‹ Apologie du christianisme (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · Apologie du christianisme · texte numérisé non relu

Apologie du christianisme

Snï ""V' 'n P'î'- - ''''"'''' '' expiation^^^ Les icrific' sanglants. - SacnSces humains. - Les sacrifices chez le peuple d'Israël.

nT hol^'^f '' ''"'''r- - Q"^ ''"P^^'^'^° «^ P°"^'itL faire pa nu bomme - La réconciliation, œuvre de FIIomme-Dieu. ~ Pris iuLi de a satisfaction de Jésus-Christ. - C'est volontairement et poi nou quil a souffert. - L'Honinie-Pieu et l'numanité. - Souffrance corporelle et spirituelle. - L'expiation de Jésus-Christ a eu pour effet de nous ré! concilier avec Dieu. - Rédemption, justification, sanctification. - Sacrifice de Jesus-Chnst, sacrifice supiême, unique, véritable et éternel tTT ?■. 'f ^'' ^'^f ' ~ J'^sus-Christ, pontife éternel. - Le sacrifice du Rédempteur, et le sacrifice de l'homme mcielé. - La croix dans le monde moderae. - Chute du paganisme. - Péché et grâce.

Préparer les voies à Jcsus-Christ, telle était, comme nous l'avons déjà cV^irement démontré, la mission d'Israël '. Le Christ ,)réexistait dès le commencement en Israël. Les institutions Ihéocratiques de ce peuple et toutes ses observances légales n'étaient que des types et des figures prophétiques du Rédempteur attendu. Parmi ces institutions, les principales sont le ministère prophétique, le sacerdoce et la royauté, lesquelles toujours sé-

* Rom., X, 4. Cf. tom. II, p. 3C3.

AroL. DU CHrjsT. — Tome îV. .

2 CDAPITRE X.

parées et quelquefois opposées entre elles, ont à la fin trouvé leur consommation et leur plénitude dans la personne du Christ. Jésus-Christ est notre prophète*, notre grand prêtre*, notre roi ' ; c'est sous ce triple rapport et par cette triple fonction qu'il a été notre libérateur. De même que dans l'ancienne loi le prophète avait pour fonction de rendre témoignage à la vérité, le grand prêlre d'offrir le sacrifice pour les péchés du peuple, et le roi de défendre le peuple élu ; de même le Christ est le témoin * de la vérité, le pontife de la réconciliation, et le roi du peuple racheté au prix de son sang. En effet, il a dissipé les ténèbres qui couvraient nos yeux, il a offert le sacrifice de la réconciliation avec Dieu, et, pasteur et gardien de nos âmes ^ il les conduit dans la voie du salut. Mais la réconciliation accomplie par sa mort forme comme le pivot de notre foi. « Il a été crucifié soiis « Ponce-Pilate, il a souffert et il est mort pour nous* ». C'est à ce point de vue qu'il faut nécessairement se placer pour apprécier et sa mission prophétique qui se rapporte à cette réconciliation comme à sa fin, et son action coma:e chef de l'Eglise, qu'il continue de faire vivre par une communication non interrompue de la grâce de la rédemption.

* Art., ni, 22 ; Joan., vi, 14.

'nebi\, V, 6; vn, 17.

• lHatth., XXI, S ; Luc, xix, 38*

* Joan,, I, 7 ; xviii, 37.

» I Petr., II, 23.

• Symbol, apostol.

Tout pontife est établi », dit l'Apôtre', « pour offrir « à Dieu des doos et des ■victimes... Mais laioi (mosaïque)' a n'ayant que l'ombre des biens à venir et non la réelle « représentation des choses, ne pouvait jamais, par les « hosties qui s'offraient toujours chaque année, rendre «justes et parfaits ceux qui s'approchaient de l'autel. « Autrement on aurait cessé de les offrir, parce que ceux « qui les offraient, n'auraient plus senti leur conscience c chargée de péchés, en ayant été une fois purifiés. Et « cependant on y parlait de nouveau tous les ans de péc chés. Car il est impossible que le sang des taureaux et « des boucs ôte les péchés ».

L'institution la plus ancienne, la plus générale et la plus sainte de l'humanité, celle dans laquelle nous sentons comme battre le cœur de sa vie religieuse, c'est le sacrifice. Dans le sacrifice se concentre le culte, manifestation extérieure de la pensée religieuse immanente à l'esprit humain. Dans le paradis. Dieu avait exigé de l'homme comme signe d'une entière soumission à lui, le maître de la vie et de la mort, qu'il cultivât le paradis et le gardât, qu'il s'offrît et s'élevât lui-même à Dieu constamment, et toute la nature avec lui'. Les premiers hom-

* JBrcftr., vm, 3;X, 1.

* Si(j}ia erant rerum spiritualium ad Dominum Jesum Christum et Ecclesiam pertinentium. Augusliû, iwepist. ad Galat.

» Ex naturali ratione procedit, quod homo quibusdam sensibilibus rébus utatur, offerens Dtu in signum debitœ subjectionis et honoris. Hoc autem perUnet ad rationem sacrificii. Significat autem sacrificium, quod off'ertur exterius, spirituals sacrificium interius, quo

anima se ipsam offert Deo sicut principio suœ creationis et fini

suce beatificationis. (Thom. Aiuin.j Suinmu the^log., I, II, qu. uxxv, art. 1, 2.)

mes, dit saint Augustin ' , s'offraient eux -mêmes en sacrifice à Dieu chaque jour dans le paradis. En s'abstenant des fruits qui leur étaient défendus, en jouissant sainteirent des autres, ils offraient à Dieu un gacrifice de louange, d'adoration, de reconnaissance et de prière. Ce sacrifice paradisiaque était ime source d'où découlaient sans cesse sur l'homme des torrents de grâces nouvelles, et de nouvelles forces toutes divines : grâces qui étaient le principe d'une connaissance toujours croissante du monde physique et spirituel. Mais ce commerce d'amour et de vie auquel Dieu l'avait élevé, l'homm.e s'en vit déchu dès qu'il refusa le sacrifice exigé de Dieu, et dont sa nature religieuse et morale lui faisait elle-même un devoir. Il subit en outre un châtiment inévitable, la mort qui l'atteignit nécessairement dès qu'il se fut volontairement séparé de la source de la vie. L'homme mourut réellement le jour même où il perdit la grâce; parce que la grâce seule le mettait au-dessus de la mort qui est le propre de toutes les créatures terrestres. La mort de l'homme, c'est l'éternelle mort remise par le péché en possession d'une vie ' qui ne peut se soutenir que par l'union avec Dieu, principe vital pour toutes les créatures. Le châtiment correspondant à la grandeur de la faute, la conséquence nécessaire du péché, c'est la mort, la mort temporelle et la mort éternelle, celle que la révélation «.ppelle la seconde mort*. La mort est la solde du péché.

* Augusdn, Civ. Def, x, 31 ; De natur. boni C. Manich., c. xxxv, sern.. xlviii, l.

* Ephes., Il, 1 ; Col, ii, 13 ; Rom., vu.

* Apccalyp., XXl, 8.

Par le péché de l'homme l'humanité s'est soulevée du fond de sa bassesse et de sahberlé, contre Dieu qui règne dans les hauteurs d'une inaccessible et redoutable majesté, qui a fondé la terre, posé ses limites et marqué aux esprits leurs voies. Il est le gardien vigilant et le vengeur certain de sa volonté sainte et de l'ordre éternel violé ; de cet ordre qui procède de lui comme de sa source et de son principe, et s'étend sur le monde spirituel pour en être la règle, de cet ordre dont il a gravé la notion dans la poitrine de chaque homme en caractères ineffaçables, indélébiles, indestructibles comme Dieu même. La raison est obligée de reconnaître , avec Platon*, que si Dieu est saint, juste et parfait, il exige un châtiment qui réponde à sa nature. Le châtiment est donc une exigence de sa justice qui venge l'ordre moral violé ; il est donc nécessaire; et, considéré en soi, c'est un bien, parce qu'il repousse la négation que le pécheur jette à la face de Dieu, parce qu'il n'est au fond que la négation d'une négation.

Dira-t-on que Dieu est assez élevé au-dessus du péché pour qu'il ne puisse en être atteint, et que par consécjuent il ne peut être question d'une offense faite à Dieu ? Comme si l'o dre mural universel que le pécheur voudrait détruire était quelque chose d'impersonnel, un pur être de raison et non pas l'expression même de la volonté de Dieu, dont il ne fait une loi que parce qu'elle est le reflet de sa sagesse éternelle et de sa sainteté même, qu'elle ne fait qu'un avec lui par conséquent, et qu'elle est ainsi une condition essentielle de vie pour la créa-

« De legg., u, 9 ; Gorg., p. 408.

ture, puisque la créature ne trouve qu'en Dieu sa vérité et ?a perfection *. Comme si encore Celui de qui procède la justice, qui, après avoir conçu dans son esprit l'ordre universel, en assure l'exécution et le maintien par la force de son bras, pouvait rester indifférent à l'égard de la créature qui veut criminellement détruire cet ordre et qui cherche à rompre la trame éternelle de ses immuables desseins ! Donc la justice de Dieu, premier attribut dont l'idée nous frappe lorsque nous considérons la nature divine, n'est rien autre chose que la résistance que Dieu oppose aux entreprises de la créature, qui, autant qu'il est en elle, veut anéantir Dieu '. Cette justice est donc quelque chose de si grand, de si saint et de si sublime, que, comme s'exprime saint Anselme', le juste laisserait l'univers s'abîmer dans le néant plutôt que d'offenser, ne fût-ce que par un clin d'œil, la sainte volonté de Dieu.

Tertuilien * réfutant déjà ce rationalisme sentimental

* Sicut ratio divinœ snpientiœ, in quaritum per eam cuncta snnt Cfi'eata, rationem habet artis vel exemplaris vel ideœ, ita ratio divinœ sapientiœ movmtis omnia ad debitum finem obfinet rationem leijis. Et secundum hoc lex œterna nihil aliud est quam ratio divinœ sapientiœ, secundum qxiod est directiva omnium acluum et motionum. (Tiiora. Àquin., l. c, I, il, qu. xcni, art. 1.)

* Peccatiim est quœdam annihilatio Dei, dit saint Thomas. — Dum nolunt esse justi, nolunt esse veritatem, qua damnantur injusti. (Auçr;!Slin, Trart. xc, in 3oanM)eumvoluntviveTeseciindumvohintatem eorum. (h\., vi Ps. xlviii, sonn. i.) Amor sut usque ad conteniptum Dei. (Id., Civ. Dei, xxrv, 28.)

* Citr Dsus homo, i, 21 : Quid, si necesse esset. aut totum m\mdum et quidquid Deus non est, perire et iti nUdlum redigi, aut te facere panam rem contra voluntatem Dei ?

* Adv. Maccion., i. 26.

qui ne veut reconnaître d'autre Dieu que !e Dieu d'amour et de bonté, disait: « Il faut à Marcion un dieu sans ja- « lousie, sans colère, qui ne condamne point, ne châtie e point. Mais alors, comment peut-il être législateur? que 0 deviennent et la sanction de ses lois et cette sagesse « dont on fait tant de bruit? Etrange dieu que celui qui a établirait des préceptes dont il ne garantirait pas l'ob- « servation 1 un dieu qui défendrait le crime et laisserait a le crime impuni, parce qu'il manquerait de l'autorité a nécessaire pour le frapper, étranger qu'il serait à tout e sentiment qui éveille la sévérité et la correction. Il a « même dû permettre l'iniquité sans détour: dans quel « but prohiber, quand on n'a ni l'intention, ni la force de «punir? On permet tout bas ce que l'on interdit sans «châtiment. Dieu ne serait qu'une insensible idole, s'il « ne s'offensait pas d'une action qu'il a défendue; si, au « contraire, il s'en offense, il s'irrite donc ; s'il s'irrite, il « punit donc ». « Qui ne s'émeut point », dit Laclance % «celui-là ne vit point; et qui ne sait pas s'irriter con- « tre le mal, ne saurait non plus aimer le bien ».

Le péché est donc •':4e véritable offense faite à Dieu. A, la vérité, lorsque nous parlons, suivant l'exemple de la sainte Ecriture, d'une offense de Dieu, d'une colère divine, nous employons des expressions qui ne conviennent proprement qu'à l'homme. Toutefois, si nous nous exprimons humainement, si tous les termes dont nous nous servons pour parler de la divine essence sont tirés du langage humain, nous ne faisons cependant pas de

* De ira Dei, c. iv, V.

Dieu un pur homme, et ce que nous marquons de la sorte n'est pas une simple fantaisie de l'esprit humain, mais quelque chose de vrai et de réel, un rapport véritable de Dieu avec sa créature. A cause de sa sublimité absolue, il est parfaitement vrai que Dieu ne saurait être atteint ni dans son essence ni dans son honneur. Mais il veut aussi que sa gloire éclate dans l'univers, ce qui a lieu de la part de la créature raisonnable par l'accomplissement de sa loi et de l'ordre établi par lui ; du moment qu'il n'en est plus ainsi, la créature, on peut le dire, dérobe à Dieu sa gloire*. C'est une offense que nous voyons prendre des proportions infinies, lorsque nous considérons à quel degré de familiarité avec Dieu, à quel commerce intime avec son Créateur le premier homme avait été élevé par la grâce.

C'est pourquoi la justice de Dieu, laquelle n'est rien dutre chose que Dieu même, exige une garantie et une réparation de sa gloire dérobée par le péché. Le péché qui, ainsi que l'indique la parole du serpent tentateur, lend à l'égalité avec Dieu, à la divinisation de la créature, ou pour mieux dire à l'anéantissement de Dieu même, provoque la réaction de la sainteté et de la justice divine, c'est-à-dire l'énergie de la colère de Dieu. C'est pourquoi Dieu suspend sur la tête du pécheur un châtiment par lequel il lui ôtera ce qui est à Ihomme et ce qui devait

• G^^cyria Dei extrinseca, Non aliud est peccare, quam Deo non redderede'oitum. (Anseim., /. c, 11.) Cum vero [cveatura] non vult,

guod débet, Deum, quantum ad illoin pertinet, inhonorat uni-

versalitatis ordinrm et pukhrituHnem. quantum in se est. perturbât, licet potestaîem Dei aut dignitatem nuUa tenus lœdat aut deculoret, 'Id ,1, Id.)

lui appartenir dans une si large mesure, pour le punir d'avoir tenté par le péché de dérober à Dieu ce qui lui appar^ient^ C'est ainsi que l'homme est forcé de reconnaître malgré lui le souverain domaine de Dieu, que la faute est expiée par la peine, et l'ordre de la justice dont Dieu est le gardien, rétabli Ml y a cependant encore un autre moyen de réparer le tort fait à la gloire de Dieu, je veux dire la satisfaction ou l'accomplissenieut volontaire d'une œuvre à laquelle on n'est pas tenu envers Dieu, et qui soit assez grande et assez méritoire pour payer la dette qu'on a contractée à l'égard de Dieu en lui dérobant sa gloire, pour contre-balancer l'offense faite à la majesté divine et compenser le châtiment que l'on a mérité : car là où aucune satisfaction n'est offerte, le châtiment y supplée nécessairement*.

Sentant qu'il a compromis sa vie par le péché, l'homme tente de la racheter en livrant volontairement une autre vie. De là ces sacrifices sanglants dont le culte de tous les peuples nous offre le spectacle, sacrifices offerts en expiation de la faute, et dans l'espoir d'en obtenir la rémission ; parce que « l'âme est répandue dans le sang * ». Il

* Deum non decet in suo regno inordinatum dimittere. (Id., i, 12.)

* Quas Tpœnas si diviiia sapientia... non adderet, fieret in ipsa universitate quam Deus débet ordinare, quœdam ex violata ordinis pulchritudine deformitas, et Deus in sua dispositione videretur défi' cere. (Id., i, 15) Deus inxitum siOi torquendo subjecit et sic se dominum ejus esse ostendit, quod ipse homo voluntate fateri récusât. Ubid., I, 14.)

' Necesse est, ut omm peccatum satisfactio aut pœna sequaîur. (Id., I, 13.)

* Levitic, xvn, H.

iO CHAPITRE X.

n'y a pas de fait mieux élabli que celui de la conscience que l'anliquilé avait de la culpabilité du genre humain, que le sentiment partout vivant de la nécessité en même temps que de la difficuHé d'une rédemption ^ Aussi le sacrifice est le fondement de toutes les religions : il est la conséquence naturelle et nécessaire de la chute de l'homme et de l'espérance qu'il a toujours eue d'une réhabilitation. Si nous parcourons du regard tout le domaine de l'histoire, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, depuis la barbarie la plus profonde jusqu'aux époques les plus splendides de la civilisation, nous apercevons quelque chose qui surprend d'abord au milieu de l'infinie variété des nations, des religions, des mœurs, je veux dire l'admirable unanimité de tous les peuples dans la croyance à Vef/icacUé du sacrifice, qui consiste à apaiser la divinité par le sang des victimes. Sons effusion de sang, pas de rémission des péchés, dit rApôlre *.

Les mots de superstition^ de préjugés, par lesquels un plat rationalisme a prétendu expliquer un fait d'un tel caractère, d'une telle universalité, n'expliquent absolument rien. Jamais erreur n'a joui d'un crédit si étendu et si durable. L'erreur ne forme que l'exception, la vérité est la règle. L'erreur est un état maladif qui peut bien s'étendre à un ou plusieurs peuples, jamais sur toute la terre et qui ne saurait régner toujours en admettimt qu'il puisse régner partout. Or, la pratique du sacrifice et la croyance à sa vertu est quelque chose d'univer-

» Cf. i; n, p. 102.

• Eehr., ix, 22.

LE CURIST, PONTIFE SDPRÊME. 11

k\ et de perpétuel. C'est donc une loi de l'humanité, qui a son principe dans la nature de l'esprit humain, ou qui tire son origine d'une révélation surnaturelle, en tout cas, que Dieu lui-même a déposée dans l'âme humaine. Décius s'offrit volontairement comme une victime expiatoire delà colère des dieux, appelant sur sa personne tous les châtiments dont les dieux du ciel ou de l'enfer pouvaient menacer sa patrie K Cette croyance, telle qu'on la trouve ici exprimée dans ces quelques mots de l'historien latin, est aussi ancienne que le monde, et depuis son pre-

* Tite-Live, Histoire romaine, vin, 10. Des dieux vengeurs de la justice, tel est le fond des crovances religieuses de tous les peuples de l'aniiquiié. Il v a pour le prévaricateur une peine qui l'alteint infailliblemeni et sûrement, quoique tardivement quelquefois. Ce principe est si bien établi, que si l'expérience semble y contredire, on admet ou bien qu'un autre paie pour lo coupable, ou bien que celui-ci est destiné à subir son châtiment ailleurs qu'en ce monde, c'est-à-dire en enfer. La peine comprend l'expiation du crime (oo'vw œo'vov Xûew), et la réparation de l'ordre troublé par le péché. X cela se joint l'idée d'une satisfaction supplétive, pensée partout vivante dans l'anliquilé. Cf. Naegelsbach, Nachomerische théologie, l. 29-34, 343, 333, 194-200. — Platon, Gorgias, per tôt. leg. x.

« Car une seule âme, je pense, suffit, si elle est droite et pure, pour expier la faute de plusieurs milliers d'autres ». Sophocl., OEdip., col. 498). Altaché à un rocher sur le mont Caucase, en punition du feu céleste qu'il a dérobé, Prométhée, à qui un vautour ronge le foie sans cesse renaissant, souffre avec patience, jusqu'à ce qu'Hercule tue le vautour et que le demi-dieu Chiron s'offre pour lui à la mort. (ApoUodor., ix, 2; v, 4.) Mataria, fille d'Hercule, se dévoua et donna la victoire aux Athéniens [Euripid. Eéraclit., 406); Codrus se sacrifia pour son peuple; Ménécée, fils d'un roi de Thèbes, pour sa pairie (Apollodor.,ni, 6) ; Aristodème, messénien, sacrifia sa fille ;Pausan., rv, 6); un jeune athénien, Cratinus, se sacrifia de même pour sa patrie. (Herodot., v, 7.) A la place des victimes volontaires, on eut recours aux sacrifices humains, et l'on y fit servir les pauvres, les captifs, etc. Les Romains enterraient la victime toute vive. (Tite-Live, xxn, 57.) Sous Adrien, Antinous mourut victime volontaire, pour l'empereur. (Xiphilin, p. 3S6.)

mier péché, jamais le genre humain n'a douté que ces sacrifices ne renfermassent le mystère de la justice divine et de la grâce, qu'un innocent ne dût satisfaire pour les coupables, et qu'il n'y eût dans le sang une vertu expiatoire. Jusqu'au milieu des orgies du paganisme, dans ces 'solennités cù fumaient l'encens et la graisse des victimes, jusque dans la pratique de ces rites d'une cruauté digne des démons auxquels ils étaient consacrés, il y avait un sentiment vrai qui se conservait, une pensée qui vivait dans tous les cœurs, savoir que la masse des hommes n'était pas digne d'approcher de la divinité, qu'il fallait par conséquent un sacerdoce. Des personnes choisies pour leur pureté et leur sainteté, appartenant à Dieu

Les saorifioes humains offerts sur le mont Albain à Jupiter Latiaris paraissent avoir duré jusqu'au troisième siècle de l'ère chrélieune. (Porphyr., De abstin., u, 56.)

