U RI O
V^ STUDItS
100 CHAPITRE Xr.
langage des saints. Maintenant Thomme sait ce que veut dire le mot aimer. Aimer, c'est se sacrifier soi-même, sacrifier ses sueurs, son sang, sa vie à Celui qui nous a le premier témoigné un semblable amour. Et là se trouve la condition de notre grandeur, le gage de notre vrai bonheur. Tout ce qui est grand, noble, élevé depuis l'action de ce fils qui veille au chevet de sa mère malade, jusqu'à la mort héroïque du martyr, est l'œuvre du sacrifice; et tandis qu'au milieu des joies égoïstes nous sentons toujours au dedans notre pauvreté et notre misère, le sacrifice nous enrichit, le dévouement nous donne la paix.
Là est la pensée fondam.entale, l'idée qui porte tout dans la religion chrétienne. C'est essentiellement une religion de sacrifice en Jésus-Christ et par lui. Toute l'Eglise repose sur le sacrifice, le sacrifice est son esprit, son âme. Le sacrifice est la clef qui fait pénétrer dans l'intelligence de ses dogmes. Le sacrifice est l'âme de ses mystère?, le ressort des grandes œuvres, le modèle del'unionmysliqueavec Dieu. Son culte consistedans l'oblation d'un sacrifice, sa prière parle la langue du sacrifice, ses méditations ont pour objet le sacrifice, toute sa vie se résume dans le sacrifice. Le sacrifice forme comme le pivot sur lequel roule toute l'Eglise, c'est son foyer de lumière et de vie. Il en est de même pour chacun des chrétiens en particulier. En se sacrifiant eux-mêmes, en se comprenant dans le sacrifice qu'ils offrent, en s'y unissant, ils renouvellent le sacrifice de leur Dieu \ Leur vie devient
* August., Civ, Dei, xxii, m fine.
LE CBKIST PROPHÈTE. dOl
ainsi la réalisalion Traie, profonde et complète de l'idée religieuse. Comme le soleil, la lune et les étoiles racontent la gloire de Dieu et lui offrent jour et nuit un sacrifice muet, ainsi Jésus-Christ, soleil de justice dans le ciel des âmes justes, divin chef de l'Eglise qui est son corps, présente éternellement à Dieu le sacrifice d'adoration et d'action de grâces, le plus pur, le plus grand, le plus agréable. En se sacrifiant eux-mêmes avec Jésus-Chiist, les ficièles apaisent le désir insatiable de leur cœur. lis se reposent en Celui qui est éternel et infini et qui lour donne, pour récompense, la pleine satisfaction de leurs désirs et la paix de l'éternité.
C'est ainsi que Jésus-Christ est devenu notre sagessv^ *, et qu'il a rempli le ministère de Prophète en nous enseignant la foi, l'espérance et la charité '. C'est ainsi que par lui rinvisible est devenu visible, que le divin s'est montré sous une forme humaine, pour élever d'autant rnicux l'homme jusqu'à Dieu*. Le monde possède donc en lui un idéal, un exemplaire sans défaut, un modèle accompli , d'une importance universelle pour toute la race humaine. « Jésus-Christ », dit saint Augustin*, a s'est « fait homme afin que la grâce de la nouvelle Alliance « nous fût manifestée, et que ceux qui croient en lui 0 apprennent la vraie piété et la récompense qui leur est a réservée».
» I €or., i, 30.
» Thom. Aquin., /. c, art. 2; Cwto-a Gcnt., iv, 64,
• August., De vera reîig., cap. 10.
* Ep. CSL.
Ici nous trouvons une nouvelle preuve que le christianisme est la religion parfaite et absolue, puisqu'en lui la divinité se fait humanité pour nous attirer à elle, et l'humanité se divinise pour nous élever au-dessus de tout ce qui est terrestre. Les meilleurs d'entre les païens souhaitaient de voir la vertu devenir visible et se faire homme ', et ils avaient raison. Plus en elîet Tesprit s'épure et se fortifie, plus le cœur se dégoûte des aliments quotidiens dont se nourrit l'humanité, et que lui présente la prudence de ses sages. De là l'attrait de l'idéal, exemplaire éternel de la perfection, que rien ne saurait détruire dans le cœur de l'homme ; de là ces inquiétudes et ces fluctuations intérieures qui se perpétuent, tant que l'œil n'a pas découvert l'étoile polaire dont il a besoin pour s'orienter ; de là encore cet enthousiasme avec lequel nous poursuivons l'idéal de la vie, nous embrassons tout ce qui est grand, tout ce qui est noble, partout où nous le rencontrons. Mais trop souvent cet idéal après lequel nous courons n'est qu'un beau rêve de notre jeunesse, une illusion dont notre cœur, avide d'espérance, s'est enflammé au matin de notre vie, un vain funlôme de notre imagination, que nous prenons pour le vrai et le bien, et que nous voyons s'évanouir au miheu de notre carrière, laissant notre âme vide, altérée, affamée. Et cependant il est un point où nous tenons toujours ferme, c'est que le divin et le saint passe un jour à
* Platon, J)e Bepubl., u., p. 592 ; il, p. 361 ; Cicér., De Finib., V, 24 ; Senec, Ep. ix, xi, xxxviir. Ce dernier conseille à son ami Lticilius de faire cIkjix de quelque grand romain du temps passé, tel que Caton, comme d'un idéal à imiter.
l'état d'effet et de réalité. C'est comme une nécessité qui nous presse toujours, et là où elle ne se fait plus sentir, la Yie humaine a perdu toute sa grandeur et son sérieux, le ressort qui pousse aux belles actions s'est brisé, le fondement où repose la noblesse des sentiments, avec toute l'espérance et toute la joie de la vie, est tombé en poussière. L'ancien Testament avait bien aussi un idéal de sainteté et de justice parfaite, idéal qui apparaissait sublime et immobile à l'horizon moral de l'humanité, vers lequel se tournait le regard de l'homme pieux; mais il était hors de notre portée, inaccessible, impossible à atteindre. A la vérité la voix de Dieu, modèle éternel, s'élevait encore pour appeler son peuple : « Soyez saints, a puisque je suis saint, moi, votre Dieu ». Mais cette voix puissante passait en roulant dans l'espace par-dessus les têtes des fidèles, courbant les fronts dans l'iiumiiité, et éveillant la conscience coupable, comprimant tout mouvement spontané d'élévation, plutôt qu'elle ne relevait la faiblesse et qu'elle n'encourageait le désespoir.
