegît : affineni • Beau-père à pendaison foi'ça ; beau-frère fitrangulari jussit.
être étranglé ordonna.
Quelle différence ! Eh quoi ! quatre piopositions contre deux! Aucun moyen d'y échapper afin de lendre le sens parfaitement identique. La suite des idées dans l'esprit, la logique émotionnelle demandaient les accusatifs hcau-père et heau-frèrc en avant, mais la logique syntaxique du français ne leur permettait pas de se mettre là. Pour faire droit à l'une et l'autre logique. Voltaire a fait comme il a pu.
Regardez bien, longuement, ces deux expressions des mêmes idées. Regardez les encore, lisez les à haute voix, vous voj^ez ,vous entendez, vous touchez du doigt le vieux génie avec ses désinences sonores, ses flexions de déclinaison et de conjugaison, sa liberté d'arrangement des mots, — en conséquence, sa nunche majestucnec. ^'> <'OTinÎRÎoii. oi
(*) .Jp ). frt,\\\{> dans uios notes, mais jf ne sais à qui
il e.f
LE FLUX AEYEN 21U
— sa clarté qui laisse à désirer. D'auti^ part, le représentant dernier du génie nouveau avec ses désinences écourtées, &es sons assourdis, ses articles, pronoms, prépositions, son verbe rénéclii, etc. Il marche en ligne absolument droite, il dissèque, il fend, il tamise, il émiette, — de là une clarté sans iiu-delà.
Parfois on s'est plu à discuter sur les mérites 1 idatifs des vieilles langues et des nouvelles, le français étant acepté pour représentant de ces dernières, — sur l'antique esprit et le moderne dans In langage. Lequel l'emporte ? Les deux sont excellents, et la preuve concluante s'en trouve dans les brillants exploits littéraires de part et d'autre. L'appréciation comparative se laisse pourtant justifier si on la spécialise; en d'autres termes, le mérite respectif varie avec le sujet auquel on donne expression. Le retour incessant, la monotonie des désinen- < es grammaticales, ont forcé le latin à faire beau- <'oup de sacrifices au sentiment de l'harmonie et (le l'élégance. Il n'y a pas à le cacher, le latin est l)orté au vague et à l'amphibologie. Beaucoup de belles choses grecques sont enveloppées d'une concision nuageuse incompatible avec une expression claire, arrêtée, parfaite, de la pensée. Notre monde moderne ne saurait exister avec ces deux langues, (^uand le français traduit Tacite ou Thucydide il rend plus ou moins bien, plutôt moins, la forme et la beauté du texte, mais, par surcroit, il l'expli- <|ue et le commente presque inconsciemment. Il ne l)eut pas s'empêcher de le faire. Car il est analy-
tique par son es&enoe, c'est-à-dire qu'il décompose la pensée jusqu'à l'extrême, sans demi-compréhension ni lacune. Chez lui la profondeur s'immole à la clarté, les grands envols font place au sens sobre, et la plénitude et la régularité majestueuses cèdent devant les exigences des méandres de la pensée. Oui, mais, d'autre part, quand en français on met en jeu l'imagination, le sentiment intime du beau, la marche pathétique dans l'art, drame ou lyrisme pur, — alors quelle infériorité, quelle faiblesse, quelle déchéance ! Le français, et toutes les langues modernes avec lui, souffre encore ici d'une autre manière: il a perdu le sens intime, profond, de ses vocables. Ce qui rend les langues anciennes si poétiques et si ensorcelantes, c'est que leurs vocables possèdent, ont gardé, une relation plus étroite 'dvec le sens primitif, — c'est-à-dire que, (pour parler comme les philosophes), l'abstrait est en affinité sentie avec le concret. Ainsi spiritus veut certainement dire courage et entrain, l'abstrail, mais il veut aussi dire souffle, le concret. Quand nous disons en français s'appliquer, terme abstrait, no\is n'avons certainement pas le sentiment de l'étymoii plicare, conclut, qui veut dire 2>?