‹ Apologie d'un incréduleChapitre 4 sur 9 · DE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

DE LA PROVIDENCE

On nomme ainsi le gouvernement du monde par le Dieu qui Ta créé.

.Voltaire croyait fermement au créateur, « L'ouvrage, répète-tril sans cesse, démontre l'ouvrier (1). » Cette raison n est pas aussi victorieuse qu'il le pensait. Il admet l'éternité de la matière ; or, si louvrage est éternel comme l'ouvrier, s*il est son propre ouvrier lui-même, le raisonnement s'évanouit. C'est à Spinoza qu'appartient alors la vérité, après Anaxagore, Aristote,Épicurev Lucrèce, Sénèque, Abélard, Amaulri de Chartres, la grande secte chinoise de Foë, et tant d'autres (2). Voltaire aurait dû prendre garde, ce me semble, — d'abord que la création, serait un miracle et.quil n'en admettait point;— ensuite qu'un horloger ne fait une montre

(1) c L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n'ait point d'horloger, d

. ^ (Les Cabales).

(2) Une dame qui quêtait pour une œuvre de charité, reçoit d'un homme connu pour athée un don considérable: t Comment, monsieur, s'écrie-t-clle, vous êtes généreux et vous ne croyez pas en Dieu ! Vous savez bien cependant que Voltaire t dit lui-même: .

f Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

^ Eb, madame, reprit l*aotre, G*est justement ce qu'on a fait • *

que parce qu'il en a tous les matériaux, qu'il n*est doue que Tarrangeur et non le créateur; — enfin, qu'en niant non moins fermement le Dieu-Providence, il niait par cela même le Dieu-Création. Comment concevoir, eA effet, qu'après. avoir créé ce monde, Dieu l'abandonne aussitôt,

en détourne sa face,

Et d*an pied dédaigneux le lançant dansTespace, Rentre dans «on repos?

Avec ce système. Dieu éternel se serait éveillé tout à coup au milieu de son éternité , aurait fait le monde et ses lois, et se serait replongé dans son sommeil pour une autre éternité (1).

Mais quatid il nie le Dieu-Providence, Voltaire apporte de bien plus solides raisons. Il lui suffit de constater l'existence du mal. Le mal existe, — qui peut le nier? — le mal physique, le mal moral, le mal sous toutes ses formes, possibles et impossibles. Nous voyons les intempéries des saisons, entre le froid glacial des pAles -et l'ardeur brûlante des tropiques, les volcans, les tremblements de terre, les tempêtes, les incendies,. les inondations, les sécheresses, la famine; — nous ressentons les maladies, les blessures, la douleur, la mort, les affections brisées, les séparations éternelles; — ^ nous sommes témoins et victimes d^innombrables injustices, violences, spoliations, ^annies, meurtres, guerres fratricides. Partout la force et la ruse triomphent du droit. L'histoire, pleine de crimes atroces trop souvent impunis, et de calamités effroyables, n'eçt que le rédt des malheurs du genre humain. Malheurs immérités, car nul de nous n*a demandé la vie, nul de nous n'a choisi son sort. Nous les avons subis, nous luttons sans cesse contre les maux de la nature et de la société. Or» comment concilier l'existence de Dieu avec celle du mal? Si Dieu existe, il

(i) L*iBconséqttence du déisme de Voltaire, comme le démontre ingénieusement rheureux imitateiir de Lucrèce, M. An^ré Lefèvre, eOL en quelque sorte recomiue et constatée par lui-même dans la plus Ubre partie de ses œuvres philosophiques, les Dialogues (de Lucrèce ft te Haàdmm, -^ fHriiénèn et 4e CaUicrates, --' entreA., B.etC.,et0j

est toute-puissance, et, pouvant tout, toute-bonté. C'est ainsi qu'on te définit et qu'on l'enseigne. Pourquoi donc laisse*t-il subsister le mal? S'il ne peut le détruire, il est impuissant; s'il le peut et ne le veut pas, il est méchant, il est le mal lui-même.

Ce raisonnement a été , est et sera ^ tout jamais sans réplique (1).