Si cependant l'image pure et parfaite d'une vie toute divine et néanmoins véritablement humaine se montrait à nous, sous la forme humaine dans une personnalité réelle, visible, palpable et vivante, si nous voyions ce soleil de sainteté et de justice dans ce ciel nuageux de notre existence terrestre, s'il était la chair de notre chair, l'os de nos os; s'il était, non pas seulement une abstraction fantastique, tel que l'idéal humanitaire du monde moderne, l'idéal vide, inconsistant et mort, mais une personne vivante que nos yeux verraient, que nos oreilles entendraient, autour de laquelle se grouperait toute l'humanité avec tout ce que la terre a porté d'auguste et de
saint : de quelle impoilance un. semblable modèle portant en soi clairement exprimées et toutes les règles de la vie, et toutes les idées morales dans leur plus haute perfection, ne sorait-il pas pour élever, purifier, glorifier l'humanilé? Si une telle vie nous apparaissait, vie grande, profonde, d'une ampleur à embrasser le monde, et en mène temps si simple et si claire que tous ceux qui aspirent à la perfection morale, pussent y trouver un appui pour s'élever aussi haut qu'ils voudraient, je dis tous sans distinction de race, de condition, ni d'âge, ni d'instruction, comme ce modèle de vie tracé avec précision, allirerait tout le monde à lui, comme il serait tout à tous 1 Un regard jeté sur lui ne manquerait pas d'attirer dans notre esprit un jet de lumière divine, qui, illuminant toutes nos pensées, protégerait notre bonne nature comme un réseau de diamant contre tous les mensonges du dehors qui chercbent à nous tromper sur notre devoir et notre destinée, aussi bien que contre cette sophistique intérieure de la passion qui réussit trop souvent à obscurcir pour nous la claire expression des divins commandements. Et combien le devoir commandé par sa bouche devrait paraître doux et agréable, puisque ce serait l'amour qui dicterait des préceptes qu'il aurait lui même accomplis auparavant '.
Or, voilà ce qui a eu lieu dans la personne de Jésus- Christ. « La nature de toute chose créée est passagère, « tout créature est sujette au changement. Celui qui est 0 éternelieuient immuable est venu parmi nous, afin que
* Cf. August., /. c, î;-8.
« les hommes eussent dans la justice immuable du Verbe a un modèle pour la vertu et un principe stable de jusa tice * ». En Jésus-Christ Dieu s'est fait homme, l'idéal est devenu réel, il est entré dans l'histoire et il a habité parmi nous. Et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père ', manifestation d'une grandeur, d'une subhmilé, d'une majesté incomparable, devant laquelle tout ce qui vil sur la terre doit s'incliner dans l'humilité et l'admiration la plus profonde, vers laquelle tout ce qui aspire à la grandeur morale, à la dignité de l'esprit, à la noblesse de l'âme est obligé de tourner les yeux et de diriger ses efforts. 11 y a là une majesté devant laquelle tremblent les plus forts, une amabilité qui attire à soi les plus faibles et les plus timides ;une perfection souveraine à imiter qui exige des sacrificer surhumains, inexprimables, et en même temps une douceur que réjouit le moindre bon vouloir et le plus petit désir ; un sérieux qui pénètre comme un glaive acéré jusqu'à la moelle de l'àme, c'est comme un juge sévère demandant compte des moindres pensées du cœur, et tout ensemble une miséricorde qui ne se lasse point d'inviter au repentir, et capables de pardonner tous les péchés quelque éuoMues qu'ils soient '.
* Alhan., C. Arian., m, 13.
* Joan., I, i 4.
' « Une religion », dit Montesquieu, « qui laisse derrière elle la justice humaine, et commence une autre justice; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir ; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables », {Esprit des lois, xxiv 13.1
Le Verbe du Père, le prototype éternel du vrai, du beau, du bien, s'est fait chair et s'est rendu visible à nos yeux. Et tel il s'est fait, tel il estTesté, il habite pour toujours parmi nous ; ce que le Père a une fois donné, il ne le reprend plus. Il vit avec nous, pour nous, afin que nous ■vivions en lui. Israël avait la suite continue de ses prophètes dont la bouche ne se taisait jamais. L'Eglise de Dieu n'a rien à envier à Israël ; Jésus-Christ préside à ses destinées pour toujours ; il marche devant nous comme un guide ou comme une lumière, sur la voie qui mène à l'éternité. Et c'est là ce qui élève infiniment l'Eglise audessus du monde ancien.
Il est vrai que le vieux monde avait bien comme une esquisse de l'idéal du juste, mais plus la représentation qu'il s'en faisait à lui-même était élevée, moins il croyait qu'il fût possible de la réaliser.» Ce qui nous manque abso- « lument », dit Cicéron ^ « c'est un modèle de la justice a vraie et parfaite ; nous n'en possédons que l'ombre, « que des représentations très-imparfaites ; heureux en- « core si nous les imitions». Ils ne les imitaient pas, parce que précisément c'étaient des idées formées dans leur esprit, et non pas un modèle vivant et réel. Le monde ne pouvait pas être sauvé par des idées ; et les idées humanitaires des modernes ne le régénéreront pas plus que celles des anciens ne l'ont sauvé. « Ne semble-t-il pas » , dit Bossuet ®, « que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée t de la vertu dans l'esprit d'un philosophe Platon, que
» De offic, HT, 17. Cf. Plat., Republic., n, p. 361. • Discours sur l'histoire universelle, li^ part.j
« pour la rendre effective en la personne de son Fils, et 0 faire voir que le juste a une autre gloire, un autre a repos, enfin un autre bonheur que celui qu'on peut « avoir sur la terre? Etablir celte vérité, et la montrer «accomplie si visiblement en soi-même aux dépens de K sa propre vie, c'était le plus grand ouvrage que pût « faire un homme, et Dieu l'a trouvé si grand, qu'il l'a e réservé à ce Messie tant promis, à cet homme qu'il a « fait la même personne avec son Fils unique. En effet, a que pouvait-on réserver de plus grand à un Dieu venant a sur la terre ? Et qu'y pouvait-il faire de plus digne de 8 lui, que d'y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le « bonheur éternel où la conduisent les maux les plus a extrêmes? »
Ainsi la vie de Jésus-Christ est devenue la vie des chrétiens. « La croix du Sauveur, sa sépulture, sa résurrec- « tion le troisième jour, son ascension, dans tout cela « c'est la vie chrétienne qui est représentée pnr àe^ faits. « C'est par rapport à sa croix qu'il a été dit : Cckx qui sont « à Jésus- Christ ont crucifié leur chair avec ses j^assions a et ses convoitises. Par rapport à sa sépulture : h'ous avons a été ensevelis avec Jésus- Christ par le baptême pour « la mort du péché. Par rapport à sa résurrection ; Afin « gue, comme Jésus-Christ est ressuscité des morts par la « gloire du Père, nous vivions nous aussi d'une vie nouavelle. Par rapport à son ascension et à la place qu'il a occupe à la droite du Père : Si vous êtes ressuscites avec a Jésus-Christ, recherchez les choses d'en haut, les biens « du ciel où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu * ».
• August., Enckir.y c. Lin.
0 Esclaves des plaisirs, les hommes convoitaient les « richesses, Jésus-Christ voulut être pauvre. On se dis- « putait les honneurs, les commandements, il refusa a d'être roi. Une postérité charnelle était partout un bien a désiré, il méprisa une union et une postérité de cette a nature. On avait les outrages en horreur ; il les endura a tous. L'injustice semblait intolérable ; quelle injustice a plus criante que de voir le juste, Tinnoceut condamné? « La douleur corporelle était abhorrée ; il fut flagellé, 0 crucifié. On redoutait la mort ; il la subit. La mort la a plus ignominieuse semblait être celle de la croix; il fut 0 mis en croix. Tout ce que nous recherchions dans nos 0 désirs déréglés, il s'en priva pour le rendre méprisable. « Tout ce que nous voulions éviter en dépit de la sagesse, < il le souffrit et le foula aux pieds ; car on ne saurait a commettre aucun péché qu'en recherchant ce qu'il a a méprisé, ou qu'en fuyant ce qu'il a enduré. Ainsi toute 0 la vie qu'il a menée sur la terre, dans l'humanité dont « il a daigné se revêtir, est la règle souveraine des 0 mœurs * ». « Quel orgueil sera guéri, s'il ne l'est par 0 l'humilité du Fils de Dieu? Quelle avarice sera guérie, « si elle ne peut l'être par la pauvreté du Fils de Dieu? 8 Quelle colère sera guérie, si elle ne l'est par la patience a du Fils de Dieu ? Quelle impiété sera guérie, si elle ne « l'est par la charité du Fils de Dieu ? Quelle déflance 0 enfin sera guérie, si elle ne peut l'être par la résurrec- 8 tion de Notre-Seigneur dans son corps?... Loin de nous f l'amour charnel, puisque dans le royaume du Fils de Dieu
* Augnst., De vera religion., c. xvi. Cf. Thom. Aquiû., Summa thùolog.. III; qu. i, ail. 2.