/e/*, et nous ne cayons pas le sujet s'appliquant avec le dos courbé sur sa tâche. — DeiTiière observation : les vieilU langues synthétiques, le grec surtout, possèdent ; un très haut point le pouvoir de composition d. mots spontanée, immédiate,de peinture succincte,et l'image et le coloris sont une des conditions premières de l'expression poétique. Cette puissance est
£\ son ëtiage ie plus bas en français. Et ce qui le paralyse encore davantage comme instrument d'imagination, de poésie, de haut vol, c'est sa construction rectilinéaire, rigide,, ennemie de l'inversion. En sorte que le traducteur français de poésie grecque est aiTeté comme par un mur d'airain devant des détails poétiques légers comme un souffle. C'est que le grec est pittoresque, artistique, pnmesautier, naïf, éminemment façonné pour reproduire la forme et la couleur, tandis que le français est argumentateur, métaphysique, façonné pour l'expression de la pensée bien définie et dans toutes ses sinuosités, plutôt que pour rendre l'apparence extérieure et le jeu des choses. Ecoutons M. Martha : « Plus que toute autre elle (la langue « grecque) se prête aux hardiesses de la pensée, « aux nouveautés du sentiment. Elle donne un i( accent à toutes les passions. Elle se débarrasse « des entraves de la grammaire pour alléger sa « marche. Elle s-e laisse gouverner par le génie. « Pas de résistance inerte. Les mots en eux-mêmes « ont une hannonie pénétrante. Ce langage a « d'abord passé sur la lyre et a été façonné par la « voix des chanteurs. — Le français a été formé « par des géomètres. »
Eentrons dans le monde moderne. Après avoir considéré, par rapport au français, les langues typiques intermédiaires du groupe indo-européen, mettons le français en regard des deux plus grands
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représentants modernes du flux arj^en : rallemand et l'anglais. Comparons le rejeton principal latin avec le rejeton principal teiitonique, envisageant l'anglais comme un chaînon philologique entre le.< deux, et procédant, qu'on nous passe l'expression, bras dessus bras dessous avec les deux.
Lisez successivement deux pages de français et deux pages d'allemand. Ces deux langues ont beau appartenir au même groupe linguistique, n'est-ce point comme si l'on passait d'un monde dans un autre ?
Tous avez devant vous une langue très riche en radicaux, tandis que le français, comparativement pauvre en radicaux, a une puissance de dérivation infiniment supérieure. Oui, mais la morphologie» la formation des mots de l'allemand ne procède pas uniquement au moyen do préfixes et de suffixes, elle connaît un autre principe, un principe interne, étranger au français (excepté peut-être chez le» verbes irréguliers), le changement de la voyelh' radicale : thim (faire), lliat (action), Thâtcr (celui <]ui fait) ; flierjcn (voler), Flug (vol), Flûgcl (aile) : Koch (cuisinier), Kôciiin (cuisinièi^) , Kûche (cuisine) ; viôgcn (pouvoir), Macht (puissance^ mâchtlg (puissant); stechcn {pk\nvr)f Stich (piqûre), Stachel (aiguillon). Sans parler de la moi-phologie gi^ammaticale : Hand (la main), Hânde (\.e» mains) ; Brudcr (le frère), Brûdcr (les frères) ; et de formes comme : Tropf (goutte), Trôpflein (petittgoutte) ; Hund (chien), Hûndclwti (petit chien) etc.
