DEUXIEME LEÇON LART AUX ÉPOQUES DE LA PIERRE POLIE ET DU BRONZE
LA disparition de la civilisation des chasseurs de rennes paraît avoir été provoquée par un changement de climat. A un régime de froid sec succéda, par suite de quelque phénomène géologique encore obscur, une époque de pluies torrentielles et de chaleurs humides. Le renne, pour qui le climat de Saint-Pétersbourg est aujourd'hui trop chaud, disparut ou émigra ; les cavernes, traversées par des eaux ruisselantes, envahies souvent par les rivières débordées, devinrent inhabitables ; de vastes plaines se transformèrent en marécages. Assurément, la population de la France ne fut pas anéantie ; mais il est certain que la densité en fut fort diminuée, tant par lemigration que par le fait du changement de climat. La civilisation de l'âge du renne disparut. Quand nous retrouvons, en France, les traces d'une civilisation nouvelle, elle se montre d'abord avec des caractères de grossièreté et de misère qui laissent deviner les catastrophes d'où elle sortait. En réalité, c'est presque une nouvelle humanité qui commence ; et si celle des temps quaternaires avait mis des milliers d'années à évoluer jusqu'à produire de véritables œuvres d'art, il faudra encore attendre au moins trente ou quarante siècles avant que des œuvres d'art dignes de ce nom soient exécutées dans notre pays.
Les premiers établissements de l'époque actuelle (au sens géologique de ce mot) sont des camps ou des restes de villages, oii l'on trouve surtout des outils en silex, d'un tj'pe primitif, appelés tranchets, et aussi quelques fragments d'une poterie grossière ornée d'mcisions. Cela constitue un progrès industriel, car les artistes de l'âge du renne ignoraient la poterie. Plus tard, entre 4000 et 3000 avant J.-C, on constate, sur les bords des lacs de Suisse et de France, les premières traces d'habitations sur pilotis dites stations lacustres ou palajittes, qui servaient de lieux de refuge et d'ateliers. La civilisation de ces stations nous est bien connue, car des milliers d'objets ouvrés et de déchets divers se sont conservés dans la vase des lacs. On y voit paraître, à côté de la poterie faite â la main, des haches en pierre polie, parfois d'un galbe élégant, des armes, des outils, des pendeloques ; mais il n'y a pas une seule œuvre d'art.
Cette époque de la pierre polie, qui vit s'élever les stations lacustres, est encore celle où, dans d'autres régions de l'Europe, notamment en Bretagne, dans les Cévennes, en Angleterre, en Danemark, en j ()
~— — LA PIERRE POLIE ET LE BRONZE
Suède, les hommes commencèrent a construire ces énormes tombeaux en pierre ion équarrie que Ton appelle les dolmens (fig. 6), a iresser ces obélisques que on appelle des menhirs, ces :ercles de pierres brutes :}ue l'on appelle des cromechs, enfin les grands alignements de pierres comme :eux de Carnac (fig. 7). La ireuve que les dolmens iont contemporains des stalons lacustres les plus antennes, c'est qu'on trouve sous les uns comme dans les autres des lâches polies et qu'on n'y trouve presque pas de métal.
La phase de l'histoire de l'humanité a laquelle nous sommes parvenus ;st remarquable par deux nouveautés d'une importance capitale : la lomestication des animaux et la culture des céréales. On a recueilli des :éréales carbonisées et des amas de fumier dans la vase des palafittes, ;t il est plus que probable que la civilisation des constructeurs de lolmens était analogue a celle des habitants des stations lacustres. Nous l'avons pas a chercher ici comment l'homme eut l'idée de domestiquer es animaux, de semer du ble, de l'orge, du millet, du lin ; il nous suffit le constater que ces immenses progrès furent opérés avant la découverte les métaux.
On continua à construire des cités lacustres et a élever des dolmens
Fig. 6. — Dolmen de Korkon.no (Morbihan).
Fig. 7.
Alignements de Carnac (Morbihan).
FiG. 8. — Menhir sculpté Statue de style primitif.
Saint-Sernin (Aveyron).
même après que l'homme eut commencé à recueillir l'or el le cuivre, qui furent les premiers métaux dont il eut connaissance. Un peu plus tard, la découverte de l'étain et quelque hasard heureux, qui conduisit à fondre ensemble de l'etain et du cuivre, mirent l'homme en possession d'un nouveau métal, le bronze, qui donna a la civilisati'-n matérielle un grand essor.