Les hommes l'ont connu de tout temps et en tout pays, au moins d'instinct, car il n'est guère de religion qui, pour se tirer d'aifaire en voyant les allures de ce monde, n'ait ^dmis deux principes, rivaux, ennemis, inconciliables, en lutte perpétuelle, le principe du bien et le principe du mal. C'est Ormusd et Arymahn des Perses, Brahma et Shiva des Indous , Osiris et Typhon des Égyptiens, Tonacaléuctli et Tescatlipoca des Astèques, Vitaouentrou et Houakouvou des Patagons, Jéhovah et Satan des Hébreux, Allah et Chéitàn des Arabes; c'est,* enfin, sous tous ces noms. Dieu et le Diable.. Mais, par cette croyance des Manichéens, la difficulté est seulement déplacée, non résolue. On demandera aussitôt : « Pourquoi Dieu ne détruit-il pas le Diable? S'il le veut et ne le peut pas, il manque de puissance; s'il le peut et ne le veut pas, il manque de bonté. D'une ou d'autre façon, il cesse d'être Dieu. »

Ne vaut-il pas mieux croire à l'éternité de la matière et à son autO'création? Ne vaut- il pas mieux se dire : Ce n'est point par une intelligence séparée, distincte, qui fait ou permet le mal, qui peut se courroucer, s'adoucir,^ se laisser fléchir par la prière, qui peut même transgresser ses propres commandements en faisant des miracles, que le monde est régi; c'est par de grandes lois générales, comme la gravitation; — ces lois sont fatales, im-

(1) Voici rargument d'Épicure, tel qu'il est cité par Lactance (De ira Dei^ cap. XIII), qui essaie bien vainement d'y répondre : « On Dieu vent ôter le mal de ce monde, et ne le peut; ou il le peut, et ne le vent pas; ou il ne le veut, ni ne le peut; ou enfin U le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut pas, c'est impuissance; s'il le peut et ne le veut pas, c'est méchanceté; s'U ne le veut ni ne le peut, c*cst à la fols méchanceté et impuissance s s'il le peut et le veut, d'où vient donc le mal sur la terre? »

muables, inexorables (1); — toutes les choses, tous les êtres, l'homme compris, vivent sous l'étreinte de leur inévitable empire; — la vie de: tous les êtres se passe à lutter contre ces lois, et, pour l'homme, à. les vaincre, à se les approprier, à s'en faire servir? C'est proprement la civilisation, car l'industrie, les arts, les lettres mêmes, et jusqu'au langage, ne sont que des conquêtes de l'esprit vainqueur sur la matière asservie. L'homme s'était donné dès .longtemps le feu, la lumière, le fer, le blé, le bétail, l'abri des vêtements et des maisons; de nos jours, il a rendu la vapeur sa bête de somme et son coursier, sur la terre et sur les mers ; il fait peindre son portrait par le soleil, et, volant sur le fil du télégraphe, plus rapide que la lumière, le tonnerre porte ses messages et fait ses commissions.

L'on me dira : « Nier la création et la Providence, c'est nier toute religion. » — Oui, sans doute, toute religion révélée. Que sont les religions? Des législations morales; tn ce sens très-respectables, très-nécessaires à l'origine des sociétés, surtout quand elles s'établissent pour répondre à des besoins nouveaux, nés •d'idées nouvelles, quand elles ferment un passé pour ouvrir un avenir. Mais les religions ne sont que des institutions humaines, et le plus fervent déiste ne saurait y voir l'œuvre de soi\ Dieu. Ce qui leur ôte tout cachet d'origine surnaturelle, outre leurs imperfections de tout genre, ce qui les condamne sans réplique, c'est leur pluralité, cr/îhascune se préfère aux autres, et se confie d'être la meilleure et la plusvraye... et par là s'en trecondamneut et rejettent... Elles sont, quoique on die, tenues par mains et moyens humains... La nation, le pays, le lieu donne la religion... Nous sommes circoncis, baptisez, juifs, mahumétants, ckrestiens, avant que BOUS sçachions que nous sommes hommes. . . Si la religion

(1) . Nos destins ténébreux vont par des lois immenses Que rien ne déconcerte, et que rien n*aUeudrit.

(Victor Hugo.)

Ce qu'exprimait déjk le vieU adage : Ducunli^oitfnfcni fala, nolentem tràhunl. et que Do!>saet appcUe: ff La loi qui se suit toujours eUe-méme.9

estoit plantée par une attache divine, chose du monde ne nous en pourroit esbranler, telle attache ne se romproit pas; s'il y avoit de la touche et du rayon de la divinité, il paroistroit partout, et l'on prodùiroit des effets qui seroient miraculeux... » Voilà ce que le chanoine Pierre Charron écrivait {De la Sagesse, liv. 11, chap. 5) et osait publier dès l'année 1601, à la vérité sous Henri IV.