En allemand la faculté de composition, do sou-
dure des mots, est, on peut le dire, presque sans limites. En fait, le lexique, en bloc, se divise comme en deux parties, les monosyllabes et les composés. Les dérivés, nous l'avons dit, sont moins, ils jouent un rôle secondaire par rapport aux composés. Nous avons vu, dans un chapitre précédent, que la faculté de composition était fort limitée en français. Et quand nous parlons des composés allemands nous avons dans l'esprit non seulement ceux que donne le dictionnaire, comme Fernglas (verre qui voit de loin, lunette d'appix)clie\ Arheitsleute (gens du travail, ouvriers), geheimîiùsvoll (plein de mystère, secret), et aussi les usuels, les banals, ceux que chacun fabrique au cours de la conversation ou de l'écriture, comme Bûcherhauf (amas de livres) Mauerloch (trou de mur), où l'accolement est comme spontanément indiqué par des récurrences fréquentes, mais nous avons encore en vue les accouplements ,les créations littéraires, jamais vues, inédites, disparaissant une fois l'effet esthétique produit. J'ouvre mon « Faust », et, au hasard des pages, je lis : Freudehehcn (le tremblement que donne la joie) ; màchtig Seelenflehen (la puissante supplication des âmes) ; in prâchtig-reinem, Aethcrblau (dans le bleu de l'éther splendidement pur) : hlutig-trûhen Blicks (un regard que l'aiïlux du sang rend trouble) ; Lehensfeuchte (l'humidité qui engendre la vie) ; ErfûUungspforten flugeloffen (les portails de l'accomplissement ouverts à deux battants) ; Hélène est la inannluHîge (gourmande d'hommes) ; goldgclocldc Bubcn.<:cJiaar (la troupe
d'enfants aux boucles d'or) ; saiisende Websttihï der Zeit (le bourdonnant métier à tisser du Temps), et d'autres sans fin. Un dernier me tente. Il est tiré de Gutzkow (Uriel Acosta) :
« Unsterblich diinkt ihr eucb in eurem Wahji P « Ihr Eintagsfliegen, sommernachtgeboren. iJans votre persuasion vous vous croyez immortels ? Tous, mouches d'un jour, nées par une nuit d'été.
L'allemand, dans son vocabulaire oixlinaire, contient aussi peu que possible d'éléments étrangers, autres que le teutonique. Ils lui répugnent. Rien de grotesque à entendre comme les mots français plus récemment introduits sous prétexte, assuret-on, de différenciations, tels que : résolut, profitiren, réussir en, avuisiren, irritieren. C'est un tort, vu le génie de la langue. Elle a la faculté, en un seul mot s'il lui plait, de synthétiser de ses propres entrailles l'idée la plus complexe. Le résultat, certes, n'est pas toujours très pratique ni envi jble, mais la puissance est là, et lorsqu'elle est mise en œuvre judicieusement et avec modération, oq ih peut s'empêcher d'y trouver du prix et de hi beauté. A cet égard l'allemand tient un peu du grec, (hi peut y créer des mots, et personne ne vient vous en chercher querelle. Ris([iu^z-vous y en français. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que le grec et l'allemand sont comme l'oranger qui porte en même temps du fruit, de la floraison épanouie, des boutons nai.^sants.
En allemand la flexion est en profusion presque aussi grande qu'en latin. En outre, comme ixîssort
grammatical, il y a aussi la modification de la voyelle radicale dont nous avons parlé plus haut. Quelque clios-e d'absolument inconnu aux langues latines est la série excessivement abondante de verbes à prépositions séparables, telles ab, durcli, nach, vor; ahbrechen (détacher en rompant); durchgeheii (passer à travers) ; iiachlwininen (venir après, suivre) ; vorstellen (placer devant, présenter), — particules qui se détachent du verbe dans certains temps et modes, et lui sont postposées même après interpolation d'un ou de plusieurs vocables : Eî' kommt sehr langsavi nach (il vient très doucement après, il suit). Bref, d'autres particularités flagrantes encore, qui, comme il a été dit plus haut, constituent un monde auquel le français est tout à fait étranger. La construction allemande est d'ordre composite, difficile à définir. En règle générale, le verbe tient bien la place du milieu, entre le sujet et l'attribut, mais les compléments, qu'ils soient du sujet ou de l'attribut, se placent le plus souvent en avant des termes qu'ils complémentent. La construction allemande pourrait être dite ascendante (compléments placés avant les termes dont ils dépendent), et la construction f rançais^e, par contraste, pourrait s'appeler descendante (compléments venant à la suite des termes dont ils dépendent). La construction allemande se laisse envisager comme une sorte de compromis entre le latin synthétique et le français analytique. Comme prose, surtout haute prose, imprimée, l'allemand est au-dessous de toute comparaison avec le français. Deux ou trois proposi-
tions accessoires s'enlacent souvent autour du corps de la proposition principale. Deux, et jusqu'à trois verbes, appartenant à des membres difierents, se voient re jetés ensemble à la fin de la période. Vous croyez tenir le sens, et une négation soudaine (faite d'un seul mot) ou une préposition séparable posthume jettent le sens de côté ou le culbutent entièrement. Et si vous ajoutez à cela la règle qui rejette à la fin la 3® personne du verbe alors que la proposition débute par un pronom relatif, vous reconnaitrez, en toute justice scientifique et pratique, (j[ue l'allemand, dans les livres de haute prose, est embarrassé, embrouillé, embrumé, labyrinthien. laborieux, lourd, harassant. Pour toutes ces causes, nous croj^ons que le domaine linguistique de l'allemand restera circonscrit. Exultant dans sa nouvelle position politique, — élevée, très élevée dans les sphères de la pensée initiale et de la recherche scientifique, l'Allemagne, au grand sens de l'appréciation qui suit, reste privée de la faculté, du génie, de la maîtrise de rc^pressioUf de Veœpositlon, de la dissémination. Elle ne nous délogera point de noire position fièré dans les régions de « la parole ailée ».