LE CHRIST FROr-^— '. IGD
« les hommes n'aurout plus de femmes, ni les femmes de « mari?. Loin de nous l'amour des choses temporelles, « puisque, s'il était bon de les aimer, l'Homme-Dieu les 0 eût aimées. Cessons de craindre les outrages, les tour- « ments et la mort, puisque, s'ils pouvaient nuire à a l'homme, l'Homme-Dieu ne les aurait point soufferts. 0 Cette exhortation partout prêchée, et partout écoutée « avec respect, et qui guérit l'âme qui l'écoute, il n'en a serait pas question parmi les hommes, sans l'Incarnaa tion du Fils de Dieu ' ».
îl est une loi générale et constante dont l'application s'étend à tous les arts où s'exerce l'intelligence humaine, c'est que les théories n'apparaissent qu'après que la pratique a déjà produit des modèles accomplis, sur lesquels la spéculation s'oriente pour établir déûnitivement son jugement sur le beau et sur le grand. De tout temps l'œuvre a précédé la règle, tant s'en faut que l'œuvre ait été faite d'après une règle péniblement inventée. Cela est ■vrai de toute œuvre d'art, cela est surtout vrai du plus grand des chefs-d'œuvre, d'une vie morale pure et harmonieusement accomplie. H fallait donc nécessairement qu'il y eût quelque part une vie pratique parfaite, il fallait que l'on vît d'abord sur le terrain de la pratique un modèle vivant de la grandeur morale, afin que l'humanité apprît à connaître en l'étudiant en quoi consiste le grand, le saint, le sublime, le désirable. Eh bien ! ce modèle a paru, et c'est Jésus-Christ. En lui brille toute la perfection de Dieu, non comme une formule abstraite
* August , De agone Christi, c. xi. Cf. qu LXXSiii, art. 25.
et rigide de la loi, mais sous la figure d'un homme tout rayonnant de charité. 11 nous offre la manifestation vivante de la grandeur céleste, et cela joint à la figure d'un esclave. Avec lui le royaume du ciel, c'est-à-dire le royaume de la justice, de la vérité, de la sainteté et de la charité, est descendu sur la terre, s'est incarné et s'est rendu visible pour nous ' ; il est la voie et la vérité, et nous contemplons en lui l'essence et le caractère de ce royaume.
La religion est la société de l'homme avec Dieu. Cette société, telle qu'elle a paru en Jésus-Chrisl, est le modèle de notre union avec le Père, union à laquelle nous nous efforçons d'arriver par la grâce du Saint-Esprit et qui s'accomplira dans la gloire^. Le Christ est donc l'idéal de l'humanité j et celle-ci, en s'abandonnant à Dieu, croît en conformité avec Jésus-Christ qui en même temps qu'il est son prototype est aussi sa fin dernière '.
Tout ce que le christianisme a jamais produit de grand, ces millions d'hommes qui sont les héros de la vie morale et que l'Eglise met au nombre de ses saints, devant lesquels toute gloire terrestre s'éclipse, ces miracles qu'enfante la charité envers Dieu et les hommes, et dont l'apparition est journalière et continuelle dans l'Eglise de Dieu, ces renouvellements de l'homme intérieur, cette régénération de notre race, tout cela trouve son premier mobile, sa règle éternelle et sa loi, non pas dans des pa-
* JoaTi.,xvir, 4, 6; m, 11.
«I6id., XVII, 21.
' Rom., vni, 29; I Joan., m, 2. — Plena participatio dimnitatis, rjuœ vera est hominis beatitiid'^ et finis humanœ vitœ, collata est nobis yer Christi humanitatain. ( iiiuiii. Aquin., /. c.)
LE Cnniiî PROPHÈTE. dll
rôles que le vent emporte, mais dans la manifestation réelle, éternellement présente, vivante et parla même vivifiante, de Jésus-Christ. « Je vous conjure par la mansuétude du 0 Christ», dit l'Aiiôtre ' ; et en parlant ainsi il a exprimé le mystère de la morale chrétienne. Elle ne consiste pas en un système de conceptions abstraites, en un ensemble de propositions et de preuves laborieusement composé, toutes choses auxquelles l'école de Platon s'était essayée avec assez de bonheur, comme le remarquent saint Augustin - et saint Chrysostome *, sans cependant produire aucun fruit; toutes choses encore qui pourraient bien faire du christianisme la plus parfaite et la plus sublime de toutes les philosophies, mais non pas une puissance capable de racheter le monde et de le régénérer. Le christianisme est beaucoup plus que tout cela : il n'est rien moins qu'une vie nouvelle, un nouvel ordre de vie qui prend sa source en Jésus-Christ et dans la rédemption du monde, dont il est l'auteur; c'est un grand fait toujours vivant, qui, par une efficacité mystérieuse, attire tout homme de bonne volonté dans sa sphère de création et de vie, etdont le caractère propre est de se communiquer tout à tous pour se les assimiler tous, les pénétrer d'une vertu surhumaine et les élever au-dessus d'euxmêmes. Rien de ce qui le constitue ne se trouve à l'état de pure conception imaginaire, d'idée creuse el abstraite : tout en lui est fait, réalité» \ie. De là cette
* Ep. cxvni.
' Kom. in Epist, I Cor.^ iv, 3, 4.
H2 cnAPiTRE xr.
puissance créatrice et \i\iflaQte que Ton remarque en lui.
Depuis que Tange, annonçant l'avènement du Christ, a donné comme signalement de la divinité la pauvreté et riiumiîité, la manière d'envisager le monde est devenue tout autre qu'elle n'avait été jus jue-là. A partir de ce moment un nouvel héroïsme s'est imposé à l'admiration du monde, l'héroïsme du sacrifice, de l'abnégation, de la pauvreté, de l'humilité et de l'abaissement volontaire. Une nouvelle mesure a été donnée au monde pour apprécier la vraie grandeur, qu'autrefois il ne cherchait que dans l'éclat extérieur. Désormais la douleur est consacrée, c'est un feu dans lequel l'âme s'épnre, devenant ainsi toujours plus chère à celui qui a souffert la douleur plus qu'aucun autre*. Maintenant la bassesse n'est plus basse, depuis qu'elle est devenue le vêtement de la toute-puissance, et le déguisement sous lequel se cache la vraie grandeur de l'esprit. Maintenant la gloire consiste à être faible par soi-même pour être fort en Jésus-Christ ; la richesse, à se dépouiller des biens terrestres, pour enrichir l'homme intérieur des trésors célestes. Maintenant l'abnégation est devenue la source d'oîi coulent les délices et les joies de l'âme, parce que l'âme a trouvé une nourriture invisible qu'elle goûte avec bonheur, un breuvage invisible dont elle se désaltère largement. Qui eût su découvrir tant de grandeur dans l'humilité, si celui qui est doux et humble de cœur n'était venu ? Qui eût soupçonné le bonheur caché dans le renoncement à soi-même
•Iwc, If, 12.
et dans le sacrifice, si le Christ n'eût laissé briller un rayon de sa gloire au milieu des labeurs de sa vie mortelle ?
