Aphasie syphilitique
U aphasie, selon le créateur de ce mot, M. Trousseau, est une affection nerveuse qui consiste dans la perte de la parole, soit partielle, soit totale, sans lésion des facultés intellectuelles, et indépendamment de la paralysie des muscles qui servent à l’articulation des mots. Quoique, d’après cette définition, il soit assez difficile de se faire une idée nette d’un malade dont les facultés intellectuelles, selon l’observation de Trousseau lui- même, sont toujours affaiblies, et qui dans la majorité des cas est sujet à l’hémiplégie droite, et par conséquent à celle des muscles concourant à l’articulation des mots, néanmoins le nom d’aphasie devient un terme consacré de préférence aux autres synonymes, tels que : alalie, aphémie, amnésie, etc., qui furent exclus des nombreux articles parus sur ce sujet dans le courant des deux dernières années.
Avant de disserter sur une maladie dont le symptôme principal consiste dans l’altération de la parole, il faudrait avoir préalablement étudié à fond les conditions physiologiques de la parole normale. Malheureusement nos connaissances de ces faits ne sont que
(1) Nous présentons ici un abrégé de deux articles du docteur Tarnowsky, publiés en russe dagis la fieurte de, médecine militaire, en 1867 et 1868. Les ouvrages traitant le même sujet, qui ont paru en 1868 et 1869, ne purent donc être pris en considération dans cet extrait.
trop incomplètes. La formation delà voix humaine, le mécanisme des changements divers ayant lieu dans la partie supérieure du larynx, — organe qui sert à produire les articulations, — le diapason des tons des voyelles, les différents hruits qui forment les consonnes, etc.; tout cela est dûment expliqué par les physiologistes moyennant des observations directes.
Mais dès qu’il est question de la parole même, — phénomène que complique l'élément psychiijue et qui sert d’interprète à toute une série de représentations qui composent l’idée; — de la parole produite par le concours unanime de la raison, la volonté et la mémoire; les physiologistes nous font ordinairement défaut, en disant en termes généraux que ces faits se rapportent aux fonctions du cerveau. S’agit-il, d’un autre côté, de préciser les fonctions du cerveau, les physiologistes ont souvent recours à l’expression trop élastiijue d’activité psychique, en remettant ainsi aux psychologistes la tâche de répartir cette activité ignorée en éléments divers. Ces derniers discutant à leur tour sur l’activité psychique, la subdivisent arbitrairement et distinguent la raison, la mémoire, la volonté, etc., etc. En se renvoyant ainsi la balle, au lieu d’analyser un procès inconnu, on finit par expliquer la parole sous le point de vue philosophique en remontant aux lois générales de la création.
Sans nul doute, de cette manière, tous ces faits peuvent être expliqués plus ou moins ingénieusement; mais un praticien qui voudrait préciser les symptômes qui se manifestent chez un aphasique, et remonter à leur cause première, ne saura tirer de ces aperçus purement philosophiques qu’un résultat très-peu satisfaisant.
Par rapport à l’aphasie, c’est sans contredit aux Français qu’appartient la palme de la primauté. Ce sont eux qui ont le plus écrit sur ce sujet en tâchant de préciser les conditions de la parole normale, conditions qu’ils déduisent de leurs observations pathologiques.
Cependant, qu’en est-il advenu? Chaque observateur, aidé de sa théorie, explique d’une nouvelle manière les cas qu’il a observés, de sorte qu’il en est résulté presque autant de théories que d’observateurs, et qu’à l’heure qu’il est, on peut discuter sur l’aphasie, à volonté, d’après Broca, Bouillaud, Dax, etc.
RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHLLITIQÜE.
J’ai groupé ici les opinions les plus saillantes qu’émettent les observateurs sur la nature de cette maladie si intéressante, en tâchant d’y appliquer ensuite les données exactes, mais malheureusement trop peu nombreuses que nous en otTre la physiologie. Le but que je me suis tracé n’est rien moins que le désir de créer quelque nouvelle théorie sur l’aphasie. Je ne prétends, comme médecin spécialiste, que fixer l’attention de mes confrères sur quelques formes rares de cette maladie. Je veux parler ici de l’aphasie provenant d’affections syphilitiques du cerveau.
En analysant la parole, on est généralement convenu d’admettre que les éléments de cet acte compliqué comprennent les moments suivants : 1" la représentation d’une certaine tension ; 2" l’expression de la représentation donnée, au moyen de signes convenus ou de paroles; autrement dit, la formation de la parole interne; 3° le désir d’exprimer cette parole interne par des sons articulés; c’est-à-dire une incitation motrice volontaire; k° la possibilité de transmettre ce désir aux centres coordinateurs des mouvements ndusculaires qui concourent à l’articulation des mots; 5“ l’intégrité de ces centres coordinateurs ; 6° enfin la contractilité normale des muscles nécessaires à l’articulation.
La pathologie nous offre un point d’appui, pour ce qui est de l’authenticité d’une semblable analyse de la parole. Ainsi chez les imbéciles et les crétins la parole s’altère gravement, ou bien disparaît complètement, faits qu’on attribue généralement à l’obscurité et à 1a lenteur des représentations mentales. Une succession trop rapide de représentations diverses, tout aussi bien qu’une tension trop concentrée ayant pour objet une seule et même représentation, entravent également la régularité de la parole. Comme exemple du premier cas, nous citerons un accès de fureur. Comme exemple du second, nous indiquerons l’extase.
S’agit-il d’un défaut de mémoire de mots, le malade ne pourra pas exprimer nettement la représentation voulue par des signes correspondant à la pensée. Il ne pourra prononcer que des mots ou des phrases entrecoupés, en omettant tantôt les verbes, tantôt les substantifs, tantôt les prépositions, etc.
Les annales de l’aphasie présentent à n’en pas douter les exemples les plus frappants de semblables pertes de la mémoire des mots.
h RECHERCHES SUR l’APHASIE SYPHILITIQUE.
Jusqu’à présent, les observateurs de l’aphasie ne trouvaient dans la majorité des cas que la perte de la mémoire des mots. Ce n’est qu’en admettant l’identité de l’aphasie et de la perte de la mémoire des mots que la belle comparaison de Trousseau devient compréhensible : « Le cerveau de l’enfant , c’est la terre sur laquelle la charrue ne trace pas vainement son sillon fertilisateur ; le cerveau de l’aphasique, c’est la mer où la proue du navire ne peut pas laisser sa trace (1). »
Parlant delà, et contrairement à Trousseau, inventeur du mot «aphasie », M. Piorry, partisan de l’étymologie grecque, proposa de remplacer ce mot par celui de « amnémonomie » comme désignant en grec précisément la perte de la mémoire des mots.
De même Gardner (2) hésite beaucoup à admettre qu’il puisse exister des cas d’aphasie, où l’irrégularité de la parole provienne, non de la perte de la mémoire des mots, mais de l’altération de quelques autres conditions de la parole.
Quant à M. Bouillaud, il crut avoir trouvé, d’après les indications du trop célébré docteur Gall, l’endroit précis où résidait l’organe législateur de la parole articulée, savoir dans les lobes antérieurs du cerveau.
Dax alla plus loin encore en affirmant, d’après cent quarante observations, que la fonction de cette mémoire spéciale n’appartient qu’aux lobes antérieurs de l’hémisphère gauche.