Si maintenant nous mettons en parallèle l'accentuation et la prosodie allemandes et françaises, nous serons tentés de revenir à nos termes ascendant et descendant, mais en les appliquant à rebours cette fois. L'accent français se porte vers la fin du vocable, — vers le commencement plutôt en allemand. A ce propos une remarcjue intéressante. Si l'accent
français est, en somme, fidèle à l'accent »iii latin générateur, on peut dire de l'accent allemand qu?, reposant invariablement sur le radical lui-même, il communique à l'idiome un type intellectuel sanspareil ailleurs. Joignez à cela la faeulté d'évolution homogène hors de son propre fonds, comme il a été expliqué, et vous jugerez que l'allemand mérite à un haut degré l'admiration de l'étudiant, du philologue et du poète.
Revenant au parler lui-même, les dentales et les gutturales abondent. Les traînes flexionnelles et la sempiternelle désinence en semblent en faire, à l'usage, un instrument plus long que le français. En revanche, les élisions et les abréviations ont libre cours, les monosyllabes sont très nombreux, et les mots composés économisent les articles et les prépositions. Un jugement comparatif est bien difficile à rendre ici. Les mérites respectifs musicaux des deux idiomes se prêtent aussi à bien des gloses. Je m'écarterai de toute appréciation en cette matière, ayant un faible personnel pour la « ïnusique » de toutes les langues cultivées. Tout dépend du degré de compréhension qu'on a de ces langues, et aussi de la bouche qui profère. S'il y a bien des sortes de français, il y a encore bien plus de sortes d'allemand.
Pour conclure, nous revenons à notre point de départ. Nous sommes bien dans deux mondes différents. Et, pour conclure encom, nous risque rions volontiers ce paradoxe : le français est facile, mais il faut presque désespérer de 19 savoir jamais ; l'aile-
PHILOLOGIE FEANÇAISE
mand est très difficile, mais, prenez courage, vous vous en rendrez maître.
On respire plus à l'ai&e en débarquant dans un port de l'Angleten^e.
Le lecteur se retourne et nous fait observer : mais est-ce que l'anglais n'est pas im idiome teutonique ? Si fait. L'allemand étant le rejeton de la branche teutonique « haut allemand », l'anglais, par le saxon, appartient à la branche a bas allemand ». L'anglais est bien un idiome germanique. Le granit et les couches premières de son vocabulaire, ses pronoms, tous les ligaments des propositions et du discours, le principe de la modification de la voyelle radicale dans les opérations morphologiques et grammaticales (très faible en comparaison de l'allemand), la puissance de composition et de soudure des mots (moins intense qu'en allemand), la prosodie et l'accentuation (l'ac- <'ent latin ayant fini par être détruit dans la légion îles vocables venus de France), obligent certainement la science à classer l'anglais sous la rubrique générale : teutonique. C'est là qu'il se trouve (^ertainement par ses traits plus distants, plus profonrls, savante, — et cependant on a grand'peim' à réaliser le fait lorsqu'on vient à considérer la langue de l'extérieur en quelque sorte, telle qu'elle se révèle à la vue et à l'ouïe de tous, dans sa copal'ité vivante (\v véliicule réel, pratique, de la pensée.