Il existe des stations lacustres de l'âge du bronze, où paraissent des haches, des épées, des ornements en métal témoignant d une habileté technique très avancée. Mais, dans les dolmens, on n'a jamais découvert que de petits objets de bronze très simples, tels que perles, boutons et couteaux ; il faut donc que l'on ait cesse d'enterrer les morts sous les dolmens avant l'époque qui vit abandonner les stations lacustres (1000 avant J.-C. ?).
L'absence totale de véritables œuvres d'art à cette époque est un su et d'étonnement pour les archéologues. Sauf quelques misérables figurines en terre cuite, sauf quelques menhirs grossièrement sculptés pour rappeler la figure humaine (fîg. 8), il n'y a aucune image d animal ou d'homme. En revanche, la décoration linéaire est très développée. Dans l'ilot de Gavrinis, sur la côte du Morbihan, s'eleve un de ces grands amoncellements de terre que l'on appelle des lumulus. A l'intérieur du tumulus est un dolmen, auquel conduit une longue allée bordée de blocs énormes de granit. Ces blocs sont couverts de dessins bizarres, exécutés à l'aide d'outils en silex, qui ont du coûter à leurs auteurs infiniment de temps et d'efforts (fig. 9).
Parmi les dessins sont figurées quelques haches, mais il
n'y a rien qui ressemble à
if !• -. ■ ^ r\ Fig O- — Blocs gravés de l'allée
1 image d un être vivant. On - ,„,.,^^^^ „^ g,,,„,,,,
connaît en Irlande, près de (Morbihan).
LA PIERRE POLIE ET LE BRONZE
Dublin, un monument analogue, celui de Ne^v-Grange, dont les parois sont ornées de gravures très semblables à celles de Gavrinis et peut-être plus anciennes. En Danemark, en Suéde, en Espagne, en Portugal, partout où s'élèvent encore de grands dolmens, les représentations de la vie humaine et animale font également défaut.
L'existence de l'art, à 1 âge du bronze, se manifeste par la forme élégante des objets, lances, épées, poignards, bracelets, vases, etc., et aussi par les ornements purement linéaires qui y sont gravés. Ce sont des dents de loup, des triangles, des zigzags, des rectangles et des zones pointillés, des cercles concentriques, mille combinaisons parfois très ingénieuses qui témoignent de l'instinct décoratif des potiers et
des bronziers de ce temps (fîg. 10). . .
Mais c'est toujours et exclusivement l'ornement linéaire qui prévaut, comme si quelque loi religieuse, quelque crainte de maléfices magiques, avait interdit de représenter des hommes ou des animaux. Dans l'Europe occidentale, sauf un petit nombre d'exceptions sans importance, il en est ainsi pendant de longs siècles, même après l'introduction des armes et des outils de fer. C'est tout au plus SI les Gaulois, avant la conquête de Fig- io. — Bracelet de bronze la Gaule par César (vers 50 avant découvert a Réallon (Hautes-Alpes).
J,^ \ fi-- I r (Musée de Saint-Gertnain.}
.-v..;, ont fabrique quelques hgures
d animaux en bronze et frappé quelques types plus ou moins informes sur leurs monnaies ; pour qu'il y ait de nouveau, en Gaule, un art plastique, il faudra que les Gaulois, excellents ouvriers en métaux, excellents émailleurs, se mettent à l'école des artistes romains, élevés euxmêmes des artistes grecs. En Grande-Bretagne, dans l'Allemagne actuelle, c est également la conquête romaine ou le commerce romain qui ont tardivement introduit la connaissance des monuments figurés ; la Suède et le Danemark n'ont commencé à en produire que vers '. époque de la ruine de l'Empire, alors que ces pays n'ont cessé de fabriquer des armes, des ornements et des vases de métal, décorés avec une étonnante variété de motifs linéaires (fig. 11). Tout cela est iejà de l'art, car c'est un luxe et un jeu ; mais c'est un art incomplet, DUisque l'imitation de la nature vivante y fait défaut.