Celte vertu que la vie de Jésus-Cbrist a eue de tout changer et de tout renouveler dans les idées des hommes, saint Bernard ' l'a saisie et rendue avecbeaucoup de pénétration, a Ou bien c'est Jésus-Christ qui s'est trompé, ou « bien le monde est dans l'erreur. Or, Jésus-Christ ne peut a se tromper, et il a choisi ce qui est contraire à la chair, a Ce qu'il a choisi est donc nécessairement le meilleur, « le plus grand, le plus noble et le plus utile, vous devez « donc le choisir vous-même et fuir comme un séduc- G leur quiconque vous enseigne et vous conseille autre- «menis. Suivre Jésus- Christ*, voilà la grande parole, infiniment féconde, qui supporte toute la vie chrétienne avec la variété infinie de ses manifestations. « Le Christ», dit l'Apôtre, a est mort pour vous, afin que vous suiviez a la trace de ses pas* ». « Gravez dans votre cœur », dit saint Bonavenlure*, a la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, a voyez-le sans cesse tel qu'il fut, c'est-à-dire humble a parmi les hommes, bon envers ses disciples, miséricora dieux envers les pauvres dont il se faisait en toutpuint « l'égal. Considérez encore comme il ne méprisait peru sonne, ne repoussait personne, et comme aussi il ne « flattait point les riches. Considérez comme il était exempt
* Serm. ni, in Nativit, Dom.
■* Suivez-moi. [^atth., ix, 9.)
* IPetr.. Il, 21.
* De instit. novit., i, 32, tom. xiii. Cf. Tauler, serm. i, p. 289. Edit. Schlosser.
Apol. du Christ. — Tome IV, 8
0 des soucis du monde, combien il s'inquiétait peu des né- 0 cessitésdu corps, combien il était patient dans les offena ses, et charitable dans ses réponses. Il ne cherchait pas à a se venger par des propos amers et piquants, mais à guérir a la méchanceté de ses adversaires par de douces paroles, « Considérez comme il supportait patiemmentles peines et « la pauvreté, comme il était compatissant pour les soufa frances des autres, plein de condescendance pour les 0 imperfections des faibles, sans dureté pour les péa cheurs, indulgent pour le repentir, calme dans tous « ses discours. Considérez comme il était régulier dans « toute sa conduite, soucieux du salut des âmes, jusqu'à « s'abaisser, pour cela, à se faire homme et à mourir. K Considérez son zèle pour la prière et sa promptitude à « servir les autres; n'a-t-il pas dit en effet: Je suis au 0 milieu de vous comme quelqu'un qui sert? Tournez « donc vos regards vers lui comme vers votre modèle «r dans toutes vos paroles et vos actions. Agissez ainsi, et « votre amour pour lui s'enflammera de plus en plus ; « vous vous attirerez son amitié et ses faveurs ; votre con- « fiance s'augmentera et votre vertu se perfectionnera. 0 Plus on se sera efforcé de lui ressembler ici-bas par la 0 pratique de ses vertus, plus on sera placé près de lui a dans le séjour de sa gloire et de la béatitude éternelle». Ainsi, imiter Jésus-Christ, tel est le commencement, le principe et le couronnement de toute vie sainte. La nouvelle vie des fidèles, qu'est-ce autre chose que Jésus- Christ qui naît dans leurs âmes *■ ? Leur progrès dans la
» Il Petr., r, 19.
perfection, c'est encore Jésus-Christ, qui grandit en eux jusqu'à la plénitude de ïàge, purifiant, glorifiant, sanclifiant leur vie K II ne s'agit plus là de leçons mortes d'une froide loi, d'un lourd et pénible devoir • c'est un' tout autre idéal que le chrétien a en vue dans les efîorts qu'il fait pour s'élever dans la perfection; il marche simplement sur les traces de son modèle vivant. Il a tra- Tersé avant nous l'obscurité et la nuit, le combat, la tentation et la douleur; suivons-le, car au-delà de ce mauvais pas nous trouverons une paix sereine et saintee scjour où il nous conduit, c'est celui où nous attendent ies palmes de la victoire et les couronnes immortelles Car si nous contemplons en lui le modèle d'une vie samte, nous voyons aussi en lui le garant de notre future gloire. Son élévation est notre élévation, la plénitude de bonheur répandue sur son humanité glorifiée étend ses ondes inépuisables dans un cercle toujours plus vaste sur toute la multitude de ses membres, qui sont devenus un seul et même corps avec lui par la foi et la charité, par leurs combats, leurs souffrances et leur mortification • et qui, par conséquent, ne peuvent manquer de partager sa félicité. Quelle prédication que chaque action de cette vie, et surtout que l'ensemble de cette vie de Jésus-Christ avec sa majesté et ses abaissements, avec son austérité et sa douce charité, avec sa pauvreté et sa condescendance! Quelle prédication silencieuse et cependant éclatante aimable et néanmoins irrésistible; quelle exhortation muette, et toutefois si entraînante que le cœur y résiste.
* Er-hes., iv. i3.
Il G CUAIMIKE il.
rait difficilement à la longue ! Le spectacle d'une telle vie a réveillé dans le cœur de l'homme rétincelle du bien, et quoiqu'elle eût longtemps sommeillé sous la cendre, cette étincelle apportée sur la terre * est devenue un incendie qui depuis deux mille ans embrase le monde des flammes les plus pures de l'amour de Dieu et de l'homme.
Aussi l'avènement de Jésus est le point culminant de l'histoire. Jésus-Christ traverse la vie de l'humanité d'un bout à l'autre de l'espace et du temps ; et partout il marche escorté de ce que le monde a produit de plus noble et de meilleur. C'est en ayant les yeux fixés sur lui qu'ont lutté et remporté la palme, et le chœur glorieux des apôtres, et la splendide armée des martyrs, et des millions de confesseurs inébranlables, et la nombreuse assemblée des vierges au courage héroïque, et la multitude des saints dont Dieu seul sait le nombre. Il demeure éternellement un modèle pour tous, pour lous les étals, toutes les condilions, tous les âges et toutes les races, pour les pauvres d'esprit comme pour ceux qui sont le plus richement pourvus des dons de l'esprit, pour ceux qui marchent sur les sommets de la perfection morale comme pour ceux qui en ont à peine moulé les premiei-s degrés. Voilà que l'avarice est définitivement condamnée *, puis- que celui que l'homme prend pour son modèle est venu ici-bas chercher non sa propre gloire, mais la gloire
* lue, XII, 49.
* Cvi uni (humilitatis) exemplo cujusvis animo ferociter arrogantis] cmna siii->eviia cedit et frangitur et emoliitur. (AiigDslin, Epist, Ci.viii.)
