DE L'AME
Admettant « Touvrier de Touvrage, ]> -^ ce que Goethe nomme par moquerie le Dieu-horloger, — mais rejetant la Providence, — ee qu'Épicure avait nommé « la vieille diseuse de bonnd aventure (anus (aJUdica)^^ — Voltaire rejette aussi Fftme, en tant que syb* stance immatérielle, distincte du corps, Tarant précédé et lui survivant. Il ne la voit que dans le corps lui-même» comme, dans le monde, il aurait pu voir Dieu, qui serait Tâme universelle du corps universel* « Si l'on admet, dit-il en substance, que Dieu a pu donner à une certaine portion de la matière vivante, arrangée d'une certaine façon^ et qu'on nomme Vœil ou l'oreille, le don de la vue et de l'ouïe, pourquoi ne pas admettre qu'il a pu donner à une autre partie de l'organisme, nommée le cerveau, le don de la penséeî » Là^ il triomphe; et aussi lorsqu'il ajoute : « Si l'âme était un être à part, la pensée serait non-seulement son action, mais son essence ; elle penserait toujours; ce qui n'est point. Dans un sommeil profond» une léthargie, un évanouissement, l'homme pense-t<'il? » Enfin, il triomphe encore lorsqu'il dit à peu près :
« Toutes ces âmes immatérielles et immortelles, données aux multitudes de générations humaines depuis la création (il devait dire à tous les êtres animés qui peuplent tous les mondes dans l'infini dp l'espace et du temps), d'où viennent-elles? Dans quel réservoir inépuisable Dieu va-t-il les puiser? Et dans quel autre univers, hors de l'espace et du temps, les fera-t-il passer après le court pèlerinage de la vie? Et quand ces âmes, venues on ne sait d'où, allant on ne sait où, se joignent-elles au corps qu'elles doivent animer et conduire (1)? Est-ce à l'instant précis de la conception, de la procréation? Alors, comme Voltaire le dit avec son rire . plein de sens, « Dieu serait à l'affût de tous les rendez-vous, » dans tous les mondes, et à toutes les minutes de l'éternité, pour lancer une semence d'âme avec une semence de corps; et je n'ose redire crûment après lui en quel voisinage infâme l'âme serait logée pendant les neuf mois de la gestation. Est-ce au moment de la naissance? Mais l'enfant avait déjà la vie fœtale ; il avait pu mourir, déjà vivant, dans le sein de sa mère. L'âme qu'il prend avec la vie respiratoire, c'est la respiration, c'est le souffle, ce souffle de r»>, que Dieu, d'après la Genèse, souffla à la face de l'homme; c'est le Trvevfta des Grecs, qui devient ^iv^ii, sensation, puis vovç, intelligence; le 'spiriius des Latins, qui devient anima et m£ns. Est-ce que l'âme entrerait dans le corps avec la première bouffée d'air? Quand donc alors?
Et si l'homme a une» âme, pourquoi pas le singe, le chien, l'éléphant, le perroquet, et, de proche en proche, tous les animaux, jusqu'à l'huitre et au corail? Montaigne et La Fontaine disent oui, si Descartes dit non.. Aussi bien que l'homme, en effet, ils ont une volonté, des désirs, de là mémoire, des idées et des combinaisons d'idées. Et leur âme serait^elle immortelle aussi, comme le veut, ou Tadmet notre ami ***? mais quelle rénuœération donner aux
actions de leur vie? Quoi que dise la Genèse du pacte que Dieu fit
(1) Ignoratur enim quœ sit natura animât;
N<Ua sit^ an, contra , nascentibus msinuetur»
(LoçiiàoB.)
avec eux, les animaux n'ont pas la connaissance du bien et du mal, le sens du juste et de l'injuste; ils n'ont aucun libre arbitre, ils suivent leur» penchants naturels, comme -une rivière suit sa pente, et dès lors ils ne méritent lii riécompénsé ni punition. Et pourquoi ne pa^ étendre ce don de l'âme aux végétaux, qui ont aussi une vie, une respiration et l'union des sexes? On se jette ainsi dans des difficultés insolubles, dans des impasses sans issue»dans des non-sens (1).
