XXXIV. — Observation de B. Boll
F..., âgé de cinquante et un ans, entre à Bicêtre le 20 janvier 1855. A l’age de vingt et un ans, il eut un chancre induré à la couronne du gland; il consulta un médecin qui lui fit prendre des pilules dont il ignore la composition. Trois mois plus tard il survint une éruption qui dura trois ou quatre semaines et disparut à la suite de quelques bains. 11 n’a jamais éprouvé aucun symptôme spécifique depuis; mais il y a près de vingt ans qu’il a commencé a éprouver des congestions cérébrales de plus en plus fréquentes à mesure qu’il avançait en âge. 11 y a plus d’un an, qu’un affaiblissement marqué des membres inférieurs a forcé le malade à solliciter son entrée dans les hôpitaux. Les facultés intellectuelles paraissent au premier abord bien conservées, mais on ne tarde pas à s’apercevoir que la mémoire
(1) Lancet, 1862, July, obs. lii.
(2) Zambaco, Des alfeclioits nerveuses syphilitiques. Paris, 1862, p. 331, obs. lv.
a perdu sa précision; les ré[)onses sont brèves, mais assez raisonnables ; aucune trace de délire. La parole est lente, confuse et accompagnée d’une sputation continuelle et d’un tremblement des lèvres qui se communique aussi à une grande partie de la face ; il pleure souvent, sans pouvoir en indiquer le motif ; les pupilles sont contractées, surtout celle de gaucbe. La sensibilité tactile est fort émoussée, et le malade chancelle en marchant. Pouls calme et régulier; bon appétit. On prescrit bicarbonate de soude (2 gr. dans une potion), quatre portions alimentaires.
Le 1" février, évacuations involontaires de matières fécales. Le
10 février, un peu de mieux. Le 13 février, état légèrement fébrile, bon appétit, mastication d’une lenteur extrême ; déglutition des liquides encore plus gênée; il éprouve de la difficulté à fermer la bouche, qui, dans son état habituel, reste béante. L’intelligence paraît conservée,
11 semble comprendre les questions quon lui adresse et s'efforce d'y répondre, mais ses réponses sont presque inintelligibles à cause de la difficulté qu il éprouve à former des so)is articulés. Il tire néanmoins assez bien la langue hors de la bouche. Les membres inférieurs et supérieurs conservent encore la faculté de se mouvoir; le malade sort assez facilement les jambes hors du lit. On le voit à chaque instant pleurer sans motif apparent.
Le 15 avril, hémiplégie avec contracture à gauche; la sensibilité est conservée dans les membres de ce côté. F... demeure couché sur le côté droit, son corps décrivant un arc de cercle; quand on le pince, le membre droit remue, mais il lui serait impossible de changer de position. Le 22 mai, l’état du malade s’est subitement aggravé. Des symptômes de congestion cérébrale se manifestent. Incapable de parler, il demeure dans un état de demi-somnolence, et paraît comprendre les questions qu’on lui adresse sans pouvoir y répondre. Mort le lendemain.
Autopsie. — A l’inspection extérieure du cadavre, on constate une déviation latérale gauche de la colonne vertébrale ; la tète est inclinée à droite et ne peut être maintenue dans une position contraire. Les membres inférieurs sont amaigris et contractés, le gauche surtout. A l’ouverture du crâne l’encéphale paraît d’un assez petit volume; aucune adhérence de la dure-mère aux parois crâniennes. Cette membrane est fortement injectée et parcourue par des arborisations vasculaires. A l’incision de la dure-mère il s’écoule une quantité très-considérable de sérosité. La pie-mère est le siège d’une injection très-vive, et présente des adhérences avec la substance grise des circonvolutions de la convexité des lobes frontaux, plus particulièrement â droite. Injection moins marquée aux lobes postérieurs,
11() RliCIIERCHES SUU L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
sur les parties latérales et à la base du crâne. La masse encéphalique est ramollie dans toute son étendue, plus particulièrement dans les lobes antérieurs. Les ventiicules latéraux contiennent une grande (juanlité de sérosité. A la partie la plus antérieure du lobe frontal droit, sur un point rapproché de la ligne médiane, il existe une tumeur du volume d’une grosse noix, arrondie, blanche, non pédiculée, ayant la consistance de la matière encéphalique, à laquelle elle ressemble sous tous les rapports. Elle est contenue dans une cavité tapissée d’une couebe très-mince de substance grise; à la surface de la tumeur, ou observe des arborisations vasculaires trèsdéliées et en assez grand nombre. Une mince membrane semble en envelopper la superficie; à la coupe, elle présente un tissu blanchâtre, dur, lardacé, criant sous le scalpel, offrant sur tous les points de son étendue une structure homogène. La pression en fait sortir un suc laiteux très-abondant. Examinée au microscope, cette tumeur est exclusivement composée d’éléments fibro-plastiques (cellules fusiformes et noyaux) avec une faible proportion de globules graisseux resseniblant â des gouttes d’huile.
Il existe dans le péricarde une quantité considérable de sérosité; les parois du cœur, qui est assez volumineux, sont flasques et molles. Le foie est volumineux, bosselé à la surface et d’une teinte plus jaune qu’à l’état normal.
L’origine syphilitique de cette tumeur cérébrale est assez douteuse. Il y a trente ans, le malade contracta un chancre; trois mois après l’infection, il lui survint une éruption non spécifiée, et depuis ce moment jusqu’à sa mort il n’a jamais éprouvé aucun symptôme syphilitique, c’est-à-dire pendant trente ans. Enfin, dans les vingt dernières années de sa vie, il était sujet à des congestions cérébrales. Un an et demi a\ant sa mort, il accusait des symptômes de paralysie, et cependant on ne trouva dans le cerveau qu’une tumeur de couleur laiteuse, uniforme dans toute son étendue. La marebe des tumeurs gommeuses est bien dilférente : n’ayant subi aucun traitement pendant un an et demi, une tumeur gommeuse ne reste jamais isolée, elle présentera indubitablement divers degrés de ramollissement du centre à la périphérie.