Ces mêmes sacniices avaient lieu avec encore plus de cruauté chez les Phéniciens, les Carthaginois et les autres peuples de race semilique {Isai., xix, 13; xxxii, 3o ; lvii, S; Jér(m.,\\i, 32; xix, 4"; Ezech., xvi, 20; Paralip., xxviii, 3 ; XXXIU, C): chez les Egyptiens (Plutarch., Moral., p. 380; Diodor., I, 88) : chez les anciens Indiens (De Bohlen, Inde antique, I, 302); chez les Gèles et les Thraces(Herodot., iv, 62); chez les Hérules (Procop., De Bello goth., ii, 14), chez les Germains (Tacite, ix, 38). Quand on n'ailail pas jusqu'à la mort, on cnercnail au moins à apaiser la divinité par des mutilations sanglanles ei par des blessures. {IIIRois, xvm, 26; Hérodote, iVj 71.) A la place de Thomme on immolait des animaux. Lorsque la fille d'Agamemnon, Iphigénie, allait être immolée, la divinité envoya une biche qui lut sacrifiée au lieu de la priacesse. (Ovid., Métamorph.. xn,28.) Et même des effigies d'hommes prenaient la place de viciiines vivantes. (Ovid , Fast., V, 621.) Cf. Sachs, Die Argeer in rœmischen cultus. Landsthut, 1868. On pressentait que le sacrifice devait être volontaire, c'est pouiquoi les mères qui offraient leurs enfants à Moloch, ne devaient point laisser voir de douleur, et les enfants devaient aus^i se résigner de bon cœur. (Uiodor., xx, 14; Miûuc. Fclix, Octav., n. 30.)

d'une certaine manière et séparées des choses terrestres, devaient seules se présenter devant Dieu et lui offrir les sacrifices au nom et à la place de la foule impure et profane. Ainsi donc cette pensée fondamentale, contemporaine des premiers jours du monde n'avait pu être étouffée, même sous la masse des erreurs païennes'.

L'idée du sacrifice était beaucoup plus claire et plus précise en Israël, car le sacrifice était la figure de Celui qui devait venir. Le pécheur qui voulait expier son péché offrait, dans le vestibule de sa demeure ou du temple, une victime sans tache, destinée à figurer la pureté de la véritable victime *. Il étendait sa main sur la victime pour marquer qu'il la chargeait de ses péchés * ; et il y avait un jour de grande propitiation où c'était le Grand Prêtre qui mettait tous les péchés du peuple sur la tête du bouc émissaire*. Après l'imposition des mains, avait lieu l'immolation, car la mort est la solde du péché, et la victime la souffrait par substitution pour celui qui l'avait chargée de ses péchés. La victime était immolée de la main du pécheur lui-môme, et le prêtre prenait du sang

' Le paganisme moderne, qui se vante de n'avoir pas besoin de redeuiplion et de sacrifice, est donc pire que celui de i'ancieu monde.

^ Levitiq., xxn, 10-24; I Petr., ï, 19 : Le Christ est appelé agneau sans tache et sans défaut.

' L'imposition des mains est généralement le symbole de 1x1 3ommunicalion des choses spirituelles. Cf. Gen., XLvni, 13; Matth., XIX, 13 ; Nombr., \ui, 10 ; Act., vi, 6.

♦ D'après les traditions juives, l'imposition des mains était accompagnée de la confession des péchés. Voyez la preuve de ce fait, Lévit., V, o, 6 ; JSomb., v, 6; I Esdr., x, 11 ; Deutcron., XXI, 5.

et il en rougissait les cornes de l'autel et répandait à terre le reste. Avec le sang était répandue la vie de la victime', et cette vie était le prix dont le pécheur digne de mort rachetait sa propre vie et expiait son péché. La victime immolée était consumée par le feu et ainsi s'achevait l'œuvre du sacrifice. La flamme de l'holocauste en s'élevant vers le ciel complétait l'oblation. Dans Thostie pacifique, et dans le principal sacrifice de ce genre, c'est-àdire celui de l'agneau pascal , la manducation de la victime suivait l'oblation. C'était en même temps un sacrifice expiatoire dans lequel l'accomplissement de l'expiation et son application à l'intéressé était marquée par sa participation à la victime. Convié au festin sacré, le Seigneur, qui a agréé le sacrifice, communique le safat et la vie dans la manducation de la victime *. Il admet alors par grâce celui qui sacrifie, à une certaine communauté de vie avec lui '.

Mais il est impossible que le sang des taureaux et des boucs efface les péchés *. Ni les juifs ni les païens ne se trompaient, lorsque, par la pratique des sacrifices, ils témoignaient de la culpabilité du genre humain, lors-

* Lévitiq., xvii, H.

^ Ezéch., XLV, ^5; Deutéron., xn, 12. Cf. Kurtz, Der alttesta^ mentlichc ojifeicuUus, p. 134.

» Cf. Joan., ^^, 51. Saint Thomas {Summa Theolog.,lU, qu. XLxvm, art. 3) définit ainsi le sacrifice en général ; Sacriflcium proprie dicitur aliquid factum in honorem propne Dco debitum ad eain placandam; et Vasquez dit plus brièveiueut : Sacrifidum est nota exister in re, qua pvfitemur Deum auctorem vitœ et ijurtis.

♦iit'i.-., u, U: X, 4,

qu'ils reconnaissaient que le pécheur a encouru les sévérités de la justice et compromis sa Yie qu'il a-vait reçue de Dieu comme un prêt, sous la condition qu'il garderait les commandements divins ; ils ne se trompaient pas lorsqu'ils attendaient leur salut de Celui qui, exempt lui-même de faute et pur de tout péché, irait volontairement à la mort pour les coupables et les pécheurs. Cette conscience d'une culpabilité du genre humain, ce sentiment profond du besoin que l'on avait d'un libérateur, cette espérance où l'on était que quelqu'un viendrait satisfaire pour l'humanité impuissante à satisfaire pour elle-même, ce fond commun de toutes les religions de l'antiquité, est quelque chose de vieux comme le monde, d'inné dans l'homme, et par conséquent c'est un dogme divin et véritable. Il n'y avait d'erroné que la manière dont le païen pensait opérer l'expiation, mais il allait dans celle erreur jusqu'à faire couler cruellement le sang des hommes. « Ils ont connu la maladie du genre o humain, ils ont pressenti qu'il y avait ua remède à « cette maladie, ils ont même eu une idée confuse de la a nature de ce remède, mais la vérité sur ce remède, ils a ne la connurent point * ».

Israël ne pouvait pas davantage trouver le salut dans ses sacrifices; a car autrement les offrandes auraient « cessé, puisque ceux qui les faisaient, une fois purifiés, a n'auraient plus eu conscience d'aucune faute -». Ces sacrifices offerts en Israël n'étaient donc autre chose que

* Cf. Lasaulx, Studien de$ dassichen Allerthum$, p. 277. •Jffe6r., X, 14.

des représentations symboliques du sacrifice par excellence qui devait un jour purifier les pécheurs et leur procurer une délivrance éternelle par l'oblation volontaire de Celui qui seul est l'agneau sans tache, en même temps que le Pontife véritable, saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, plus élevé que les cieux *, n'étant pas obligé, comme les autres prêtres, de sacrifier d'abord chaque jour pour ses propres fautes. Ces sacrifices antiques n'opéraient donc pas la délivrance des âmes, mais c'étaient des actes de foi à la rédemption à venir, et Dieu en tenait compte à ceux qui les faisaient *. Le sacrifice n'était rien autre chose que le désir hautement et sans cesse exprimé d'une réconciliation de l'humanité avec Dieu, c'était un appel à la rédemption, et cet appel, partant de tous les points de la terre pour s'élever vers le ciel durant tous les siècles de l'histoire, est un monument qui reste debout entre la terre et le ciel, pour rendre un éclatant et irrévocable témoignage de la chute originelle et de la culpabilité du genre humain. Et ce n'était pas seulement d'expiation pour son péché que celui-ci avait besoin, mais encore d'une rénovation, d'une restauration de sa vie primitive par la vertu d'un nouveau principe vital aussi pur que puissant. Car où trouver uans ce monde souillé par le péclié un principe de vie, une vertu assez efficace pour produire

* Ibid., VII. 24. Cf. Alhanas., Orat., n, 175 : II fallait un homme qui lui invariablement juste.

* Haneberg, Introduct. à l'ancien Testament, chap. ir, § 7. — Erant sacramenta veteris legis quœdam ilUus fidei in Christum prote$tationes, in quantum significabant passionem Christi et effectus ejus. (Thom. Aquio., Summa Theoiog., III, qu. lxii, art. 6.)

une humanité nouvelle et pure? Quel f oint d'appui restait encore à l'humanité pour se relever de l'abîme au fond duquel elle gisait, tousses membres brisés par sa chute ? Quelle puissance était capable d'arrêter le cours d'une race souillée et de créer une humanité nouvelle ? Cette puissance n'était certes pas dans l'humanité. Car c'est un fait constant qu'aucun peuple n'est sorti de sa décadence morale par ses seules forces. Si l'homme est incapable d'un tel effort, encore moins pou\ait-il reconquérir son état primitif de grâce et de sainteté, et créer un nouveau principe de vie surnaturelle et divine. Le néant ne vient pas de lui-même à l'existence, donc 1 homme déchu ne pouvait remonter de lui-même à la dignité d'enfant de Dieu, a Comment », dit saint Irénée \ « pouvions-nous a redevenir enfants de Dieu, autrement que par la vertu 0 du Fils qui nous a élevés au rang de ses cohéritie\j ? » Un homme ne pouvait donc être le Sauveur du genre humain. Car, cù est Ihomme innocent pour qu'il puisse, par l'oblalion volontaire d'une vie sans péché, payer la rançon des pécheurs? Le cœur de l'homme est mauvais dès sa jeunesse '. Tous ont dévié du droit chemin ; il n'en est pas un qui fasse le bien, non, pas un seul '. Juifs et Gentils, tous sont sous la loi du péché*. Il n'y a que Dieu qui soit sans péché, dit Libanius^

* Advers. Hœres., m, 20.

* Gènes., vni, 21.

» Ps., XIII, 3 ; LUI, 4.

* Rom., m, 9.

* jSptse. 1524. Cf. Augustin, inPsal. U8, serm. îXni. Apol. du Christ. — Tome IV.

Depuis la chute d'Adam toute sa race est enlacée dans les filets du péché ; c'est pourquoi tout sacrifice devait, corame insuffisant et souillé, être sans prix devant la sainteté de Dieu, a L'homme », dit ProclusS a ne pou- « vait racheter, puisque lui-même avait besoin d'être «racheté ». Que pouvait-il donner à Dieu qu'il ne lui dût mille et mille fois? Eût-il consenti à souffrir la mort temporelle et éternelle, ce sacrifice n'eût pas suffi pour payer la dette de ses propres péchés *. Si notre salut ne pouvait nous venir d'un homme, comment nous serait-il venu du sang des taureaux et des boucs ? Ce n'était pas même assez d'une créature exempte de péché, innocente et en état de grâce, pour nous sauver et pour satisfaire la justice de Dieu, a Comment, en effet, celui qui aurait eu 0 besoin de la grâce pour lui-même, nous eût-il réintégrés a dans la grâce' ? » Cet homme sans péché aurait beau subir la peine avec joie, ex{)ier le péché et s'offrir à Dieu comme un sacrifice pur et agréable, tout le bien qu'il ferait, tout le mérite qu'aurait sa passion n'en viendrait pas moins de Dieu, puisque c'est de Dieu qu'il recevrait la force et la grâce de faire le bien. Donc ce qu'on prendrait pour son mérite ne serait pas proprement son mérite, ne serait pas complètement sa propriété. Ainsi d'un côté il

* In symd. Eph. init.

* Si me ipsirni et qttidquid possum, etiam, quande non pecco, illi (Deo) debco, ne peccem, nihil habeo, quod pro peocato iili reddam. (Aoselm., Cur Deus homo, i, 20.J

' Adrian., (I Epistol. adEpisc. Gall.) ; Natura humana etiamsi in illa vitcQi-itate, in qua condita est, permaneret, nullo modo seipsum Creatorc suo nm adjuvante servaret. (Aufiust., De corrept. et grat.. c. n.j

faudrait qu'il offrît son propre mérite comme compensation pour que la satisfaction fût complète, et de l'autre ce qu'il offre n'est pas son mérite à lui, mais celui de Dieu qu'il s'agit de se réconcilier. Et quand même il pourrait satisfaire pour lui-même de son propre fond, comnîj'nt pourrait-il offrir une satisfaction suffisante pour tjes millions et des millions de ses semblables'? Aucune compensation n'est donc possible dans cette hypothèse, parce que nul ne donne ce qui n'est pas à soi.

Cette impuissance où est un homme même pur et en état de grâce, d'offrir à Dieu une satisfaction complète, se montre encore plus clairement à nos yeux lorsque nous considérons l'énormité des péchés pour lesquels il fallait satisfaire. La sainte volonté de Dieu est quelque chose de plus grand que l'univers, de plus estimable que des milliers de mondes, il faut de toute nécessité que nous subissions son empire, dût l'univers tomber eu ruines. Or, en péchant, nous nous sommes révoltés contre cette volonté sainte plus grande que le monde et que tout ce qui n'est pas Dieu. Donc le péché est une faute énorme, et d'une gravité que le monde entier ne saurait contrebalancer. Nécessité donc pour celui qui voudrait faire à Dieu une satisfaction complète, de lui offrir quelque chose qui fût plus grand que l'univers, et d'un prix plus

* Puri hominis satisfactio {condigna per quamdam adœquationem ad recomy,e)isationem culpœ comminœ) sufficiens esse non potuit pro peccato... Quia tota humana iiatura corrupta erat per peccatum 7iec bomim cdicujus personœ vel etiam plurium poterat per œquiparaniiam totius nalurœ detnmentumrecompensare. (Thoin. Aquia., l. c, qu. I, ait. 2.)

20 CDAPITIIE X.

élevé que tout ce qui n'est pas Dieu'. Oui, l'offense faile à Dieu comporte une gravité qu'on peut dire infinie ^ En effet, l'énormité de l'offense est en raison de la grandeur de l'offensé, tandis qu'au contraire le prix de la satisfaction offerte se mesure à l'importance de la personne qui l'offre'. L'offense envers un roi constitue une faute tout autrement grave que l'offense envers un sujet; et au contraire la satisfaction venant d'un roi est d'un poids infiniment supérieur à celle qui vient d'un simple particulier. Comme d'ailleurs la satisfaction doit être proportionnée à l'offense, il s'ensuit nécessairement que celui qui satisfait doit être égal en dignité à l'offensé. Ce n'est donc pas un homme ni même un ange qui pouvait réparer celte offense faite à l'Infini, laquelle est l'essence même du péché ; un être fini n'était pas capable de rendre à Dieu cette satisfaction proportionnée à i'offtnse, cet honneur infini, nécessaire pour compenser la

* Patet, quia secundum quarditatem exigit Deus satisfactionem , non ergo satisfiicis, si non reddis aliquid majus, qiiam sit id, pro qvo peccatum facere non debueras. (Auselm., l. c, i, 21.)

^ Peccatum contra Deum commissum quamdam infinitatem habet ex inftidtate diviaœ majestaiis ; tanto eiiim offensa est gi'avior, quanto major est ille, in quem delinquitur. (Tbom. Aquiu., /. c.)

Non polea 1' uomo n' termini suoi Mai soddisfar, per non potere ir giuso Con umillate, obediendo poi,

Quanto disubbidendo inlese ir suso; E questa è la ration perché l'uom fue Da poler soddisfar per se dischiuso.

(Dante, Paradis, vu, 97.)

• Aristol., E!hic., Y, 5 ; Suarès, l. c, disput. iv, sect. 3, 6ecl. i.

gravité infinie du péché *, car un être fini, quelque grani qu'il soit, est toujours infiniment éloigné de Dieu. Il aurait beau accumuler exi»ialion sur expiation, multiplier les actes de satisfaction, jamais ceux-ci ne dépasseraient la limite du fini.

Comment dans une satisfaction déjà insuffisante pour un seul, trouver encore de quoi payer pour toute la race? Il est certain que Dieu pouvait remettre à l'homme ses péchés sans aucune rançon. « On ne saurait douter », dit saint Athanase*, « que Dieu n'eût pu, par sa seule « miséricorde et sans expiation, réintégrer l'homme a dans son état primitif de grâce ; ce n'était pas à coup ot sûr plus difficile que de créer l'univers par sa seule a volonté' ». Il serait téméraire à nous de vouloir prescrire à Dieu la voie à suivre pour opérer notre salut *, puisqu'une infinité de voies s'ouvraient devant lui pour cela^ Cependant comme la rançon de la rédemption

* Quum igitur ex altissimo dignitaîîs gradu concidisset nostrum gi-nus, subkvari inde et in pristinum locum restitui milîo modo poterat hominum aut angelorum viribus. [Catech. Roman., i, 3, 3.) Ad hanc plenitudinem [satisfadionis) oportuit, ut tunta esset humiliatio in expiatione quanta fuerat prœsumptio in prœraricatione. Rationalis autem substantiœ Deus tenet summum, homo vero imvm. Qnando ergo homo prœsumpsit contra Beum, facta est elatio de imo ad summum. Oportuit ergo ut ad expiationis remedium fi-iret humiliatio de summo ad imum. (Kich. Victor^, De Incarn., c. Vin.) 'A^-jeXcî è^7."Y0f *J[e'.v tt.v àvôfwiîOTTiTa ti\>AÏayve.t. PfOCl., /. C.

» Orat. ni ; C. Arian., p. 239.

' Greg. Naz., Or. ix, p. 159; Theodoret., t. iv, p. 578.

* August., De agon. christ., c. xi.

* Verax misericordia Dei, cum ad reparandum genus humanum ineffabiliter ei multa s^lp^petereîlt, hanc poti>iimum consuîendi viam :legit. Léo M., De 7iativ. Dom., seim. il. Ci". Thom. Aquin.,

devait être entière et suffisante, et la satisfaction véritable et complèlej il fallait dans tous les cas que le réparateur fût aussi grand que l'otTensé, c'est-à-dire qu'il fût riiifini lui-même, a Ne cherchez pas le rédempteur « parmi vos frères », dit saint Basile', « mais cherchez-le « dans la personne de Celui qui surpasse infiniment « votre nature, dans la personne de THomme-Dieu, « Jésus-Christ, qui est seul en état de satisfaire pour « tous » . « Lui seul est au-dessus de toutes les créatures, « il pouvait donc seul aussi les sauver toutes* ».

Seul l'Homme-Dieu pouvait nous racheter, parce que c( seul il pouvait nous procurer le salut en sa qualité de 0 Dieu, et que seul aussi dans sa qualité d'homme, il « pouvait en souffrant pour nous, nous laisser son « exemple ' ». « Il fallait qu'il fût Dieu pour vaincre la a mort, et qu'il fût homme pour pouvoir se dévouera, «la mort *». Il serait éternellement impossible à un sujet comme l'homme de rendre à Dieu, son Roi, une compensation suffisante pour l'honneur qu'il lui a ravi par le péché. Il fallait quelqu'un d'égal à Dieu et de même nature pour satisfaire ijleinement sa justice. Dieu

Summa theoJog., III, qu. i, art. 2 : Deus -per suam omnipotentem virtutem poterat humanam naturam muUis aliis modis reparare. (Bernard, De passion. Dom., c. xxxvi.)

* In Ps. XLvni, p. 280.

•Alhanas., t. i, p. 42.

» Léo M., De nativ. Dom., serm. i. Satisfactionem non pr^^rr^t facere nisi Deus, nec débet, nisi homo ; necesse est ergo ut eain fadatUeushomo. (Anselni., /. o., ii, 6.)

LE CHKiST, PONTIFÇ SUPRÊME. 2J

était dans le Christ réconciliant le monde avec luimême ^ La réconciliation devait être l'œuvre de Dieu, Tœuvre de l'homme étant souillée et insufûsante ; d'un autre côté, il fallait qu'elle fût aussi l'œuvre de l'homme, car la satisfaction devait s'accomplir au sein de l'humanité, et une victime devait s'offrir pour l'humanité, qui répondît pleinement aux exigences de la divine justice envers l'humanité, qui posât dans le monde un principe nouveau, et qui appelât à l'existence une race nouvelle, une race régénérée. Elle devait être l'œuvre de l'homme qui en sa qualité de nouvel Adam est devenu la source de la vie surnaturelle, d"où coulent sur le monde les torrents de la grâce, maintenant que le mur de séparation élevé par le péché entre Dieu et l'homme, a été abattu, a II fallait que la faute fût effacée »,dit saint Grégoire le Grand*, « et elle ne pouvait l'être autrement a que par un sacrifice. Mais où trouver la victime qui c devait suffire pour expier la faute de l'homme ? La « victime à offrir pour un homme ne pouvait pas être un 0 animal, il fallait que ce fût un homme, et un homme 0 exempt de péché. C'est pourquoi le Verbe, après avoir « pris notre nature mais non pas notre péché, a offert « son corps en sacrifice pour nous d.

C'est ainsi du moins que, guidée par la révélation et par le fait de la rédemption, l'intelligence humaine cherche à pénétrer les conseils de l'Eternel et à répondre à cette question : Pourquoi Dieu s'est-il fait homme ?

^IICor.,v, 19.

* Moral., xvn, 46.

Pnrtant du mysîère de la rédemption du monde par Jésus-Christ, les plus profonds penseurs de tous les temps n'ont pas manqué de s'élever à la contemplation de toutes les merveilles divines qui éclatent dans ce mystère ainsi que de tout le bonheur dont il a été pour l'humanité la source abondante ^ Mais l'un des plus puissants de ces penseurs n'a pas laissé d'ajouter que, si loin que nous pénétrions dans l'intérieur de ce mystère, il est cependant fa-op profond pour que nous puissions aller jusqu'au fond, et que Dieu a des pensées qui nous resteront toujours cachées '.

Voici donc ce qui s'est passé. Le Fils de Dieu voyait l'homme errer à l'aventure dans le désert aride d'une Tie éloignée de Dieu, courbé sous le poids d'une lourde faute ; il le voyait encore comme un grand malade maltraité par ses propres péchés, percé de mille coups et étendu tout sanglant le long du chemin, prêtres et lévites avaient passé outre et ne l'avaient point guéri, les législateurs et les sages du monde avaient essayé de le guérir et n'avaient point réussi. Qui pourrait se faire une idée de k misère des pécheurs, de la détresse et des angoisses de tant de consciences soupirant après un rédempteur qu'elles ne voyaient point venir, après l'Ange de Vaillance, celui qui devait renouer le lien rompu entre Dieu et l'homme et rapporter sur la terre la paix de Dieu ? Qui connaîtra jamais ce que depuis le péché d'Adam il y a eu sur la terre de souffrances endurées et de larmes versées 7

» Cf. Thom. Aquiri., l. c, qu. \, art. 1* • Anselin., l. c.,i, 2.