La journée de Ilastings a été heureuse, en vérité, pour l'idiome de l'île occidentale. Books vaut mieux que BûcheTy ta a hook que einem Bûche, et si l'anglo-saxon avait été abandonné à lui-même et obligé, comme l'allemand, à tout tirer de ses propres entrailles, au lieu de dire impénétrable comme il le fait, l'anglais aurait unthoroiighfaresome comme l'allemand actuel a undurchdrânglich, composé analysable par « ce à travers quoi on ne peut presser ».
La journée de Hastings, (*) elle vaut à l'anglais sa déclinaison analytique, son s du pluriel, ses degrés de comparaison analytiques, sa conjugaison simplifiée, et tout le débarras flexionnel et encombrant de son générateur teutonique. L'enseignement du français est absolument général en Angleterre, et la plupart des Anglais en savent toujours plus qu'ils n'en veulent avoir l'air. Mais, pour savoir scientifiquement sa propre langue, l'Anglais lettré, le « scbolar », est obligé de venir puiser aux sources de notre vieux langage. Comment peut-il expliquer, par exemple : navy, remain, mischiefy lÀentqj, challenge^ tediotis, impugn, intricate, hrag.
(*) De là toujours vivants : (( Dieu et mon droit », la formule « le roy le veult » quand le monarque approuve un bill du Parlement, et certaines encore. D'autre part, il y a de singulières perversions comme le « o yes ! o yes ! » (oh oui! oh oui!) des crieurs publics, pour « oyez! oyez! » Et ces gardiens de la Tour de Londres qui sont devenus des (( beef-eaters », mangeurs de bœuf, en lieu des « buffetiers » normands.
-î02 PIlILOLOCaE FE.VNÇAISE
bar gain, abseond, et une légion d'autres mots courants, s'il n'ouvre pas, sans remonter plus haut, Marot, Rabelais et les contemporains d'iceux, où ces vocables, dispaïus du français d'aujourd'hui, sont pleins de vie sous les formes de navie, remamr, fiieschef, à plenté, chalenger, tcdieuXy impugner, rntriqué, hraguer, harguignery abscondre. Des problèmes orthographiques des plus petits, comme honest, temjjest, coast, vessel, inorsel, castle, se solvent pas liait ncste, tempeste, caste, vaissel, mor- .<elj caste!. Faible, recannoitre (terme militaire), s'écrivent encore comme chez nous anciennement.
Nous avons déjà parlé ailleurs de budget (bouo-ette), tunnel (tonnel), pamphlet (palme-feuillet). ta flirt (fleui^ter). Prenez bachelar (célibataire), c'est le sens que bachelier avait dans le vieux lani^age, accompagné de bachelette. D'où la salutation anglaise : How do you do? Nos vieux poètes ont souvent : Comment le faites-vous ? dans un sens a peu près pareil. Dans le o Châtelain de Coucy » on lit : a Chiere amie, comment le faîles-vous? ne l 'celez point ». Ces quelques exemples entre une infinité d'autres.
Nombre de tournures syntaxiques anglaises so laissent aussi tracer à nos vieilles sources. La suppression de la conjonction que : I ivish you ivould !fO, je veux vous alliez; de la préposition à : Tel! ^ 'harles, mandez Charlan. Dans la « Chanson de Roland » (voyez notre Chapitre lY) il y a la tour- II mi Noz cumpaignnns que oumcs tanz c/i^r.s
c un tripartie exacte de ivhota ice had so dcaVj Jield ■H) dcar. Et dans le Rabelais (voyez notre Chapitre YI) : qui dit messer Gaster estre, tvhich says Gaster to be.
Comme vocabulaire, nous avons dans « Koland »: revies i est a piet, remained on foot; alez et repairez, to repair veut dire comme dans notre texte : « se rendre à »; cercet les vais, searches the vales.l^t dans le Rabelais: clievalereu.Vj cliivalrous ; demoure nulcune, to deiiiur signifiant toujours « tarder ».
Que de rapprochements en quelques lignes à peine !
