LA DÉCADENCE ITALIENNE ET L'ÉCOLE ESPAGNOLE
LE mot décadence, appliqué à l'art, ne doit pas être pris a la lettre. L'art ne décline jamais pour revenir à son point de départ ; amsi les Bolonais ne ressemblent en rien aux Giottesques, mais se distinguent d'eux plus que des Florentins de l'âge d'or. En réalité, (évolution se poursuit toujours, alors même que les artistes croient imiter servilement leurs devanciers. Mais il arrive que les œuvres d'art d'un pays ou d'une époque méritent plutôt d'éveiller la curiosité
que l'admiration. C'est le cas de celles que les Italiens ont produites, en dehors de Venise, depuis la mort de Michel-Ange jusqu'à nos jours. Les exceptions, dont nous signalerons quelques-unes, n'empêchent pas que l'on puisse parler, depuis trois siècles, d'une décadence ou d'une déchéance de l'art 1 italien ; mais ce n'est ni une régression, ni une stagnation.
Diverses causes ont été assignées à ce phénomène attristant. Les uns font valoir la perte des libertés de l'Italie, écrasée d'abord sous la botte de l'Espagne, puis sous celle de l'Autriche ; d'autres allèguent la Contre-réforme (1545), qui fit dominer une religion trop préoccupée d'éblouir et d'émouvoir. 11 est certain que l'art italien du XVIP siècle vise a 1 effet, qu il représente volontiers le ravissement et l'extase, les effusions de la sentimentalité, les tortures physiques des martyrs. On y voit paraitrv-^ et se multiplier des motifs nouveaux, comme ceux du Christ et de la Vierge peints a mi-corps, les yeux levés douloureusement vers le ciel, ex-voto d'une piété vaporeuse et maladive, que le XV' siècle n'avait pas connus. A la place des Vénus de Titien et de Giorgione, ou même des Grâces et de la Galatée de Raphaël, l'art reproduit a satiété le type de la Madeleine pénitente, dont Morelli disait que c'était la Vénus vénitienne traduite en style jésuite ". 11 y a là un mélange déplaisant de sensualité et de dévotion.
Assurément, ce qu'on appelle, en architecture surtout, le style
FiG. 416. — Annibal Carrache.
Neptune et Amphitrite. Palais Farsèse. a Ro.mr
iWœrmann, Malerei. t. III. Seemann, cdit/
LA DECADESCE ITALIENSE
jésuite, eut une influence fâcheuse dans le domaine de la peinture et de la sculpture ; mais pourquoi ce stj'le, qui fut celui de Rubens, a-t-il
Fia. 417. — DoMisiQuiN.
Dernière Communion
de saint jérôme.
(Musée du \'atican.)
(Cliché Anderson, à Rome.)
JÉSUS COURONNÉ DÉPINES.
(Musée de Bologne.) (Cliché Brogi. à Florence I
produit des chefs-d'œuvre en Flandre et non en Italie ? Ici intervient un autre motif de la décadence de l'art, qui est l'admiration légitime, mais stupéfiante, provoquée par les grands maîtres de la Renaissance.
On croyait qu'ils avaient tout dit à la perfection ; les artistes étudièrent les chefs-d'œuvre du passé plus que la nature, et, dans cette étude, acquirent une facilité un peu mécanique dont ils abusèrent.
De tout temps, il est vrai, les artistes se sont inspirés de leurs maîtres ; mais, du moins, pour la plupart, ces maîtres éteiient vivants ; à la fin du .X\'l et au XVir siècle, on prend pour maîtres, souvent à titre exclusif, des morts : Raphaël, Michel-Ange, Titien, Corrège, ou des morts plus anciens encore, les auteurs des statues et des bas-reliefs antiques. A Rome, au .XV siècle, ces œuvres
FiG. 419. — GuiDO Reni. L'Aurore.
Palais Rospigliosi, a Rome.
APOI.LO
FiG. 420. GUERCHIN.
Sainte Madeleine. Spolète.
iCAichc Alinari, à Home.)
étaient relativement rares ; au XVi' siècle, grâce aux fouilles pratiquées un peu partout, elles se multiplièrent rapidement, et l'on vit naître les premiers musées a Rome et à Florence. Ainsi, bien des tyrannies à la fois pesèrent sur l'art italien : celle de l'étranger, celle de la Contre-réforme, des génies de la Renaissance, celle de l'antique. Et pourtant, comme nous allons le voir, cet art fut vivant et novateur ; il poussa, en Espagne et en France, des rameaux féconds, dont on peut dire que la floraison dure encore. Une promenade au Musée du Luxembourg suffît à convaincre que les Romains de l'Empire et les Bolonais du XVI l' siècle ont été plus écoutés, dans la France du XIX', que les Grecs de Phidias et les Florentins de Botti-
Après la mort de Michel- Ange (1564), commence une première période d'imitation desordonnée, celle des maniéristes, qui dure jusqu'à la fin du siècle. Un peintre d'Anvers, Denis Calvaert, vint fonder une école à Bologne, qui fut dès lors, vers 1 575, ce qu'avaient été Florence et Rome, le centre le plus actif de l'art italien. C'est la que Louis Carrache, né à Bologne en 1515, ouvrit, avec ses cousins Augustin et Annibal, une Académie dite ;de3 ' acheminés" iincamniinati), rivale de celle de Calvaert et qui fut le séminaire de l'art du XVll' siècle. A la place de l'imitation de Michel-Ange et de Corrège, Carrache enseigna l'éclectisme ; il fallait prendre à chaque éco e, à chaque peintre, ce qu'il avait de meilleur, de manière à s'élever au-dessus des maîtres par la réunion de leurs qualités. La pratique des Carrache valait mieux que leur théorie. Les fresques dont Annibal décora, pendant
FiG. 421. — Caravage.
La Mise au tombeau du Christ.
(Sl'isée du Vatican.)
(Wœrmann, Malerei, t. III
Sccmann,(!dit.)