Qui dira de quelle amertume l'humanité a été abreuvée, dans quelle mer de douleurs et de maux, de besoins et de mort elle a été plongée depuis le jour de sa première faute *? Le bon Samaritain vit celte misère du haut du ciel, et sa voix se fit entendre aux misérables, disant: Voici que je viens*. Il est venu, en effet, pour abolir la cédule qui était contre nous, en l'attachant à sa croix' ; il a rompu le pacte que l'homme avait conclu avec la mort, afin de lui procurer la rémission de ses péchés et la rédemption par son sang*, Jésus-Christ a offert librement et par amour le sacrifice exigé pour notre salut ; par le prix infini de son obéissance poussée jusqu'à la mort% il a surabondamment ' satisfait à la sainteté, à la justice de son Père, en s'offrant lui-même. Pontife éternel, prêtre et victime tout ensemble, à Dieu son Père sur l'autel de la croix \ où il a crucifié nos péchés avec son propre corps.

* Màlach., III, 1.

' Eehr., X, 7.

•Co/., Il, 14.

* Ephes., I, 7 : Il nous a aimés et lavés dans son sang. (Apocalyp., i, 5.)

» Philip., II, 8.

' Rom., V, 20 : Là où le péché avait abondé, la grâce a Burabondé. (I Joan., ii, 2) : Il s'est fait pi'opitiation, non-seulement pour nos péchés, mais encore pour ceux de tout l'univers. [Joan., X, \0.)

' I Petr., II, 24 ; Conc. Trident., sess. xxii, cap. 1 : Deiis et dominus noster seipsum in ara crucis Deo patri oblaturus erat, ut œternam iUic redemptionem operaretur, Sess. xiii, cap. 8 : Memores tam eximii amoris Jesu Christi, qui dilectam animam suam in nostrœ salutis pretium dédit. Sess. vi, cap. 7 : Meritoria causa jus- Uficationis est diledissimus unigenitvs Dei, qui, cum essemus t/»-

Jésus-Christ est donc ainsi devenu notre justice, notre snnctification et notre rédemption ^ Il nous a délivrés de la tyrannie du péché et partant de la tyrannie du père du péché*, et de la mort éternelle, châtiment de notre péché'. Il nous a réconciliés avec son Père, car nous étions ses ennemis* ; il a fondé la nouvelle Alliance en son sang et ouvert de nouveau les portes du ciel, en sorte que nous avons maintenant la confiance de pouvoir entrer dans le sanctuaire de Dieu par le sang de Jésus- Christ \ « Le besoin de l'homme était triple », dit saint Bernard, o il était dans sa naissance, dans sa vie et dans « sa mort : dans sa naissance c'était le péché ; dans sa « vie, la perversité ; dans sa mort, le danger. Le Christ « est venu remédier à ces trois maux. Sa naissance sans « tache a purifié la souillure de la nôtre, sa vie sainte a « reformé le dérèglement de la nôtre ; sa mort a € triomphé de celle qui nous assujétissait* ». L'inca^

min\ propter nimiam charitatem, qua diîexit 7ios, sua sanctissim^ p(tS6ione in ligno crucis iiobis justifkationem meruit et pro mbis Deo Pati-i satisfecit. Sess. vi, cap. 1 ; sess. vu, can. i, 14.

» I Cor., I, 30.

*Bebr., n, 13; Lue, n, 22.

' Les peines temporelles sont aussi remises par le baptêmej mai», pour les péchés commis après le baptême, nous faisons une pénilenco qui n'a de mérite que par Jésus-Christ. Dum satisfadendo patimur pro peccatis, Christo Jesu conformes efflcimur.., Omnis gloriatio nostra in Christo est, in quo vivimus, in quo me» remur, in quo satisfacimus facientes fructus dignos pasnitentiœ, qui ex illo viin habent, ab iUo offei'untur Patri et p&r illum acceptantur a l'atre. {Concil. Ti'ident., sess. XIV, cap. 8.)

*Rom., \, lu.

* nebr., X, 19; Concil. Trident., sess. v, can. b.

• Cf. Thom. Aquiû., Summa Theolog., 111, qu. XLix, -oer tôt.

nation du Fils de Dieu avait déjà consommé l'union de Dieu avec l'homme * : il est déjà notre médiateur en elle et par elle. Dès le premier instant de sa naissance dans la chair, il a commencé son œuvre de satisfaction et d'expiation, rendant à son Père l'obéissance que lui avait refusée le pécheur -, et qui trouve sa plénitude dans une ;/béissance poussée jusqu'à la mort. Un seul regard de son âme élevé vers son Père, une seule des nombreuses douleurs de sa vie, une seule goutte du sang qu'il a versé par torrents aurait suffi pour racheter le monde ; parce que le moindre acte de son amour procurait à Dieu plus de gloire que tous les péchés du monde ne pouvaient lui en ravir*. Son obéissance sans bornes était bien l'acte d'une personne divine, quoique accomplie dans une chair d'homme, et ainsi chacune de ses œuvres était une œuvre divine d'une valeur et d'un prix infinis*.

' Ircn., adv. Eœres., m, 20; August., De consens, evangel., i, «. uU. : Mediatûr dictus est [Christus] inter Deum immortahm et homincm mortalem, Deus et homo reconcilians hominem Deo manens id quod erat, factus quod non erat.

• Joan., VI, 38.

' Me immundum munda tuo sanguine, Cujus una stilla salvum facere Totum iiiundum quit ab omni scelere.

(S. Thom. Aquiû., in hymn. euchartit.)

Cf. Summa Theolog., qii. vu, art. 11 : Gratia Christi habet infinitum effectum propter unitatem divinœ y.ersùnœ, eux anima Christi wiita est. Cf. Ilid., tiu. xlyi, ajt. 6; iiu. XLYiii, art. 2; qu. XL, per tôt. Quodlib. II. Propos. Buj., xix.

* Licet aliud sU creator, aliud creatura, aliud deitas inviolabib's, aliud caro passibilis, in unam tamen personam concurrit proprietas utriusque suLstantiœ. ut^^ive in infirmitaiibus sive in virtutitus ejuS' dem sit coi du. ne lia, cu'ms eï Q^^-fii (LfeO M., i/2 Fuss-, seim. xi.)

a Dieu était dans le Christ, qui se réconciliait le nionde », dit l'Apôlre *. « Nous avons été rachetés non pas au prix « d'un or ou d'un argent périssable, mais au prix du a sang de l'Agneau sans tache », sang précieux puisque c'est celui d'une personne divine*. « Le Christ », dit saint Chrysostome', « a payé beaucoup plus que nous ne « devions : autant l'océan l'emporte sur une goutte d'eau, a autant le mérite du Christ l'emporte sur notre dette ». Grande était notre dette, mais plus grand encore le prix de notre rédemption *.

« En comparaison du Christ soufirant, la créature n'est 0 rien », dit saint Cyrille d'Alexandrie*, a puisque sa a chair souffrante était la propre chair du Verbe engen- « dré du Père ». Ni la justice de Dieu, ni la nature de l'expiation à accomplir n'exigeaient la passion si douloureuse du Sauveur, ou sa mort sur la croix. Il a souffert toutes ces choses afin que le monde apprît à connaître son amour infini, que l'œil de l'homme n'avait jamais vu, ni son oreille entendu, ni son cœur éprouvé®. Unies à ses douleurs et à sa mort, nos douleurs et notre mort se trouvent consacrées, sanctifiées, divinisées. Avec Jésus- Christ et en Jésus-Christ nous devions apprendre à con-

^11 Cor., V, 10.

*IPetr., I, 18, 19; I Cor., vii, 23: Vous avez élc achetés cher.

' nom. X, 2. in Epist. ad Rom. Cf. Greg. Naziaoz., Orat. xui.

♦ August., serm. cxxn. De Temp.

^Dereot. fid., p. 132.

•Thom. Aquin., /. c, III, qu. XLVI, art. 3.

LE CBRIST, PONTIFE SUPRÔIE. 29

naître et à pratiquer un mystère que rancien monde ne soupçonnait même pas et que ne comprend pas la raison naturelle, je veux dire le mystère de la croix. L'humanité, la pauvreté, la misère et la mort au milieu des supplices, tels devaient être les titres de noblesse de l'homme devant Dieu, le sceau de l'amour singulier de Dieu pour nous et la marque de notre adoption à la dignité d'enfants de Dieu, tel devait être en Jésus-Christ et par Jésus-Christ l'un des plus grands biens de celte vie terrestre. Les souffrances et les opprobres, voilà ce que nous devions apprendre à aimer avec Jésus- Christ, non-seulement pour l'expiation de nos fautes, mais encore par une raison plus profonde, je veux dire par amour pour Dieu, de telle sorte que nous aurions dû, à l'exemple de Jésus-Christ et des saints, choisir les souffrances et les opprobres, quand même l'expiation de nos péchés ne l'eût pas exigé ; les choisir, dis-je, pour faire preuve de dévouement, pour exprimer notre humilité, pour confesser le souverain domaine de Dieu sur nous, enfin pour procurer la plus grande gloire de Dieu, qui éclate surtout dans les sacritîces volontaires, lorsque l'efficacité de la grâce va jusqu'à nous faire désirer ce dont la nature a horreur'. Où trouver en effet un amour plus sincère et plus vrai, une oblation de soi-même plus héroïque que celle qui s'affirme par des souffrances volontaires ? C'est ce que le Christ nous enseigne, lui qui a préféré la douleur à la joie et qui n'a pas dédaigné

* Saint Ignace développe celte pensée dans son traité, De tribus modis humiUtatis . Cf. Vidée des exercices spirituels selon le plan de saint Ignace (par l'Auteur). Regensbuig, 1833, p. 135.

aO CHAPITRE X.

les opprobres *. Il a donc ainsi allumé sur la terre le feu de cet amour parfait dont l'unique désir est de s'offrir au Seigneur en sacrifice et de se consumer avec lui sur la croix et dans le feu des soufi'rances.

Le sacrifice fut en eff'et toujours l'œuvre la plus volontaire et la plus libre. « Le Père n'a pas imposé la croix < à son Fils contre la volonté de celui-ci, c'est au cona traire le Fils qui a volontairement embrassé la croix a pour nous ; et le Père a accepté son sacrifice afin d'aca complir le mystère de notre salut* » ; et c'est pour cette raison que la pensée de ce sacrifice s'empare si fortement de notre âme et la dompte. On dirait que l'Homme-Dieu aurait fait ses délices de la douleur, qu'il aurait voulu montrer à tous les êtres créés que le Créateur pouvait au milieu de sa béatitude céleste pratiquer les vertus de la créature : l'bumilité, l'obéissance, la patience. C'est comme s'il avait voulu ajouter la condition de créature dans sou état le plus bas et le plus misérable à la plénitude de gloire qu'il possède de toute éternité, et qu'il y eût vu un accroissement à son absolue perfection. C'est, pour parler humainement, un excès d'amour désintéressé. Mais ce qui aux yeux de l'homme passe pour un excès, une prodigalité, n'est plus qu'une convenance pour Celui dont la richesse est inépuisable et l'essence infinie. Il est sans limite et sans mesure dans les œuvres de sa bonté et de son miséricordieux amour, comme dans celles de sa toute-puissance. 0 profondeur de la richesse,

^ Hebr., xir, 2.

* CyriU. Alexand., 0pp., iv, 859.

LE CHRIST, PONTIFE SUPRÈilE. 31

de la sagesse et de l'intelligence de Dieu ! D'un côté, par la folie de la croix, il a confondu la sagesse des sages du monde, qui prétendaient tracer à Dieu la voie qu'il devait suivre dans ses conceptions, et déterminer ce qui lui convient ou ne lui convient pas, qui se moquaient d'un Dieu crucifié ; de l'autre, par ses souffrances volontaires, qui semblent dépasser toute mesure et tout besoin, il a poussé les saints à ces actions héroïques de dévouement et d'abnégation que le monde ne comprend pas, qu'il ne peut pas comprendre, qu'il blâme dans l'étroitesse de ses vues en disant : A quoi bon ' ?

Celui en qui tout a été fait comme prototype de la création, est donc venu pour nous racheter *; Celui qui est la parfaite image du Père, à Tim ?ge de qui nous avons été faits, est venu réparer en nous cette image altérée *. 11 est venu sans gloire extérieure, sans considération, comme l'être le plus pauvre, le plus faible, le plus humble qu'il y eût sur la terre, il est venu en qualité de fils de la plus humble des fe.:.mes. 11 est venu comme

* Matth., xxvm, 18 ; TH., II, 14 ; I Tim., n, 6 ; Ephes., v, 25. Cf. Thom. Aquiii., l. c, qu. XLvm, aii. 2; Peiav., De Incarn., IX, 8. Cf. B. JSewmaan, Conférences religieuses.

Chè piu largo fu Dio a dar se stesso In far l'iora sufficiente a rilevarsi, Cbe s'egli avesse sol da se dimesso.

* Joan., i, 4. Factus est propter nos in tempore per quem facta sunt tempora. (Augustin., tract, xxxi, in Joan.; Léo Magn., serin. XII, De Pass.) Omnes créatures nihil aliud sunt quam realis quœdam expressio et reprœsentatio eorujn, quœ in conceptione divini Vei-li compTehmdunttur. (Tiiom. Aquin., C. Gent., iv, 42.)

* Athanas;, De isccnwr., p. 16 ; Cyrili. in iom., p. 91.

l'agneau qui prend sur lui les péchés du monde *, pour en porter seul tout le fardeau et tout le châtiment. « Il « est sans beauté et sans éclat. Nous l'avons vu, et il n'a- « \ait rien qui attirât l'attention, et nous l'avons méa connu. Il nous a paru un objet de mépris, le dernier a des hommes, un homme de douleurs, qui sait ce que a c'est que souffrir. Son visage était comme caché. Il paa raissait méprisable, et nous ne l'avons point reconnu. a Véritablement il a pris sur lui nos langueurs, et il s'est « chargé lui-même de nos douleurs. Nous l'avons cona sidéré comme un lépreux, comme un homme frappé 0 de Dieu et humilié. Il a été percé de plaies pour nos « iniquités, et brisé pour nos crimes. Le châtiment, cona dition nécessaire de notre paix, est tombé sur lui, et a nous avons été guéris par ses meurtrissure??. Nous a errions comme des brebis égarées ; chacun s'était déa tourné pour suivre sa propre voie, et Dieu a fait peser « sur lui l'iniquité de tous. Il a été offert parce que lui- 0 même l'a voulu. Il n'a point ouvert la bouche : Il sera « mené à la mort comir.e une brebis qu'on va égorger ; a il demeurera dans le silence comme l'agneau devant « celui qui le tond. Il est mort au milieu des douleurs, « ayant été condamné par des juges. Qui racontera sa «génération?... Le Seigneur l'a voulu écraser sous le « poids des doiJeurs. Lorsqu'il aura livré sa vie pour le a péché, il verra sa race durer longtemps, et la volonté « de Dieu s'accomplira heureusement par lui... Par sa c doctrine, mon serviteur, qui est juste, en justifiera

' Joan., I, 29, 36.

«beaucoup, et il portera lui-même leurs iniquités' ». C'est ainsi que le prophète décrit la passion du Sauveur ; et ses paroles sont plutôt un évangile de ce qui s'est accompli, qu'une prédiction de l'avenir. II devait être le nouveau Chef du genre humain, c'est pourquoi il îiilait qu'il accomplît toute la loi, pourquoi toute sa vie n'a été qu'une longue passion pour expier nos péchés, depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à l'achèvement de son sacrifice par la mort de la croix, pourquoi enfin il a pris sur lui, véritable pivot du monde et nouveau Père du genre humain, les douleurs qui incombaient aux hommes pour leurs péchés *. La mort est la Eolde du péché. Toutes les suites du péché, toutes les peines, les angoisses et les détresses de la vie ont leur point de concentration dans la mort. Il n'y a rien en quoi la justice divine se soit si profondément et si visiblement saisie de l'homme, que dans l'angoisse et les atîres de la mort ', devant laquelle toute créature tremble d'épouvante. Il n'y a rien qui soit si naturellement la peine du péché que la mort; si elle tranche si violemment tous les liens qui rattachent l'âme à son corps et à la terre, c'est parce que le péché a d'abord coupé le lien qui unissait l'âme à Dieu. Le Sauveur se livre volontairement à la inort, parce que son amour est fort comme la mort *. La

* Isa., un, 1.

' La doctrine des réformateurs, que le Christ aurait soufTorl les peines de l'enter, ne mérite pas une réluialioD. (Gerhard, loc. theolog., vu, 44.)

' Amissio vitœ corporalis naturaliter est hcnribilis humanœ naturœ. (Thom. Aquio., l. c, III, qu. XLVI, an. 6.)

* Cantiq. des Cant., vill, 6.

Apol. Dn Christ. — Tohf IV

pl'js terrible expression de la justice divine devient l'acte le plus sublime de son amour; sa plus profonde souffrance est en même temps son acte le plus grand. Tout en sacrifiant son propre corps, il a cloué à la croix le corps de l'humanité, le corps de la mort^ dans lequel habitait le péché. Il a fait passer notre nature par la flamme purificatrice et expiatoire de son holocauste, il l'a plongée dan&le bain sanctifiant, consécrateur et salutaire de son sang, afin qu'elle en sortît régénérée et mûre pour la gloire éternelle K C'est de la plaie de son côté que l'Eglise est sortie, et du sang de son cœur que le corps de l'humanité nouvelle a été formé. « Tout », dit saint Grégoire de Nazianze*,« a été réuni en un Homme- « Dieu pour tout réparer ce qui avait été ruiné dans « notre premier père. L'âme, à cause de l'âme qui avait « désobéi ; la chair, à cause de cette chair qui pour avoir « été l'instrument des concupiscences de l'âme fut « condamnée en même temps qu'elle ; le Christ enfin a 0 paru à cause d'Adam, c'est-à-dire celui qui est infini- « ment élevé au-dessus du péché à cause de celui qui « était sous la loi du péché. Ainsi partout le nouveau a « été mis à la place de l'ancien, et la souffrance a réin- « tégré celui qui avait souffert dans son premier état; à a chaque objet terrestre a été substitué quelque chose de « céleste : nous avons eu la Vierge pour Eve, Bethléem

• Il Cor.t V, 11 ; Ephes., ii, 4. — Deris assumptione carnis unius interna universœ carnis incolit. (Hilar., De Trinit., J. ii : Iren., l. c, V, 2.) Tous, dit le Seigôeur dans saint Eplirem, sont devenus d'une certaine façon un soûl corps en moi qui ai pris l'humanité. (Ap. Phot., Cod., 229, 421.)

• O'rat. II.

« pour Eden, la crèche pour le paradis.... Le contraste « est partout ; arbre contre arbre ; main contre main. Ici a la main qui s'étend dans la patience, là celle qui s'é- « tend pour servir la concupiscence ; ici la main qui est « attachée avec des clous , là celle qui est eu quête de « sensations voluptueuses; d'un côté la main qui unit les a extrémités de la terre, de l'autre celle qui chasse Adam « du paradis. L'élévation est opposée à la chute ; le vi- « naigre et le fiel à la sen:ualité et à la gourmandise ; la « couronne d'épines à la domination abusive ; la mort à a la mort ; les ténèbres aux ténèbres ; la sépulture au « retour à la poussière. Enfin la résurrection du Christ « est le gage de la nôtre » .

C'est ainsi que nous comprenons la passion du Sauveur et sa portée profonde, immense, universelle ^ Ce que l'homme a semé, il faut qu'il le moissonne ; le fruit amer du péché a mûri, il y faudra goûter. Ecce homo! s'écrie le gouverneur romain, sans comprendre le sens profond du mot qu'il disait. Voilà l'homme dans le sens éminent du terme, l'homme qui représente en sa personne toute la race humaine, comme elle fut autrefois représentée en Adam '. Voilà celui qui est toute l'humanité dont il a pris les péchés sur lui, et pour laquelle il subit la peine due au péché. Voyez le contraste. Comblé des bienfaits de Dieu, l'homme perfide et pécheur s'était éloigné de lui et l'avait trahi. Judas aussi s'approche de Jésus et le

* et. Thom. Aquin., Summa theoîog., III, qu. XLvr, art, 5.

*Natura imiversœ humanitatis {in Christo) assumpta est. (Léo M., serai. I, De Epiph.)

trahit par un baiser K "Voilà l'homme qui par le péché avait refusé à Dieu l'obéissance et s'était révolté contre son Seigneur et son Dieu. Et l'ayant lié, ils le traînent par les rues de la ville de tribunal en tribunal *. Voilà l'homme qui se laisse emporter à la colère, qui ne sait pardonner aucune injure, ni souffrir aucune humiliation. Un infime serviteur frappe Jésus au visage, puis on lui met en mam un roseau en guise de sceptre ; on lui tresse une couronne d'épines dont on lui enfonce les pointes dans la tête; on le conspue, on le persifle •. Voilà l'homme, ses yeux avides convoitent le monde et ses plaisirs. Après lui avoir bandé les yeux, les bourreaux le frappaient sur la joue et lui disaient en raillant : Prophète, dis-nous qui t'a frappé *. Voilà l'homme qui a voulu devenir l'égal de Dieu, connaissant le bien et le mal ° ! Et llérode avec ses courtisans se moqua de Jésus comme d'un insensé, et il le renvoya vêtu d'un manteau de dérision '. Voilà l'homme, dont l'ambition ne connaît pas de bornes. Pilate délivra Barabbas qui était un assassin, mais il livra Jésus à l'infamie de la croix '. Voilà l'homme qui dit : J'élèverai mon trône au-dessus des étoiles, je serai l'égal du Très-Haut '. Ils fléchissaient le

* Luc, XXII, 48.

« Ibid., XXIII, 7.

* Ibid., XXII, 64.

* Matth., XXV, 16.

^ Gen., m, 5.

* Luc, XXIII, H.