Les dolmens et les menhirs marquent les débuts de l'architecture,
mais d'une architecture à peine digne de ce nom, car les décorations y sont rares et les éléments qui entrent dans la construction n'ont d autre qualité que leur solidité massive. Le seul monument de ce genre qui offre une apparence artistique est le cercle de trilithes, formés chacun de deux montants et d'un linteau, qui existe à Stonehenge, en Angleterre ; mais les pierres y sont déjà équarnes, et Stonehenge ne paraît pas antérieur à l'âge du bronze (fig. 12). Apres l'âge du bronze, l'Europe occidentale ne connaît d'autres constructions en pierre que des murs de défense ; les habitations et les temples mêmes étaient en bois. C'est encore la conquête romaine qui apporta en Gaule les principes et les premiers modèles de l'architecture.
Ainsi, alors que le génie des arts avait fleuri dans notre pays plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne, il y subit, pendant quarante siècles au moins, une longue éclipse, cédant la place â un sentiment décoratif qui s'interdisait la représentation de la vie.
Il n'en fut heureusement pas de même dans le bassin oriental de la Méditerranée. On a trouvé en Egypte et sur la côte d'Asie des haches
Fio. Il
Plaque de bronze trouvée en Suède.
iMusce .le Stockliolm )
FiG. 12. — Les trilithes de Stonehenge, près de Salisbury. (Cliché Spooner.)
LA PIERRE POLIE ET LE BRO.XZE
;n pierre ancilogues à celles de Saint- Acheul ; mais, jusqu'à présent,
len ne permet de dire que l'art s'y soit développe aux temps quater-
laires, et nous ne connaissons la rien d'analogue aux merveilleux
lessins de nos chasseurs de rennes. En revanche, la seconde époque
le la pierre fut marquée en Egypte par une civihsation intense et
i marche rapide. En Babylonie, elle est encore peu connue ; mais,
;râce aux recherches récentes de MM. de Morgan, Amélineau,
Hinders Petne en Egypte, nous savons que ce dernier pays, avcint
le faire usage du bronze et du fer,
abriqua par milliers des vases ornes
le peintures, de grands couteaux en
ilex d'un travail admirable, des objets
le luxe et de parure en ivoire d'hippo-
)otame et en schiste, des vases en
)ierres dures. Avant le début de l'épo-
iue des Pharaons, qui est celle de l'in-
roduction du métal, l'Egypte possédait,
i défaut d'une architecture, une indus-
rie très avancée, qui ne craignait pas de
eproduire par la peinture, en terre
uite, en ivoire, en schiste, des figures
[hommes et d'animaux, même de vegé-
aux. Il est vraù que ces essais sont fort
Xossiers et que les bonshommes dessi-
lés ou gravés par les Eg>'ptiens de l'âge
le la pierre ressemblent a des croquis
le sauvages ; mais les sauvages de
Egypte avaient une habileté de main
)ien supérieure a celle de leurs contemporains occidentaux, et l'art ne
e réduisait pas, pour eux, à la décoration linéaire.
Voyez ce couteau en silex, orné d'une feuille d'or gravée, qui apparient au Musée du Caire (fig. 13). L'or, qui se trouve a l'état natif, . été connu des l'époque de la pierre ; c'est peut-être même ce métal |ui a donne l'idée d'en chercher et d'en travailler d'autres. Le st>4e [es animaux, serpents, lions, antilopes, est tout à fait différent de celui (ui prévcilut dans l'Egj'pte pharaonique : mais c'est déjà un stjle, avec i recherche du caractère et de la vie.
Cet objet, d'ailleurs, est d'une qualité exceptionnelle. Pour se faire ne idée de l'art égyptien primitif, il faut regarder les peintures des ases que l'on a trouvés deins les nécropoles d'Abydos et de Négadah i5
FiG. i3. — Couteau de silex
AVEC GAINE d'OR.
(Musée du Caire.)
Morgan^ Recherches sur les Origines
jie l'É^ypte. t I Leroux, édiicur .
(Haute-Egypte). Quelques-uns sont décores de tableaux représentant des autruches et des bateaux du Nil, avec enseignes de proue et enseignes d'arrière ; il y a aussi des personnages humains faisant des gestes d'adoration ou de douleur (fig. 14). Nous avons d'autres exemples de ces gestes dans des figures en terre cuite de Négadah, qui semblent couvertes de tatouages. La même nécropole a fourni des figurines en ivoire et en schiste antérieures à l'an 4000 avant J.-C.