Broca, ayant fait l’autopsie de deux aphasiques, crut découvrir même, que ce ne sont pas les lobes antérieurs de l’hémisphère gauche qui sont indispensables à la parole, mais exclusivement la troisième circonvolution du lobe frontal gauche.
M. Baillarger ajouta, de son côté, qu’il n’y avait même pas lieu de s’étonner de celle découverte, puisque tout le monde savait que les hommes de tous les siècles et de tous les pays naissaient généralement droitiers. Il cite, en outre, les recherches de Graliolet qui tendent à prouver que les deux hémisphères du cerveau ne se développent pas d’une manière parfaitement symétrique, et que les plis frontaux se forment avant dans la partie gauche que dans la droite, le contraire ayant lieu par rapport aux plis des lobes sphénoïdaux et occipitaux.
(1) Bulletim de l’Académie de médecine, 1865.
(2) Archives générales de médecine, 1866.
Rodolfo Rudolf], de Brescia (1), plus fin que les autres, sut tirer de ces données précises, par rapport au foyer de l’aphasie, une conclusion très-eiïîcace pour son malade; il n’eut qu’à lui poser quelques sangsues à plusieurs reprises sur l’arc sus-orbital gauche pour le guérir complètement, à ce qu’il prétend, d’une aphasie trés-prononcée.
Mais, outre cela, il est de toute évidence, que lorsqu’un individu perd la faculté de vouloir parler, il ne peut plus être question de langage soumis à la volonté? En admettant que Vabulie existe, il s’ensuiverait incontestablement qu’il existe une aphasie abulistique. De sorte que des six conditions de la parole, que je me suis permis d’émettre plus haut, la troisième serait prouvée.
D’ailleurs, je pourrai citer plusieurs cas pathologiques qui con- , firment ce fait.
Tous ceux qui ont observé des personnes atteintes de maladies dites psychiques, tombent d’accord qu’il arrive souvent que le malade, sans être muet, reste pendant des jours, des mois et des années, sans prononcer une seule parole. Ce fait n’est pas expliqué par une absence de volonté (Griesinger), mais bien au contraire par une volonté maladive et anormale, qui condamne le malade au mutisme le plus complet.
Or, en laissant à la volonté toute son intégrité morale, il est, toutefois, indispensable d’admettre des voies matérielles qui puissent transmettre l’incitation de la volonté aux centres coordinateurs des mouvements musculaires nécessaires à l’articulation des mots. Ces voies une fois altérées, la volonté aurait beau subsister, la parole volontaire n’en sera pas moins impossible.
C’est à ce point de vue que M. Parchappe analyse le moment indispensable à la parole, lorsque la parole interne est transmise aux centres moteurs, par l’intervention de la volonté. S’appuyant de données anatomiques et pathologiques, il trouva le point de départ des voies que suit l’impulsion de la volonté en se dirigeant vers les centres coordinateurs, dans la substance blanche des lobes frontaux antérieurs du cerveau, notamment dans les fibres qui résident immédiatement sous la substance grise des circonvolu-
• (1) Nota per servire alla storia dell’afasia del D' Rodolfo Rudolfi (Gazella medica Haliana, 1866).
lions et qui servent de liaison à la substance corticale des circonvolutions symétriques.
Indépendamment de la détérioration des voies qui servent à transmettre les déterminations motrices volontaires, d’autres voies peuvent rester intactes, par exem|)le celles au moyen desquelles l’incitation motrice involontaire arrive aux centres coordinateurs des mouvements nécessaii'es cà l’articulation. Quant à l’existence d’une incitation volontaire, séparément d’une autre involontaire, c’est un fait sur lequel M. Baillarger insiste principalement. Il cite comme exemple, des personnes qui jouissent d’une parfaite santé, parlent et gesticulent dans les rues, sans s’en apercevoir. D’autres fois, il arrive que sous l’influence d’une impression instantanée, nous prononçons malgré nous certaines paroles que nous voudrions rétracter ensuite.
Ainsi, lorsque les incitations de la volonté ne parviendront pas aux centres coordinateurs par suite d’une détérioration des voies» le malade ne pourra pas prononcer les mots (]u’il voudrait dire, malgré son plus ardent désir, et malgré la conscience de ces mots. Il se taira , ou bien dira des paroles hors de propos, influencées par l’incitation motrice involontaire.
On a observé dans certains cas d’apbasie, assez rares il est vrai, qu’il arrivait au malade d’écrire correctement des pages entières, sans en pouvoir prononcer une seule parole à haute voix. A toutes les questions qu’on adresse à ces malades, ils ne répondent qu’un seul et même mot prononcé distinctement, mais ne correspondant guère au sens de la question.
Examinons maintenant la cinquième condition indispensable à la parole normale.
Il est évident qu’une fois les centres coordinateurs des mouvements musculaires concourant à l’articulation des mots étant détruits, l’articulation des sons devient impossible, et le malade ne peut pas parler.
Il est possible que les muscles appartenant à ces groupes gardent leur contractilité, mais la coordination une fois détruite, le malade ne pourra plus s’exprimer d’une manière claire et précise. Je ne peux rn’empêcber de relever ici une particularité qui m’a toujours frappé. M. Bouillaud, qui, depuis 1825, avait toujours maintenu son « principe coordinateur des mouvements de la
parole» qu’il plaçait dans les lobules antérieurs du cerveau, cita entre autres, dans la séance de l’Académie de médecine du 16 mai 1865, un exemple pris dans sa pratique, qui devait confirmer ce fait. Néanmoins, la seule chose qu’on puisse infailliblement conclure de ce récit, très-détaillé du reste, c’est que le «principe coordinateur» de la malade en question était intact, tandis que l’aphasie dépendait d’une perte de mémoire des mots, accompagnée d’un alTaiblissement général des facultés mentales. C’est d’autant plus curieux que M.Bouillaud pouvait choisir parmi un grand nombre d’observations. Se mettant à l’affût de chaque cas d’aphasie publié, il réussit à réunir, dans un espace de quarante années, plus de cent observations confirmées, pour la plupart, de sections mortem. Il se convainquit tellement de la justesse de ses aperçus concernant la localisation de l’aphasie, qu’il proposa un prix de 500 francs à celui qui présenterait un seul cas de lésion profonde des lobes antérieurs du cerveau, sans altération de la parole. M. Velpeau cita presque immédiatement le cas d’un coifi'eur nommé Paris, qui, durant sa vie, n’avait pas présenté les moindres indices d’une altération des centres coordinateurs de la parole. Le malade fut au contraire d’une loquacité toute particulière jusqu’au dernier moment. L’autopsie faite par MM. Delpech et Faure, sous l’observation de i\i. Velpeau lui-même, démontra une dégénérescence squirrheuse de la plus grande partie des deux lobes antérieurs du cerveau. Quelque temps avant ce fait, Lélut (dont le compterendu sur la brochure de Dax alluma, en 1865, les discussions de l’Académie sur l’aphasie) avait publié l’observation d’un épileptique dont tout l’hémisphère gauche était réduit en h.ouîfT’ lie, sans que la faculté de parler en souffrît. De plus, Gruveilhier avait observé un idiot qui prononçait nettement plusieurs mots, malgré une absence complète des deux lobes antérieurs du cerveau.