Le voilà, cet hybride, ce bâtard de haute lignée, avec ses deux vocabulaires, roman et teutonique, s 'entremêlant, s'enla^ant de la manière la plus riche et la plus heureuse. La conversation banale est éminemment saxonne. Quant à l'écrit, l'un ou l'autre des éléments prédomine, selon le sujet traité ; les pronoms, les particules, les ligaments restant toujours teutoniques. Ouvrez Tennyson, — plus que fortement saxon. Lisez un a leader » de journal, ■ — fortement roman.
Et, curieux à observer, dans ce vocabulaire général double il y a encore comme un vocabulaire double interne, des sortes de doublets, des synonymes et demi-synonymes, répondant aux deux sources génératrices. A'oyez : happiness et felicity, might et power, shut et close, quick et prompt, keep et guard, trut/i et verity, forthwith et iimnediately, — une légion.
1504 l'HILOLOCaE FRANÇAISE
Le monosyllabisme est très abondant, et pour la dérivation et la composition soudée, en un seul mot, l'anglais se sert d'autant de préfixes et de suffixes qu'il lui plait d'en puiser dans ses deux réservoirs. Examinez :
embolden (enbardir) /
entwine (enlacer) \ roman et
candlestick (chandelier) j germanique
grandcbildren (petits-enfants)
D'autre part :
Riddance (débarras) \ germanique
Bondage (servitude) ) et roman
Houserent (loyer d'habitation)
Il a une bonne part, peut-être la part vraiment désirable, de la puissance de composition de mots séparés, de juxtaposition soudaine, inédite, faisant image, cette puissance s'exerçant sur les deux vocabulaires. Richesse par dessus richesse. Et, comme plus haut pour l'allemand, nous n'avons pas ici en vue des banalités à la portée de tout le monde, des redites de tous les instants, comme hhic-eyed Caux yeux bleus), half-liidden (à moitié caché), thriccheaten (trois fois battu), hrcast-high (à hauteur de poitrine), all-sceing (voyant tout), good-looking (bien de sa personne), Jûgh-viinded (d'esprit élevé), ni même le curieux a to buttonhole » (arrête^' quelqu'un pour lui parler en le prenant par le bouton de son habit), etc. Non. J'ouvre Tennyson au hasard
de la page, et je trouve : ever-veering fancy (fantaisie en changement incessant) ; hunian-anLoroits tears (les larmes que verse l'amour humain) ; greenglooining twilight, (le crépuscule aux teintes vertes obscurcies); Mercure est ankle-winged (avec des ailes aux chevilles) ; Paris est apple-arbiter (l'arbitre à la pomme). J'ouvi^ Shal^espeare au petit bonheur : l'atrabilaire Timon traite les hommes de inouth'friends (amis en paroles), cap-aiid kneeslaves (esclaves qui ne savent que se découvrir et plier le genou) ; dans Macbeth je vois le air-drawn dagger (poignard dessiné par l'air), pale-hearted fear (la teneur au cœur pâle), un tyrant bloodysceptered (un tyran au sceptre teint de sang), my more-having (ma possession d'un plus) ; celui qui a peur est traité de crcam-faced et de whey-faccd (visage au teint de crême,de petit-lait) ; quand Macduff apprend que Macbeth a fait tuer tous les siens, il s'écrie : hell-kite (oiseau de proie, milan d'enfer). J'en passe et de meilleurs, — créations instantanées, jamais vues, pour l'image, pour l'émotion du moment.
Il a déjà été observé ailleurs, à propos du français actuel, que, avec l'immense trituration des faits et des choses, avec l'interpénétration des peuples et des littératures, avec une presse prolifique jusqu'au délire, exploitée par une foule de gens insuffisamment façonnés et qui en d'autres temps eussent été appelés à s'occuper d'autre manière, et pour d'autres causes encore, il a été, dis-je, observé que les langues cultivées modernes tendent à se déformer,
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à perdre de leur pureté et de leur classicisme, cv mot étant pris dans un sens très large. Les Anglais vraiment lettrés sont peines de voir que leur langue manifeste une tendance à devenir de plus en plus romane dans son aspect général. En eftet, en feuilletant Shakespeare on s'aperçoit bien vite que les vocables désuets, écartés, tombés, sont tous saxons, vocables de bonne souche, sonnant le bon timbre, tous plus courts et plus expressifs que les mots romans qui »e sont glissés à leur place. L'affectation, le pédantisme, une demi-ignorance, savent abaiss-er et corrompre un idiome encore plus qui* l'ignorance pure et simple, sans aloi.