' Ibid., XXHI, 27, f Isa.j XIV, 13,

genou et criaient ; Salut au roi des Juifs'. Voilà l'homme qui ne s'est pas lassé de souiller son corps de la boue du péché. Pilate le fait prendre et fouetter *; et on comptait tous ses os '; depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête son corps n'était qu'une plaie *. Voilà l'homme qui a livré son cœur à la créature et oublié le Créateur. Us le dépouillent de ses vêtements et jettent le sort sur sa robe '. Voilà l'homme dont les mains se sont étendues vers le péché et dont les pieds ont marché dans les voies de l'injustice. Ils le crucifient et percent ses mains et ses pieds '. Voilà l'homme qui a cherché sa vie et son bonheur dans le péché. Il mourra de la mort la plus ignominieuse '. Voilà l'homme qui a été sensuel et intempérant dans le boire et le manger. On lui donne du fiel et du vinaigre à boire •. Voilà l'homme qui a abandonné Dieu. Il faut qu'il éprouve maintenant l'angoisse mortelle de la créature qui a perdu Dieu. A la neuvième heure il poussa un grand cri et dit : Eli^ Eli, lamma sabacthaiii, c'està-dire, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné • ?

* Luc, xxn, 64.

* Joan., XIX, 1.

* Ps. XXI, 18.

* Isa., I, 6.

* Ps. XXI, 19; Joan., xix, 23.

* Ps. XXI, 18; Joan., xix, 18.

» Sag., II, 20.

* fi. LXVlll, 22 ; Joan., xix, 28.

* Matth., xxvii, 46.

a Se peut-il», s'écrie saint Cyrille d'Alexandrie \ «que a le Verbe engendré du Père se soit \u manquant du « secours céleste ? Non, il serait absurde de le penser. — 0 Mais Adarn notre premier père ayant transgressé le a commandement de Dieu et secoué le joug de la loi dia vine, la nature humaine tomba dans l'abandon de « Dieu, fut chargée du poids de la malédiction et soumise a à la mort. Mais le Fils unique de Dieu étant descendu « sur la terre pour relever notre nature déchue, prit « notre chair comme descendant d'Abraham et devint « notre frère. En même temps que l'ancienne malédic- « tion et la déchéance, devait cesser l'abandon de Dieu a dans lequel le genre humain se trouvait dès le corn- 0 mencement. Voilà pourquoi le Christ fut au nombre a des délaissés, et poîi^quoi, afln de faire cesser cet état a de choses, il s'écrie : Pourquoi m'avez-vous abandonné?

« Quelle a été la cause de votre mort, ô Fils de Dieu? » s'éciie saint Anselme *. « C'est moi qui ai été l'instru- « ment de vos tortures, moi, la cause de votre mort, moi, « l'aiguillon de vos tourments, moi, la raison de votre «condamnation. 0 sentence admirable, ô mystérieuse a disposition de la Providence ! L'injuste pèche, et le juste « est puni ; le coupable commet la prévarication, et l'in- « nocent l'expie ; le maître paie pour l'esclave qui a con- « tracté la dette. Dieu prend sur lui ce que l'homme a « fait de mal. Combien vous êtes-vous humilié. Fils de « Dieu, combien grande a été votre charité, et combien

• et. Hasse, Anselm. de Cantorhéry, i, p. 205.

« extraordinaire voire miséricorde I J'étais plein d'ora gueil et vous d'humilité ; je me gonflais et vous vous « dépouilliez ; je refusais d'obéir, et vous expiiez ma dé- 0 sobéissance par votre obéissance. Je passais ma vie à « jouir, vous, à servir ; je brûlais de feux impurs, et vous 0 d'un saint amour ; je regimbais contre l'aiguillon et a vous alliez au devant. Voilà mon iniquité et votre jus- « tice. Seigneur, mon Roi et mon Dieu, vous avez tout a fait pour moi ; et moi, que fais-je pour vous ? »

En effet, tout ce qui s'est produit d'hostile à la sainteté de Dieu, tout ce qui s'est commis de péché depuis le commencement du monde se voit ici rassemblé. Désormais tout ce qui se verra dans le monde de péchés, d'iniquités et de haine contre Dieu, ne fera que renouveler la passion <iu Sauveur. Nous voyons donc tous les degrés, toutes les espèces, toutes les formes du péché se liguer contre Jésus : le fanatisme aveugle de la foule, la perversité savante et raffinée des scribes et des pharisiens, la noire trahison de Judas et la molle faiblesse de Pierre ; le respect humain de Pilate et la moquerie d'Hérode ; les outrages des ennemis et le désespoir du larron impénitent. Il n'y a pas dans le corps de l'homme un seul membre qui n'ait fait le mal, il n'y a pas non plus dans le corps de Jésus-Christ un seul membre qui n'ait ressenti et éprouvé le châtiment. Pas une fibre de l'âme humaine, pas un sentiment du cœur de l'homme n'était sans péché, c'est pourquoi Jésus a souffert dans son âme ce qu'aucun homme n'avait encore souffert, le Seigneur ayant mis sur lui les péchés de tous *. Abdiquant en quelque sorte

* Isa., l. c.

pour un temps la divinité, il arrêtait le torrent de délices dont l'inondait la contemplation de son Père ; par un effet de sa volonté il détournait son âme de tout ce qui aurait pu la consoler, il la privait de toute force, afin de lui faire goûter toute l'amertume de la douleur, et boire jusqu'à la lie le calice que le péché lui avait préparé et qu'il n'avait pas refusé *. Tous les péchés présents et passés, commis ou à commettre, ceux des damnés comme ceux des élus, ceux des Juifs et ceux des Gentils, ceux des pécheurs et ceux des saints, tout un déluge de crimes, de cruautés, de sang, fait irruption dans son âme et l'enveloppe de toutes parts ainsi qu'une flamme dévorante : les vœux rompus, les grâces méprisées, les pénitences suivies de rechutes, la tyrannie des mauvaises habitudes, les chaînes des vices invétérés si difficiles à rompre, les illusioi.s amères, Tinnocence séduite, l'amitié trahie, le désespoir qui maudit Dieu, toute la fange des honteux plaisirs, etc. : Voilà quelles sont les images qui pénètrent dans cette âme infiniment pure et sainte, pleine d'amour pour Dieu et les hommes, qui voyait d'un clair regard jusqu'au fond de l'horrible malice du péché, et le connaissait dans toute sa hideuse nature*. C'est tout cela qui fond sur lui à la fols, qui pèse sur lui, qui l'oppresse et

* In aliis patientibv3 mitigatur tristitia interior ex uHqua conaderatione rationis, per quamdam derivatioutrm seu leduiuUvitiam a superioribus viribus adinferiores, quod in Christo patiente non /'Mif, quia unicuique virium permisit agere, quod est sibi piv^iium, (Ttiom. AquiQ., l. c, 111, qu. xlvi, art. 6.)

' Doloris interioris catisa fuit primo quidem wnniapectaiu hutHani generis, pro quibus satisfaciebat patietido, tmde eu quasi $it'i ud~ icribit, diceiis in Ps. xxi ; Veiba delictomm mtiorunu (ïhuiU., l. c, lli, qu. XLVi, ai7 o.)

le tourmente, à peu près comme si ces péchés sans nombre venaient de sa faute, a Mon âme», s'écrie-t-il sous cet épouvantable fardeau, «est triste jusqu'à la mort ». Cette douleur soufferte pour le péché est donc bien la raison la plus profonde, l'âme même de la passion du Sauveur, qui a pris la place des pécheurs. Avant qu'il eût cruciûé les péchés avec son propre corps, ils déchaînèrent toute leur rage sur son âme. Son saint corps est toujours intact, et cependant il souffre déjà d'une manière inexprimable. Son cœur paraît se fondre au creuset de cette terrible épreuve de douleur. Son âme lutte, et, dans les efforts qu'elle fait, elle brise son enveloppe corporelle ; c'est elle qui cause cette sueur de sang qui, sortant abondamment par tous les pores, inonde tout son corps '. Nous le sentons, c'est un événement inouï et plein de mystère que celui qui se révèle ici à nous ; c'est le grand sacrifice de la réconciliation du monde qui s'accomplit ; c'est le combat contre le règne du mal qui se livre ; il s'agit de l'enfantement douloureux du monde nouveau ; il s'agit du fait le plus mystérieux et le plus considérable qui se soit passé sur la terre. Aussi la passion commence par un cri d'angoisse et se termine par un cri de détresse, où se révèle le sentiment profond de l'abandon de Dieu. Ce que nul n'avait jamais souffert sur celte longue et douloureuse voie de quatre mille ans, où l'humanité avait cependant rencontré tant de souffrances, l'Homme- Dieu l'a

* Christxis doîuit pro peccatis omnium aliorum, qui dolor in Christo excessit omnem dolorem cujuscumque œntriti, tum quia ex majori sapierttia et charitate processit, tum etiam quia pro omnibus peccatis simul duluit. (Thom. Aquiû., l. c, ad 4.

souffert, a Regardez et voyez s'il est une douleur pareille 0 à la mienne *». Aucun homme n'a donc éprouvé la douleur qu'il a éprouvée. Aucune douleur n'a égalé sa douleur, qui fut immense et insondable comme la mer ', 11 est vraiment le Roi des martyrs, car il a été crucifié dans £on âme comme dans son corps. Lui seul pouvait souffrir autant, parce que sa volonté toute-puissante ne laissait pas son cœur se rompre ni son âme se séparer, avant que tout fût accompli et consommé. Lui seul a voulu souffrir, souffrir sans mesure, et comme il n'est pas même donné à la pensée de l'homme de le concevoir, à son cœur de le soupçonner, pour expier ce que les souffrances sans fin de l'humanité livrée au supplice de la damnation ne pouvaient expier suffisamment. 11 faudrait que l'homme pût éprouver ce que le Saint par excellence a éprouvé pour les péchés du monde, c'est-à-dire qu'il faudrait qu'il fût l'Homme-Dieu pour pouvoir offrir une expiation en rapport avec le péché.

L'Homme-Dieu a donc racheté le monde, payé sa rançon et réconcilié sur la croix tout ce qui est au ciel et sur la terre ' I Par un homme le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et la mort règne sur tous les hommes parce que to^^*^t péché. De même que

* Lament., i, 12,

*I6td.,n, 13. — Dico hujusmodi dolorem de peccatis hominum fuisse in Christo vehementiorem et intensiorem quamin omnes alii dohres de quibuscumque rébus qui in hominibus vel angelis sunt vel esse possunt. (Suarès, in III Div. ; Thom., qu. xlvi, disput. xxxni. seci. 2.) Non licet nova passio7ium flgmenta co7ifingere, quia hoc neque temeritate carere potest, neque evidcnti periculo falsitatis, (\6.,Ibid., sect. 1.)

• Colos.j i, 19.

par la désobéissance d'un seul, tous sont devenus pécheurs; ainsi tous ont été justifiés par l'obéissance d'un seul. Car là où le péché avait abondé, la grâce a surabondé '. Ces mots de l'Apôtre expriment le mystère du péché et de la rédemption, et expliquent en même temps les grands secrets de l'histoire de la religion et de l'humanité. La confraternité de tous les hommes en Adam fut pour tous la confraternité du péché et de la mort *. De là la conscience d'une antique faute, qui se retrouve chez tous les peuples connus. La confraternité de la grâce en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, le second chef de notre race et notre Père spirituel, devient pour tous ceux qui par la foi reçoivent et s'approprient librement ses mérites, une source, un principe de justification et de vie. Ainsi la vie et la mort du Sauveur, qui sont la gloire de son humanité, sont aussi la raison et la cause de notre délivrance et de notre féhcité *. Le péché du premier

* Rom., v, 12 ; xix, 20. — Christus ex charitate et obedientîa tnajus aîiquid Deo exhibuit, quam exigeret recompensatio totius cffensœ humani generis : primo quidem propter magnitudinem charitatis, ex qua patiehatur, secundo propter dignitatem vitœ suce quam pro satisfadione ponebat, quœ erat vita Dei et hominis : tertio propter generalitatem passionis et magnitudinem doloris assumpti. (Thom. Aquiu., /. c, XLViii, arl. 2.

* Peccatum originale hoc modo proccssit, quod primo persona infecit naturam, postmodum vero natura infedt personam. Christus vero converso ordine pnus reparut id quod personœ est, et postmodum simul in omnibus reparabit id quod naturœ est. (Thom. Aq., S. T., 111, qu. LXix, art. 3 ad 3.)

» Joan., VIII, 51 ; Hebr.. n, 15 ; I Cor., xv, 54-58. Ce n'est pas un seul homme, mais l humaoité qu'il a prise dans son incarnation. (Iren., C- Uœres., m, 22.) « Avec lui », dit Origène (C. Celsum, m, 28), « a commencé l'union de la nature humaine avec la nature divine, alin que la nature humaine fût divinisée, non-seulement en Jésus, mais en tous». Ci. Gieg. Maz., Orat. xxx.

Adam avait eu pour conséquence d'éloigner Dieu de toute la race, et même la mort temporelle et éternelle ; à son tour la justice du second Adam a procuré à toute la race la justice et la \ie éternelle. Tout homme, tant que le lien de sa nature le retient en dehors de l'unité primitive et de la communion avec Dieu, est, par le fait seul de sa naissance, en état de péché et sujet à la peine du péché ; mais à peine est-il entré en communion de vie avec Jésus- Chrisi, le chef et la source de la grâce, que sa régénération s'opère parla foi, qui, devenue active par l'amour *, nous apporte et la sainteté, et la justice, et la vie éternelle. L'union et la solidarité de chaque membre de l'organisme avec le tout et du tout avec l'individu est la loi fondamentale de tout corps physique ou moral. « Lors- « qu'un membre souffre », dit l'Apôtre *, « avec lui soufa frent tous les autres membres ; lorsqu'un membre est a glorifié, tous les autres membres sont avec lui dans la «joie». C'est sur cette loi fondamentale de tout organisme que repose le mystère de la communauté du péché aussi bien que celui de la communauté de la rédemption '. Pour nier cette loi fondamentale de la solidarité humaine, ainsi que la réversibilité des fautes et des mérites qui en est la conséquence, il faut se faire de l'humanité l'idée la plus extraordinaire et la plus fausse,

^Gal., v, 6. — Qui fecit te sine te, non te justificabit sine te; fecit nescientem, justificat volentem. (August., serm. CLXix, 11.) Cf. Ttiom. Aq., S. T. i. II, qu. GXUI, art. 3, 4, 5.

« I Cor., xn, 26.

• Bicendum quod caput et membra sunt quasi una persona myS' tica ; et ideo satisfactio Christi ad omnes fidèles pertmet sicut ad sua membra. (Thom. Aquin., /. c, qu. XLvni, an. 2, ad 1.)

et se la représenter comme une mullitude d'individus isolés, sans lien commun d'unité profonde. Une telle manière de voir conduit à un empirisme, à un matérialisme misérable qui ne voit dans la communauté humaine qu'une abstraction vide et purement subjective, sans aucun fondement réel et vrai d'unité. Une telle opinion est en contradiction avec la conscience nationale de chaque peuple qui se sait un, comme avec l'esprit de famille. Le propre de cette conscience, de cet esprit, c'est précisément pour une nation, pour une famille, de voir dans l'histoire du passé sa propre histoire, de s'approprier les actions de ses héros et de ses grands hommes. L'individu se sent porté par le tout, tandis que le tout se manifeste à son tour dans les individus. Plus un homme sent profondément, plus ses vues sont larges, plus son amour est pur et désintéressé, et plus aussi il sent qu'il ne fait qu'un avec la totalité du genre humain, et alors il travaille et souffre avec lui et pour lui. Il n'y a que les grandes âmes qui sachent vivre, mourir et se dévouer pour leur famille et leur patrie. Mais nul n'a autant aimé l'humanité que le Christ, c'est pourquoi il a pris sur lui les péchés et les douleurs de l'univers.

« Si l'on voulait soutenir » , dit saint Irénée *, a que la a chair du Christ a été d'une nature autre que la nôtre, ce a serait alors nier la Rédemption ou la réconciliation de a Dieu avec l'homme, car ce qui est susceptible de récon- « ciliation, est ce qui auparavant se trouvait en inimitié... < Cependant il résulte de l'autorité des divines Ecritures

*Xoc c. wfra, v, 14.

4b CHAPITRE X.

« que c'est bien à notre chair que le Sauveur a daigné a s'unir pour nous réconcilier avec son Père par les soiifa frances de son corps et par l'effusion de son sang. Le « Christ a donc accompli la loi en réconciliant Dieu avec « les hommes' ». « En prenant notre nature », dit saint Alhanase ', « et en la livrant à la mort, Jésus-Christ l'a « offerte en sacriflce à son Père. Et cela, il l'a fait pour « l'amour des hommes, afin que, tous étant morts en lui, « la loi de mort portée contre l'humanité fût ainsi sup- « primée, après avoir épuisé son pouvoir sur le corps du 0 Seigneur, et fait valoir tous ses droits contre l'homme ; « afin encore de réintégrer dans l'immortalité l'homme « soumis à la loi de la mort et de le rendre de nouveau a vivant par la grâce de la résurrection... C'est pour cela « qu'il a offert en sacrifice le teinple de son corps en « faveur et à la place de tous les hommes, pour les afa franchir tous du joug du péché '. Ainsi sa mort est la a more de tous, de même que sa gloire est la gloire de « tous ». Le même saint Athanase * résume l'essence de l'œuvre de la Rédemption, lorsqu'il dit que a le Verbe a a pris un corps mortel afin d'accomplir pour nous la loi a portée contre nous, d'offrir à notre place le sacrifice 0 exigé de Dieu, d'anéantir la mort, de nous communi- « quer l'immortalité et de réparer ainsi dans l'homme 0 l'image altérée de Dieu ». — « De même que nous a avons hérité de la condamnation portée contre le

» Id., Ibid., IV, 8.

» De Incarnat. Verbi, c. vni.

• II]., cap. 28. Cf. Cont. Arian., i, CO.

* I. c. supr., c. XIII.

LE CnRIST, POISTIFE SLPKÉME. 47

«premier Adam », dit saint Cyrille ', « ainsi devons- « nous participer à la justice du second , qui nous a roua vert les sources de la vie par sa parfaite obéissance ». C'est là notre justification en Jésus-Christ, telle que l'Eglise la comprend ; c'est un renouvellement de l'homme intérieur, par lequel celui-ci devient vraiment juste et agréable <à Dieu, renouvellement qui, comme un soleil levant, dissipe la nuit du péché, et remplit l'âme de son éclat*, qui commence avec la foi, et se parfait dans l'espérance et la charité. Assurément cette rénovation n'est pas l'œuvre d'une disposition purement extérieure, puisqu'elle est en même temps une action de l'homme, quelque chose qui lui appartient en propre et qui procède de sa personnalité la plus intime et la plus profonde '. Il se produit un effort dans l'âme, effort de foi, de repentir, de confiance et d'espérance, jusqu'à ce que le cœur, soutenu et mû par la grâce, s'ouvre entièrement à la grâce, de sorte que l'Esprit de Dieu y entrant, avec sa vertu miraculeuse et sanctifiante, y verse abondamment son amour, c'est-à-dire l'amour de Dieu, qui nous unit au Christ étroitement, et par lequel il nous reconnaît pour les

* Loc. cit., p. 146.

* Cf. Thom. Aquin., I, 11, qu. cxni, p. tôt.

' Comil. Trident., sess. vi, can. vu : Quanqiiam nemo possit esse jnstus , nisi cui mérita pa donis Domini nostri Jesu Christi cominunicantur : id tamen in hue im]H justificatione fit, dum ejusdem sanctissimœ passionis merito per Spiritum sanctum chariias Dci iiffmiditur in cordibus eorum, qui justifkantur, atque ipsis inhœret, vide in ipsa justificatione cum remissione peccatorum hœc omnia umitl infusa accepit per Jesum Christum, cui inseritur, per fidim, ipem et charitatem. Nam fides nisi ad eam spes accédât et charitas, neqiie unit perfecte cum CUristo, neque corporis ejus vivum membrum efficit.

siens ; et nous, nous le reconnaissons pour l'auteur et le consommateur de notre béatitude *. C'est ainsi que le Christ, avec la grâce de la Rédemption, se communique à l'homme, qu'il devient en lui la source d'une vie nouvelle, vie qui étant soutenue et mue par la grâce de Dieu, s'élève de degré en degré à une sainteté , à une charité toujours croissantes *.

Du sommet du Golgotha, il tombe une lumière éclatante sur tout l'univers et jusque sur les âges les plus lointains. L'homme maintenant comprend le mystère du sacrifice, qui se montre partout dans l'histoire comme une

* Concil. Trident., sess. vi, l. c. Quœ justificatio non est sola feccatorum remissij, sed et sanctificatio et renovatio interioris hominis per voluntariam susceptionem gratiœ et donorum.

Mélanchthon lui-même proclame sans détour la doctrine de la juslificalion par la foi toute seule. (loc. theolog., p. 108.) Nos docnimus, justificari sola fide... opéra nostra, conatus nostros nihil nisi peccatum esse- ~ Celte doctrine n'a pas besoin d'une rélulaiion particulière. (Cf. Trident., sess. vi, cap. 11, où les passages les plus forts de l'Ecriture contre cette erreur sont cités.) Elle a une étroite connexion avec celle qui enseigne la corruption totale de l'homme par le péché originel, laquelle serait couverte, mais non ôtée par le Christ. Aucun théologien prolestant n'ose défendre aujourd'hui ces doctrines.

« On ne saurait trop attirer l'attention sur ce fait. D'un côté se tiennent Luther, Mélanchthon, Calvin avec leurs disciples, les symboles protestants, toute la théologie luthérienne et calviniste du xvi* siècle et du xvii*. Us ont tous trouvé clairement expiimée dans la Bible la doctrine que nous nommons, pour abréger, doctrine de Vimputation. De l'autre côté se voit la théologie moderne avec toute l'exégèse scientitique qui repousse celte même doctrine. Et notons qu'il s'agit ici d'une doctrine dont l'influence est immense pour la formation de Ja conscience des chrétiens et pour la conduite de la vie dans l'Eglise. (Dœllinger, Kirche und Kirchen, p. 439.)