Ce ne sont donc pas les observations qui manquaient. Il ne restait qu’à nommer le vainqueur. Mais M. Bouillaud s’abstint de décerner son prix, se souvenant probablement des paroles de Parchappe dites à l’Académie également au sujet de l’aphasie: (( Si l’on admettait l’objection sous toutes les formes, dans toute l’étendue qui lui a été donnée, et dans tous les exemples qui ont été cités, l’anatomie pathologique serait en mesure de démontrer que le cerveau ne sert à rien. »
8 RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
Mais, passons à la sixième et dernière condition de la parole normale.
Malgré l’intégrité des centres coordinateurs des mouvements indispensables à l’articulation des mots, un des nerfs peut facilement se détruire ; par exemple, le nerf facial, à la suite d’une carie de l’os temporal. Dans ce cas, le malade ne prononcera pas distinctement les lettres labiales b, p, v, etc. En cas de paralysie du nerf hypoglosse, le malade ne pourra pas prononcer les lettres d, e, /, n, t.
Un malade dont le voile du palais ne fermera pas les orifices postérieurs de la fosse nasale, sera obligé de nasiller, et ne pourra pas prononcer nettement les lettres 2, o?2.Tel autre, enfin, frappé d’une paralysie labio-glosso -laryngienne (décrite par Duchesne), sera condamné à un mutisme complet.
Ainsi, pour produire l’aphasie, c’est-à-dire la perte delà parole sans paralysie, et tout en conservant les facultés mentales, il faudrait que de nos six conditions indispensables à la parole, quatre fussent entravées, soit à la fois, soit successivement, savoir; la mémoire des mots, l’incitation motrice volontaire, les voies qui servent à transmettre cette impulsion au centre coordinateur, et le centre même qui coordonne les mouvements musculaires concourant à la formation de la parole.
Quittons pour quelque temps les psychologistes et les pathologistes qui subdivisent la parole en plusieurs moments différents, comme nous venons de le démontrer, et voyons ce que nous en dit la physiologie.
En abordant cette question, les physiologistes commencent par expliquer la production du son; ensuite, la manière dont le son se transforme en syllabes et en paroles dans la partie supérieure du larynx. Ce n’est qu’alors qu’il est question de l’influence de la volonté sur ce procès. Les conditions de la parole sont donc examinées ici dans un ordre contraire.
Le cri arraché par la douleur est le résultat immédiat des plus simples mouvements réflexes appartenant à l’appareil de la voix humaine. Il est produit par la sensation de la douleur transmise à la médulle oblongue au moyen des conduits sensitifs; on suppose que la médule possède des centres réflecteurs qui, à leur tour, transmettent l’impression de la douleur aux nerfs moteurs. Le nerf
RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
accessorius joue un Irès-grand rôle dans le nombre de ces
derniers, car c’est son influence qui occasionne le rétrécissement de la rima glotidis, et par conséquent la tension des cordes vocales, que l’air exhalé avec force et vitesse fait vibrer. Un pareil cri informe sera jeté toutes les fois qu’on occasionnera une douleur vive et inattendue. Le cri sera modifié lorsque la sensation de la douleur, tout en conservant son intensité première, sera répétée plusieurs fois à intervalles égaux. Le larynx se soulève; le voile du palais adhère aux ouvertures postérieures des fosses nasales; la langue est refoulée au fond delà bouche; la cavité de la bouche s’allonge en forme de goulot de bouteille, et émet le son prolongé aaaaa)). Incessamment le larynx se soulève davantage; le voile du palais se roidit encore plus; la cavité de la bouche se rétrécit et \'a se change en i. L’union alternative de ces deux mouvements complexes, ayant lieu dans la partie supérieure du tube vocal, produit «aze, aïe, aïe)), celte expression consacrée de la douleur. Une semblable transformation involontaire du cri primitif « azza» en son articulé « aie », exige le concours de plusieurs muscles réglés par un centre nerveux spécial coordinateur des mouvements musculaires indispensables à l’articulation des sons (1).
Mais les centres coordinateurs peuvent être excités indépendamment de la volonté. J’eus l’occasion d’en faire l’expérience suivante. Un de mes amis se passionna pour une chansonnette française qu’il m’avait entendu jouer souvent. Un matin Je remar-
(1) Nous observerons cependant que l’existence des centres coordinateurs n’est pas également admise par tous les physiologistes. Ainsi, le docteur Sclioumovsky, dans son ouvrage sur les centres cérébro-spinaux, réfute l’existence des centres coordinateurs très-problématiques selon son avis. Celte découverte est due à ses propres recherches, qui du reste n’ont pas encore été vérifiées par d’autres observateurs. 11 prétend que tous les réflecteurs peuvent se combiner entre eux, pour produire des mouvements complexes, tous les réflecteurs étant unis selon lui par des nerfs modérateurs et sensitifs. La seule condition indispensable pour produire un mouvement combiné se borne à l’irritabilité inégale des réflecteurs {Revue de médecine militaire russe). Le docteur E. Fournier {Physiologie de la voix et de la parole) est moins absolu, et ne condamne pas tous les centres coordinateurs en masse. Du reste, il n’a pas fait d’expériences directes. Ses méditations lui fout supposer qu’il existe des mouvements coordonnés naturels qui dépendent des centres coordinateurs. Ces mouvements naturels sont : le cri, la respiration, la mastication, etc. L’activité psychique peut provoquer ces mouvements complexes. En gouvernant leurs associations diverses, aidée de l’ouïe et d’une certaine habitude, elle crée le son-parole.
quai qil’en dormant il remuait rapidement les lèvres, probablement sous l’influence d’un rêve. Je l’interpellai en lui demandant, comme je le faisais souvent, s’il voulait que je lui joue sa cbansoniielte? Il me répondit nettement : «Jouez, jouez» . Se réveillant quelque temps après, il me déclara avoir excessivement soif. Il ajouta qu’il venait de rêver qu’on lui offrait à boire, mais cba(iue fois qu’il voulait tremper ses lèvres dans la coupe qu’on lui présentait, on la lui retirait rapidement. Quant à la chansonnette, il n’y avait pas songé, et ne se rappelait pas ma question. Ainsi donc, le nerf auditif, influencé par des sons familiers, fut cause que mon ami put produire involontairement une série de mouvements habituels, et former une réponse involontaire.
Néanmoins, pour répéter machinalement des mouvements habituels, est-il encore indispensable de se souvenir de ces mouvements. Ce genre de mémoire s’acquiert selon la physiologie, au moyen des impressions ou traces que laissent les sensations musculaires; sensations qui accompagnent invariablement toutes les phases de l’activité musculaire. Dans l’exemple que je viens de citer, les mots n’étaient prononcés que grâce à la mémoire des mouvements musculaires. Mais la mémoire des mots n’est nullement limitée à la mémoire des mouvements musculaires indispensables à l’articulation des mots. La physiologie nous indique la manière dontlesenfantsapprennent à prononcerles premiers mots. L’enfant répète les sons articulés (|u’il entend, c’est-à-dire qu’il les reproduit au moyen de son appareil vocal. Il reçoit ainsi d’abord une sensation auditive, provenant des mots qu’il vient d’entendre, ensuite, une sensation des mouvements musculaires concourant à la reproduction du mot qu’on vient de prononcer en sa présence, et enfin, la sensation du son de sa propre voix.