En grammaire l'anglais a atteint la simplicité la plus avancée parmi les idiomes cultivés. A cet égard c'est la langue la plus « neuve ». La suppression du genre, hormis le sexe naturel, est un trait de génie. La non-variabilité de l'adjectif en est un îiutre. L'article est supprimé devant les noms abstraits, les appellations de la matière, de la substance, de la couleur, etc. Point d'article partitif à proprement parler. L'anglais a gardé du germanique, en grammaire, ce qu'il ne pouvait s'empé- «'her de garder, il a empiimté de bonnes choses au français, il a élagué à toute occasion possible, stéléotypant pour le reste. Et cette tendance à la sim- |)Iification grammaticale n'est pas épuisée. Ainsi un certain nombre de verbes forts sont devenus faibles, deviennent faibles presque sous nos yeux. D'autnpart, l'auglais, plus qu'aucun autre idiome vivant, se plait k amiinulfr la puissance grammaticale sur
\v même vocable, c'est-à-dire à faire du même mot plusieurs catégories du discours. Néanmoins, la grammaire anglaise, simple qu'elle est, ne peut pas être dite maigre. N'a-t-elle pas deux génitifs, sj^ntliétique et analj^tique, — deux sortes de degrés de comparaison, synthétique et analytique, — deux futurs élégamment différenciés, — un indicatif présent double, fortement idiotique, — un participe présent d'une souplesse extrême, — une tournure passive qui, en sus d'autres moyens, vient suppléer à la non-existence de notre impersonnel '•n, — toute une série d'auxiliaires alertes et habiles, et une foule d'autres expédients pour exprimer tous les rapports imaginables.
Quant à la construction, l'anglais a pris une posiîion intermédiaire entre l'allemand et le français, mais bien plus près de ce dernier. La proposition, la période, ne rampent pas, ne se traînent pas, <'jmme en allemand. Ouvrez les livres des penseurs cinglais contemporains, et vous y rencontrerez une marche presque aussi analytique et directe qu'en français. L'exposition des idées est tout à fait lucide.
En résumé, l'anglais jouit de tous les avantages (le l'anal ytisme, avec juste les ressources enviables (lu synthétisme. Be sorte que parfois il l'emporte^ sur Is français dans les occasions où une grande tdarté doit se joindre à une grande concision. Prenez, par exemple, cette proposition élémentaire : « Languages and institutions are not made, they ii'vow ». Certes, il y a plusieurs manières de traduire
308 l'HILOLOGIE FRANÇAISE
cela, mais nous n'en croyons qu'une bonne, qu'um^ vraie, celle-ci : « On ne fait pas les langues et les institutions, elles se font d'elles-mêmes ». Voyez ce que la forme passive et la suppression de l'article font pour le premier membre ; quant au second, il est tout particulièrement heureux, — grow, traduit littéralement par croître, grandir, ne rend pas le sens plein. Ici, synthétisme partiel ; là, analytisme à outrance. Cbilde Harold s'écrie : a I livo and die unlieard », — en français : a Je vis et je meurs sans m'être fait comprendre ». Où sommesnous? En vérité, pour réaliser pleinement ce qu'il y a encore de synthétisme dans l'anglais hybride, de pouvoir monosyllabique, de force d'onomatopée, de ressources d'imagerie, de nerf, de muscle, il faut plonger dans le réserve ir superbe de la poésie anglaise.