Je sais bien que l'on commence à faire, de la science des religions, une science semblable à toutes les autres, une science purement humaine; que l'on commence à en marquer clairement la filiation, à reconnaître qu'elles procèdent toutes les unes des autres (1), qu'enfin, comme les langues d'origine aryenne, (*>omme la civilisation même, qui s'est déversée de la haute Asie sur les bassins de l'Euphrate et du Nil et de là sur l'Europe, elles ont un point de départ commun dans les croyances patriarcales des brahmes primitifs, dans les hymnes de l'antique Véda. Mais quand même les religions diverses ne seraient que les sectes successives d'une religion primordiale, leur pluralité , bien plus leur hostilité, n'en serait pas moins évidente , et l'argument subsisterait dans toute sa force. Or, ne parlons pas du dogme sauvage qui, malgré saint Paul (2), voue à la damnation éternelle tous ceux qui ont été, qui sont et qui seronthors de l'Église, fussent-ils Confutzée, Çakia- Mouni (le Bouddha), Socrate, Épictète, Marc-Aurèle, Spinoza, Kant, Washington, Lincoln, a II consterne le cœur humain, ^ dit Fénelon, qui était prêtre pourtant (3). Mais comment admettre, comment concevoir que le père commun des hommes ait donné la vérité à quelques-uns, l'erreur à tous les autres? Qu'il ait à ce point avantagé ceux qui vivent en certaines régions, à ce point déshérité ceux qui vivent sur le reste du globe? Accepter le

(1) c Les dieux existants naissent de ceux qui n'existent plus. » (Rig-Véda):

(2) « Chacun sera jugé par la loi qu'il a connue. »

(3) C'est par ce dogme impie de la grâce, de la prédestination, que furent fondées, maintenues, justifiées, les inégalités sociales auxquelles l'Europe fut en proie depuis la chute de Tempire romain jusqu'à la révolution française. « Sur cette féodalité divine s'est étahlie la féodalité civile et réelle... Un petit nombre d'élus dans le ciel, un petit nombre d^élus sur la terre, t (Edg. Quinet.)

digme de la grâce, c'est-à-dire du caprice arbitraire, ou soumettre la justice de Dieu aux hasards de la naissance, aux degrés de longitude et de latitude; n*est-ce pas lui faire une sanglante injure? A tous,, dirais-je au déiste, il a donné la conscience, qui, sauf les différences de lumières acquises avec la civilisation, est la même en tout lieu et à toute époque. Â tous il aurait donné la religion, la bonne, la vraie, la sienne enfin, s'il y en avait sur la terre une autre que la conscience. Tous les hommes auraient reçu, en naissant, ce don, le plus inestimable qu'ait pu leur faire le créateur, sans lequel ils ne seraient plus ni égaux, ni semblables, ni frères.

Oh ! je pourrais bien dire avec Schiller : « Pourquoi n'admettezvous aucune religion? — Par religion, » C'est par piété, en effet, oui, par piété, qu'on refuse d'attribuer à Dieu le gouvernement du monde , puisque le lui attribuer serait habituellement proclamer la victoire du génie du mal sur le génie du bien, et dire comme Paul aux Corinthiens : « Lie Diable est le Dieu de ce monde, v La conscience se révolte à penser que ce qui est et ce qui arrive vient de sa volonté, ou seulement de sa permis3ion (1). Est-ce Dieii qui assiste à une bataille, s'y mêle et dirige les coups? Est-ce lui qui envoie une lance dans la poitrine de celui-ci, une balle dans la tête de celui-là, qui fauche les bataillons sous la mitraille, qui s'amuse, comme César au Cirque, k ce spectacle de fureur et de démence, qui se délecte au concert des plaintes et des malédictions, qui savoure pour ambroisie l'odeur du sang? Je lis dans mon journal qu*un honnête ouvrier passe avec sa famille auprès d'un canal gelé sur lequel s'ébattent des enfants, La glace rompt, et les jeunes imprudents sont précipités dans l'eau. Ému de pitié et vraiment humain^ le braVe ouvrier s'avance sur le bord de la glace, se couche, en saisit un, deux, trois, les sauve de la mort. Mais la glace se brise sous l'effort qu'il a fait; il périt, et

(I) Si c*e$t par mo\ quMls rèf^en^ de la sorte,

Je Teu;[, mes enfauts, que le diable m*einporte.