Une semblable association audito-musculo-acoustique, se répétant souvent, laisse chaque fois après elle une impression en forme d’association. Les éléments de cette impression sont : la perception du son et celle des mouvements musculaires. Tous les mots appris par cœur, et c’est la majorité, se reproduisent dans la mémoire au moyen de ces impressions ou traces.
D’un autre côté, la faculté de retenir un mot qu’on lit attentivement sans le prononcer, n’est contestée par personne.
Quoique faite à bouche close, cette lecture est cependant accom-
RECHERCBES SUR L’APHASIE SYPHILITIQUE. Il
pagnée d’un imperceptible mouvement des muscles de la langue. Le mot qu’on vient de lire se prononce pour ainsi dire intérieurement. Nous aurons donc ici une association oculo-musculaire gravée dans la mémoire au moyen des impressions de la vue et de la sensation des muscles. Ces deux formes d’associations simples peuvent être, d’ailleurs, compliquées par des impressions d’odorat, de goût ou de toucher. La reproduction d’une certaine association sera donc facilitée par un plus grand nombre d’impressions. Excepté celles de l’ouïe et des muscles, nous posséderons encore celles du goût, de l’odorat, etc.
Quelque compliquée que soit une association, mais répétée souvent et laissant chaque fois une trace en forme d’association, cette sensation combinée finit par prendre un corps et se précise d’une manière de plus en plus nette. Les divers éléments qui la composent se définissent en même temps. Il s’ensuit que la fréquente répétition d’une association entière, conjointement avec un de ses éléments, ne manquera pas de nous démontrer la dépendance exercée sur une association par ses éléments (désagrégation des sensations complexes en impressions simples, séparées). La moindre allusion à l’un de ces éléments reproduira immédiatement l’association entière. Prenons pour exemple une association oculo-taclilo-acoustique, la moindre allusion à un de ses éléments, l’excitation la plus faible d’un des nerfs de la vue ou du toucher, ou de l’ouïe par un son ou une forme contenue dans l’association donnée, suffiront déjà pour reproduire toute l’association dans son intégrité parfaite (1).
Cherchant un mot qui nous échappe, nous disons habituellement que nous l’avons au bout de la langue. Quelque familière que soit cette expression, elle n’en est pas moins exacte. Nous nous efforçons, dans ce cas, de reproduire les mêmes mouvements musculaires que nécessitait la prononciation du mot oublié. Bain (2) dit: « Lorsque nous tâchons de nous souvenir d’un mot quelconque, ou d’une phrase entière, avant de les ressaisir, en sentant que nous allons les prononcer, nous bégayons des sons analogues. Tous les organes de l’articulation (le larynx, la langue.
(1) Setschénow, Les mouvements réflexes du cerveau,
(2) Bain, Medical Times and Gazelle, p. 661.
12 RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
les lèvres) sont excités. L’articulation oubliée est l’objet de notre souvenir».
Il nous arrive quelquefois de chercber pendant dix, vingt minutes, certain mol qui nous échappe obstinément; puis, tout à coup, on le prononce involontairement. On le répète plusieurs fois en s’assurant, au moyen de l’ouïe, que l’impression est bien la même qu’il produisait avant, et ce n’est qu’alors qu’on est bien sûr de son fait.
Chez un malade dont l’aphasie dépend de la perte de la mémoire des mots, nous voyons la même chose, seulement à un degré beaucoup plus intense. Apercevant devant lui une table, par exemple, il ne pourra se rappeler du nom de cet objet. On aura beau lui dire que l’objet s’appelle ton-ton, il fera des signes négatifs ou bien dira « non » . Donc, la trace de l’impression auditive qu’éveille la prononciation du mot «table», subsiste encore assez vivement pour qu’il puisse s’apercevoir de la différence entre ces deux mots. En lui disant la première syllabe «ta», nous le verrons faire des signes affirmatifs; il répétera la première syllabe sans pouvoir cependant se rappeler la seconde. Il ne pourra se rappeler des mouvements musculaires indispensables à la prononciation du mot « table», que lorsqu’il l’entendra prononcer devant lui d’une manière parfaitement distincte. Les aphasiques appartenant à cette catégorie comprennent une masse de mots, en comparaison de la petite quantité de ceux qu’ils ne peuvent prononcer. Ils comprennent facilement une phrase de trente, quarante, cinquante mots, mais ils ne sauraient prononcer cinq mots de suite qu’on voudrait leur faire répéter. Les impressions des mots prononcés, éveillent en eux des associations correspondantes. Ces dernières durent assez pour que le malade puisse achever une conception, — penser. Ce n’est que le défaut d’impression nette des mouvements musculaires indispensables à l’articulation qui ôte au malade la faculté de prononcer à haute voix les phrases qu’il a parfaitement comprises.
Les recherches de physiologie les plus récentes (Setschénow) nous apprennent qu’excepté les centres coordinateurs des mouvements, il existe beaucoup d’autres centres nerveux prenant part à l’exécution delà parole, ainsi qu’à toutes nos autres actions volontaires et involontaires. La parole, comme on le sait, peut être
coupée instantanément d’après notre désir, ou bien involontairement.
L’bypothése suivante explique le moyen qui effectue cette brusque suspension de la parole. Les expériences multiples sur des grenouilles (1) ont prouvé l’existence de centres nerveux servant spécialement à modérer les mouvements réflexes. Se basant sur ces faits, on suppose des centres analogues chez l’homme, Une fois ces centres nerveux mis en action par une irritation quelconque, la contraction musculaire, c’est-à-dire la fin du mouvement réflexe, sera nécessairement suspendue. L’articulation des sons étant impossible sans mouvements musculaires, l’activité des centres modérateurs consistera donc, par rapport à l’appareil vocal, à arrêter la parole. Un marchand qui voyageait oublia un malin, en sortant de son hôtel, de retirer la clef du tiroir où il venait de déposer un sac d’argent. Au milieu de la journée il se souvint de son imprudence et s’empressa de rentrer. Le tiroir était ouvert et vidé. Il veut annoncer sa perte au maître de l’hôtel qui accourt au bruit désespéré de la sonnette... mais pendant dix heures entières il est hors d’état de prononcer une seule parole. Toutes les autres fonctions étaient restées normales. Ce n’est qu’aprés cet intervalle de temps qu’il retrouva la parole, d’abord en bégayant, mais se rétablissant par degrés complètement (2).
Une surexcitation trop intense des centres modérateurs, occasionnée par la frayeur d’une grande perte d’argent, s’était donc manifestée, dans l’exemple que nous venons d'indiquer, en paralysant complètement les centres coordinateurs et réflecteurs. Pendant dix heures, le marchand fut hors d’état de prononcer une parole, et même d’émettre un cri. On pourrait énumérer un assez grand nombre d’exemples analogues, où l’aphasie la plus complète suivait instantanément un grand accès de frayeur, de colère, etc. Au point de vue de la médecine légale, de semblables exemples sont d’une grande importance. Supposons un homme attaqué subitement. Il se défend à outrance, et tue un des malfaiteurs sans prononcer un seul cri, sans appeler au secours à portée
(1) Des expériences entreprises depuis peu sur des animaux à sang chaud, par le docteur Simonow, confirment ces faits.
(2) Berliner klinische Wochenschrift, 1865, n® 21. Ein Fait von Aphasia salurnina, etc.