LE CHRIST PROPHÈTE. iîl
de son Père • ; voilà l'orgueil désormais supprimé jusque dans sa racine, puisque celui que l'âme se propose pour son exemplaire est doux et humble de cœur; voilà que toute souffrance sera désormais supportée avec résignalion et même avec joie, puisque le Seigneur lui-même a bu le calice que lui a présenté son Père. Lorsque le regard de l'homme rencontre la croix, son cœur ne peut plus sans une honte profonde poursuivre encore les jouissances de la terre, et le courage lui manque pour étendre une main avide vers les trésors de ce monde, lorsque le Maître a mangé le pain de la misère pour enrichir tous Ils hommes.
Sans doute le patriotisme du romain s'enflammait au souvenir des héros de sa nation ; le grec ami des arts se formait par l'élude des chefs-d'œuvre du siècle de Périclcs ; mais la régénération morale du monde , l'esprit nouveau qui anime les siècles de Tère chrétienne, la vertu chrétienne si haute et si pure, l'inaltérable fermeté des caractères chrétiens, l'héroïsme des saints avec sa force victorieuse du monde et de la mort, qu'est-ce que tout cela, sinon l'écho d'une grande parole jetée dans le monde par l'Homme-Dieu, parole dont le retentissement se prolonge, à travers tous les espaces de la création, de siècle en siècle et qui résonne dans tous les esprits; parole unique que lui seul pouvait prononcer et qui est celle-ci : Suivez-moi *. |
Cette parole, pourquoi n'y a-î-il que JCsus-Chiist qui
' Joan., rn.1, ^9 • Marc, I, 22.
ait pu la dire? Parce qu'il est le seul Homme-Dieu. C'est pour cela qu'il parle comme ayant le pouvoir, et exige la soumission et l'obéissance avec une autorité indiscutable. « Les hommes » , dit Lactance *, « aiment mieux les a exemples que les paroles : parler, en effet, est facile ; le « difficile, c'est de faire. De là vient que personne n'a a voulu suivre les préceptes des philosophes. Commence a par pratiquer toi-même ce que tu commandes, leur réapondait on, afin que nous voyions que tu ne prescris « rien d'impossible. Mais un simple homme ne saurait « être un docteur accompli et parfait ; comment, en effet, « pourrait-il s'élancer jusque sur les sommets les plus « élevés de la vertu, s'affranchir de tous les défauts, de « toutes les faiblesses dont la racine atteint jusqu'au plus a intime de notre être? Nous avons donc besoin d'un « docteur envoyé du ciel, à qui la divinité communique a la science, l'immortalité, la vertu; et qui ainsi puisse « nous procurer une instruction accomplie et parfaite. a Mais une autre condition indispensable, c'est qu'il ait a revêtu notre humanité et notre corps mortel ; car s'il « venait comme Dieu, nos yeux mortels ne pourraient a supporter l'éclat de sa majesté. D'ailleurs il ne pour- « rait, s'il n'était homme, nous donner l'exemple de la « vertu. Comment pourrait-il tout d'abord pratiquer ce 0 qu'il enseigne, s'il n'était lui-même semblable à ceux a qu'il enseigne? Ainsi un homme ne saurait être un ins- 0 tituteur parfait du genre humain, s'il n'est en même
^Instit. div., iv, 23 et seqq. — Omnibus, dit saint Augustin {Epist. cxvill), défait divinœ humilitntis cxemplum, quod opportU' pAssimo tempore per Dominum Jesum Cliristum illustratum est.
« tomp3 Dieu, pour pouvoir exiger avec pleine autorité «l'obéissance des hommes; d'un autre côté, il faut que 0 cat instituteur parfait soit un homme, afln de nous don- « lier des exemples que nous puissions imiter ».
« Ce que la parole du Christ a fait contrairement aux « '.iscours des philosophes qui sont demeurés stériles, «i.appe maintenant tous les regards», dit saint Athanase *. a Qu'on tourne seulement les yeux de notre côté, « et l'on verra les glorieux triomphes de la vertu du Christ a dans les jeunes filles et dans les jeunes hommes qui ont a voué leur chasteté à Dieu, dans les martyrs qui ont « scellé de leur sang leur foi à la résurrection. — On a vu « paraître, avant Jésus-Christ, beaucoup de rois et de « princes de la terre, beaucoup de sages, par exemple 0 chez les Chaldéens, les Egyptiens et les Indiens. Quel « est ctîlui d'entre eux qui a su, je ne dis pas après sa « mort, mais de son vivant, remplir toute la terre de sa « doctrine, et pousser le monde à l'idolâtrie avec la même a efflcacité et le même succès que le Christ l'en a défi tourné pour se l'attacher? Les philosophes grecs ont « écrit beaucoup de livres savants et éloquents ; mais 9 quels résultats ont-ils produits comparables à ceux de la « croix de Jésus-Christ? Leurs sophismes n'ont pas toua jours duré aussi longtemps que leur vie. Le Fils de Dieu, « au contraire, a usé du langage le plus simple ; et néana moins, chose admirable, il a éclipsé les plus habiles a soi)histes, renversé leurs doctrines, attiré tout le monde « à lui et rempli ses églises. Ce qu'il y a de plus remar-
» De Incam. Verbi, tom. i, cap. 50. Cf. J. Chrysostome, nom. IV, 4, o, 6, in Epistola i ad Corinth.
e qjabîe, c'est que c'est en souffrant la mort comme «» « autre homme qu'il a détruit tout ce que les sages e avaient écrit de beaux discours sur les idoles. Qnî « Jamais comme lui réprima les mauvaises passions des « hommes, au point que les impudiques pratiquent la a chasteté, que les meurtriers jettent leurs poignards, et a que les lâches sont devenus courageux? Enfin, qui a a porté les barbares à déposer leur fureur pour aimer la a iiaix, sinon la foi de Jésus-Christ et le signe de la croix? « Qui a donné aux hommes la certitude de l'immortalité^ «r si ce n'est la croix de Jésus Christ et sa résurrection?..» c A\'ant la venue de Jésus-Christ la mort était quelque « cliose de terrible même pour les saints. Depuis que le « Christ est ressuscité, la mort a perdu son épouvante ; a quiconque croit en Jésus-Christ la foule aux pieds et e aime mieux mille fois mourir que d'abandonner la foi. « Est-ce donc une médiocre preuve de la victoire que le et Ciirist a remportée sur la mort, que des jeunes gens et «des jeunes filles aient le courage de mépriser la vie? Il c est certain que l'homme craint naturellement la mort « et la dissolution de son corps ; mais celui qui a foi dans « la croix, attache moins de prix aux choses naturelles», « Les Platoniciens », dit saint Augustin *, « ne purent « remplir le rôle de la vérité, comme les autres le rôle de a Terreur. Il leur a manqué à tous l'exemple d'une hu- 0 milité divine, qui a éclaté au temps le plus favorable e dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Chritt; de- «vant cet exemple unique, tout orgueil, si violent qu'il
^Epist. cxvîii.