(BlftRAlICER, IflBOfl Dtat4.)

laisse orphelins ses propres enfants que nourrissait son travail. Direz-vous que c'est Dieu qui a commis cette monstrueuse iniquité? Et ne suis-je pas plus pieux que vous lorsque je n'en accuse qu*tine loi physique, aveugle, inconsciente, qui fait, sans choix, le mal ou le bien?

Les théologiens, je le sais, chercheront un biais pour échapper. € Vous ne connaissiez pas, diront^ls, Tétat de Tâme de la vie« time; cet homme était peut-être en péché mortel, etc. » Bien, et ses enfants payent pour son péché. Mais les cinquante-quatre femmes écrasées naguère dans une église en Suisse, dont le plafond s'effondre sous le poids de la neige ; mais les deux mille sept cents personnes brûlées. Tan dernier, dans une. église du Chili, parce que les prêtres, pour emporter leurs reliques et leurs fétiches, ont fermé, en se sauvant, les portes de la sacristie; direz-vous qu'elles étaient toutes au même point dignes d'une mort affreuse, qu'elles méritaient toutes également d*être punies par le Dieu qu'elles étaient venues prier ? Encore une fois, c'est moi qui suis l'homme pieux, quand, au lieu d'accuser le Dieu qui doit tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir, je déplore simplement qu'une loi physique s'exerce avec tant ^'aveuglement et de cruauté.

Je sais bien encore que les spiritualistes s'uniront cette foi&aux théologiens, et qu'ils me crieront tous en chœur; «Attendez; justice sera rendue dans une autre vie. » Hélas 1 Messieurs, en étes-vous bien sûrs? Ne prenez-vous pas encore pour la (Certitude une espérance fervente? Jamais personne n*est revenu de oette autre vie pour certifier qu'elle ne nous fera point défaut. C'est donc une pure supposition que vous faites, somnia non docentiSy §ed optantis (Cicéron), et j'ai le droit de vous dire à mon tour : c Attendez ; vous allez reconnaître tout à l'heure que votre pure supposition pourrait bien être une illusion pure* »

Reprenons le sujet.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la croyance en ces lois fatales ^i mènent le monde, en ces lois sans justice^ sans bienveillance^

sans pitié (1), s*est répandue parmi les hanimes. Elle est aussi vieille que les traditions humaines.

; Du polythéisme au monothéisme, on a cru voir un progrè3 immense. Je ne suis pas très-sûr de cei progrès. D'abord, c'est le monothéisme qui a engendré Tintolérance. Les religions polythéistes admettaient volontiers dans leur panthéon les dieux étrangers, loin d'en proscrire les sectateurs, — Dignus Roma locus quo Deus omnis eal (2). — Ce n'est pas comme adorateurs du Christ, mais comme affiliés d'une société secrète {hœleria)^ ennemie de . l'empereur et des institutions impériales, que les premiers chrétiens furent persécutés, avant d'être persécuteurs. Ensuite, la science moderne semble ramener les esprits du monothéisme au polythéisme. Sur ce point je dois m'expliquer.

Tous ces dieux de l'Inde, de l'Egypte, de TAssyrie, de la Grèce, n'ont jamais été que les personnifications des forces de la nature — Primus in orbe Deos fecit timor (Pétrone); — et la diversité des efi'ets, en faisant croire à la pluralité des causes, devait conduire à la pluralité des dieux : Tôt numina quoi nomina (3), Ainsi, laissant à partie culte ]^rimitif des pasteurs hindous, qui se retrouve tout entier dans celui des patriarches hébreux,

(1) « La nature est sourde aux plaintes et aux prières deThomme; elle le rejette iDcxorablemeiit sur lui-même. » (Peuerbagb.)

(i) « Dans le temps que les Romains assiégeaient Véies, Tun d*eux s*approclia de la déesse nationale des Véiens, et lui dit: c Veux-tu venir h Rome, Junôn? {Visne Romam ire, Juno^) » La déesse .étrangère répondit: c Je le veux. • Elle fut portée dans Tenceinte de Rome; son peuple Ty suivit... Cette histoire, répétée cent fois, est celle de chacune des conquêtes des Romains. »

(Edg. QuiNET, le Génie des religions, Ht. Vil.)