Dans les couches profondes de la ville de Troie, explorée par Schliemann. ainsi que dans des tombes très archaïques de l'Archipel, on a trouve des vases et des figurines primitives qui peuvent être comparés à ceux de l'Egypte, bien que ce n'en soient pas des imitations. Là aussi, la civilisation de l'âge de la pierre, sans être proprement
artistique, révèle d'autres éléments que ceux d'un style simplement décoratif. En revanche, le bassin oriental de la Méditerranée n'a pas
/^ir'<4T'\4'*,'^;;^^\=^^'^^ ' connu, a l'époque du bron-
'^^^î;:fe<^';i^*^^ ^^Sî^^ji?^ 7e un style de décoration
__ ^ ' . ^ \ géométrique aussi développé
' que l'Occident et le Nord
Fig. 14. — Pei.ntures de vases égyptiens , m- •->. . ,.
PRIMITIFS. °^ ' Europe. Ue même I art
musée du Caire.) musulman, qui s'abstient de
'SXov.GX's, Recherches sur les Orifrines de l'Égyplc, \..U renrésenter la fieure hu- (Leroux, éditeur). V. . , .
maine, a poussé la science de l'ornement plus loin que le Moyen Age occidental.
Nous sommes parvenus aux environs de l'an 4000 avant l'ère chrétienne. A cette époque, la Babylonie et l'Egypte prennent la tête de la civilisation et préparent la floraison de l'art classique. Depuis l'an 2500 environ, un nouveau centre d'activité se formera dans l'Archipel et se développera avec une rapidité surprenante. Après une éclipse aux environs de l'an 1 000, la Grèce commencera son ascension triomphale vers l'art de Phidias et de Praxitèle. Il faudra que la Grèce soit conquise par Rome et que Rome conquière une partie de l'ancien monde, pour que toute l'Italie et l'Occident de l'Europe participent enfin à cette lumière. Puis elle s'éteindra en Grèce, comme elle s'était déjà éteinte en Egypte et en Assyrie, pour briller, après une nouvelle éclipse, dans l'Europe occidentale, qui est devenue et restée, depuis l'an 1 000 après J.-C., la patrie de l'art. Cette courte esquisse indique les divisions de mon sujet et prépare aux développements ou je vais entrer.
— LA PIERRE POLIE ET LE BRONZE
BIBLIOGRAPHIE. — Ouvrages de J. DécVielette et de G. de Mortillet, cités dans la bibliographie de la leçon précédente (stations lacustres, dolmens, menhirs, cromlechs). Pour les menhirs sculptés (Aveyron), voir Hermet. Bulletin du Comité, 1898, p. 500. — Age du bronze dans l'Occident et le Nord de lEurope ; O. .Montelius. Chronologie der aeltesten Bronzezeit, Brunswick, 1900 ; Les Temps préhistoriques en Suède, trad. franc, de S. Reinach, P., 1895 ; La Chronologie préhistorique en France (L'Anthropologie, 1901, p. 609) ; Orient und Europa, B., 1901 ; Die aeheren Kulturperioden im Orient und in Europa, t. I, Stockholm, 1903 : M. Hoemes, . L rgechichte der bildenden Kunst in Europa, V.. 1898 ; J. Romilly Allen^ Celtic art, L., 1904. — Egypte préhistorique : J. de Morgan. Recherches sur les Origines de l'Egypte. 2 vol.. P., 1896, 1897; ^y. Budge, Egypl in the neolilhic and archaic periods, L., 1902 ; J. Capart. Les débuts de l'art en Egypte, Bruxelles, 1904 (nouv. éd. en anglais, Londres. 1905) ; S. Reinach. L'Anthropologie, 1897, p. 327 ; A.-J. Reinach, L'Egypte préhistorique. P., 1908. — Civilisation préhistorique de l'Archipel : Penrot et Chipiez, Histoire de F Art. t. VI, P.. 1894 ; S. Reinach, L'Anthropologie. 1899. p. 513; W. Ridgeway, The early âge of Creece. t. I, Cambridge, 1901 ; E. Meyer, Ceschichte des Allerlums, 2° éd., t. 1, B., 1909 (trad. franc., P., 1912 et suiv.) ; R. Dussaud, Cicilisations préhelléniques dans la mer Egée. 2" édit.. P., 1914.
FiG. i5.-