« Le besoin de notre temps exige impérieusement le rétablissement de la solidarité des œuvres et de la foi ». CHeng- Stenberg, Ev. Kirchen zaitung, 1867, p. 61 2J

• Concil. Trident., l. c, can. xxiv.

LE CHRIST, POTTlTE SUPRÊME. 49

œuvre sainte et sublime, dont le sens caché l'attirait comme une grande et profonde énigme qu'il ne savait pas deviner. Tous les sacrifices n'étaient que des figures et des ombres de ce grand, de cet éternel sacrifice, et de ce Ponlife sans tache qui devait paraître en la plénitude des temps pour expier les péchés de tous, c'était un écho prophétique de cette voix consolante qui avait dit aussitôt après le premier péché : Voici que je viens \ Le Christ est le seul vrai Pontife que l'amour du Père nous a envoyé du ciel \ Il est entré, non avec le sang des boucs et des taureaux, mais il est entré avec son propre sang, dans un sanctuaire plus grand et plus saint que celui-ci, sanctuaire qui n'a pas été bâti de main d'homme, je veux dire dans le ciel», où il intercède pour nous constamment, après avoir opéré notre réconciliation pour l'éternité *. Il est ainsi le Médiateur de la nouvelle Alliance». Il est l'Agneau qui a été immolé dès le commencement du monde *. Celui pour qui mille ans sont comme un jour, regarda l'humanité dans sa miséricorde, vit en elle celle qui devait être délivrée par le Christ, et par la seule révélation qu'elle faisait du Sauveur à venir , sa Sagesse relevait déjà l'homme de sa chute '. Le sacrifice offert en Israël était

* Hebr., x, 9.

* Ibid., XII, 25

»J6W., VII, 25; IJÔan..n, 1,2;

* fle6r., IX, H, i4,

^ Ibid., VIII, 6 ; Gai, m, 19 ; Eebr., xil, 23. ^Apocalyp., xiii, 8.

' Sag., x, 2.

ÀPOL. DD Cbrjst. •— Tome HT.

la conséquence et le signe de celte promesse du Rédempteur à venir, promesse faite à toute la race et fondement d'une espérance non interrompue dont l'accomîilissement était réservé à l'avenir. Ce sacriGce était comme un prélude de raclion rédemptrice qui, du point central où elle s'est accomplie, embrasse cependant tous les temps. Par le sacrifice, les justes de l'ancien temps saluaient de loin le Sauveur attendu *, et c'était déjà pour eux une source où ils puisaient le salut et la grâce. Car le sang de la victime du Golgolha a reflué sur les hommes des premiers jours, comme il a coulé sur ceux des tem.ps postérieurs, accomplissant l'œuvre du salut universel par un unique et grand sacrifice *.

Alors le voile du temple se déchira, c'en était fait du passé, tout était accompli. La victime vraie, l'ure, parfaite, capable de satisfaire même surabondamment, avait été sacrifiée sur l'autel de la croix. Les limites de l'espace et du temps s'étendent, toute la création se convertit en un temple de Dieu, au milieu s'élève la croix, et l'endroit où elle est plantée forme le centre d'où la grâce se répand sur le monde. La bonne odeur de ce sacrifice monte jusqu'à Dieu, qui, dans sa grâce, a envoyé son Fils pour être un agneau de sacrifice ; qui, dans sa misé-

»Iîe6.,vi, 13.

* Ibid., X, 1 1. — Gratia Dei, qua semper est universitas sandificata sanctijTum, aucta est Chiisto nascente, non cceiita et hoc ni'ignum pietatis sucramentum tam potens etiam in suis si(inificatiunibus fuit, lU non minus adepli sint qui lUud credidere 2^'>'omissum quam qui auscepere donatum. (Léo M., serm. xxm, in Nut. Dom.) Ct. A^lgl/^^t., {Decatechiz. rudit., c. xix) : Ecclesiœ membra erajit etiam illisaiidi, quamvis in hac nta fv.crint, antequam secundum carnem Christus nasceretur.

ricorde \ accepte son sang comme rançon pour le péché du monde, et qui, en considération de l'obéissance infiniment précieuse de son Fils, noustient quittes du châtiment qui nous revenait pour avoir désobéi. C'était le Fils de l'Homme qui s'offrait lui-même en holocauste ; en lui donc et par lui, comme en son chef, l'humanité s'était elle-même offerte en sacrifice au Père : ce fut le cœur de rhomme qui se rompit sur la croix dans un élan de dé- Touement charitable , lorsque le cœur divin du Rédempteur fut percé, ce fut le cœur de l'homme qui se réveilla pour une nouvelle vie en Celui qui vainquit la mort par sa résurrection.

Une satisfaction surabondante a donc été accomplie, la justice apaisée et l'humanité délivrée. Avec une satisfaction infinie pour le péché, le sang de Jésus-Christ offre encore un mérite infini, qui nous a valu, à nous ainsi qu'à toutes les créatures, la bienveillance de Dieu ei la vie éternelle. En sorte que nous lui appartenons deux lois', d'abord parce qu'il nous a rachetés de la mort, ensuite parce que, en lui et par lui, une nouvelle vie surnaturelle et divine nous a été communiquée. En effet, en considération de ce sang précieux que le Fils de Dieu offrit à son Père sur la croix, et qu'il continue d'offrir maintenant qu'il est entré dans le sanctuaire du ciel, où

Dicendum videtur satisfactionem, Christi licet fuerit rigorosa qxioad œqualitatem et condignitatem pretii soliti, non tamen fuisse rigorosam quoad modum sotutionis, sed indiguisse aliqua gratia libéra Dei. (De Lugo, De Incarnat., ni, 10.) Pro injuria non solum debetur satisfactio utcumque, sed exhibenda ab ipso offensore. (Ibid., IV, 2.)

* 1 Cor., III, 19,

il nous représente devant la face de son Père *, nous devenons l'objet de l'élection du Père, qui nous aime aussi dans l'amour qu'il porte à son Fils, nous élève à la dignité de ses enfants et nous donne part à son héritage.

Lorsque nous avons parlé de la prière et du sacrifice , et montré qu'ils s'imposent à nous comme une loi et une nécessité même sans sortir de l'ordre de la nature, nous avons constaté un quadruple caractère dans tout sacrifice*: l'adoration, la prière, l'action de grâces, la réconciliation. Voilà ce que l'homme veut exprimer toutes les fois qu'il offre un sacrifice à son Dieu. Or, c'est là ce qui se fait le plus admirablement et le plus complètement dans le sacrifice de la croix. Là le prêtre est en même temps la victime, et dans la personne du Fils de l'Homme l'humanité offre à Dieu le sacrifice le plus parfait, le plus pur, le plus sublime et le plus agréable. Quand l'infini se consume lui-même dans l'holocauste de l'amour, c'est alors qu'un tribut digne de Dieu lui est payé. Quand le Fils unique de Dieu se présente à lui au nom de l'humanité qu'il a revêtue, et que l'humanité s'offre elle-même dans la personne de ce Fils, qu'est-ce que le Père pourrait encore lui refuser? Quand le Fils unique s'anéantit jusqu'à la mort, alors le Créateur du monde, le Dispensateur de la grâce reçoit un sacrifice d'action de grâces qui compense surabondamment l'ingratitude de toute la terre. Et comme il est prêtre pour l'^^t'uité, le sacrifice

1 Ucbr., IX, H ; J Joan., ii, 1 ; Rom., vm, 34 j Ilebr., vil, 25 j Tliuin. Aquin., Summa theolog., lU, qu. XLXIII, art. 1, 2.

• Toiî). I, p. 420.

de l'Homme-Dieu, ce sacrifice dont l'amour du Saint- Esprit est le feu^ projette ses flammes durant toute l'éternité et brûle au sein d'une gloire éclatante et sans fin *. Et s'unissant à son chef, toute l'humanité rachetée, c'està-dire l'Eglise de Dieu, s'offre elle-même en sacrifice *. Embrasée des flammes de l'amour céleste, préparée dans la fournaise ardente du Saint-Esprit, ayant enfin déposé toutes ses souillures, l'Eglise, au jour de la résurrection, unie à son divin Chef, sera pour l'éternité une hostie de louange, d'adoration et d'action de grâces, plus haute, plus magnifique et plus sublime que n'était le sacrifice du Paradis'.

Le sacrifice du Christ est donc le commencement et la fin de notre foi, le centre de la divine révélation, le thème profond et inépuisable de la prédication chrétienne, a Je ne sais rien que Jésus et Jésus crucifié * », dit l'Apôtre; a j'ai été cloué à la croix avec lui '». Ses plaies brillent plus que des pierres précieuses ; sa croix est plantée au sommet des monts, le long du sentier solitaire. Elle brille sur le front des rois ; elle consacre la cliaumière du pauvre. Elle nous reçoit à notre entrée

«Hc6r., E, 14.

• Cyprian., Ep. ii, 3 : Quia eos omnes portabat Christus, videmus in aqua popitium intetligi.

' Profecto efficitur, ut tota ipsa redempta civitas, hoc est congregatio societasque sanctorum, universale sacrificium offeratur Dto per sacerdotem magnum. (Augusl , Civ. Dei, X, 6; Greg. Mag., huniil. XXII, in Ezech.; August., in Psal. u. Cf. Thomassin, Dogm. Theolog., De Iivcarn. Yerbi, x, 14.)

♦ I Cor., II, 2.

•Go/., II, 19.

M CnAPITRE Xw

dans la "vie, et c'est le dernier objet qu'étreint notre main mourante et où se repose notre regard qui s'éteint. Enfia on la plante sur notre tombe en signe de victoire. « Dans et tous nos pas et démarches », dit Tertullien *, « en en- « trant et en sortant, en nous vêtant comme en allant au a Dain, à table et dans notre chambre, partout nous marc quons notre front du signe de la croix », signe de bassesse et d'opprobre, de misère et de mort, et cependant gage de délivrance, de vie et de salut. La croix est l'arbre de la vraie liberté, lequel nous a rendus libres jusque dans l'intimité de nous-mêmes et pour toujours. Mais c'est aussi un signe qui est devenu pour beaucoup une occasion de chute, je veux dire pour tous ceux qui ont rougi de Celui qui y fut attaché. Le sacrifice volontaire et la mortification de cette vie terrestre, si fragile et si passagère , la participation à la passion du Sauveur , tel est le principe unique et fondamental de la morale chrétienne. Nous savons que notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, et que par la grâce de Jésus- Christ nous ne sommes plus les esclaves du péché *. « Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec a Jésus-Christ • ». a Vous avez été ensevelis avec lui par c le baptême pour la mort \ mais comme le Christ est

* De coron, milit., c- m. Que penser après cela d'une réforme

Ïui commence par abattre et déshonorer la croix, ce signe dit ils de Vhomme? (Matth., xxiv, 30.) Cf. Wiseman.» Situation rdtgieuse des catholiques en Angleterre, p. 5.

*flom., VI, 16.

• Col, m, 3.

"•Bom., VI, 4.

«ressuscité d'entre les morts dans la gloire du Père. « ainsi faut-il que nous entrions dans une nouvelle "vie. « Et lorsque le Christ, qui est notre vie, apparaîtra dans a sa gloire, vous apparaîtrez aussi avec lui ».

Une fois l'expiation accomplie avec la délivrance, les sacriflces humains cessent bientôt dans l'ancien monde *. Le paganisme était vaincu, et l'ancienne alliance parvenue à son terme. Plutarque raconte qu'Epithersès naviguait vers l'Italie sur un navire chargé de nombreux passagers. Un soir, comme on était arrivé auprès des îles Echinades, le vent tomba , et le vaisseau, voguant à l'aventure, s'approcha des deux Paxes (îles de la mer Ionienne, entre Leucade et Corcyre). La plupart des passagers se réveillèrent, et les autres veillaient encore passant le temps à boire. Tout à coup une voix se fît entendre venant de l'île, laquelle appelait Thamnus, non sans produire chez tous un grand étonnement. Ce Thamnus était un pilote égyptien que bien peu de passagers connaissaient par son nom. Appelé deux fois, il garda le silence, mais la troisième fois il répondit. Alors la voix inconnue dit avec force : Quand tu seras arrivé près de Palodès (on ignore quel était ce lieu), aymonce que le grand Pan est mort. Thamnus résolut en lui-même de passer outre sans rien dire devant ce lieu, si le vent poussait son vaisseau; mais, au contraire, de remplir ce message, si le calme l'arrêtait là. Lorsque l'on fut en face de Palodès, comme le ciel était sans vent et la mer sans vagues, Thamnus se tournant vers la terre, du haut de

' Porphyr., De abstin., \i, 56 ; Euseb., Trœip. evang., iv, i9.

la poupe, cria comme il en avait reçu l'ordre : Le grand Pan est mort. Ce cri était à peine poussé, qu'un grand gémissement poussé non par un seul, mais par plusieurs, fut entendu avec un profond étonnement. Comme il y avait beaucoup de témoins, le bruit de ce fait mystérieux fut bientôt porté à Rome aux oreilles de l'empereur Tibère qui fit même venir Thamnus devant lui *.

Le sacrifice de Jésus-Christ brisa le pouvoir des puissances infernales, très-actives dans le paganisme, vainquit la mort et mit fin à la domination de celui qui tenait V empire de la mort *. Alors ses cruels mystères, ses sanglants sacrifices furent abolis, parce que le vrai sacrifice, le seul qui pût être efficace, avait été accompli en Jésus-Christ et par Jésus-Christ.

Aussi lorsque le christianisme annonça l'accomplissement du sacrifice unique, universel, à jamais durable parce qu'il est divin, il n'y eut dans le monde aucun signe d'étonnement. On aurait dit que le genre humain reconnaissait dans cette doctrine ses antiques souvenirs et ses constantes espérances. De même que l'idée de Dieu, ou de l'être absolu et nécessaire, explique tous les autres êtres en découvrant leur raison première, de même le sacrifice chrétien nous fait voir la raison commune de tous les sacrifices de l'ancien monde et la source unique d'où ils découlent. Il nous fait connaître pourquoi l'homme attendait sa délivrance de l'immolation d'une victime qui paierait pour lui la dette pénale qu'il

- e defectu orac, c. xvil.

*nebr.,u,U.

avait contractée envers la justice divine , pourquoi le monde, longtemps avant la déclaration faite par saint Paul*, portait dans son sein la croyance que, sans effusion de sang, aucune rémission des péchés n'était possible; pourquoi les animaux destinés à servir de victimes devaient être purs; pourquoi, en conséquence d'une erreur fatale, mais cependant fondée sur une vérité profonde, les sacrifices humains paraissaient nécessaires ; pourquoi toutes ces expiations sanglantes ne valaient rien; pourquoi enfin le genre humain cherchait le salut et la vie dans une mort volontaire. La croix du Sauveuradonnéà tous ces admirables problèmes une solution ; le sacrifice de Jésus-Christ illumine les antiques croyances de l'humanité*.

Par là se trouve pleinement résolue une question qui se pose naturellement à toute intelligence qui médite : Pourquoi Dieu permet-il le mal ? Le péché est le fait

• Eehr., ix, 22.

« C. Gerbert, Considérations sur te dogme de VEucharistie. — C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour bien comprendre le développement de nos théories modernes de droit criminel. L'opinion sociniano-rationaliste repose essentiellement sur l'oubli d'une idée capitale en celte matière, l'idée de justice, laquelle exige une salisfaclion par le châtiment ; suivant cette opinion, le droit de punir n'aurait d'autre raison que la défense propre, la nécessité d'effrayer et de corriger. On ne retrouve plus là le sens le plus profond de la peine, la vraie base sur laquelle s'appuie le droit de punir, qui appartient à la société. Si la mort de Jésus -Christ n'est pas l'expiation de la justice de Dieu, s'il est seulement mort pour se manifester^ alors il n'y a plus de faute dont nous ayons eu besoiti d'être délivrés, alors chacun est son propre sauveur; se corriger, c'est expier. Ce qui est en coniradiction avec la conscience qui pousse même le meurtrier à endurer la peine pour expier son crime.

propre et parfaitement libre de Thomme. Or, Dieu permet le péché, afin que^ par sa victoire sur le péché, sa puissance paraisse, afin que son amour se manifeste, que sa sagesse s'affirme *■ avec encore plus d'éclat que dans la création, afin qu'aux yeux de la créature brille un attribut admirable de la nature divine, qu'elle n'aurait pu connaître sans le péché, je veux dire l'infinie miséricorde de Dieu, qui envoie à l'homme une victime expiatoire, qui s'offre lui-même comme victime, qui reçoit favorablement le sacrifice offert, afin de produire le plus grand des miracles, celui de la toute-puissance s'égalant à l'impuissance, de la force se faisant faiblesse, de la souveraine beauté s'effaçant jusqu'à devenir comme la laideur, de la vie condescendant jusqu'à mourir.

Dieu a permis le mal, le péché pour faire quelque chose de plus grand encore que la création, c'est-à-dire le royaume des pécheurs rachetés. Car faire un juste de celui qui n'était qu'un pécheur, c'est quelque chose de plus que de créer le ciel et la terre, dit saint Augustin', Il a permis le péché, afin de pouvoir, par son Fils unique, ouvrir son cœur, plein d'amour, de compassion et de miséricorde, pour que l'homme en adoration voie ces richesses intérieures de la divinité ; il l'a permis afin que son Fils, plus beau dans sa faiblesse que dans si force, fît une alliance très-intime avec nous. « Sortez, filles de < Sion, et voyez le Roi avec la couronne qu'il portait le

* Meîixis enim judicanti de maîis benefacere, quam mala nullct esse permittere. (August., Enchir., c. xxvii.)

• In Joan., tract, lxxiv, 14.

«jour de ses fiançailles*». Dieu ne saurait mieux révéler sa sagesse et sa puissance infinie qu'en laissant au mal la liberté de ses mouvements, au moins pour un temps, puisqu'il montre par là que le mal est obligé malgré lui de le servir, de devenir l'instrument de sa volonté à laquelle rien ne résiste, et de concourir ainsi à l'exécution du plan qu'il a arrêté dans ses conseils éternels. Comme le Christ, en paraissant succomber à la mort, l'a vaincue, ainsi le mal est destiné, même par ses victoires apparentes, à servir nécessairement le bien. Voilà pourquoi Dieu n'a pas anéanti le genre humain après le péché, mais a fait sortir de notre race elle-même la délivrance, en la fondant sur l'unité de l'espèce. Heureuse donc la faute qui nous a valu un tel Rédempteur I

* Cant. des Cant., m, H,

CIÎAi»ITRE Xî:

tssence du ministère prophétique. — Le Dieu inconnu. — La plus haute maiiifestaliou de. Dieu a eu lieu en Jésus-Christ. — La croix. — Qu'elle publie la justice de Dieu. — Qu'elle met en lumière l'essence du péché.

— Qu'elle manifeste l'amour que Dieu porte à sa créature. — Dieu dans le paganisme, dans l'ancienne loi et dans la nouvelle. — Amour du sacrifice.

— Jésus-Christ dans son Eglise. — Jésus-Christ considéré comme notre modèle. — Le christianisme et l'humanité. — La morale du christianisme.

— Le Christ considéré comme règle et comme motif de la vie nouvelle.— L'imitation de Jésus. — Impuissance de la philosophie. •— Raison trèsprofonde de la dignité de modèle souverain qui appartient à Jésus-Christ.

— Le Chi'ist, notre juge.

Jésus-Christ a paru sur la terre comme médiateur, médiateur existant récîîcHîcni et personnellement, qui a renversé le mur de séparation élevé par le péché entre Dieu et le monde. Il avait donc avant tout, comme médiateur, un ministère de pontife à remplir, consistant à réconcilier le monde avec son Créateur et son Dieu. Mort de la mort du péché, le monde devait revivre en lui d'une vie nouvelle. Il est le rocher d'où sort la source d'eau vive qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Mais comment renouveler la vie, sans renouveler aussi l'intelli- «rence? L'humanité devait donc recevoir de Jésus-Chrisl une connaissance nouvelle de Dieu plus pure et plus profonde que l'ancienne. Il est donc, en même temof

LE CBRIST PROPHÈTE. 61

que le Pontife, le Prophète de la nouvelle Alliance'. Il est le Prophète en qui la vertu prophétique est à son comble, le grand, le sublime, le parfait Prophète dont Moïse a autrefois prédit la venue* et qui devait nous apporter une nouvelle doctrine, une connaissance plus haute et plus pure de Dieu et de son royaume. Il est le Prophète par excellence, car il n'est pas seulement le docteur de la vérité, il est l'éternelle vérité elle-même, faite homme, le Verbe de Dieu. Sa personne et son œuvre, sa vie et sa passion ne sont qu'un grand et continuel enseignement fait pour pénétrer jusqu'à la moelle de l'âme. L'erreur a sa racine dans le péché, toute erreur est issue du péché '. Et au contraire la connaissance vraie de Dieu et de nous-mêmes est l'œuvre de la grâce. — a Puisque tel a été l'aveuglement des intelligences », dit saint Augustin*, a par suite du péché et de l'attachement a à la chair, que d'aussi monstrueuses opinions ont pu a épuiser les loisirs des philosophes (Epicuriens et Stoïa ciens), pouvez-vous donc douter qu'il y eût pour le a genre humain une meilleure manière d'aller à la vé- « rite, que l'autorité d'un homme uni à la vérité ellea même d'une manière inefTable et miraculeuse, rema plissant sur la terre le personnage de la vérité, en-

* Marc, VI, 15 ; Luc, vu, 16 ; Joan., \i, l i. « Cf. tom. Il, p. 313.

• Ibid., p. 39. — Ad quam miseriam justœ damnationis pertinet ignoraiîtia et difficultas, quam patitar om7iis homo ah exordio nativitatis suœ, nec ab isto malo tiberatur quisquam nisi Dd grada. (August., De dono persever., c xil.)

♦ EpistoL, cxvili, 32.

0 seignant des choses bonnes et justes, en accoraplissaiit a de divines, et amenant les hommes à croire utilement « ce qu'ils ne pouvaient pas encore comprendre docte- « ment ? Nous avons vu sa gloire, et nous le servons ainsi a que les peuples qui croient en lui ».