\h RECHERCHES SUR l’aPHASIE SYPHILITIQUE.
de sa voix. Une enquête ayant lieu, les juges, ignorant l’existence d’une aphasie subite, soupçonnent l’individu attaqué de meurtre prémédité, et rendront le fait de son attaque, pour le moins, trèsdouteux.
Acceptant pour cause des faits énoncés le renforcement réflectif de l’activité des centres modérateurs des mouvements musculaires, nous pourrons nous dispenser d’admettre une maladie spéciale de la volonté, acceptée des psychologistes et servant généralement à expliquer des faits semblables aux nôtres.
L’irritation immédiate des centres modérateurs des mouvements réflexes, occasionnée, par exemple, par une affection pathologique des parties voisines, compliquée d’un aftlux anormal de sang, suffit parfaitement pour expliquer l’immobilité et le mutisme complet de certains malades qui restaient ainsi pendant des semaines et des mois.
D’un autre côté , les psychologistes qui expliquent le délire (excej)té les fièvres chaudes) par une succession de représentations trop rapides, nous semblent se contredire eux-mêmes. Si la rapide succession de représentations était la seule cause de cet effet, nous devrions nous attendre à voir délirer les personnes intelligentes, douées de la faculté d’envisager un objet sous tous les rapports différents qu’il présente, dans l’espace de quelques instants. Une foule de représentations traverse en un clin d’œil l’esprit des personnes douées d’une belle intelligence. Ces représentations éparses forment ensuite une série d’idées déterminées. Pendant ce travail intérieur, l’homme n’est nullement enclin au verbiage; il s’abstient plutôt de parler, pour se concentrer en luimême et rélléchir. En comparant le nombre de représentations qui traversent dans un même espace de temps le cerveau d’un homme intelligent et celui d’un homme qui bat la campagne, nous ne manquerons pas de nous assurer que la prépondérance quantitative appartient au premier. La pensée, comme dit le professeur Setschénow, constitue les deux premiers tiers d’un mouvement réflexe psychique. L’efl'et habituel du centre modérateur des mouvements réflexes retient le mouvement, c’est-à-dire le dernier tiers du réflexe. L’activité de ce dernier centre étant entravée, ou bien détruite entièrement, les voies qui l’unissent à d’autres centres étant détériorées, toutes ces causes produisent un effet
uniforme : le mouvement réflexe ne sera plus retenu. La moindre représentation détachée qui effleure le cerveau, se traduira en paroles.
Une disposition d’esprit semblable se trouve parfaitement expliquée par la réponse remarquable qu’obtint Esquirol (1) d’un de ses malades.
Figurons-nous effectivement, un homme parfaitement raisonnable, qui se mettrait tout à coup à prononcer tous les mots épars, tous les fragments d’idées et de représentations qu’ébauche son cerveau; un homme qui, sans être assidûment occupé d’un sujet spécial , transmettrait en paroles toutes les impressions visuelles, tactiles, acoustiques, etc.; qui traduirait en paroles nonseulement ses pensées, mais encore ses moindres sensations; un tel individu serait sans contredit réputé pour fou. Et cependant, il posséderait toutes ses facultés mentales. D’après l’explication des physiologistes, il ne lui manquerait que les centres modérateurs des mouvements réflexes.
Outre les centres modérateurs, la physiologie en reconnaît d’autres, qui renforcent les mouvements réflexes. Lorsque l’intensité d’un mouvement réflexe ne correspond pas à l’étendue et à la force de l’impression qui le produit, et le surpasse de beaucoup, ce renforcement d’effet, par rapport à la cause première, est expliqué au moyen des centres nerveux renforçant les mouvements réflexes. L’activité de ces centres dans l’appareil vocal de l’homme sera exprimée par un flux de paroles, ou par des cris continuels.
Une reproduction continue de mouvements musculaires complexes et habituels dans l’appareil vocal, manifestée par un flux de paroles, et par une succession rapide de mouvements musculaires des extrémités et du tronc, constituera un accès de fureur typique. L’incohérence des mots épars et des phrases sans suite ne dépend nullement de la déviation des facultés intellectuelles, mais bien de ce que l’entendement n’y prend préalablement aucune part. Les mouvements compliqués et continuels qui accompagnent ce bavardage restent également étrangers à l’esprit. Cette raison pourrait expliquer, à la rigueur, un certain fait que présentent
(1) Esquirol, Maladies mentales, I, p. 6.
16 RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
quelquefois de semblables malades, lorsqu’ils prononcent, au lieu de mots, une série de sons articulés qui riment [furor poeticiis). En effet, les mouvements incessants des muscles de tout le corps, qui accompagnent les accès de fureur (le Tobsucht des Allemands) ne sont pas suffisamment expliqués par la perte de la sensation de la fatigue, comme le font beaucoup de psychologistes (Griesinger). Il est remarquable que la mémoire et la raison de ces malades restent presque intactes. Il leur arrive souvent de donner des réponses trés-sensées concernant leur vie antérieure, de raconter des incidents se rattachant à leur passé, etc. Selon les observations de Jacobi, de Griesinger et d’autres, la peur, une frayeur subite surtout, peuvent souvent calmer instantanément un semblable malade.
Il en serait tout autrement, si le centre coordinateur même était morbidement surexcité.
Le professeur Pogan (1) rapporte le fait suivant: Un jeune homme tombant d’une hauteur considérable fut atteint à la tête. Il ne retrouva connaissance qu’après quarante-huit heures, et se mit à parler une langue inconnue. Pendant deux ou trois jours le malade parla continuellement, sans s’arrêter un instant, et sans faire aucun autre mouvement. Le hasard apprit plus tard qu’il parlait gallois. Quelque temps après, il se mit à parler l’anglais, mais chaque mot qu’il prononçait était une injure ou un effroyable juron. Pendant trois ou quatre jours encore il parlait gallois et jurait en anglais. A mesure qu’il reprenait possession de ses sens, il cessa l’un et l’autre. Après une vingtaine de jours passés à l’hôpital, il se remit complètement et ne parla plus que l’anglais, en omettant les jurons. Sa chute ne lui avait causé qu’une légère blessure, sans occasionner de fracture des os du crâne.
Une fois sur le terrain de la pathologie, il ne sera pas inutile de citer quelques exemples d’états morbides, où, selon toutes les apparences, les deux centres nerveux additionnels — ceux qui modèrent, ainsi que ceux qui renforcent les mouvements réflexes cessent d’influencer les cenli es coordinateurs des mouvements musculaires indispensables à la parole. Romberg (1), Weiss et
(1) Voyez l’article de Gardner sur l’aphasie.
(2) Setschénow, loc. cit.
RECHERCHES SUR l’aPHASIE SYPHILITIQUE. 17
d’autres citent des exemples d’écholalie, quand le malade répète tous les mots qu’il entend prononcer, sans faire la moindre attention à leur signification. On lui demande, par exemple: « Gomment va votre santé?» 11 répète impassiblement : «Comment va votre santé? » Dites-lui le mot «table », il le répète comme un écho. Prononcez devant lui une syllabe détachée, il la répète également. Tandis qu’abandonné à lui-même , un malade semblable reste des journées entières sans prononcer une seule parole. Les grenouilles décapitées présentent une disposition analogue quant aux centres coordinateurs des mouvements de la marche. Une grenouille décapitée (2), abandonnée à sa propre initiative, restera immobile, les pattes de derrière ramassées sous le corps. Dès qu’on pince une des pattes, elle l’étend immédiatement. Elle la retire sous elle, si la patte était préalablement tendue. En pinçant plus fort, on obtient un saut, indépendamment de la position des pattes. Chez la grenouille, et chez un malade d’écholalie, nous voyons donc la réaction parfaitement correspondre à l’excitation sensitive. Une irritation faible provoquait un demi-saut—- l’action de retirer et d’étendre les pattes. — Une irritation plus intense était suivie d’un saut.