■ (3) L'appellation commune de Dit, Dei, Divi, donnée à tous les êtres U l'égard desquels existe un culte, provient de la racine sanscrite Div (briUer), et ne signifie pas autre chose que les brillants. Ces mots s'appUquent entièrement aux Dieux, et les désignèrent lorsque le» Aryens furent parvenus k la période de Tastrolâlrie. Les astres restant k peu près les seuls féUches adorés, le mol Deus devint synonyme d*6tre puissant, et, transporté en Occident, il fut appliqué par les Aryens aux êtres qui étaient Tobjet d*un culte. C'est ainsi que, tandis que les idées se modifient et se transforment, les ex|)ressions subsistent, et le mot qui signifiait uii astre s^ii k désigner aujourd'hui un être immatériel et unique, créaeur et'directeur du monde, » (Du Montroui, Le Fétichisme.)

et nous bornant au culte de TantiqueUelIade, aux dieux d*Ho-* mère et de Phidias, — Zeus, Vassembleur de nuages, présidait à la partie supérieure de fatmosphère, que Ton croyait le théâtre des météores ignés, le séjour des éclairs et de la foudre ; Hère, sa compagne, à la partie inférieure, humide, d'où tombaient la pluie et les brouillards ; Apollon donnait la lumière du jour, sa sœur Ârtémis celle de la nuit ; Ouranos était le ciel, Gaîa la terre, Poséidon Tocéan, Hestia le. feu, Dèmètèr et Dionysos les aliments nécessaires, etc. Là, dans la vieille Grèce, le plus ancien nom ie dieux fut, disent les savants, le même que celui de lois; et tous ces dieux divers, même le plus éminent par son poste et le chef de l'Olympe, étaient tous soumis aux immuables volontés d'un dieu supérieur et antérieur, d'un dieu caché, aveugle, inconscient, qui s'appelait le Destin, et dont les arrêts irrévocables avaient précédé la naissance du monde. Ce Fatum, auquel son nom, au neutre, semble enlever toute personnalité, c'est précisément le dernier [anneau de cette chaîne de lois implacables, mais toujours régulières jusque dans les apparentes irrégularités, qui régissent fatalement Fexistence matérielle des hommes et des choses.

On pourrait presque dire aussi les actions des hommes, car ce qu'on nomme leur libre arbitre reste toujours soumis aux lois qui régissent l'univers , et eux-mêmes dans l'univers. Cela me semble démontré notamment par les statistiques morales (sur les crimes, le suicide, le mariage, etc.), où les faits isolés s'expliquent par l'ensemble des faits généraux (1). « La liberté humaine ^ dont tous les hommes se yantent, dit excellemment Spinosa, n'est que la conscience de leur volonté, jointe à l'ignorance des causer qui la déterminent (2). »

(1) S*il est prouvé, par exemple, qqe le nombre des mariages est en raison directe du pins ou du moins d*abondance et de facilité de la nourriture, il s'ensuivra que, dans un pays où la nourriture est abondante, la volonté de deux conjoints peut être déterminée, sans même qu'ils le soupçonnent, par la facilité de se nourrir.

(2) M. Littré exprime la même pensée sous une forme à peine différente : k La volonté, dit-il, n'est pas une faculté qoi se détermine par sa propre vertu vers tel

En effet, si la contrainte est une nécessité que Ton aperçoit^ la nécessité est une contrainte que Ton n'aperçoit point. Kant reconnaît aussi, en une foule de passages cités par Buclle {Hiêtoire de la CMliêûHon, afc., not^Aàn chap.I*'), Texistence d*une c nécessité destructive de la liberté, » — c Ainsi, ajoute l'illustrent regrettable Buckle, qui s*élève de l'homme à Thistoire, ainsi, rejetant le dogme métaphysique du libre arbitre et le dogme théologique de la prédestination, nous sommes forcément amenés à conclure que les actions des hommes, étant déterminées uniquement par leurs antécédents, doivent avoir un caractère d'uniformité, c*est-h-dire doivent, dans des circonstances précisément identiques, résulter toujours précisément de la m^me ma* nière... Toutes les vicissitudes de la race humaine doivent être le fruit d'une double action: une action des phénomènes extérieurs sur l'esprit, une action de l'esprit sur les phénomènes. Ce sont Ih les seuls matériaux d'une histoire philosophique. »

Renouons de nouveau le fil du sujet.