Au contraire, la croyance que le cerveau est le siège et l'organe de la pensée, comme l'œil de la vue, l'oreille de l'ouïe, les nerfs du toucher, l'estomac de la digestion, les poumons de la respiration, le cœur de la circulation sanguine, cette croyance, dis-je, explique et dénoue tous les problèmes, sans nul effort, avec une* parfaite lucidité. Nous sentons fort bien que la pensée se fait dans le cerveau, comme la vision dans l'œil, l'audition dans l'oreille. Nous sentons que le travail delà pensée fatigue le cerveau, comme le travail de la marche fatigue les muscles des jambes. C'est au cerveau qu'aboutissent tous les organes et toute la sensibilité nerveuse pour lui transmettre les impressions du dehors , sans lesquelles , privé qu'il est A* idées innées , il n'aurait d'idée d'aucune sorte (2) ; c'est le cerveau, siège de la volonté comme de l'entendement, qui, par les sept paires de nerfs croisées dans le ton , envoie ses ordres aux membres obéissants. Le cerveau, dans notre organisme, n'aurait pas de fonction, pas de sens, serait, comme on l'a dit, « un être de raison sans raison d'être, » s'il ne produisait la pensée. L'intelligence naît
(1) « Un être incorporel cpi! meut un corps! un être intangible qui touche mes organes! un être simple qui augmente avec Page! un être incorruptible qui dé* périt paf degrés! ji (Lettres^ de Memmius à Cicéron),
Pour connaître les opinions diverses qui ont eu cours sur l'origine, le siège et la destinée de l'âme, on peut consulter Montaigne (liv. II, chap. 12); et il ajoute aussitôt : < Qui fagoteroit suffisamment un^'amas des asneries de Thumainesapience, il diroit merveille. »
{% Nihilestin hUettectu quodnon fuerit in sensu. Locke et Goiidillac ont victorieusement démontré cet aphorisme. Or, si toutes les idées viennent des sens, comment les idées survivraient-elles aux sens?
avec lui. 86 développe avec lui, s'altère avec lui ^ s'éteint avee lui(l).
Si rondemaude : t Comment la matière peutrelle av(»r le don de la pensée? » je demanderai : c Comment a-^t-elle le don delà vie? » "^ et l'on ne saura pas plus répondre à cette question que je ne saurais répondre à Tautre. Cependant elle vit ; donc elle peut I^enser (3)*
Le cerveau-pensée, une fois admis, explique aussitôt par son grossissement successif ce qu'on nomme avec raison l'échelle des êtres, L'anatomie comparée démontre que, si l'inlelligence s'élève de degré en degré de l'huttre jusqu'à l'homme, c'est toujours en s'égalisjyiit au développement relatif de lamasse cérébrale. Le earac^ tère essentiel qui dislingue.l'espèee humaine des plus hautes espèoea d'autres vertébrés, ce ne sont ni les dents ni le pouce du bimane,
(!) • » » f • Gigni paritm' Gum corpùTP^ etuna
Cretcere sentimus^ pwrU^qùc senescere mentm, (Lucrèce)
' (Test ee que démontreùt, il me semble, les expériences de la physiologie, seienée encore bien nonvelle, science k ses premiers pas, mais qni d^Ib pénètre Ticlorieosement dans les mystères de la psychologie, et affiche hauten^ent |a prétention de la détrôner pour prendre sa place. (Voir les expériences de Magendie, de Floorens, de Tyndall, de HUnstre Helmholtz; voir aussi les récents trayaux, en Angleterre, de sir John Lnbbock, de MM. Bain, Huxley, WaUace, et en FAnoe, de MM. Berthelot, Hobin, Broea, Vulpian, Sée, Luys, ete.)