La physiologie ne se contente donc pas, à l’exemple delà pathologie, d’un seul centre nerveux. Elle admet trois appareils nerveux indépendants, c’est-à-dire un centre nerveux coordinateur, et deux centres additionnels; l’un servant à modérer, l’autre à renforcer les mouvements réflexes. L’activité de chacun de ces centres peut donc être éveillée Indépendamment de la volonté et de la conscience, soit par le moyen des mouvements réflexes, soit par l’irritation directe de l’appareil central. Mais ce même appareil central sert à l’articulation volontaire des mots. La volonté agissant sur les centres coordinateurs, modérateurs ou renforceurs, produit une série de nouveaux sons articulés, ou bien l’interruption de la parole, ou enfin une loquacité intarissable, etc.
C’est ainsi que les physiologistes, voulant expliquer la parole, durent commencer par analyser le mécanisme, assez simple du reste, qui produit le cri, et se virent obligés ensuite d’expliquer,
(1) Romberg, Les maladies nerveuses, t. II.
dans les limites du possible, le mécanisme qui préside au désir ou à la volonté de prononcer une parole.
Au point de vue physiologique, désirer et vouloir sont identiques. La différence que présentent ces deux mots, dans l’acception habituelle, se borne à un degré d’intensité plus ou moins grand de ces deux sensations. Il n’existe pas de particularité quant à leur formation intellectuelle. Le désir naît d’un mouvement réflexe non terminé. Le désir îorme donc les deux premiers tiers de l’acte passionné psychique. Quant à la passion, nous devons en chercher l’origine dans les plaisirs élémentaires sensuels. Les mouvements réflexes sensuels, c’est-à-dire les passions, se rapportent à la catégorie des mouvements reflétés, accompagnés de l’activité de l’appareil renforceur. En d’autres mots, ce sont des mouvements réflexes psychiques à issue renforcée. Par conséquent, toute pensée qui éveille en nous un désir quelconque, doit avoir une nuance plus ou moins passionnée. C’est le degré de cette nuance passionnée qui détermine l’expression plus ou moins énergique de la volonté; c’est-à-dire une aspiration plus ou moins grande à satisfaire l’élément passionné d’une pensée — le désir. Un mouvement réflexe psychique, dénué d’élément passionné, ne comportera pas de désir, et la volonté, par conséquent, ne pourra pas s’y manifester. L’activité des centres renforceurs des mouvements réflexes étant indispensable à chaque mouvement psychique passionné, pour en efléciuer la fin renforcée, il s’ensuit, à ce point de vue, qu’il ne saurait être question de volonté toutes les fois que l’action de ces centres est entravée. Le désir n’existe plus une fois ces centres détruits. Un semblable malade aurait beau parler ou se taire, il présenterait également l’exemple d’une totale absence de volonté personnelle. L’affection morbide nommée eccholalia par Romberg, présente des phénomènes exactement pareils. Nous observerons, au contraire, une des formes d’aphasies mentionnées plus haut, toutes les fois que le centre restera intact et que les désirs pourront s’éveiller, mais qu’il y aura destruction des voies qui unissent les centres renforceurs aux centres coordinateurs des mouvements musculaires indispensables à la parole. L’incitation motrice volontaire n’atteindra plus les centres coordinateurs ; les paroles ne pourront plus être émises selon les désirs. Cependant les centres coordinateurs des raouve-
ments musculaires de la parole restés intacts seront susceptibles d’action, au moyen d’incitations motrices involontaires. Le résultat de cette activité consistera en mouvements nmsculaires complexes habituels. On obtiendra ainsi des sons articulés, des paroles.
Au point de vue physiologique que nous venons d’émettre, l’aphasie peut donc être occasionnée par l’affection de centres nerveux très-divers, ainsi que par celles des voies qui servent à lier ces centres. Prenons, par exemple, une destruction complète, ou bien un épuisement des centres coordinateurs occasionné par une surexcitation ; nous avons une forme d’aphasie que Leyden nomme anarthrie, forme qu’il a observée plus spécialement que les autres (1). Aurons-nous, au contraire, une excitation intense des centres modérateurs des mouvements réflexes, nous obtiendrons une forme qui n’a pas encore été dûment expliquée par personne, et dont malheureusement nous sommes obligé d’emprunter l’exemple à lleimann (le marchand volé). Lorsque les centres renforceurs seront paralysés, nous aurons une forme d’aphasie également citée plus haut, désignée sous le nom d’aphasie abulistiqiie. L’intégrité des conduits qui unissent les centres étant altérée, c’est-à-dire lorsque les mots ne peuvent plus être transmis aux centres coordinateurs, nous aurons l’espèce d’aphasie qu’ont indiquée MM.Parchappe et Baillarger. Arrive-t-il, enfin, que les traces des mouvements musculaires indispensables à l’articulation de certains mots s’effacent, le malade ofi'rira une des variétés de l’aphasie les plus fréquentes, nommées par Piorry anamnémonomie. Cette dernière forme est admise par tous les observateurs, excepté cependant le docteur Heimann de Wieshaden, que nous venons de citer. Le motif qui empêche ce savant observateur d’accepter l’anamnémonomie est expliqué dans son ouvrage par cette gracieuse comparaison à la Trousseau: « Les idées suggérées parle cerveau s’y trouvent disséminées comme des carpes dans un étang; mais s’il s’y trouve en même temps des poissons d’une autre espèce , quel est le venin qui, jeté dans l’étang, aurait la puissance d’empoisonner les carpes exclusivement? »
Mais quel que soit le sort des carpes de M. Heimann, il est néanmoins incontestable qu’il existe différentes variétés d’aphasie,
(1) Berliner klinische Wochenschrift, 1867.
RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE,
Quelles que soient les théories dont se serve l’observateur pour expliquer les conditions nécessaires à la formation de la parole normale, ainsi qu’aux déviations pathologiques, il trouvera toujours inévitablement que les formes de l’état morbide connu sous le nom d’aphasie, présentent une multitude de variétés. Il s’ensuit qu’on ne saurait être suffisamment renseigné sur le compte d’un malade en apprenant qu’il est atteint d’aphasie tout court. En se contentant d’un semblable diagnostic, on serait dans le cas de ceux qui se bornent à préciser une maladie de cœur : vitium cordAs organicum. Pour être tant soit peu explicite, il faudrait définir quel est le genre d’aphasie que présente tel malade, selon les aperçus de l’observateur. Dans le cas où l’observateur ne se serait pas encore rendu bien maître de toutes les conditions qui accompagnent la parole, il devrait au moins donner une description bien exacte et minutieuse, indiquant en quoi consistait précisément la déviation de la parole normale chez son malade.