La Genèse dit : « Dieu fit l'homme à son image. » On pourrait répondre : Et réciproquement. Il est évident, en effet, .que ce sont les hommes qui ont fait les dieux. Six siècles avant J,-G., le philosophe grec Xénophanès, cité par Clément d'Alexandrie, combattait en ces termes la superstition de son époque : « Les mortels s'imaginent que les dieux ont leurs formes, leurs vêtements, leur langage.,. Les Thraces adorent des dieux aux cheveux roux; si les bœufs et les lions avaient des mains pour tracer des images, ils dessineraient des formes divines semblables à leur propre figure. » Anaxagore disait également : ^i^Siles oiseaux se figuraient un dieu, il aurait des ailes ; celui des chevaux courrait à quatre pieds. » Et, deux mille quatre cents ans plus tard, de nos jours, Feuerbach exprime par une seule courte phrase ce qu'il entend par YanthroponuMrphUme ; « Le Dieu [objectif et] surnaturel n'est rien autre

on tel motif; sa contraire, c*^ tel oo tel motif qal détermine la volonté à la résolotion qn'êllo prond. »

que le moi surnaturel, Fétre [subjectif] de l'homme sorti de ses li** mites et hissé au'-dessus de son être [objectif], » Bùchner ajoute ; € Que l'on songe au ciel poétique des Grecs, peuplé de figures idéaleSf de dieux éternellement jeunes et beaux, qui vivent, jouis* sent, combattent comme les hommes, et trouvent le plus grand charme de leur existence à se mêler personnellement aux destinées humaines. •• Que Ton songe au sombre et irascible Jéhovah des Juifs, qui punit jusque dans la troisième et quatrième génération ;--«• au ciel des chrétiens, où Dieu partage la toute-puissance avec son fils, où les bienheureux sont rangés dans un ordre hiérarchique, conforme à nos idées terrestres; «-^ au ciel des catholiques, où la Vierge, près du Sauveur, plaide en faveur des coupables avec sa tendresse et son éloquenee de femme ; -^ au ciel des Orientaux, qui promet aux croyants de nombreuses houris d*une inaltérable beauté; •» au ciel du Groenlandais, où le bonheur consiste en une grande quantité d'huile de baleine; -«<* au ciel de l'Indien chasseur, où une chasse éternellement abondante ^récompense le bienheu-» reux; •» au ciel des vieux Germains, qui buvaient au Walhalla de l'hydromel dans les cr4nes des ennemis vaincus, etc. Partout faU blesse humaine, passions humaines, désir de jouissances humaines! » *

ff Le problème religieux, dit k son tour M. Emile Burnouf, présente cette alternative : les religions sont^elles Tœuvre fmmé<diate et volontaire d'une puissance cachée, qui les donne en pré*' sent aux hommes h certains moments de leur histoire... ou bien sont-elles les productions spontanées des forces ordinaires de la nature, qui, agissant h de longues périodes, se manifestent par des phases successives? Dans le premier cas, il n'y a aucune raison sérieuse d'attaquer une religion quelconque... L'intolérance des religions entre elles devient condamnable à tous les points de vue... Daos Tautre cas, ces actions soudaines d'une puissance in* saisissable disparaissent; Dieu cesse de refaire continuellement son œuvre ou de la réparer. .. Au lieu d*étre l'ouvrier, il est le modèle; le véritable ouvrier, c'est l'homme. Le même qui bâtit les temples, dressie les autels, offre les sacrifiées, compose les prières. . .,

est rintérprëte de la pensée religieuse, le prophète qui Fannonce... Ainsi/ dans l'hypothèse qiie nous exposons, et qui est celle delà science, les religions cheminent suivant des lois naturelles. Comnàe un être vivant qui nait d*un germe insaisissable, grandit dans l'œûf maternel et ensuite dans sa liberté , touche à sa plus grande vigueur, puis voit sa puissance de vivre décroître par degrés, et enfin retourne aux éléments d'où il est sorti... : ainsi unie religion nouvelle naît au seiii d'un peuple sans qu'on la voie; c'est une société secrète j un. mystère; bientôt elle se rend visible, subjugue les esprits, devient toute-puissante; plus tard elle décroît, et voit la place qu'elle occupait envahie peu à peu par une idée nouvelle dans laquelle elle est enfin absorbée.» (La Science des religions.) A chaque enfantement d'Un culte suc* cédant à l'autre, il arrive, sous une forme quelconque, ce qui est arrivé dans les premiers conciles où fut fondé le christianisme; on met aux voix, parmi les Pères et les Docteurs, ces dogmes nouveaux,mémé les plus abstraits, les plus métaphysiques : Placetne hoc omnibus? — Plaeet, Et, sur cette formule, « ime charte est bâclée. » On voit, de reste, qu'en tout temps et en tout pays, ce sont les hommes qui ont fait les dieux (1).