c soit, plie, se brise et s'évanouit... Voilà pourquoi les « erreurs des païens, dont les principales étaient celles a des Epicuriens et des Stoïciens, durèrent jusqu'au temps a du christianisme. Au temps où nous sommes, elles sont a tellement oubliées, que c'est à peiue si, dans les écoles 0 des rhéteurs, on se rappelle encore en quoi elles cona sislaient. Aujourd'hui toute secte qui s'élève contre la a vérité, c'est-à-dire contre l'Eglise du Christ, n'ose entrer « en lutte qu'eu se couvrant du nom chrétien... Et puis- « que l'aveuglement des intelligences est devenu si pro- « fond sous la niasse des péchés et par l'attachement à la « chair, pouvez-vous douter qu'il y eût pour le genre hua main une voie meilleure pour aller à la vérité, que a l'autorité d'un homme uni à la vérité elle-même d'une « manière ineffable et miraculeuse, remplissant sur la 0 terre le personnage de la vérité, enseignant des choses a bonnes et justes, en accomplissant de divines et ame- « nant les hommes à croire utilement ce qu'ils ne pou- « valent pas comprendre doctement? »
En sa qualité d'Homme-Dieu, Jésus-Christ est donc l'unique modèle de tous les hommes, puisqu'il se rapproche d'eux sans cesser d'être infiniment élevé au-dessus d'eux, qu'il se laisse imiter sans jamais pouvoir être atteint, restant celui devant qui les plus hautes perfections de la terre sont obligées de s'incliner respectueusement. Et comme la voûte céleste s'éloigne à mesure que s'élève le voyageur qui gravit une montagne, ainsi chaque degré que franchissent les saints sur l'échelle ascendante de la perfection, leur montre avec plus d'évidence l'intervalle infini qui les sépare de leur divin Modèle. Par cela même qu'il est l'Homme-Dieii, il est pour tous
l'unique modèle, car lui seul représente l'humanité pure, vraie, idéale, sans particularité nationale ou individuelle, il offre la mesure absolue de la perfection sous toutes ses faces. Cette union harmonieuse de toutes les vertus en lui, de l'humilité et de la grandeur d'âme, des qualités de l'homme intérieur et de celles du zèle expansif, de la coiitemplation et de la force active et féconde en œuvres, nous a paru naguère *■ si miraculeuse que nous avons dû confesser la divinité de celui qui nous offrait cette union glorieusement réalisée en sa personne. C'est en lui et seulement en lui que se trouve la possibilité d'un idéal de l'hiinianité, d'un idéal universel, éternel, embrassant tout, satisfaisant à tout, dominant d'une hauteur infinie €t l'espace et le temps.
Nous voici ramenés nécessairement à notre point de départ, au mystère du Dieu fait homme. Le rationalisme ne refuse pas d'admettre le Christ comme l'idéal de l'humanité, c'est au contraire son idée favorite. Mais il ne reconnaît pas le fondement mystérieux qui soutient la sainte humanité de Jésus-Christ, la divinité qui seule en fait une humanité pure, une humanité typique d'une portée universelle. C'est pourquoi le Christ idéal des rationalistes n'est qu'un vain fantôme, sans vertu, qui, examiué de près, s'évanouit, qui ne vaut pas mieux que ref;.ritqui l'a inventé, et ne possède pas Tautorité qu'il faut pour forcer les hommes à l'obéissance. Ce n'est qu'en sa ([ualité d'Homme-Dieu que le Christ pouvait être le tout de tous, la lumière qui éclaire toute intelligence, le
«T. II, p. 421
foyer qui communique sa chaleur au cœur humain ; ce n'est qu'ainsi que ses paroles sont esprit et -vie. Oui, pour que sa qualité de type universel et éternel acquière toute son importance et tout son éclat, et qu'il domine toutes les contradictions du cœur humain si opiniâtre, il faut qu'il soit le Fiis de l'Eternel, qui a été obéissant jusqu'à la mort, qu'il soit l'auteur et le maître de la vie, qui est descendu dans la nuit du tombeau, qu'il soit le co-participant de la béatitude divine, mort de la mort des esclaves. C'est à cette condition seulement que son humilité brillera de tout son éclat, que ses souffrances confondront le jugement d'un monde lâche, que sa vie entraînera les hommes à l'imiter avec une puissance irrésistible. Voilà ce qui est nécessaire pour qu'il demeure notre idéal, éternel et présent, dont la beauté est toujours ancienne et toujours nouvelle.
Modèle universel, le Fils de l'homme est aussi le juge universel. Le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils^ Il viendra un jour comme juge, et tous seront jugés par lui, en lui, d'après lui, car il est notre' idéal et la loi incarnée de notre vie.
* Joan., V, 22.
Ministère royal du Christ, son importance. — Le Christ chef de l'humanité.
— Son action dans l'histoire. — La grâce du Christ. — Sa délinition précise. — La grâce et la liberté. — L'Eglise, royaume el corps du Christ,
— Double essence de l'Eglise. — L'esprit et le corps. — La cité de Dieu et la cité du monde. — L'Eglise invisible des protestants. — Le salut dans l'Eglise. — Hors de l'Eglise, pas de salut. — Vraie et fausse tolérance. — Les sacrements. — Leur fonda lien dans le Christ et dans l'Eglise. — Leur rapport avec la nature de l'homme. — Le développement de l'homme dans sa sphère natui-elle et dans sa sphère surnaturelle. — Notes additionnelles.
Jésus-Christ est Fimique, la vraie, l'éternelle victime de rùcoaciliation ; c'est de lui qu'est venu le salut de tout le genre humain ; c'est en lui que tous les sacrifices de l'ancienne loi, qui n'étaient que des figures, ont eu leur accomplissement. En lui s'est manifestée la justice du Père et sa sainteté. L'invisible essence du Père, avec sa sagesse et sa majesté, sa miséricorde et son amour, s'est présentée à nous dans sa personne. Il est donc la lumière qui éclaire le monde des esprits, l'amour qui remplit pour toujours les cœurs des créatures intelligentes, la source à laquelle tous les êtres puisent la vie, cette vie qui, avant l'origine des choses, était dans le sein du Père, qui de là se répand sur le Fils, qui éternellement afflue et reflue dans la sainte Trinité, et qui a été communiquée aux créatures par le Fils. Il est la vigne et nous sommes les ra-
meaux qu'il associe à sa propre vie '. Il nous a rachetés de son sang et nous sommes sa propriété éternelle. Il est descendu dans le séjour où la mort détenait les justes de l'Ancien Testament depuis le commencement du monde, et il les en a retirés et introduits dans son royaume ouvert par sa mort *. Elevé à la droite du Père, il régit, protège et mène à leur perfection ceux qui lui appartiennent, Seigneur, Roi et Chef réel * de ce nouveau royaume de la grâce et de la rédemption, de la société des saints, royaume qui embrasse tous les temps et toutes les créatures, les anges et les hommes *, répandant en eux le torrent continuel de ses grâces, les défendant contre les attaques violentes et contre les pièges cachés des ennemis visibles ou invisibles, les nourrissant du pain de vie et les comblant de tous les biens célestes, jusqu'à ce que brille le jour où l'Eglise militante passera du combat au triomphe et déposera comme lui son vêtement d'humilité pour entrer avec lui et après lui dans la gloire de l'éternité *. Et ce royaume de Jésus-Christ n'aura pas de
« Ephes., V, 26 j Uebr., ii, 10.
* Luc, XXIII, 42, 43 ; Ephes., iv, 3, 9 ; Debr., il, 30, 40.
' Et non pas seulement dans le sens figuré comme un roi de la terre. Cf. ïhom. Aquin., Summa theolog., III, qu. viii, art. 1 ; et m Ephes., iv, 15 ; in Cor., ix, 3 ; Orig. C. Cels., vi, 4ï5.
* I Petr., III, 22 ; Ephes., i, 20 ; iv, 15.