Le ministère prophétique du Christ fera donc le sujet de ce chapitre.

Nous errions comme des brebis sans pasteur, et chacun suivait sa propre voie *. Eu ces mots se trouve fidèlement exprimé le sort de tout l'ancien monde. Dans une place d'Athènes, l'Apôtre lisait sur un autel cette inscription : Ali Dieu inconnu * ; quel cauchemar pour l'esprit que cette énigme indéchiffrable et toujours présente I Le spectacle du monde révélait bien à chacun tout ce que l'homme par lui-même peut connaître de Dieu, mais chacun teiiait la vérité captive dans l'injustice '. Les sages de ce monde, les législateurs religieux ou politiques avaient bien saisi quelques rayons de la divinité, faible reflet de la majesté de Dieu, renvoyé par le miroir de la création, cependant ce n'était toujours là qu'une image même assez effacée et vue da)is un miroir et comme en énigme * ; quant à la face de Dieu même, ils ne l'avaient

* Isa., LUI, 6 ; Act., xiT, 15 : Dans les âges passés il a laissé les nations errer dans leurs voies.

' Act., XYii, 23.

Heu! primée sceleium causœ mortolibus aegris, Naturam nescire Deum.

(Sil. Italie. Punie, iv, 794.)

' Rom., I, 18.

* I Cor., XIII, 12.

LE CURIST PROÎ'IIÈTE. G3

point vue. Les systèmes sans cesse changeants sur la nature et l'essence de la divinité sont une preuve fournie par riiistoire des développements de rhumanité, que des étincelles lumineuses traversaient parfois les ténèbres de l'esprit humain, et que des lueurs d'une admirable clarté arrivaient à percer la nuit d'épaisse ignorance où l'on était plongé par tout ce qui regardait le divin, mais aussi que l'on n'avait pas la possession claire et assurée de la vérité. Les meilleurs et les plus grands esprits de l'antiquité reconnaissaient volontiers leur misère, et Socrate en qui ce qu'il y avait de meilleur dans le monde hellénique s'était comme personniûé, définit sa mission, non point par le mot de sagesse, mais par celui de philosophie^ comme si, désespérant de posséder la sagesse, il se bornait à la désirer et à la chercher ^ De là les aspirations du monde vers Celui qui n'a pas seulement entrevu Dieu dans un obscur lointain, dans une vague idée, mais face à face; vers Celui qui peut offrir à l'humanité autre chose que des opinions humaines, que des pressentiments confus, c'est-à-dire une parole éminemment prophétique. « Ce que les dieux permettent que nous apprea nions, nous devons l'apprendre», dit Socrate*, « jiour « le reste la divination nous vient en aide i>. Pornhvre *

* Platon. A'pQlog. Socrat., p. 21, 23; Theœtet., p. luO. Cf. Thom. Aqum., Summa theolog., I, III, qu. i, arl. 3. Eumatmm peccatum ex superbia provcnerat, unde eo modo homo erat literandus, ut humilitatus cognosceret se Uberatore indigere.

* Xcnoph., Mem., i, 2. Ce besoin d'un enseignement surnaturel loime la raison principale de l'existence des oracles.

^ Ap. Euseb., Prœpar. evang., iv, 7. — Hinc est qiiod awor, qui €upit vidcre Dcum habet studium ■pieîalis. Ipsi gentiles ob hoc sima-

<i parle de personnes qui tourmentées du désir de con- « naître la vérité demandaient en grâce une apparition 4 de bien qui dissipât leurs doutes et rendît le repos à « leurs âmes ». a Je sais ». dit la Samaritaine, « que h € Messie doit venir, et que lorsqu'il sera venu il nous « enseignera toutes choses * ».

Et nous avons vu Celui qui, demeurant dans le sein du Père', connaît tout ce qui se passe en Dieu*. C'est Jésus-Christ. La mission de révélateur de Dieu appartenait au Fils de Dieu. Si le Christ n'était pas le Fils de Dieu, comment pourrait-il manifester le Père, puisqu'il ne connaîtrait parfaitement ni le Père ni lui-même * ? « Si a nous voyions tout à coup», dit un illustre Docteur de l'Eglise, a le soleil descendre du ciel sur la terre, quel ne «serait pas notre étonnement? Eh bien! le soleil des a esprits a quitté son séjour du ciel et il a conversé parmi « nous ». 11 est venu, et la face de la terre a été renouvelée, et le voile qui couvrait la vue de la créature a été déchiré, et toute chair a vu son Sauveur \ Il a dit : « Qui «me voit, voit aussi mon Père*», c'était simplement la divinité se montrant au monde sous la fiffure d'un

lacra finxerunt ; ut in ipsis erronhus oculis cernèrent, quod coîebanU (Peu*., Clirysol., seim. cxlviiJ

* Joan., IV, 23.

2 Ibid., 1, 18.

3 Ibid., VIII, 38.

* Atlian., C. Arian., îii, IQ ' Isa., LU, 10.

« Joan., XIV, 9.

homme*. La divinité apparaît donc en la personne de Jésus-Christ avec une inexprimable majesté, en même temps que pleine de la plus aimable douceur, elle se fait reconnaître par une sublimité inflnie jointe à l'humilité la plus profonde; par une justice qui glace d'effroi jusqu'à la moelle de l'âme, mais aussi par une immense miséricorde qui s'approche de ceux qui sont tombés pour les relever ; par une sainteté dont le regard inévitable plonge jusqu'au fond des âmes et lit dans les moindres replis des cœurs, mais qui ne laisse pas cependant d'être toujours aimée d'une douce prévenance, d'une charmante sympathie pour tout ce qui est de l'homme ; par une toute-puissance dont le moindre signe fait obéir la nature ; par une plénitude de science pour laquelle rien n'est secret ni caché, mais surtout par un amour, une charité si fort au-dessus de toute mesure et de tou*!e expression, que l'homme qui n'avait rien soupçonné de tel, a de la peine à y croire. En Jésus-Christ donc, image substantielle et visible de Dieu son Père, les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles à tous les yeux*. « Le mystère du Verbe incarné fait briller à nos regards «une nouvelle splendeur de la gloire divine, afm a que, contemplant Dieu devenu visible, nous soyons «ravis à l'amour des choses invisibles ' ». Uhland dit de même :

* Gres-or. Nyss., C. Eunom., i, 1 ; August., De fera rcîi:]., lv ; Bern., in Cant., serm. vi.

* Oiig., Deprincip., i, 2.

" Pi'cefat. Ecoles, in Nativitat. Bomin.

Apol. du Christ. — Toiic IV. S

tij, chapithe XI.

^'ous Yous avons clierché par le raisonnement, Mais sans vous découvrir, et voici qu'à présent, Ouvrant de l'Etoinel l'obscurité terrible, A nos regards moilels vous vous rendez vi-ible. Quel aimable pouvoir, quel ascendant vainqueur Votre voix, voire vue exerce sur le cœur! Heureux qui de la cène a vu la sainte fête Et sur votre poitrine a reposé sa tète !

Dans sa lumière nous voyons la lumière, et celte exclamation d'un païen : C'est vraiment le Fils de Dieu! renferme un sens profond. C'est le cri de l'humanité qui, étant elle-même d'origine divine, reconnaît le divin dès qu'il se montre avec cette clarté souveraine qui le caractérise, de riiumanilé qui, après quatre mille ans d'égarement, retrouve enfin le vrai Dieu et aussitôt l'adore ^ a Le Verbe du Père, la sagesse éternelle», dit Malebranche % « s'est incarnée afin de se faire voir et entendre à a tous les hommes, qui n'interrogent que leur sens.. « Les hommes ont de la sorte contemplé de leurs yeux «la Sagesse éternelle, ils ont vu le Dieu invisible habiter « parmi eux. lis ont touché de leurs mains la parole de « vie. La Sagesse invisible, éternelle de Dieu, nous est « apparue visiblement à nous qui sommes plongés dans « la vie des sens, afin de nous enseigner les volontés « éternelles de Dieu d'une manière sensible et palpable. — « Il y avait quatre raille ans que la vérité parlait à leur « esprit j mais, ne rentrant point dans eux-mêmes, ils

* Bx his auiem, quod nobis Beus apy-ropinquare vohtit fer carnis assumiitvmem, mugis nos ad se cognoscendum attraxit. (Tliom^ AquiU;, Sitinma theolog., III, qu. i, art. 2.)

'ZKîrclien, v, 9. Recherche delà vàité, iv, 2; vi, 2, partie 6.

a ne l'entendaient pas, il fallait qu'elle parlât à leurs « oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes luisait « dans leurs ténèbres sans les dissiper, ils ne pouvaient « même la regarder; il fallait que la lumière intelligible a se Yoilât et se rendît visible ; il fallait que le Verbe se « fît chair, et que la sagesse cachée et inaccessible aux a hommes charnels les instruisît d'une manière char- « nelle ».

La Sagesse éternelle est descendue jusqu'à nous aOn de nous élever jusqu'à elle par l'amour. Grâce à Jésus- Christ, Verbe incarné. Fils unique du Père et splendeur de sa gloire éternelle, l'humanité voit maintenant jusque dans le cœur de Dieu ; la terre est devenue en toute vérité un lieu saint, la demeure de Dieu conversant parmi les hommes, demeure consacrée par la présence réelle de Celui qui porte en lui subsiantiellement la plénitude de la divinité K C'est dans ce sens profond que cette parole de Moïse ' : « Vraiment il n'y a pas de peuple « qui ait son Dieu aussi proche de lui que le nôtre l'est a de nous», acquiert toute sa vérité. Rien de plus profondément vrai aussi que ces paroles consacrées par l'usage qu'en fait l'Eglise : a Nous vous rendons grâces, « Seigneur, Père tout-puissant. Dieu éternel, par Jésus- « Christ Noire-Seigneur». C'est par Jésus-Christ que l'idée de Dieu est venue jusqu'à nous dans toute sa pureté et sa plôuitnde, par lui que nous avons appris à connaître et à prier Dieu, par lui que le très-ijur, le très-

* Coloss., Il, 9.

* Deutcr.) iv, 7,

grand, le très saint sacrifice a été offert; c'est donc aussi par lui seul que Ton peut rendre à Dieu le culte qu'il exige. « D'où pouvions-nous», dit saint Augustin, « apa prendre à connaître le bien immuable que nous de- 0 vions cependant connaître poL^r l'aimer et pour le pré- « férer aux biens passagers?... Je cherchais la voie où 0 l'on trouve la force pour jouir de vous, et je ne la o trouvais pas que je n'eusse embrassé le Médiateur de a Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme. Dieu souvea rain, béni dans tous les siècles, qui nous appelle par « ces paroles : Je suis la voie, la vérité, la vie, et qui a a revêtu de chair la nourriture spirituelle que j'étais trop « faible pour goûter. Car le Verbe s'est fait chair afin que « votre sagesse, par qui vous avez tout créé, devînt le lait «de notre enfance* ». o U n'y avait pas de meilleur a moyen », selon la remarque du même docteur, « pour a guérir la misère du monde, que l'Incarnation du Fils. a Car rien n'est si fort pour confirmer notre foi en Dieu, a que sa propre parole à laquelle nous adhérons en toute a confiance * ». «Afin que l'homme pût connaître la « vérité infaillible, la vérité éternelle, le Fils de Dieu a « pris notre chair et ainsi a rendu possible et fondé notre a foi'». « Rien n'était plus efficace pour tenir noire « espérance élevée vers Dieu, que la démonstration de « l'amour infini de Dieu pour nous. Mais quelle plus « grande preuve pouvait nous -être donnée de cet amour

* Augusl., Confef,s., vn, 17, 18.

* De Trinitate, xiii, 10, « Cil'. Dei, XI. 2.

€ que rincarnatioa du Fils, qui n'a pas dédaigné de c prendre notre nature*? » o Si jusque-là nous n'avions « pas aimé Dieu, au moins devons-nous l'aimer mainte- « nant que nous savons jusqu'à quel point il nous « aime*». — Oui, Jésus-Christ c'est Dieu devenu visible; DOS yeux le voient, nos mains le touchent; sa parole est celle de Dieu. Maintenant l'humanité n'a qu'à ouvrir les yeux pour voir Dieu dans la vérité de sa nature, pour connaître ses admirables perfections. Il est la vérité, il est la lumière du monde. C'est donc avec raison que saint Athanase 'dit : « Quant à la sagesse et à la jactance des « philosophes, ce serait perdre son temps que d'en par- « 1er. Qui ne sait qu'avec tous leurs livres, les docteurs 0 de la sagesse hellénique n'ont jamais persuadé per- « sonne, même parmi leurs disciples, d'embrasser la « vertu? tandis que le Christ, avec ses enseignements tout « simples, et sans user des artiflces de l'éloquence, a formé « par tout Tunivers des sociétés entières d'hommes qui « savent mépriser la mort, et s'attacher à ce qui ne « meurt point, négliger les choses du temps et ne « regarder que celles de l'éternité , ne faire aucun cas € de la gloire terrestre et n'aspirer qu'à la gloire du «ciel D.

Dieu s'est révélé au monde d'une manière admirable dans la passion et dans la mort de son Fils, car sa mort iur la croix n'a pas seulement accompli l'œuvre de notre

» De Trinit., l c.

* De catech. rud., c. rv.

• De Incamatione Verbi, tom. i, c. xltîI,

délivrance, elle a encore accompli la révélation de Dieu au monde.

Sa majesté inaccessible, son inviolable sainteté et sa justice inexorable, voilà ce que Dieu a révélé sur la croix au monde terrifié. A la vérité il n'avait jamais été depuis le commencement du m-oude sans témoigner hautement qu'il est le Dieu juste et saint, toujours armé de l'épouvante de sa toute-puissance contre la créature assez osée pour se révolter, en abusant de sa liberté, contre la volonté sainte du Créateur ; il n'avait jamais cessé de s'affirmer comme le Dieu qui a créé et qui conserve, qui porte et règle l'univers, qui règne depuis l'Orient jusqu'au couchant, terrible à quiconque porte atteinte à cet ordre éternel fondé sur l'essence môme de Dieu, loi souveraine et règle inviolable de la créature, et condition nécessaire de son salut comme de sa perfection. Dieu s'est affirmé trois fois devant le monde. Premièrement dans la conscience, ce témoin intérieur, ce juge sévère devant lequel nos propres pensées s'accusent et se défendent *, ce Sinaï mystérieux où le Seigneur promulgue sans cesse ses divins oracles dans l'intérieur de toute âme. Mais hélas ! quand les passions parlent leur langage enchanteur, quand le tumulte bruyant de la vie s'élève, que celte douce et salutaire voix de Dieu est vite étoulTée dans notre cœur * î La deuxième fois que Dieu s'est manifesté, c'est

•Eorw., n, 15;

* « Pour meure un frein à cet entraînement farouche, soi. •vers la brutaliié des sens, soit vers l'orgueil de l'esprit, de grandes forces sont nécessaires. La voix de la conscience oula voix de Dieu dans l'homme n'y suffit nullement. Elle est trop souvent domince par le mugissement des passions.

LE CORIST PROPHÈTE. 71

lorsque sa justice a mis sur la tête du pécheur toutes les douleurs de la vie, et qu'il a ciiangé le Paradis en un désert, l'homme en est sorti, chargé des malédictions de Dieu, et depuis ce jour il continue son long pèlerinage à travers les siècles de l'histoire, par un chemin plein d'épines et de douleurs. Le péché a ouvert toutes les sources de l'abîme, et un fleuve de douleurs, large et profond, capable de tout inonder, en est sorti pour submerger le genre humain. Personne n'est épargné , tout cœur y puise sa pleine mesure de tristesse et de pleurs, de misère et d'amertume, de mal et de mort. Tout cela dérive d'une source unique, le péché ; car la mort est la solde du pectié. Dieu s'est fait connaître une troisième fois comme Dieu juste, comme vengeur du péché dans la Tie de cbaque particulier et dans l'histoire de chaque peuple, dans les afflictions de son peuple élu comme dans les châtiments des nations. L'histoire de l'homme tout entière n'est en réalité que l'histoire de la justice de Dieu planant sur la vie des peuples, et exerçant ses jugements sur le péché. Juifs et Gentils, tous étaient inexcusables '.

Cela ne suffisait pas enco':^. Vous n'avez pas encore vu quel est le poids du péchc' . yndum considerasti quanti

faussée et même démentie par les sophismes audacieux. Il fallait donc nécesKiirement que la divinité se manifestât, surloul au commencement, d'une manière réelle, indubitable, jnconleslable, par des signes prodigieux et des miracles; il le lallail pour pénétrer l'homme d'une crainte salutaire, et pour mettre dans son cœur l'empreinte inelTaçable du devoir et de la loi ». (Molitor, Philosophie de l'histoire, ii, § 295.)

* Rom-, u, 1.

ponderis sît peccatum ! Cette parole de saint Anselme * est celle que Dieu adressait au monde avant la venue de Jésus-Christ. Une puissance plus forte cependant devait venir rompre le charme du mal ; la justice de Dieu allait se présenter aux regards du monde avec une triomphante évidence , et le monde la verrait de ses yeux, pourrait la toucher de ses mains, et les cœurs enchantés par le péché seraient assez fortement secoués pour sortir enfin de leur assoupissement malsain. Donc au centre des temps, à la face du ciel et de la terre, en présence des des anges et des hommes, la croix fut plantée, la croix avec le Fils de Dieu crucifié, sanglant, mourant. Point culminant de ia rédemption du monde, la croix le fut aussi de toute la révélation. Le Calvaire fut un second Sinaï, sur lequel, avec un tremblement de terre pour signal , l'Eternel se révéla au monde comme le Dieu juste, comme le vengeur inexorable du péché. « Dieu « a choisi celui-ci, dit l'Apôtre *, pour manifester sa jus- « tice au monde ». Le Rédempteur cloué à la croix avec ses bras étendus, c'est le livre ouvert de la justice de Dieu ; et le doigt de l'Eternel y a écrit avec du sang et des blessures, en caractères plus durables que ceux qu'on grave sur des tables de pierre : Je suis le Dieu juste, je suis celui qui punit le péché. L'humanité ne peut pas, en passant sur la grande route de la vie, ne pas jeter un regard sur ce livre vivant et ne pas lire ce qui s'y trouve écrit. Dans les agitations bruyantes de la vie publique, dans les

* Cur Deus homo, i, 2i, « Rom., m, 25.

occupations absorbantes de la vie domestique et jusque dans les voies d'égarement que suit le pécheur, la croix parle et elle parle assez haut pour se faire entendre même de l'esclave du mal que sa voix mystérieuse remplit d'un secret effroi. La croix est ainsi devenue le principe et la source de toute connaissance de Dieu et de soi-même, le code inviolable et saint de la vie humaine, l'image merveilleuse où l'on découvre d'un coup d'oeil toutes les hauteurs et toutes les profondeurs de la justice divine, a Mon «Père, faites que ce calice passe loin de moi», dit le Fils. Et le Père se refuse à détourner le calice ; le Fils boit jusqu'à la dernière goutte ce calice que lui ont préparé les péchés du monde, il le boit pour expier ces péchés surabondamment et dans une mesure que n'exigeait pas la stricte justice. Son sang est la condition nécessaire du pardon, et sans l'effusion du sang il n'y a pas de rémission des péchés *.

La croix nue et dure, rougie de sang, avec sa honte et son opprobre, ses outrages et ses dérisions, ses blessures et ses douleurs, ses angoisses poignantes, son épouvantable agonie et son complet délaissement du côté de Dieu : voilà la manifestation du Dieu juste dans la personne du Christ. Autant de blessures dans le corps du divin Crucifié, autant de témoins ; autant de gouttes de

* Eehr., IX, 22. — Secundo modo {id est. per quod rnelius et convenientius perveniiur ad finem) Jiecessarium fuit Deum incarnari ad

hurnanœ naturœ reparationem Dominus loquitur supposita prae-

scientia et praeordinatione Dei, secundum quam erut ordinatum, ut frudus hurnanœ salutis non sequeretur nisi Christo patiente. (Thora. Aquin., Svmma theolog., III, qu. i, art. 2; qu. LXVI, art. 2.) — La nécessité était absolue, selon saint Anselme. (Cur Dev^ homo prœfat., i, 10, 1. xxi.)

sang, autant de voix qui crient dans tout l'univers et font entendre à travers tous les siècles jusqu'à la fin des temi»s,' cette vérité que Dieu est un Dieu juste, et que ses jugements sont terribles ; qu'il est épouvantable de tomber dans les mains du Dieu vivant *.

« J'ai péché », dit en se moquant l'impie dans l'Ecriture , « quel mal en ai-je éprouvé * ?» Le péché n'est rien, dit l'athée dans son cœur insensé, langage qui est toujours celui de l'irréflexion, bien qu'il revête parfois l'apparence de la profondeur ' : ce que vous nommez péché, ce n'est qu'une illusion, qu'un fantôme que se forge votre imagination timorée et malade ; c'est la traneiîion nécessaire de la spontanéité de l'enfance à la liberté qui a conscience de soi, à la détermination propre; c'est l'ombre dans le tableau de la vie à laquelle il donne son développement complet, en opposant face à face les deux termes antithétiques dont elle se compose nécessairement*.

Qu'est-ce que le péché? Maintenant la réponse est donnée; l'homme ne peut plus en ignorer la gravité énorme, épouvantable, infinie. Jésus-Christ a convaincu le monde du péché '. La nature du péché connue fait connaître aussi toute l'importance morale de celte vie et met en lumière la destinée de l'homme avec le principe fonda-

^Uebr., X, 31.

• Jésus Sirac. , v, 4.

' Spinoza, Epist. xxxir.

• Cf. I" partie, xxxviii, 400.

• Joan., XVI, i 8.