ie me permettrai sur ce sujet une seule courte citaUon. « m*.. G*est Toxygène (}ui est toi^ours k la fois Texcltateur des phénomènes physico-chimiques et la eondition de l'aetivité fonctionnelle de la matière organisée... Lorsqu'on injecte da sang oxygéné (artériel) dans les tissus musculaires, nerveux^ glandulaires, céré^ brauœ, dont les propriétés vitales sont éteintes..t on voit, sous riulluénce de ce liquide oxygéné, chaque tissu reprendre ses propriétés vitales spéciales. Le muscle repreud sa contractiiité; la motricité et la sensibilité reviennent dans les nerfs, et les facultés cérébrales reparaiucnt dans le cerveau, fin ipjectant, par exemple, du sang oxygéné par la carotide dans la tétô d'un eblen décapité, on voit revenir peu à peu, non-seulement les propriétés vitales des muscles, dès glandes, des nerfs, mais on voit également revenir celles du cerveau ; la tête reprend sa sensibilité, lés glandes sécrètent, et ranimai exécute des mouvements de la face et des yeux 4iui paraissent dirigés par la volonté, t
(Glande Bernard, Le Problème de la physiologie»)
(2) < L'esprit est nue propriété de la substance nerveuse comme la gravitation Test de toute particuls matérielle. Cest des deux parts un fait d*expérience.'i
(Kmils LrrTMt)
-^ comme le voulait Cuvier après Helvétius, -«^ mais le Volume des hémisphères de son cerveau. N'est-ce pas Une déformation naturelle du cerveau qui produit les crétins, ces hommes hébétés? Pourquoi, d'autre part, lés physiologistes pnt«ils reconnu que, si le cerveau n'atteint pas le poids de 1,049 grammes chez l'homme et de 907 chez la femme, Tidiotisme est infaillible? Pourquoi le poids moyen du cerveau est*il de 1,480 grammes dans la race blanche, de 1,228 dans la race australienne, et peut41 descendre à 800 grammes chez les microcéphales, comme chez les grands singes antropomorphes, les gorilles, les omngs, le^ chimpanzés? Pourquoi les physiologistes on t**ils également reconnu que la partie postérieure du cerveau, qui préside aux mouvements instinctifs, est commune à l'homme et aux animaux, tandis que la partie antérieure, frontale, où réside Tintelligence, n'appartient qu'à l'homme? Et pourquoi ont-ils établi sur la structure et le volume de cette partie antérieure, les caractères distinctifs des diverses races de la famille humaine?
Et vous qui niez Tunité de Tétre vivant, en faisant rhonune double,
Ayez-Tous mesaré cette mince cloison . Qui semble séparer Tinstinct de la raison?
Comment distinguerez*vous les instincts que vous appelez animaux, que vous dites venir du corps, tels que l'instinct de la conservation, qui mène à Tégoïsme et à la cruauté, ou Tins* tinct de la reproduction, qui allume les passions amour reuses et produit les affections de famille, des sentiment^ et des pensées que vous dites venir de l'âme, bien que suggérés par ces instincts, dont ils sont de simples conséquences ? Où sera la limite entre ceux-ci et ceux-là? Où sera leur ligne de démarcation? Je vous. défie de la tracer et de la définir; je vous défie de séparer nettement ce que vous accordez à l'âme immatérielle et oe que vous laissez à l'animalité. »
C'est encore la croyance que la pensée est le produit du cerveau qui seule explique les aberrations locales et temporanres,. ou gêné*
raies et pëipétueUes, que subit la raison. Halebranche naît idiot; k quatorze ans il tombe sur la tête; on le trépane; il devient un profond philosophe: Par contre, combien d'intelligences lésées par une lésion du* cerveau! Que d'étranges et funestes effets pro« duisent, par exemple, les apopleiues partielles , ou certaines maladies telles que la rage (1)! L'homme du plus puissant génie, s'il boit une rasade dé vin capiteux, sent aussitôt se troubler en lui le sensorium commune jusqu'à la digestion faite et l'équilibre rétabli. Une fièvre intense lui. donne le délire, et, si une goutte de king s'extravase dans les lobes de son cerveau, voilà qu^il perd la mémoire, ou la volonté, ou le raisonnement, ou toutes ses facultés à la fois. 11 tombe à l'instant au-dessous des brutes. Je prie avec toute confiance qu'on réponde avec toute sincérité : qui peut, en voyant un fou, croire fermement à l'âme immatérielle, immortelle, isolée du corps, préexistante au corps, survivant au corps (2)?