* Cum enim iUe ipse Chrislus Jésus tanquam caput in memhra et mrviu'.im vitis in palmitcs in ipsos justificatos jugiter virtutem influât, quœ virtus bona torum opéra semper antecedit et comilutur et subseqnitur, et sine qua nullo pacto Deo grata et meritoria esse posaent, mhil ipsis justificatis amplius déesse credendum est,quominus vitam œtcrnam suo tempore cônscquendum vere promefuisse cetiseantur. [Concil. Trident., sess. vi, cap. 16.)
426 CBAPITRE XII.
fin *. Christus vincit, Christus régnât^ Christus populum suum ab omnimalo défendit. — Cette inscription gravée sur l'obélisque de la place de Saint-Pierre à Rome est l'abrégé de l'histoire du monde. Nous allons donc considérer l'essence , l'étendue et le mode d'action de la royauté de Jésus-Christ.
Les Prophètes avaient déjà représenté le Christ comme un dominateur dont le règne s'étend depuis l'orient jusqu'au couchant *. Il était déjà M.iître, Roi et Seigneur dès les jours de ses abaissements •. Dans la plénitude de son absolue puissance, à laquelle tout est soumis au ciel et sur la terre, il fonde son Eglise *, son royaume visible sur la terre ; il choisit, appelle et envoie ses Apôtres, administrateurs de son royaume, hérauts de ses lois divines, dispensateurs de ses grâces, leur promettant l'assistance du Saint-Esprit, leur communiquant le pouvoir de lier et de délier, les établissant prêtres du nouveau royaume, et leur mettant entre les mains une oblation nouvelle et pure. Mais ce n'est qu'après sa mort que sa royauté se montre dans tout son éclat. C'est alors que l'ancienne Alliance passe et cède la place à la nouvelle qu'il a scellée de son sang. En ressuscitant il a vaincu le péché et la mort, et montré en lui-même cette gloire et cette parfaite consommation, à laquelle toute la création visible doit être conduite avec son chef^leFilsde l'Homme.
* Symbol, Nie. — Constantinop.
« Ps, II, 6; Isa., ix, 6 ; Dan., vu, ii. Cf, tom. il, p. 322.
• Luc, i, 32 ; Joan., xvin, 39 ; Matth., XXV, 34.
♦ Matth., XVI, 18.
Là OÙ il sera les membres seront aussi. L'éclatante gloire qui l'environne se répandra aussi un jour sur les siens. Sa victoire sur le péché et sur la mort, sur les ténèbres et sur le tombeau, sera leur victoire. Encore un peu de temps de fidèle attente et le grand jour de la résurrection commencera à poindre pour toute créature. Il sera beau ce jour et plein de délices, la vue de notre Chef nous en est un gage ; par sa mort, en effet, il a vaincu notre mort, et par sa résurrection il nous a rendu la vie *. De là la joie que témoigne l'Eglise à la fête de l'Ascension : c'est qu'en Jésus-Christ notre faible nature s'est assise à la droite du Père, et qu'elle participe de sa divinité *. Etroitement uni à tous ses membres, en s'élevant, il entraînera tout ' avec lui-même, jusqu'à ce que tout lui soit complètement soumis à lui comme à son Père *. Il reste donc parmi les siens tous les jours jusqu'à la fin du monde ; et là où deux ou trois sont rassemblés en son nom pour prier, il est au milieu d'eux ', pénétrant de son Esprit tous les règnes de la création, remplissant déjà le présent des vertus du monde à venir •,
* Frœf. Eccles. in Pasch.
* Prœf. Eccles. in Fest. Ascens. Bomin. : Christus aposto/is cernentibus est elevatus m cœlum nnitamqne sibi fragiJiuins itoatrœ substantiam in gloria tuœ dexterœ collocavit, vt nos divinilatis suœ tribueret esse participes.
* Joan., xir, 32.
* I Cor., XV, 24.
» Matth., xvm, 20.
* L'éiat de gloire n'exclut pas le corps, non plus que le ciel l'espace. Il y a pour le corps glorifié qui reste loujours corps, c'est-à-dire "une subslaûce bornée, il y a un lieu déleraùoô
128 CHAPITBE XII.
Quant à dire jusqu'où s'étend l'empire du Christ, il n'y a que Dieu qui en soit capable, Dieu dont l'œil est toujours ouvert d'en haut, et sur les peuples qu'il suit dans leur marche à travers l'histoire depuis l'origine jusqu'à la consommation des temps, et sur toute la race humaine avec ses innombrables fourmilières qui n'ont rien ds caché pour lui, et enfin sur le monde des esprits bienheureux et son admirable hiérarchie *. Tout cela est soumis à Celui qui soutient toute chose par l'efficacité de sa parole * et qui étend sa puissance sur tout ce qui existe. Tout dans l'univers doit concourir au service de sa grâce, toutes les directions de la vie doivent mener à lui ; l'histoire universelle ne peut rien être autre chose que le progrès toujours ascendant de la Rédemption et de la sanctification de la race humaine '. Donc celui-là seul peut connaître exactement l'action et la fonction du Christ comme roi, qui pénètre jusqu'au fond des cœurs ei y observe les luttes mystérieuses de son esprit et de sa grâce, qui est donnée à tous, qui les prévient même*
d'existence, udb demeure, mansio {Joan., xiv, 2), bien qu'il ne soit plus soumis aux mêmes condilion? d'espace que les corps terrestres. Là l'élément physique el l'élément moral, l'élément spirituel et l'élément corporel seront unis dans une harmonie parfaite. Bien que le Fils n"eùt pas quitté le ciel comme Verbe de Dieu, cependant il dit qu'il doit quitter la terre el retourner à son Père. (Joan., m, 13 et 16, 28.)
* Thom. Aquin., Sunma theolog-, III, qu. vili, art. 3. •Hefcr., I, 3; II, 8 ; Ephes., i, 20, 22.
• Thom. Aquin., /. c.
*'Jûan, I, 9; l Joan., ii, 2. Le pape Alexandre VIII a condamné celte proposition ; Pagani, Judœi, Ilœretici aliique hujus generis nuUum omnino accipimt a Jesu Christo iufiuxum. Cf. Vivy,
LE CHRIST KOI. li!9
pour les conduire dans la Toie du salut; qui coopère avec ceux qui la reçoivent, et qui parfait son œuvre en tous ceux qui la reçoivent j)leinement *. Tout ce qui sur la teTe désire et soupire, lutte et fait effort, se laisse ravir à l'espérance et se livre avec confiance à la foi, travaille «t combat, souffre et se résigne, médite la pensée de l'éternité et accomplit des œuvres en vue du salut; tout cela, c'est lui qui en est le principe, lui qui le conduit d'une main paternelle, lui qui le couvre de sa protection royale , qui l'éclairé en envoyant son esprit dans les cœurs, qui le fortifie par l'action de sa grâce dans les âmes *.
11 n'est pas seulement dans l'histoire du monde le point de départ et la fin de tout, mais encore il ne se fait pas une bonne action qui ne reçoive de lui la première impulsion, depuis le premier regard que le pécheur élève vers Dieu, jusqu'à la grâce du martyr.
Il est le juge de tous, le juge des vivants et des morts* j
Thés. damn. m Propos, iv, v, xxvii, xxix, damn. ab Aîexand.j vm, II, 5 et seqq. — Cf. (Psoudo) Prosper, De vocut. (jent., ii, 15 : Adhibita est semper uriversis hominibus quœdam svpernœ mensura doctrinœ, quœ, etsi pardoris occuUiorisque grutiœ fuit, sufficit tamen omnibus ad testimonium.