LE CHRIST PUOriIKE. 7{i

menîal de l'activité morale. Le fleuve de la vie, qui embrasse l'univers dans son cours, descend de Celui qui, élevé au-dessus de cette mer lonjours mouvante, toujours changeante des choses créées, règne dans son immuable repos et dans son inaltérable majesté. Sa volonté crée et conserve, porte et régit tous les mondes, domine enfin sur tout ce qui existe. En lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes. Il est la raison dernière de tout être. Tout ce qui existe n'existe que par lui et en lui. En dehors de lui c'est le néant. Il est Celui qui est'. Il est par excellence et dans le sens le plus élevé du mot. 11 est donc la vérité même, et toute vérité n'est telle que par lui. Il est pareillement la beauté essentielle, et tout ce qui est beau n'offre qu'un reflet de la beauté divine. Il est encore le bien, le bien unique et souverain, et nul ne peut être heureux qu'en lui seul. Tout vient de lui, tout est soutenu par lui, tout doit donc rclournar à lui pour trouver sa fin et sa perfection. Telle est la destinée nécessaire de toute créature sans exception. En l'accom» plissant, elle se subordonne à l'ordre éternel que Dieu a établi et dont l'enchaînement universel embrasse toutes les existences ; c'est ainsi qu'elle devient vraie parce qu'elle réalise l'idée d'elle-même. En imitant l'exemplaire divin, en le reproduisant dans sa propre vie, elle devient sainte. En retournant au principe de la vie, elle se remplit elle-même de vie, se repose en lui, en lui trouve son bonheur. Ces éternelles pensées de Dieu, le frai, le beau, le bien, c'est-à-dire la vie môme de Dieu,

^Exod., m, 14.

/fi CHAPITRE XI.

c'est en les prenant ponr raison dernière et pour fin de sa vie, que la créature participe à la vie de Dieu et se divinise.

Si au contraire l'esprit se révolte contre la vérité qui e?t en Dieu, qui est Dieu même, alors il se sépare du principe de son existence, il s'évanouit dans le mensonge, dans les ténèbres, dans la nuit, dans la mort. Or, tel est précisément le péché, c'est la libre créature de Dieu qui se sépare de l'idée du Maître', c'est donc la créature qui se sépare de sa propre vie, qui s'abandonne elle-même : c'est la destruction et Tanéantissement, aussi radical et profond que possible, de toute son existence, de tout son être * conçu de toute éternité dans les conseils de Dieu et puis créé pour Téternité; l'homme qui pèche oublie cette destinée qui est la sienne. De son moi contingent et créé il fait le centre de ses aspirations, il y rapporte tout. Cette vie terrestre, si courte et si fugitive , qui n'est qu'un lieu de passage, un temps d'épreuve et de purification, il en fait toute son existence ; il s'enferme, il se confine lui-même avec toutes ses espérances dans les

' In iantum naturœ sunt vitiosœ, in quantum ab ejus, qua factœ sunt, arte discedw^. (Augustin, De lib. arbit., ni, 13.)

' « Le bien seul est quelque chose, dit saint Athanase (C. Gent., c. IV), le mal n'est pas. Celui-là trouve son exemplaire en Dieu, celui qui est ; celui-ci ne repose que sur les vaines conceptions». — Vitium , dit saint Thomas d'Aquin (SumTTia theolog., 1, il, qu. lxxi, art. 2), in tantum est contra naturam hominis, in quantum est contra ordinem rationis. — Perdit peccator privilegium, quod ex ratione super animalia habet, et efficitur bestiaiis, et judicium est de eo, sicut de aliis bestiis. (Nicol. Cusan., Excitât., 1. V, exserm. Intuimini.) — Le péché est une déraison (àxd-jiffTov), une démence (àvonTcv), une folie (p-wpov), dit saint Jean Chrysostome. [ICor., hom. ix, 4.)

limites étroites de celte vie et de cette jouissance de la terre. Il y a quelque chose qui caractérise tout péché, quel qu'il soit, c'est qu'il nie le sérieux de la vie, et son importance éternelle, c'est qu'il rapetisse la grande idée de la vie et la destinée de l'homme, qui est fait pour rélernité et qui a besoin de toute une éternité pour le développement complet de sa vie. Le péché rapetisse ainsi l'homme, il l'anéantit, il efface de sou front le sceau de l'éternel et du divin, qui seul l'élève au-dessus de la nature mortelle environnante. Il l'enferme dans cette vie terrestre comme dans une prison étroite et sombre où ne pénètre point le soufQe du ciel, où le soleil de l'éternité ne luit jamais. Le péché, c'est l'égoïsme, il prend sa personne pour le centre de l'univers, il s'installe sur le trône qui n'appartient qu'à Dieu ; il rapporte tout à soi-même ; il entend que tout soit asservi à sa volonté. L'égoïsme est le fond invisible de tout péché et comme son âme, quelques noms, formes ou figures qu'il prenne, il n'est jamais qu'une manifestation quelconque de l'égoïsme. L'égoïsme est le tronc commun qui porte la triple racine du mal '.

Par le péché l'homme porte atteinte aux droits éternels et imprescriptibles de la majesté divine; il bouleverse, autant qu'il est en lui, l'ordre universel des êtres, il porte les mains sur la couronne qui appartient au Seigneur, auteur et consommateur de toutes choses , l'alpha et l'oméga de l'univers, pour la poser sur sa pro-

*Bonaven Brm/07., p. III, c. ix; Thom. Aquln. (Summa theolog.. H, II, qu. ,;i,xii, art. 6, 7; I, II, qu. ixxxn. àîi T Amor iimdmatus mi jpsius causa est et principium omnispeccaii.

78 CnAPlTRE XI.

pre tête. « Vous serez comme Dieu ! » Cette parole dite par le Séducteur au premier pécheur renferme le sens le plus profond et le plus vrai. Elle précise la portée du péché, elle en montre clairement la nature et l'essence. Le péché est donc une tentative pour ren\erser Dieu de son trône. Ce n'est plus la sainte volonté de Dieu, c'est le caprice coupable de la créature qui doit régner, qui doit donner la loi au monde et lui imposer l'obéissance *.

Mais un tel renversement est impossible et le sera éternellement. Le péché est donc un mensonge, et l'auteur du péché est le père du mensonge '. C'est une folie ', puisque le pécheur tente de renverser ce qui fait le fond et la racine de son propre être, et qu'il dirige ses coups contre son propre cœur *. C'est une illusion , puisque l'âme rêve d'être reine et devient esclave ', s'imagine qu'elle va conquérir la vie, et creuse son tombeau, s'insurge contre le Dieu vivant et se prosterne devant une

* flœc m hominibus perversitas, quia Boum volunt vivere secundum voluntatem eorum. (Augusl., in Ps. XLvni, serm. 1) Un Galigula, (Sueton, Calig., c. xxn) ; un Doiniiien, (Philosu-al., vi vita jipoUon., viir, 4; Saéton, Doinit., c xni), s'érigeant eux-mêmes en dieux el se faisant adorer, c'est l'expression concrète, la plus haute du principe du péché.

^ Joan.. vni, 44. — Omne peccatum est mendacium. (August., Civit. Dei, xiv, 4.)

Ps. CXI, 7 ; cxm, 8.

* Omnium, quœ sunt, ut non sint, id est, ab essentia deficiimt, et ad non esse tendant, malum générale esse clamât verissima ratio. (August., De mor. Ecoles., ii, 2.)

5 Tupa/MÎ^'o; â-xan; --./.poTsoov. J. Chrysost., hom. Lix, wi Joan., IV; npctr.,u, lU.

idole sans vie *. Par le péché l'homme brise le lien qui le rallache à Dieu, il devient étranger à Dieu. Dieu est la bonté par essence, le souverain bien ; le péché qui est le mal déleste et combat Dieu, le souverain bien -. « Je « monterai, j'établirai mon trône au-dessus des étoiles*». Le péché place son trône à côté, au-dessus du trône de Dieu. Le péché est la révolte de la créature contre son Créateur, c'est pourquoi il est la source de toute erreur et de tout malheur *. Dieu étant la lumière, lorsque l'homme s'éloigne de lui par le péché, il tombe dans les ténèbres extérieures ^. Dieu étant la vérité, l'homme qui s'affranchit de Dieu s'asservit au mensonge et à l'erreur. Dieu étant le bonheur, l'homme qui s'éloigne de Dieu se rapproche nécessairement de la peine. Dieu étant la vie, qui se sépare de lui fait alliance avec la mort éternelle. Nuit, mensonge, douleur et mort : voilà l'enfer. Ce que chacun sème, il le moissonne ; la justice de Dieu consiste simplement à laisser aller le pécheur où il veut, à lui permettre de faire usage de sa liberté. Car chacun est toujours puni par où il a péché. Le pécheur se damne lui-même et il reste damn-^. il se sépare de Diea et il en demeure séparé. C'est son moi avec ses passions et son

• Il Joan., IX. Cf. Augusl., De vera religione, c. xxxviii.

' Isa., 1, 2, 3. — Amor suiusque ad contemptum Dei. (AuffUSt., Civ. Dei,xiY,2S.)

* Isa., XIV, 13 ; Ezech., xxvni, 9.

♦ Job, XV, 31-35 ; Petr. Clirysolog., serm. m. De filio prodig.

*Si peccasti in tenebris es. (AugusL, Enarr. in Psalm., cxxxviii.) Sailli Allianase appelle les pensées do péché « Xcyaad o^oTc.v&i». {Contra Geîit., c. ix.)

bon plaisir que l'homme , lorsqu'il pèche , met sur l'autel, voilà le Dieu devant lequel il fléchit le genou, auquel il sacrifie tout. Le péché est donc une idolâtrie *. Aussi les dieux dont la mythologie peuple son ciel ne sont pour la plupart rien autre chose que les passions humaines personnifiées *. Dieu aime infiniment et nécessairement sa nature sainte ; or, le péché s'attaque directement à la sainteté de Dieu ; par le péché rhonime déclare la guerre à Dieu qui lui résiste armé de son effroyable toute-puissance ; il s'efforce de renverser cet unique obstacle que rencontre sa volonté Ml y a donc dans le péché une tendance à l'anéantissement de Dieu même. De là cette colère infinie, nécessaire et éternelle, sous le poids de laquelle Dieu accable le péché. Tant que Dieu est Dieu, il appesantit sa main sur la tête du pécheur.

Or, l'enfer n'est rien autre chose que cela. La volonté sainte qui gouverne le monde, c'est la volonté de Dieu, volonté de l'Etre infini, personnel et vivant, et non pas je ne sais quel ordre moral, universel , sans soutien comme sans vie. Il n'y a pas d'autre ordre moral universel que Dieu lui-môme, dont la sainte nature, pénétrant

* Aii^ust., De vera religione, cap. 49 : L'amour-propre aous précipite si loin de la véiilé dans le vague de nos pensées, que quelques-uns n'ont pu comprendre Dieu que sous l'idée d'un corps de feu. {IMd., c. xxxvi) : Peccata animas fallunt.

* Sages., xm, 1-5. — Cf. Alhan., C. Gent., c. ni, c. vu. Mavf* tS>v sito-wv. On reconnaissait pour des dieux encore beaucoup d'autres choses qu'on rougirait de nommer, dit Pline. [Eist. natur., ii, 5.)

' Vohmtas divina ncccs&anam habitudinem habet ad bonitatem suam. (Thom. Aquin., Summa theolog., I, qu. xix, art. S.)

LE CnRI:T PROPHÈTE. 81

comme un rayon lumineux dans les esprits, devient la règle et la loi des êtres libres. La justice de Dieu pourrait se définir la défense légitime et personnelle de la sainteté infinie contre le mal qui tente d'anéantir, avec Tordre moral, le principe même de cet ordre, avec la loi, le législateur lui-même, c'est-à-dire Dieu ^

Tel est le péché dans l'ordre de la nature. Maintenant comment sonder l'abîme d'iniquité qui se creuse dans une âme qui commet le péché, après que la grâce divine l'a appelée à son admirable lumière, qu'elle l'a revêtue de sainteté afin que son esprit trouvât en elle une paisible demeure, après que Dieu s'est donné lui-même, s'est uni à cette âme de la façon la plus merveilleuse, au point de la faire participer au mystérieux banquet de sa vie divine et bienheureuse? Aussi mystérieuse et incompréhensible est la grâce, aussi inconcevable et insondable est le mystère d'iniquité qui se forme dans une âme qui pèche après avoir été sanctifiée par la grâce.

L'image de Jésus-Christ crucifié, couvert de sang et de plaies, rassasié de honte, abreuvé d'amertume, couronné d'cpines, en proie aux angoisses et réduit à mourir : voilà l'image du péché. Voilà ce que le péché a fait du plus beau des enfants des hommes 1

Maintenant, quel commentiire ajouter à cette parole si claire, si puissante et si pénétrante de la croix ? Il n'en est pas besoin. Le Seigneur lui-même en a donné un, lorsqu'il a dit : « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur

* Est aligna Icx œteima, ratio gubemativa tolius universi in mente diviwi existens. (Thom. Aquin., Summa theolog., I, II, ou. iciii, ait. I. et. t. III, 371.)

AroL. DU CnnisT. — Tome IV. 0

82 CHAPITRE Xï.

« Tons et sur vos enfants. Car si le bois vert est ainsi a traité, que sera-ce du bois sec* ? » Si lui, le Juste, lui, le Fils de Dieu, souffre ainsi sous la main pesante de la justice du Père, qui le frappe à cause des péchés d'autrui, qu'arrivera-t-il à l'homme lorsqu'il répondra pour ses péchés ? S'il faut que l'Infini lui-même souffre pour offrir une expiation suffisante du péché, ne faudra-t-il pas que le pécheur souffre sans fin pour expier ses propres péchés ? Or, voilà l'enfer. Oui, il faudrait que Dieu, qui est la justice même, fût injuste envers son propre Fils pour ne pas lancer toutes les foudres de sa justice sur la tête du pécheur rebelle, pour ne pas accumuler sur lui une somme de douleurs qui réponde, au moins d'une certaine façon, à la grandeur du péché. Le Père qui présente à son Fils le calice d'amertume ne ferait pas boire à celui qui dédaigne le sang du Rédempteur, la coupe de sa colère toute pleine, au jour de ses vengeances I Cela n'est pas possible. Or, l'enfer n'est pas autre chose.

La justice de Dieu s'est donc manifestée au monde par la mort de Jésus-Christ ; cependant cette justice, le monde païen l'avait déjà pressentie, et quelques-uns de ses hommes de génie en ont parlé en termes nobles et dignes. Mais il y a une seconde chose qui a été révélée au monde par le sacrifice de Jésus-Christ, laquelle n'avait pas même été soupçonnée par une pensée humaine auparavant, je veux dire l'amour immense de Dieu, son infinie miséricorde. Dansla personne de Jésus-Christil s'estdonnéàceux qui ne le connaissaient ni ne l'aimaient point, à ceux qui

*I«c, xxni, 21.

LE CHRIST PROPDÈTE. 83

s'étaient révoltés contre lui. Et son amour paraît au plus haut point, en ce qu'il s'élève à mesure que croissent la faute et l'ingratitude.

Oui, il y avait là de quoi apprendre au monde d'une manière indubitable et certaine que Dieu est amour, et que le Dieu juste par essence est en même temps miséricordieux au-delà de toute expression. Tant que Thomme ignorait cela, chargé qu'il était de péchés et courbé sous le faix de sa conscience coupable, il ne pouvait goûter aucune paix. Les dieux étaient jaloux du bonheur des mortels ' : voilà quelle était l'erreur de l'ancien monde, et il y eut un grand pas de fait dans la connaissance de la divinité, le jour oîi Platon enseigna que les dieux ne sont pas sujets à l'envie \ Mais combien une telle no-

• Ilcrodot., I, 32 ; II, 40.

Perpétua solvent formidine terras.

(Virg., Ed., IV. 14.)

Des dieux la redoutable envie Nous glace de craia'e et d'effroi; Nul mortel n'a connu, je croi , De bonheur cur en cette vie.

(Scliiller.)

2 De Iiepubl.,u, p. 379. Co iip fat que plus tard après la venue de Jésus-Christ et sous rinfluence de sa doctrine, que les philosophes païens commencèrent à parler d'une providence bienveillante de Dieu, père de tous les hommes, etc. Cf. F^lu- VàTch. Nonposse suaviter vivi sec. Epie, c. xxii;Epicl., Biss., I, 9. « Même lorsque le grec a|)nelait son Zeus, l'italien son Janus pater, il entendait dans 'le sens physique la paternité qu'il leur attribuait. Ce nom de père exprimait, tant chez les Grecs que chez les Romains, une idée généalogique. C'était le premier ancêtre de la race qu'on désignait ainsi. Le terme de mère que Ton ajoutait au nom de Cérès, n'excluait pas même dans les mystères d'Eleusis Tioée de divinité étrangère, cachée, sombre cl terrible. (F. Creuzer, Deutsche Schriften, i, p. 171.) / ^ >

84 CnAPlTRE XI.

lion était encore éloignée de la vérité qui nous montre en Dieu un amour désintéressé, dévoué, compatissant. Voiià ce que n'avait soupçonné aucun païen, même parmi les plus grands penseurs et les plus sages. Moïse eut un certain pressentiment de cet amour sur la fin de sa vie'; mais combien cette pensée se montre rarement dans les psaumes et chez les prophètes, combien peu souvent le nom de Père y est-il donné à Dieu M L'Ancien Testament £0 plaît bien davantage à représenter Dieu, comme le Fortf le Seigneur, V Admirable, le Dieu des armées, comme cJui qui recherche les péchés jusqu'à la troisième el quatrième génération. « Parlez vous-même au Sei- « gneur » , dit le peuple d'Israël à Moïse, « car pour e nous, nous avons peur; personne ne peut voir Dieu et « vivre * ». Et en vérité cette crainte n'était pas s^ans motif, puisqu'il s'agissait, pour une race coupable, d'apl)rocher du Dieu trois fois saint, devant qui nul n'est trouvé pur. Il est donc naturel que l'effroi s'empare de l'homme, lorsqu'il songe à ce qu'est son Dieu, à ce qu'il est luimême, et il ne peut guère s'empêcher de dire avec la sainte Ecriture : « Vous avez pénétré ma chair de frayeur, « et je m'épouvante à la pensée de vos jugements * ».

Dieu devait premièrement témoigner à l'homme son amour, un amour infini, ineffable, et cependant incontestable, sensible et palpable. Puis il fallait que l'homme

* Deutéron., vi, 4, 5.

» Isa., LXiv, 16.

* Exod., xxxui, 20.

* Ps. cxvni, 12.

fûtcapable de s'élever jusqu'à l'idée de l'amour de Dieu de croire à un Dieu qui est amour. La crainte du Set gneur demeure le caractère saillant du culte religieux même chez les justes, jusqu'à ce que l'amour de Dieu se révèle pleinement dans la personne de Jésus-Christ et qu'un cri d'allégresse s'élève de toute la terre : Aimons Dieu car il nous a aimés le premier'. L'amour de Jésus- Christ, sa tendresse pour les hommes* ne s'est pas manifestée comme autrefois sur le Sinaï parmi les tremblements de terre et les roulements du tonnerre ; non , l'Homme-Dieu fait son apparition dans une nuit calme et «ilencieuse. Devant lui ne marche pas la terreur, mais un chœur d'anges annonçant l'heureuse nouvelle. Ne craignez rien, dit l'ange aux bergers, car il a déposé l'éclat foudroyant de sa toute-puissance, il a caché sa couronne de Créateur et de Maître du monde sous le voile de l'humilité, il a dissimulé sa majesté de Roi sous un déguisement d'esclave. Il a l'apparence de l'être le plus faible, ie plus infime, le plus dénué de tout qui soit sur terre ; TOUS verrez un enfant nouveau-né qui pleure couché dans une crèche, ail n'est pas venu », dit Théodote d'Ancyre ', « précédé par les roulements du tonnerre, comme € un Dieu, ni dans une sombre nuée sillonnée d'éclairs < et dans l'appareil avec lequel il se montra autrefois aux « Juifs. Il ne voulait pas effrayer l'homme qu'il venait c chercher. Il est donc venu sous la forme d'un esclave.

*Joan., rv, !9.

• lit., m, 4.

* fluiuil.^ in natal. Dom., ?.p. Lihb., t. V7, p. 98S et seqq.'

«revêtu d'humiliié, avec la précaution que prend un «chasseur pour ne pas effaroucher le gibier qu'il veut « prendre. Il a choisi le gite le plus pauvre dans le lieu « le plus obscur pour paraître sur la terre ; il a voulu a naître d'une Vierge pauvre ' ». 11 est descendu comme la rosée dans une nuit paisible, doucement et plein de bénédiction.

Maintenant le monde, si chargé de péchés qu'il fût, ne devait plus avoir peur de Dieu, car qui est-ce qui a peur d'un enfant ? Maintenant enfin le monde allait se relever du fond de sa misère ; il pouvait désormais tout espérer de Dieu ; car comment Dieu, qui avait donné son propre Fils, pouvait-il ne pas tout donner avec lui * ? Dieu a tellement aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique*. L'amour sans limite et incompréhensible, comme la nature de Dieu même, large et profond comme l'essence divine d'où il émane, l'amour est la plus profonde raison de l'Incarnation de Jésus-Christ.

Maintenant nous entrevoyons, nous commençons à comprendre le mystère du plus profond abaissement de Dieu, ce mystère des mystères ; ce n'est plus pour nous quelque c'^ose d'entièrement clos, de complètement incompréhensible. Notre raison, il est vrai, ne s'en rend pas compte, notre intelligence ne le conçoit pas, mais notre cœur comprend. En effet, le cœur comprend l'action de l'amour, qui demeure éternellement une énigme

^■Isa., XLV, 8.

• Rom., vm, 32.