Demandera-t-on maintenant : « U n'est donc point pour nous d'immortalité, point de vie future, point de rémunération selon les œuvres, ainsi que l'enseignent les cultes établis? Faut-il dire comme Diderot : « Je n'ai pas cet espoir d'être immortel, parce « que le désir ne m'en a pas donné la vanité ?» Ou bien faut-il admettre que les âmes de la terre s'élèvent de planète en planète et de soleil en soleil, suivant le rêve poétique de Jean Reynaud? ou croire qu'elles passent et se propagent d'homme en homme, dans l'humanité même, dont ces transmigrations expliqueraient le progrès, suivant la métempsycose de Pierre Leroux ? Ou faut-il prendre les idées de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, etc.? et qu'en faut-il prendre? » Â tout cela je ne vois d'autre réponse que la devise
(1)< La salive d^an.cbesUfmastiD, versée sur la maia de Socrates, secoae toute sa sagesse et Tanéantit. • ' * (HontaigmeO
(2) Pinel a rangé simplement la folie au nombre des autres dérangements de nos orgabes. On a dit de lui c qu'il éleva Tinsensé k la dignité de malade. • Et fisquirol dit expressément : c L'aliénation mentale, que les anciens peuples regardaient comme une inspiration ou une punition des dieux, qui dans lasulte fut prise pour la possession des démous, qui dans d'autre temps passa pour une œuvre de la ma^ie; râliénation mentale, dis-je, avec toutes ses espèces et ses variétés innombrables, ne diffère en rien des antres maladies. >
de Mon^igne : < Que spflif-je ? 9 A moins d^ajôilter la réflexioâ de d'Alembert : c Puisque uous n'en savons rien, il ne nousr importe pas sans daute d'en savoir davantage. » La seule raison valable» à mon avis, la seule plausible et tout au moins très-spécieuse, que l'on puisse donner eà faveur de la. croyance, à une vie future^ ' — après toutefois la nécessité que justice soit faite, — c'est que nous avons l'espérance de vivre après la mort ; c'est que celle seconde vie peut seule éclaircir nos doutes et nous livrer le secret de la destinée universelle; c'est que cet espoir d'uneaulre.vie qui nous livrera tous les secrets est comme une promesse que l'auteur des choses, — ou l'ordre des choses, — semble nous avoir faite en nous donnant la vie d'ici^bas.
• Mais ce serait précisément, appliqué à l'âme immortelle, l'argument d'Anselme de Canterbury, reproduit par Descartes, sur Texislence de Dieu. Puisque rien ne peut venir de rien, disent-ils tous deux, puisque tout effet a une cause, l'existence de Dieu est prouvée par la croyance que nous avons que Dieu existe. Et C'est, ajoute Buckle, la seule preuve que nous en puissions jamais posséder. Mais dès lors que certaines peuplades n'ont aucune notion de la divinité, faudra-t-il conclure de leur ignorance qu'il n'y a point de Dieu? Et de quelle notion faudra-t-il conclure qu'il existe, et déterminer ce qu'il est? Sera-ce de la notion abjecte que le nègre a de son fétiche ou de la notion sublime que Platon et Malebranche ont du grand Géomètre? Il me semble que le célèbre argument porte à faux .dans Tune et l'autre question, de Dieu et de l'âme. C'est le raisonnement qu'on appelle dans les écoles un enthymème, ou syllogisme imparfait. Je conviens donc qu'une logique sévère, qui écarte le sentiment (1), et qui s'en tient au raisonnement pur, arrive difScilement à la croyance en une autre vie; je conviens que toutes les prémisses posées jusqu'à présent mènent plutôt à la conclusion contraire. Il faut pro-
(1) N^est-il pas une simple forme de Thabitudcet de l'attachement qa'eUe donne pour les idées comme pour les personnes et les choses ? En ce cas le sentiment, si respectable qa*il soit, ne serait lii-mème qu*un préjugé.
bablement sô résigner à dire, svec Sén^que le tragique , c'est-* à-^dire avec toute l'antiquité stoïcienne : € Oue serons^nous après la mort? — Ce que nous étions avant la naissance (1). »
(i) Pûst morkm nihU Ml, ipsaque mors niML..
QuœrUquojacôfMpostobUwnloco?
Quo non nota jacetU, {TroadeSy uie IL)
« Confessons ingéoaement, dit Montaigne, qae (de rimmortalité) Dieu seul nous l'a dit, et la fey; car leçon n*eçt-ce pas de nature et de nostre raison; et qui retenl0ra son estre et ses forces... qui Terra rtiommc' sans ic flatteo il n'y verra ny efficace ny faculté qui sente aultre cbose que la mort et la terre. »
Bûcbner fait remarquer avec raison que Ton pourrait plutôt donner le nom d'immortel an corps et de morteUe k Tâme; car le corps, s'il périt dans sa forme individuelle, reste éteruel dans les éléments qui le composaient, et qui ne peuvent être anéantis; tandis. que Tàme —ou la pensée — jdisparalt, comme la vie, avec la combinaison d'éléments qui l'avait produite. « Je connais un homme, dit Voltaire,qui est très-fermement persuadé qu'après la mort d'mie abeiUe, son bourdonnement ne subsiste plus. » (Lettre k madame du Deffant). .