Quelques lignes sur la langue parlée. Si l'on admet que l'anglais est devenu de plus en plus roman en vocabulaire, il faut d'autixî part reconnaître ou'il s'est fait plus germanique par l'accent. Dans Chaucer on voit les mots d'origine française accentués vers la fin comme en français, mais cela ne pouvait avoir de durée. La pui«!sanc3 énorme, dans les langues, de l'analogie, a tiré l'accent vers le commencement selon le génie germanique. Aussitôt que l'aïTerlais s'anproprie un mot étranger • — et il a une faculté de préh-'^nsion des plus marquées, jusqu'à avoir arraché du dictionnaire latin une cinquantaine de mots laissés intacts : stimulus, quondam, ou hybrides com.m.e cxUA (tollere), pro-
•L-rantinate (cras), moh (mobilis), en dcliors de la ('entaine ayant cours ordinaire dans toutes les langues cultivées, — il estampille ce mot de l'accent vers le commencement, et le jette dans la circulation, bien à lui.
En français les consonnes finales sont secondaires i't souvent muettes, de sorte qu'une foule de mots iiinsi terminés sonnent réellement une voyelle. En anglais les consonnes prédominent à la fin des vocables, et y sont sonnées. le parler courant en est peut-être rendu plus rapide que le français. En outre, au grand ahurissement des étrangers, les Anglais ont imaginé des moyens abréviatifs sous forme d'ellipses, de contractions, d'amputations. Si l'on y ajoute le vaste monosyllabisme, l'accent éjaculé au commencement des polysyllabes, le jeu des syllabes longues et brèves qui jettent le sens dans les directions les plus bizarres (chapitre xvii), les tournures idiotiques prestes et courtes, qui vont s'acc^ois^ant tous les jours (un peu sous l'influence de 0 l'américain », (*) on comprendra l'abattement, l'anéantissement du Français naïf qui traverse la Manch'O avec une connaissance même appréciable de la langue. « Ahead! ah^adl », « En avant! en avant î » Le temps est de la richesse. En vérité l'anglais va a trippingly on the tongue », a agilement
(*) Il exista déjà un copieux dio+ionnaire (( Diction^ry of >^me^icanisms »k II est curieux d'y trouver des vocables «t des tournures disparus du parler moderne, et réimportés d'Amérique après un siècle et demi.
3Jl> l'IIILOLOGIE FEAN(,AISE
sur la langue », comme Hamlet le dit déjà à ht comédiens. L'anglais prend l'air parfois d'un parler sténographié, et bien qu'on soit fait aux lacunes et aux leçons de la notation ortiiographique en général, on reste confondu devant le mot ajiglai- (lu'on entend et le même mot qu'on lit.
On conçoit que le double vocabulaire produit unr très grande diversité de sons. Le th linguo-iental est typique, presque unique, et la prédominance d< consonnes a sa valeur comme créatrice d'énergi L'anglais n'est désagréable qu'à l'oreille de ceux (]ui ne le comprennent point. Les autres y voie]'' la force et la véhémence de pair avec la douceu On soupire, on glisse, on effleure, et l'on frappe i l'on tonne. « Hiss and spit and sputter ail >. « tout sifflement, crachement simple, erachemei <louble », voilà ce que, dans ses mouvements impulsifs et irraisonnés, disait le pauvre Byron de s:i langue en la comparant à l'italien. Etait-il de bor ne foi dans la fameuse stance de « Beppo » ? Im; ginez-le ayant à donner expression à sa pauv: grande âme malade en une autre langue que 1 sienne. En français, par exemple, qui aurait-il été Là-dessus un sobriquet méchant, mais dénué d tout à propos.
En résumé encore, l'anglais est vraiment uniqu» scientifiquement parlant. D'autre part, suffisiui ment clair et direct, tout en restant plastique, ma léable, toujours prêt à créer et à recevoir, c'est > pailei d'hommes prati(iues et d'hommes nés libn -
Il couwtitue un inmiense compromis linguistiqvit, et le compromis ii'est-il pas comme l'essenee de la sagesas sociale et politique anglaise? Il est une haute expression cosmopolite de la trituration, de l'impulsion, de la marche en avant moderne. N'était la non-correspondance de son parler avec son écrit, jetant comme un défi à toute concurrence et tena.nt de la fantasmagorie, il semble que, vu la place de son peuple dans le monde, rien ne pourrait lui résister, lui disputer l'universalité.
Nous avon» vu le flux aryen qui a passé et qui j)asse. Où le roule l'avenir?