*han., ni, IG.

pour la raison. Que dis-jc? un amour qui se raisonnerait, qui 56 ramènerait à des motifs nécessaires, ne serait plus de l'amour. Il en est ainsi, même dans l'ordre des choses terrestres. L'amour maternel se donne spontanément, ■ sans réflexions et sans demander de récompense.

a Si donc, \ousqui êtes mauvais, savez néanmoins don- « ner ce qui est bon h vos enfants, combien davantage votre 0 Père qui est dans les cieux donnera-t-il les biens à ceux « qui les lui demandent * ? » Comment celui de qui découle toute paternité * n'aimerait-il pas comme un père?. Celui qui a promis de consoler son peuple, comme une mère console son enfant •, pourrait-il ne pas l'aimer d'un amour aussi supérieur à Tamour maternel que le ciel est élevé au-dessus de la terre? Tout amour est incompréhensible pour qui n'amie pas, c'est pourquoi le plus grand acte du plus grand amour est quelque chose qu'une raison pureinent spéculative n'entend point, c'est pour le Juif un scandale, pour le Gentil une folie. Mais à peine un ccrur fidèle a-l-il entendu dire que Dieu est amour, que l'amour est plus fort que la mort, qu'aussitôt il aperçoit dans ce profond abaissement, dans ce dévouement de son Dieu qui se livre à la mort, un acte d'amour en rapport avec la nature de son divin Auteur*. ïl reconnaît que l'amour souverain et infini est bien capable d'une démarche inconcevable à toute intelligence finie,

NattJi., y 11, 10.

• Efhes., ni, 15. , •lia., Lxvi, 13.

* Magna est miseria, superlus homo, sed major miicricordia, ftu- .tniîis Deus. (August., De catechiz. nid., c. iv.j

et il s'ecne avec un auteur spirituel : < 0 amour, à « quel excès tu portes mon Dieu 1 Qu'il est ineffable cet a amour qui te fait faire ce que le cœur de rhon.me « n'aurait jamais imaginé I »

Maintenant nous entendons le mystère de la Croix. 11 renferme toutes les profondeurs de la sagesse divine, il recèle un trésor inépuisable, où tous les saints ont puisé et se sont rassasiés. Tout ce que le christianisme a créé et opéré sur le grand théâtre du monde, comme dans la solitude de la cellule ou du cœur, en fait de luttes \iriles et d'efforts courageux, comme en fait de souffrances en- , durées dans la résignation et la patience, de tout cela le sang du Sauveur a été la semence féconde; tout cela est venu de la croix, a germé et s'est développé à l'ombre de cet nrbre du Calvaire.

Telle est la gloire de la croix, c'est pourquoi le Fils de Dieu a c:iOisi la croix. C'était seulement par elle qu'il pouvait devenir pour nous ce qu'il a été.

0 En la croix est le salut, en la croix la vie, en la croix « une protection contre l'ennemi, en la croix une suavité a céleste qui inonde l'âme, en la croix la force de l'intel- « ligence, en la croix la joie de l'esprit, en la croix le a comble de la vertu, en la croix la perfection de la sainateté*». La misère et l'abaissement, l'opprobre et la douleur forment le cortège du Sauveur depuis le jour de sa naissance dans une étable, jusqu'à celui de sa mort sur la croix. Mais cet homme de douleurs, ce crucifié a, par ses douleui"s, répandu un fleuve de délices sur toutes

* Imitation de Jesus-Christ, ii, 12.

les douleurs de la terre ; par ses blessures il a changé les jours de souffrances en jours de joie ; et, pendant que nous arrosions de nos larmes notre pain terrestre, i! nous a présenté le pain céleste de la divine consolation et de l'espérance.

Comment cela ? L'homme ne doit plus craindre Dieu ; il y a plus, il doit l'aimer de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces ', l'aimer de i'amour le plus haut, le plus saint, le plus vrai, auquel nul autre ne se compare. C'est, comme déjà nous l'avons vu, le propre du christianisme d'avoir mis l'amour de Dieu au premier rang de ses commandements, ce que nulle religion n'avait fait. Il fallait d'abord que Dieu attirât Vhomme à lui par un témoignage éclatant de son amour, pour allumer ainsi dans le cœur de l'homme un amour réciproque. L'amour pour un plus grand que soi demande pour naître que ce plus grand condescende d'abord à aimer lui-même. L'amour des parents éveille celui des enfants. De là cette parole profonde du disciple bien-aimé : a Ai- « nions Dieu qui nous a aimés le premier * ». Mais Notre- Seigneur Jésus-Christ, le Dieu incarné, Jésus sur la croix ' rendu facile aux hommes le devoir de l'aimer et de trouver dans notre amour pour lui une force surhumaine, une puissance qui triomphe du monde. Le cœur humain, si dur et insensible, si léger et dissipé qu'il soit,

* Marc, xn, 30.

• Cf. Aiigusl., (Decatechiz. rud., c. iv) : Nulla est enim major ad amandum invitaHo, quam prœveiiire amando, et nimis dums est

animus, qui dilectiomm si nolebat impendere, nolit rependera

Operœ pretium est auimadveriere, quanto amore exardescat infarior, cum a superiore se diligi seiisvnt.

ne peut manquer de se donner tout entier à quelqu'un qui l'aime d'un amour puissant, généreux, désintéressé» et qui ne recule devant aucun sacrifice; voilà la raison pour laquelle l'amour clernel de Dieu a voulu prendre la "voie douloureuse et sanglante du supplice pour se présenter au monde, et pour l'atlirer à soi avec la puissance d'un amour qui aime jusqu'à la mort'. Voilà pourquoi Tamour éternel s'est abaissé si profondément, pourquoi il est apparu à l'homme, qui ne connaissait pas son Dieu, la couronne d'épines sur la tète, les pieds et les mains transpercés, le corps couvert de sang et de blessures, le côté ouvert, comme pour indiquer que la voiô était libre à tous pour parvenir jusqu'au plus intime de son cœur. Voilà pourquoi l'Eternel a choisi le centre du monde, le milieu des temps pour ériger la croix, de telle sorte que personne ne peut maintenant passer outre sans jeter un regard sur Celui qui est l'amour infini, l'amour crucifié. Et quand un cœur, surtout dégoûté des plaisirs et rassasié du monde, vient à considérer ce Dieu dont le regard est à la fois si plein de douleur et de tendresse, il ne se peut que la compassion ne s'éveille pas en lui, de plus en plus, à mesure qu'il regarde et qu'il contemple un si touchant spectacle. De la compassion naît bientôt un amour réciproque, amour sur lequel repose pour tout homme l'accomplissement de son salut éternel*.

* Joan., xni, 1.

• Per hoc, quod homo fer Christi passionem est libei'atus....y pi'imo homo c/ujnoscit quantum Deus hominem dilnjat, et per hoc ywovomtur ad cwn diligend'im, in ijuo perfectio humanœ sahitix coii' sistit. (Tlioni. Aquin., Siumna thmloij., [Il, qu. XLYI, url. 3.)

m CHRIST PROPHÈTE. 91

Mais l'amour de Dieu va plus avant encore dans le cœur de l'homme, par la raison que Dieu s'est dévoud pour l'homme, et que ce qu'il a souffert, il l'a souffert pour l'homme. « Il m'a aimé et il s'est livré pour moi ' » ; « Dieu nous a témoigné son amour en ce que le Christ « est mort pour nous, lorsque nous étions ses ennemis"». Ainsi parie Tx^pôtre, ainsi parle avec lui l'homme racheté. Et alors ce n'est plus simplement la compassion, mais la gratitude la plus profonde et la plus vive qui attire le cœur humain aux pieds du Crucifié *. Le péché a cloué le Seigneur à la croix, le péché continue toujours de crucifier le Rédempteur ; et s'il est vrai que le Sauveur a souffert pour les péchés de tous, il ne l'est pas moins que les péchés de tous l'ont crucifié, d'où il suit que tout péché est un crucifiement *. Car la perpétration du péché a heau être séparée de la croix par des milliers d'années, le péché n'en a i)as moins pour cela préparé la croix du Fils de Dieu. De même que la croix, par son importance qui embrasse le ciel et la terre, domine l'espace et le temps, de même le péché, étant une offense véritable contre l'Infini, n'est pas renfermé dans les limites de l'espace et du lem[»s, ni empêché par là d'atteindre le cœur du Fils de Dieu qu'il blesse par sa seule nature. De là ces paroles déchirantes que du haut de sa croix le Sauveur adresse à chacun de nous : «Mon peuple,

» Gai, n, 20.

*B.om., V, 8.

^ Hoc fuit abundantioris misericordiœ, quam si peccata als'jiLe satisfactio7ie dimisisset. (Id., /. c, arl. 1.)

* UeLr., VI, 6 ; x, 29.

0 que t'ai-je fait, en quoi t'ai-je contrislé? Réponds-moi ! Je 0 t'ai ramené de la terre d'Egypte et tu as préparé une a croix pour ton Sauveur I Mon peuple, que t'ai-je fait? « Réponds-moi ! » Ces paroles appartiennent à la liturgie du Vendredi saint, et l'Eglise les met dans la bouche du Sauveur. Elles sont d'une profonde vérité, d'une réalité saisissante ; c'est plus qu'une application morale et qu'une expression empruntée à l'histoire du peuple d'Israël. C'est l'histoire de chaque âme en particulier.

Il est venu allumer un feu sur la terre, et que voulait-il, sinon qu'il produisît un grand incendie * ? Jésus- Christ qui est mort une fois, ne meurt plus désormais, la mort n'a plus d'empire sur lui * ; mais les grands faits de la Rédemption sont toujours efficaces, toujours présents pour chaque âme, et toujours entiers. L'histoire de l'Homme-Dieu est une histoire éternelle ; et sa vie, avec ses riches trésors de vérités et de grâces, sa vie si efficace pour purifier, pour élever, pour affranchir, les fidèles la reproduisent continuellement dans le cycle sacré de l'année ecclésiastique. La méditation chrétienne trouve toujours sa Bethléem et sa Jérusalem, son Golgotha et son Thabor. Les effets de l'amour divin et de l'ineffable miséricorde parviennent, par-delà les limites de l'espace et du temps, jusqu'au cœur du dernier des humains qui voit dans la croix le châtiment enduré pour ses propres péchés, et dans le sang répandu sur le Calvaire l'expiation de ses propres fautes.

• Luc, xii, 49.

*B.om , VI, 9.

LE Ci^P.IST PROPHÈTE. 93

Ainsi la Rédemption est d'une efficacité et d'une portée nniverselles; c'est la dernière et la plus profonde raison ae l'amour et le plus puissant mobile de toute action héroïque, depuis les premières aspirations du saint amour jusqu'au martyre souffert pour l'amour de Jésus-Christ. Le Sauveur continue d'habiter parmi nous ; il est le cœur et l'âme de son Eglise, le foyer duquel émane l'amour pur et saint. Le fait de la Rédemption se reproduit constamment, réellement, vraiment, et non pas simplement en figure, parmi nous. Chaque jour nous apporte la preuve effective que Dieu nous aime jusqu'à la mort. Car, a toutes les fois que ce sacrifice est célébré», dit l'Eglise dans sa liturgie, « l'œuvre de notre rédemption a s'accomplit ' ». L'âme alors ne considère plus seulement la Rédemption en général , mais elle voit dans son propre salut le but de la vie, de la passion et de la mort de Jésus-Christ, qui s'est fait homme et qui est mort pour elle-même, qui est venu chercher la brebis perdue, comme si elle était la seule âme égarée qu'il y eût sur la terre ; alors une voix descend de la croix et dit : « Voilà ce que j'ai fait pour vous, et qu'avez-vous fait « pour moi *? » L'homme dès lors est saisi jusqu'au fond de lui-même, il se sent enflammé pour Dieu d'un amour réciproque. Il voit dans l'histoire évangélique sa propre

* Orat. secret. Bom., ix, p. Pensée. — Cette pensée nous donne nne ouverture pour comprendre la liturgie de l'Eglise. Que Ton compare les difTéreiits invitaloires et antiennes quiexprin;.?nt comme la note fondamentale de chaque fête. A VAvent : « Adorons le Roi qui doit venir, Noire-Seigneur ». A Noél : « Le Ctirist est né, venez, adorons-le ». A Pâques ; a Le Seigneur est vraiment ressuscité. Alléluia ».

* Anselme, Orat. ri.

94 CnAPITRE Xî.

histoire, ce qui, en effdt, est vrai. Car si le Christ a tout donné à tous, il n'a pas moins donné à chacun en particulier qu'à tous ensemble. Son sacrifice n'est pas moindre pour un seul que pour la totalité, parce que ce qu'il a donné, ce qu'il a sacrifié à chacun, c'est tout, c'est l'infini, c'est lui-même. De même que chaque bienheureux possède Dieu et tout le ciel, et que la félicité de tous les bienheureux est aussi la féhcité de chaque bienheureux ; de même chaque âme rachetée a reçu toute la rédemption avec toute la substance de la grâce. Jésus-Christ est tout entier à elle *.

Alors l'àme fidèle dit avec l'Apôtre : Jésus-Christ m'a aimée jusqu'à se livrer pour moi^; maintenantje vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi.

Ainsi l'amour de Dieu s'est manifesté au monde en Jésus-Cnrisl. Séparé de Dieu par l'abîme de l'infini, courbé sous le poids de sa conscience et de sa faute, comment l'homme aurait-il pu élever ses regards vers Dieu autrement qu'en tremblant comme un esclave devant sou maître ? En vain le Prophète répéterait-il mille fois que Dieu est la charité môme et la miséricorde infinie; sentant le poids de son péché, l'homme ne le croirait pas. Et le crût-il un instant, que bientôt après, lorsqu'il regarde autour de lui et q"^ la majesté d'un Dieu éter-

* Ce que le Christ vous a donntS, dit saint Thomas (/. c, III, qu. I, art. 4), est aussi grand et aussi partait que s'il ne l'avait donné qu'à vous seul. Cf. J. Chrysust., De cowpwic^, % 0. .

* Gai, u, 20.

LE CURIST PROPHETE. v5

nel, Ici grandeur du Maître de l'univers se présente à sa pensée, lorsqu'il considère sa propre faiblesse, qui cependant s'est insurgée contre la toute-puissance de Dieu, et que lui, qui n'est qu'une frêle argile, il s'est soulevé contre la main qui l'a formé ; lorsque, rentrant dans son inf-énerjr, il se voit tel qu'il est : cet abîme d'iniquité et de péché, ce champ de mort où demeure enfoui tout ce que Dieu lui a donné de beau et de noble, de grand et de saint, ce jardin de Dieu dévasté comme un affreux désert, oîi toutes les passions, comme des bêtes féroces déchaînées, ont exercé leur rage, cette longue voie de sa vie, toute marquée d'actions de ténèbres, comme d'autant de bornes funèbres ; alors il se trouve comme brisé et anéanti, toute son espérance s'enfuit, le désespoir plongo SCS cruelles serres jusqu'au fond de son âme anxieuse, et il dit : Mes péchés sont trop grands pour que j'obtienne miséricorde I II faut alors à l'homme une certitude plus haute, absolue, facile à saisir, qui lui apprenne à n'en pas douter que Dieu est charité, qu'il lui accordera son pardon, que sa miséricorde est plus grande que ses propres péchés. Il lui faut un témoignage palpable de cet amour de Dieu ; il a besoin d'un gage qu'il puisse voir de ses yeux, toucher de ses mains*.

* Si se (imari fos^e a ««jîcn'ore desperahat inferior, ineffaUUicr ccmntovchittir in amorcm. si vitro itle fuerit ditjnatus ostcrtdcre, quantum diligat eum qui nequaquam sibi tantum bonum promittere iivderet. Quid autem supcrius Deo judicante et quid despemtias hfjnntie )>ercant>i ? qui se tanto mngis tuendum et subjugandum suf.vbis ; otestatibus addixerat, qxianto magis desperaverat, passe sui ainnn çjen ab ea potestate, quœ non malitia sublimis esse vult, eed bomtati: sublimis est. (August., De catechiz. rud., c. iv : De Trin., Xlll, 10.)

C'est pour cela que le Fils unique, qui était dans le sein du Père, a paru pour donner ce gage' ; il a paru sous la figure d'un enfant pour chasser toute crainte du cœur des homtnes' ; il a paru sous la forme d'un esclave et il a passé en faisant le bien ' ; il a traversé notre vie comme l'incarnation de l'amour, pour dire à chacun : Il vous a été beaucoup pardonné* ; il a paru flagellé, couvert d'opprobres et de sang, souffrant et mourant sur ime croix, car il n'y a pas de plus grand amour que celui que l'on témoigne en donnant sa vie pour ceux qu'on aime*.

« L'amour de l'homme pour Dieu », dit Gerbet*, « tel a que le christianisme l'a rendu populaire, est une mera veille que nous ne savons pas admirer. A raison de son a universalité même, elle nous semble toute naturelle, a et cependant elle n'a pu s'opérer que par suite d'un a changement prodigieux dans ce que la nature humaine 0 a de plus intime. Le genre humain, longtemps troublé « par le souvenir de sa chute , est passé de l'épreuve « d'une terreur salutaire, aux joies de l'amour parfait, 9 selon le même ordre par lequel un homme courbé sous a le poids du crime se relève enfant de Dieu. On n'arrive a pas d'un extrême à l'autre sans des degrés de transition. « Le sentiment qui , d'après les lois mêmes du cœur « humain, doit se dévelo.DDer le premier dans l'hoinmc

* Joan., I, i8.

' IJoan., IV, 18.

» Act., X, 38.

* Luc, VIT, 47.

» Joaii., XV, 1 3.

* Le dogme générateur, p. HSJ

lE CHRIST PROPIiETE. 97

« pécheur, est l'effroi de son état. Mais la crainte enfan- « terait soudain le désespoir, si tout aussitôt l'espérance ot ne lui apparaissait comme un nédiateur qui, la pre- «r nant par la main, l'introduit doucement dans le seia a du pur amour. Voilà i'hi^oire du genre humain ; car a la Providence gouverne l'ensemble des générations a comme un seul homme. Deux sentiments se partagent a le cœur coupable des enfants d'Adam à l'égard du Dieu 0 trois fois saint: la crainte de s'en approcher et le désir a de s'unir familièrement à lui. Dans la religion primia tive, le sentiment dominant était la crainte. Le cul!e « antique en était si profondément empreint, que, lors- « que rathéisme entreprit d'expliquer l'origine de la reli- « gion, sa première pensée fut que la crainte avait inéventé les dieux,

a Ce n'est pas que l'espérance ait jamais abandonné la « terre. Une promesse avait été faite à nos premiers « parents, et voilà pourquoi toute l'antiquité s'écrie avec « les anciens sages de la Chine, qu'après que Cinnocence <L eut été perdue, la miséricorde parut. Mais néanmoins a l'anathèn e originel, si vivement retracé à l'imnginaa tion même par cet appareil de rites terribles qui for- « maient le fond de la liturgie universelle, faisait plus a d'impression que celte énigme d'un salut lointain, ena core enveloppé dans les ténèbres de l'avenir. De celte a espérance inquiète et troublée naissait avec effort uu a amour tremblant comme elle, et durant quarantesiècles a le cœur de l'homme déchu parut s'ouvrir plus facile- 0 ment à la terreur qu'à la confiance. L'Evangile a faitdans 0 toute la force du terme une révolution dans l'âme 0 humaine, en changeant les rapports des deux sentiments .

Apoi. DU CnuisT, — ToiiE IV. 7

So CHAPITRE XI.

c qui la divisent : la crainte a cédé à l'amour l'empire du « cœur. Le Dieu des dieux s'est abaissé jusqu'à devenir

« noire ami, notre frère, notre serviteur ; la frêle huma- 0 nité s'est élevée aussitôt à une sorte de familiarité avec « le Tout-Puissant, dont les anciens n'avaient pas même « l'idée, et qui leur eût paru une audace sacrilège. Ce « sentiment est le trait saillant des nations chrétiennes « comparées aux autres peuples »,

Lors donc que l'Apôtre s'écrie : Mes enfants, aimons Dieu qui nous a aimés le premier^ il marque ainsi le fruit le plus pur et le plus délicieux que l'œuvre du Christ ait apporté au monde*. Comme l'amour de Dieu et sa miséricorde envers nous est la première racine d'où l'arbre de grâce de la révélation est sorti pour se développer jusqu'à son faîte et à son couronnement qui est Jésus-Christ, ainsi l'amour reconnaissant et réciproque que l'homme voue à Dieu est le principe dirigeant, universel et efficace de toute Ja vie religieuse et morale de l'humanité. Cet amour embrasse, porte et féconde toute la vie du chrétien, depuis cette première aurore de la conversion, où le pécheur s'éveille de son assoupissement mortel, s'émouvant enDn à la pensée de Dieu et de l'éternité*, jusqu'à ces ravissements des saints, où l'âme, s'oubliant elle-même, s'abîme entièrement en Dieu ', où elle aime et aimerait encore, quand même il n'y aurait ni ciel ni pa-

* Si amare pigehat, saltem nunc redamare non pigeât. (August., De cateddz. rudit., c. iv.)

* ConciL Trident., sess. vi, cap. 6; sess. xiv, cap. 4. Bernard, De Dilect. Dei, c. xv.

radis de délices pour ceux qui aiment». L'amour est l'auréole qui couronne la vertu du chrétien et tout ensemble la racine la plus profonde par laquelle elle puise la vie, la source où elle s'abreuve, le pain qui la nourrit, la force par laquelle elle triomphe de tous ses ennemis tant intérieurs qu'extérieurs. Le mystère de l'Incarnation est le mystère de l'amour, et plus la vue plonge dans les admirables profondeurs de cette ineffable opération de Dieu, plus aussi le cœur se dépouille de l'amour-propre qui est le principe et la raison dernière de tous les péchés, se trouve attiré par la puissance de l'amour infini de Dieu, qui part de la croix pour conquérir le monde et qui s'empare de la volonté au point de la lier pour toujours au service de l'amour divin.

Nous commençons à comprendre ce que c'est que l'amour de Dieu, nous comprenons ce feu de la charité qui brûle dans le cœur des saints, qui leur fait désirer les douleurs et les souffrances comme leur bien le plus précieux, qui les fait aspirer au martyre comme à la plus belle des couronnes. Cet amour a mis sur leurs lèvres des paroles d'un ravissement céleste, que le commun des hommes prend pour de la folie ou de l'extravagance. Souffrir est pour eux un plaisir, mourir un bonheur. — Souffrir ou mourir \ — Souffrir, non mourir \ « Endu- « rer la souffrance et l'opprobre pour vous * ». Voilà le

^ Ci. Eymve de saint François Xavier, dans Sclilosser Die ^ Sainte Thérèse.

' Siinte Madeleine de Pazzi et saint Jean de la Croix. * Act., v, 41.

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