Ne cherchons donc jamais dans le ciel — mot vide de sens — la raison de ce qui se passe sur la terre. Mais, dira-t-on, avouer notre ignorance profonde sur tous ces grands problèmes de la vie générale et des destinées particulières, problèmes que l'homme aspire, en vain peut-être, à sonder et à résoudre un jour, c'est avouer que nous vivons dans un monde inférieur, imparfait, incomplet, où l'homme ne peut pas plus satisfaire ses aspirations de

(1) Les religions ont perdu de leur importance à ter point, qa*on les voit cbaque jour sacrifiées k des motifs d'intérêt, k de simples convenances : par exemple dans les mariages. Pourrait-on nommer une princesse, catholique ou protestante, qui ait refusé de se faire grecque pour devenir seulement grandeduchesse en Russie? G*est encore, dans les mariages mixtes, sur de simples convenances que 4es parents — sans en avoir le droit , — règlent le sort religieux de leurs enfants. Et puisque le monde est si parfaitement indifférent k ce qu'on professe telle. religion ou telle autre, ne devrait-il pas se montrer tout aussi indifférent k ce qu'on n'en professe aucune?

légitime curiosité que ses rêves de bonheur constant et d'idéale perfection. Hélas! qui en doute? S'il fallait prouver, par exemple, que notre monde est imparfait, ne suffirait-il point de montrer du doigt la face de la terre, vaste champ de carnage où la conservation se fait par la destruction, où la vie ne s'entretient que par la mort, ne s'alimente que de la vie? — Bellum omnium contra omnes. — Le harengavale de petits mollusques, et le requin avale un banc de harengs; la perdrix mange des insectes, et Tépervier mange la perdrix ; l'homme dévore toute la création, et l'homme tue l'homme. Comptez seulement les victimes de la sanguinaire superstition; comptez seulement les hécatombes de troupeaux humains qu'ont immolées, en passant sur la terre, les illustres pontifes du dieu Sabaoth, ces grands égorgeurs qu'on nomme conquérants, un Cambyse, un Attila, un Gengis-Khan, un Napoléon ! L'on peut bien dire avec lé farouche De Maistre : < La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé, sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. »

Et s'il fallait démontrer ensuite que ce monde est incomplet, on le pourrait non moins aisément, par un fait sans réplique et pour ainsi dire d'un seul mot. Non-seulement nous n'avons qu'une bouche pour respirer, parler, chanter, manger,' boire, cracher, vomir; mais, — - dénûment plus étrange et plus inconcevable! — tpus les grands animaux de la création terrestre, l'homme compris, n'ont qu'un seul et même organe pour les fonctions les plus nobles et pour les fonctions les plus viles de l'animalité : la génération et les déjections. Qu'une femme ait le même organe pour l'amour et pour la maternité, passe. Elle est mère parce qu'elle est épouse. Mais que cet organe, qui devrait être le sanctuaire de son corps, en devienne l'égout chaque jour et chaque mois, voilà qui est abominable. Et les livres saints disent que Dieu fit l'homme à son image! folie! Ce Dieu aurait donc aussi... mais laissons aux dévots les blasphèmes.

Alors, dira-t-on, pourquoi sommes-nous dans ce monde infé-

rieur, imparf^ât^ incomplet, tandis que Timagination àt chacun de nous en rêve un meilleuf , en reconstruit un autre moins barbare et moins dénué, plus digne de créatures supérieures et de leurs vastes ambitions?

-^ Pourquoi?

Tes pourquoi, dit le Dieu, ne fioirootjamais.

Autant vaut-il demander : Pourquoi la terre tourne- t-elle autour du soleil, et le soleil sur son axe? — Pourquoi suis-je moi? . — Pourquoi étes-vous vous? — Pourquoi y a-t-il quelqu'un et quelque chose ? Questions puériles, si Ton veut, « questions d'aveugtes-nés demandant ce qu^est la lumière ; » mais qui, demeurant sans réponse possible, épouvantent l'esprit et la raison. Il ne faut jamais demander : «Pourquoi? » Il faut seulement demander : a Comment? » Â cette unique forme de question la science humaine peut répondre.

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