Je me suis permis cette digression uniquement parce que, dans les nombreuses recherches que je fis à ce sujet, il m’arriva très-souvent de rencontrer, dans des descriptions d’autopsies faites avec autant de science que d’art, les mots suivants pour toute explication des symptômes que présentaient ces malades durant leur vie : « Le malade était atteint d’aphasie » ; ou bien encore : « Sans être paralysé, le malade ne pouvait parler, tout en conservant l’usage de ses facultés mentales. » On ajoutait ensuite, comme pour se rendre plus précis : « Il était aphasique. »
Il est impossible de rien conclure de semblables observations, tandis que les données que nous offre l’autopsie sont quelquefois très-précieuses. Citons, par exemple, l’observation de Meinert : s’il l’avait accompagnée d’une description exacte des faits qui se manifestèrent durant la vie du malade, nous n’aurions peut-être pas tant de difficultés à préciser diverses formes d’aphasie sous le rapport de l’endroit exact qu’occupe la lésion dans le cerveau. Nous n’en serions pas maintenant presque au même point de vue où nous laissa Gratiolet, en disant qu’il n’avait aucun scrupule de conclure que tous les essais de localisation qu’on avait tentés jusqu’alors manquaient de base solide.
En admettant effectivement que les centres nerveux dont nous venons de parler concourent à la formation de la parole, et pos-
sédant d’un autre côté près de trois cents observations d’aphasie accompagnées d’autopsies, la localisation des centres ainsi que des conduits entre-centraux paraîtra de prime abord très-facile. Malheureusement, dans le fait, ce n’est rien moins qu’aisé. On aurait tort de conclure, — comme cela a d’ailleurs été fait, — que la destruction du lobe frontal gauche trouvée à l’autopsie d’un aphasique suffise pour prouver indubitablement que l’aphasie dépendait exclusivement de la détérioration de ce lobe, et que, partant de là, la faculté de la parole y est localisée, etc.
Le degré d’altération des fonctions de certaines parties du cerveau dépend considérablement de la manière même dont s’effectue la lésion de la substance de ces parties. Les symptômes que nous observerons, par exemple, chez un malade atteint d’une embolie subite de l’artère insulaire, seront loin de ressembler à ceux d’un malade souffrant d’un cancer à Xinsula Reylii. Nous observerons également une grande différence de symptôme lorsqu’une partie du cerveau se détruira à la suite d’une hémorrhagie, ou bien lorsque les fonctions de cette même partie seront entravées par la pression d’une exostose, d’un syphilome, etc.
Tous ces faits, du reste, sont constatés depuis longtemps, car Morgagni put dire que dans les lésions chroniques les facultés intellectuelles pouvaient se maintenir à un certain degré.
Les modifications que subit la circulation dans la circonférence des foyers ramollis du cerveau ont été décrites depuis longtemps avec une minutieuse exactitude. De même en est-il des néoplasies que nous rencontrons fréquemment dans le cerveau; des effets de l’ischémie occasionnée par la dégénérescence athéromateuse des artères du cerveau; des altérations des vaisseaux capillaires du cerveau produites par une pression anormale du sang, etc., etc., qui ont tous été l’objet d’une élude approfondie.
11 est reconnu en outre que la grandeur des lésions, par rapport aux dérangements des fonctions mentales, exerce une influence toute différente, selon qu’un seul hémisphère est atteint, ou bien lorsque l’altération du tissu nerveux a lieu dans les deux hémisphères à la fois. Dans le premier cas une altération de la substance grise, relativement grande, amène des désordres moindres que lorsque les deux hémisphères sont atteints à la fois.
Quoique tous ces faits soient connus depuis longtemps, quoiqu’il
existe beaucoup de cas de folie occasionnés par des lésions trèsinsignifiantes en apparence, comme une légère anémie ou hypérémie des méninges ou du cerveau, beaucoup d’observateurs néanmoins se sont obstinés à ne tenir compte dans leurs recherches que de la troisième circonvolution frontale, surtout après le brillant article de M. Broca sur l’Apbémie.
Dès qu’on parvenait à constater le moindre changement dans cette localité, l’aphasie avait sa raison d’être. On ne se demandait pas quelle influence était exercée par de grands foyers ramollis qu’on entrevoyait en même temps dans l’hémisphère droit, ou bien par une sclérose de l’arachnoïde. D’autres fois, l’altération du troisième lobe gauche était accompagnée d’une dégénéreseence athéromateuse des artères du cerveau, d’une hypérémie de la piemère, de la substance corticale, etc., etc. Tous ces faits passaient inaperçus. Nous pouvons citer plus d’une 'autopsie où les lobes frontaux gauches étaient seuls examinés, tandis que le reste du cerveau n’était pas soumis à l’investigation.
Je crois que c’est une des raisons qui font que nous trouvons un si grand nombre de cas d’altération du troisième lobe frontal gauche dans les deseriptions d’autopsie des aphasiques. C’est précisément cette raison qui m’empêche de donner ici un tableau de toutes les autopsies d’aphasiques. En me servant du mot aphasie, qui ne définit pas des symptômes pathologiques déterminés et toujours identiques, et citant en même temps des autopsies faites dans l’idée préconçue, je ne ferais que sanctionner de tableaux statistiques des conclusions erronées. Malgré la tentation qu’offriraient de semblables conclusions, brillantes, absolues et sans appel, je ne puis me permettre un pareil abus de la statistique; c’est pourquoi je me contente d’énoncer quelques réflexions trèsbrèves sur la résidence plus ou moins probable de certains centres nerveux législateurs de la parole.
Longet (J) pratiquait des sections du cerveau jusqu’aux corps quadrijumeaux chez des lapins, leur enlevait le cervelet, puis leur pinçait la queue. Les animaux criaient cependant tout aussi fort que lorsqu’ils n’étaient pas opérés. Holtz (2) faisait coasser une
(1) Physiologie, t. I, p. 349.
(2) Ueber refleclorische Erregungen der Stimme des Frosches.
grenouille décapitée en lui passant les doigts sur le dos à plusieurs reprises. Leyden (1) fit des recherches sur de jeunes coqs auxquels il coupait tantôt l’hémisphère gauche, tantôt l’hémisphère droit. Il remarqua qu’après s’être remis de l’opération, il leur arrivait de chanter leur coquérico classique. Un jeune coq, qui survécut plus longtemps que les autres à la perte de ses deux hémisphères, chantait comme d’habitude. Cruveilhier fait mention d’un petit garçon de quatre ans, très-précoce d’ailleurs, mais qui ne pouvait articuler aucun son. On trouva à l’autopsie une induration des corps olivaires. Le professeur Neumann, àKœnigsberg, mentionne le fait suivant : Un garçon de neuf ans ne pouvait prononcer une seule parole, quoiqu’il ne fût pas sourd, et comprenait tout ce qu’on lui disait. Il mourut asphyxié, et l’on trouva à l’autopsie un gliome au pont de Varole.
Le professeur Leyden (de Kœnigsberg) cite encore plusieurs exemples de parole altérée à la suite de lésions des parties postérieui es du pont de Varole et des environs des olives. Enfin, les cas parfaitement authentiques de MM. Velpeau, Lélut et Cruveilhier, mentionnés au commencement de cet article, ne peuvent guère être expliqués autrement qu’en supposant la situation du centre coordinateur des mouvements musculaires participant à la parole, derrière les hémisphères.
Il est probable que Schrœder van der Kolk avait raison de localiser le centre coordinateur de la parole dans les corps olivaires. Beaucoup de recherches anatomiques tendent à appuyer ce fait, les nerfs hypoglosse accessoire de Willis et facial se trouvant en continuité avec les olives.
On observa le fait suivant à l’hôpital Saint-Louis à Paris (2) : un individu se tira un coup de pistolet au front. La halle enleva tout l’os coronal, de sorte que les hémisphères, quoique mis à nu, restèrent intacts. Les facultés mentales ainsi que la parole ne furent pas altérées. Pendant les quelques heures que survécut ce malheureux, on pratiqua les expériences suivantes. On appuyait légèrement une spatule sur les lobes antérieurs du cerveau; la parole cessait instantanément; un mot déjà commencé était coupé
(1) Berlin, klin. Wochenschrift, 1867.
(2) Année scientifique, 1866.
2U RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
net. Dès que la pression cessait, le malade recouvrait la parole. Cette expérience, répétée plusieurs fois, obtint toujours le même résultat. Schrœder van der Kolk (1) cite le fait d’une fracture de l’os frontal au-dessus de l’œil gauche; un long fragment d’os se pressait sur la partie antérieure de riiémisphère gauche et occasionnait une perte de parole complète. Dès qu’on eut éloigné le fragment au moyen du trépan, la parole se rétablit promptement.
Quoi de plus facile en apparence, que de tirer une conclusion de ces deux faits? Mallieureusement, en les considérant de plus près, on s’aperçoit que les données les plus indispensables manquent totalement à ces observations. De sorte qu’une conclusion consciencieuse n’est guère possible. Il est vrai qu’à la rigueur, on pourrait expliquer la perte de la parole dans ces deux cas, par une excitation de certains appareils centraux. L’excitation des centres, à son tour, pourrait être expliquée- par un moindre afflux de sang dans les parties comprimée. Avec un peu de bonne volonté, on peut développer toute une théorie ; mais... une si formidable rangée de « mais » s’élève entre les faits réels et la théorie, qu’il vaut beaucoup mieux s’abstenir d’en bâtir une qui aurait pour base des observations si peu exactes et si peu détaillées.
Le docteur Jaccoud (2) observa un cas d’aphasie qui ne présenta à l’aulopsie qu’une lésion circonscrite de la substance blanche, dans le voisinage de la troisième circonvolution. La substance ' grise était parfaitement intacte. Il existe un assez grand nombre d’ojiservations (11 cas) où l’altération est limitée exclusivement à la substance blanche du cerveau, et notamment, à celle qui suit immédiatement la substance grise des circonvolutions. Selon toutes les apparences, la cause de l’aphasie, dans la plupart de ces cas, dépendait de ce que les centres coordinateurs de la parole n’étaient plus soumis à la volonté. Au lieu du mot que le malade voulait prononcer, il en disait fortuitement un autre; ou bien il ne réussissait pas à articuler un seul mot, malgré le plus vif désir et tout en conservant la mémoire des mots. Le docteur Moreau, de Tours, cite même un cas où l’aphasie ne se manifestait chez un malade, que lorsqu’il prêtait une attention particulière à ce qu’il
(1) New Syd. Soc., vol. IV, p. 165.
(2) Gazette des hôpitaux, 1867, n® 58.
RECHERCHES SUR l’ APHASIE SYPHILITIQUE. 25
disait; c’est-à-dire lorsque, toute réflexion faite, il tenait précisément à dire tel ou tel mot. Mais dès que le malade s’impatientait, il recommençait à parler couramment.
Des faits semblables paraissent confirmer la supposition de MM. Parchappe et Baillarger, qu’une altération plus ou moins considérable de la substance blanche du cerveau, située immédiatement sous la substance corticale des circonvolutions antérieures, occasionne une isolation plus ou moins complète des appareils nerveux centraux participant à la parole. Selon Baillarger, celte isolation empêche les incitations motrices volontaires d’arriver aux centres coordinateurs.
Le docteur Théodore Meynert(l), qui entreprit à la suite d’un cas d’aphasie, une recherche microscopique sur la distribution des fibres des nerfs acoustiques chez l’homme et les animaux, trouva que les nerfs acoustiques atteignent en partie le bord antérieur de la fosse sylvienne. Il désigne cet endroit sous le nom de « plaine des sons » (Klangfeld). Il constate, de plus, que cette même partie de la fosse sylvienne communique avec un système de fibres disposées en arcs [Bogensijstem). Le docteur Meynert conclut de ces faits que la « plaine des sons » constitue un des appareils centraux de la parole. Si l’on considère qu’au moyen d’une coupe pratiquée sur la fosse de Rolland (limite postérieure du lobe frontal) on sépare une partie de l’île de Reil et presque tout le corps strié du reste du cerveau, on accordera facilement que toute altération de la fosse sylvienne, de Tîle de Reil, d’une partie du corps strié, ainsi que des circonvolutions adjacentes, peut influencer le centre nerveux de la parole, supposé par Meynert.
Effectivement : dans plusieurs cas d’aphasie on constata des altérations localisées précisément dans ces parties du cerveau. De plus, dans ces cas, l’aphasie dépendait souvent d’une perle de la mémoire des mots. On aurait donc quelque droit de supposer que la perle de mémoire des mots se trouve en dépendance directe avec l’altération de ces parties du cerveau. Je suis loin de supposer, qu’en nommant la jonction des fibres nerveuses du faisceau acoustique et le système de fibres arquées on énumère toutes les ramifications des nerfs dans Tîle de Reil et sur le bord anté-
(1) Ein Fall von Sprachstormg {Med. Jahrb.^ 1866, Bd. XII, p. 152).
26 RECHERCHES SUR E’aPHASIE SYPHILITIQUE.
rieur de la fosse sylvienne. Sans aucun doute, de nouvelles recherches anatomiques ne tarderont pas à prouver qu’il existe bien d’autres systèmes pénétrant dans ces parties. Le microscope démontrera peut-être un jour la façon dont ces libres se terminent à leur bout central dans certaines cellules nerveuses et précisera la direction que suivent les conduits intercentraux, etc.
On pourra s’assurer alors par une série d’expériences, purement physiologiques, du lieu qu’occupent les centres nerveux qui participent à la formation de la parole, et définir leur lien réciproque. Ce jour-là on possédera véritablement une physiologie de la parole, et le pathologiste pourra se rendre compte bien clairement des différentes nuances de l’aphasie, sans les hypothèses et les suppositions plus ou mgins ingénieuses auxquelles on est obligé de recourir aujourd’hui. A l’heure qu’il est, on est forcé de donner, soit une explication hypothétique, soit un récit détaillé des moindres symptômes qui accompagnent les déviations de la parole chez l’aphasique qu’on observe.
Nous l’avons déjà dit plus haut, et nous nous permettons de le répéter encore une fois, notre but, en écrivant cet article, n’était pas de présenter une hypothèse, ni de développer une
théorie qui tendrait à expliquer d’une nouvelle manière tous les cas d’aphasie passés, présents et futurs. Nous nous sommes simplement borné à donner un récit aussi complet que possible des cas d’aphasie que nous eûmes lieu d’observer.
Nous avons également tâché de mettre en évidence les faits que nous recueillîmes au moyen d’une investigation minutieuse de nos malades. Dans les observations qui suivent, la série des symptômes nous permit de diagnostiquer (en procédant par système d’exclusion), durant la vie des malades, une altération cérébrale d’origine syphilitique, qui occasionne diverses formes d’aphasie.