* Concil. Trident., sess. vi, can. 3 et seqq.; Concil. Arausic, u, can. 5.
* Cf. Suarès, De gratia, Proleg., III, c. ii; Maldonaf, in Joaw., I, 9 ; August., De Magistro, ix, 38; in Ps. vi, 8. — Sous le nom de première grâce, les Pères entendent toute bonne inspiration venant de Dieu et nou pas seulement la foi parfaite. (August., ad Bonif., i, 3, 7 ; Fulgent., De incarnat, et gratia, cap. xxv; Prosper, l. c, ii, 8.)
' Rom., XIV, t).
Al'OL. DD CERiiT. — TOME IV. 9
parce qu'il est le Seigneur qui les conduit tous au salut éternel, parce qu'il est le Roi du monde. Le jugement universel qu'il doit exercer un jour ^ n'est que la conséquence nécessaire et l'accomplissement de sa fonction de roi, en vertu de laquelle il gouverne le monde et dirige l'humanité dans le dédale de l'histoire *. Maître de l'humanité et roi de la nature unie à l'humanité par des liens indissolubles, il fixe du regard le but vers lequel tout doit marcher, il étend invisiblement, et quelquefois même visiblement son bras sur les nations et règle leurs destinées. Son action dans la vie des peuples est aussi irrésistible que douce. La mort et la vie, le bonheur et le malheur, la gloire et l'abaissement dans la vie des nations comme dans celle des individus , ne sont autre chose que les voies qu'il leur trace pour les conduire au salut, voies souvent douloureuses par lesquelles il visite les âmes égarées. Ces voies qu'il suit pour sauver les âmes et pour apporter la vie au monde seront un jour mises à découvert, et le voile qui recouvre ces intimes "secrets des âmes pour la conquête desquelles il lutte de toute la force de son amour, dont les uns lui résistent, tandis que les autres se livrent à lui, ce voile sera un jour arraché. La manifestation de ces mystères , jusque-là cachés de la vie de Jésus dans l'humanité, et de la vie de l'humanité qu'il attire à lui, voilà ce que sera le jugement. Alors seront manifestées les pensées de Dieu et les pensées des hommes, celles-là pensées de paix et non
* Joan.j V, 27 ; Act., x, 42.
* Thom. Aquin., Summa theolog., III, qu. Lix, art. 4»
LE CHRIST ROI. |3l
d'amertume; car toutes les Yoies de Dieu sont des voies de justice et de miséricorde *.
Si l'étendue du royaume de Dieu nous échappe, nu moins savons-nous déjà que cette idée d'un royaume de Dieu est une idée tout à fait propre à la révélation, idée d'une grandeur et d'une sublimité infinie. Toute la création forme le royaume de Dieu. Les êtres de tous les degrés et de tous les ordres, les créatures de toutes les espèces et de toutes les classes ne sont que les agents de sa volonté sainte. Le règne de Dieu se révèle dans les lois qui règlent la marche des étoiles, il s'affirme dans les cœurs par la voix de la conscience. Il se manifeste jusque dans le moindre mouvement d'une âme, et il éclate à tous les yeux dans toutes les grandes catastrophes de l'histoire.
Dieu est infiniment sublime et admirable dans son action sur les âmes qu'il appelle à son royaume de gloire , infiniment riche et puissant dans sa grâce par laquelle il éclaire la raison, il émeut le cœur, il répand sur l'esprit une clarté surnaturelle, il met dans l'âme une force surnaturelle et arrache à la volonté des fruits de salut.
Comment le Christ dispense-t-il ses grâces? Avant tout il le fait avec une liberté pleine et entière. Lorsque, eu effet, il appelle l'homme à son admirable lumière \ qui lui fait connaître des vérités que sa nature, réduite à sesseules forces, n'eût jamais connues, lorsqu'il inspire au cœur de l'homme un amour qui le fait planer fort au-
* Jérém., xxix, 1 1 ; Ps. xxiv, 4; *IPetr., n, 9.
j32 CHAPITRE xn.
dessus de toutes les choses créées , lorsqu'il dépose danà une âme la semence de Dieu ', qui fait de cette âme la bien-aimée, la favorite de Dieu, il donne alors à l'homme ce que sa seule raison n'eût même jamais soupçonné, ce que son cœur n'eût pas même osé désirer, ce qui enfin dépasse de beaucoup la sphère et les besoins stricts de toute créature ; il donne donc ce qu'il veut, parce qu'il le veut, quand il le veut, et dans la mesure qu'il le veut ; il communique ses dons par un mouvement de son amour le plus pur et le plus désintéressé; quant à la raison qu'il a de donner, il la trouve toute en lui et nullement dans la créature, qui ne saurait d'ailleurs jamais mériter ces dons *.
Ces grâces qu'il donne librement, l'homme les reçoit aussi dans la plénitude de sa liberté, liberté que la grâce élève loin de l'étouffer. Car il les donne à l'homme, être fini, mais intelligent, et qui comme tel est le maître de ses actes, et se possède lui-même dans sa liberté et par sa liberté. Il donne ses grâces comme cause première, et 1& cause première appelle la cause seconde, loin de l'exclure, et veut qu'elle agisse conformément à sa nature. Il donne sa grâce pour couronner ' dans l'homme
* I han., m, 9.
' Hujusmodi dona sive auxilia supernaturaliter homini data gra-
tuita xocantxtr quia gratis divinitiis dantur. Non enim fotest
in homine aliquid inveniri, cui condigne hujusmodi auxilia debeantur, cum hœc facultatem humanœ natures excédant. (Thom. Aquin., Compeiid. theolog., cap. 143; Concil. Trident., sess. vi, can. d, 2, 3, 4.
' August., De gratta et libero arbit., per tôt. — Est proprium hO" mini, quod voluntarie a/jat, et suis actibus dominetur ; hitic autem coactio contrariaiur. Non igitur Deus, suo auxilio cogit ad recte
l'œuvre qui s'y fait sur le fondement de la liberté. Saint Augustin ' a dit que la grâ e de Dieu ne peut manquer d'être suivie du succès, lorsqu'elle veut sauver les hommes. L'abîme de l'iniquité n'est pas tellement profond chez l'homme que l'abîme de l'amour divin ne soit encore plus profond. Or, c'est de cet abîme de l'amour de Dieu que découle la grâce qui agit sur le cœur récalcitrant, jusqu'à ce que, instruit et déterminé par des influences extérieures et par des inspirations intérieures, dompté par la puissance irrésistible de l'amour, il se livre à elle tout entier, comme fit saint Paul *. C'est avec le concours de sa propre liberté et par elle , non point sans sa liberté ni contre elle, que la volonté rebelle est enfin vaincue et soumise. Si la grâce|a brisé la résistance
agendum causa prima causât operationem causas iecundœ secun-
dum modwn ipsius. Ergo Deus causât in nobis nostra opéra secundum modum nostrum, qui est, ntvoluntarie et non coacte agamus. (Yhom. Aquin., C. Gent., m, 148; Concil. Trident., sess. vi, can. 9, cap. 5.) — In illo effectu, in quo mens nostra et movet et movetur, operatio non solum attribuitur Deo, sed etiam animœ ; et secundum hoc dicitur gratia cooperans. (Thom. Aquin., I, II, qu. cxi, art. 2.)
* Non potest effectus misericordiœ Dei esse in hominis potestatey ut frustra ille misereatur, si homo nolit ; quia si vellet etiam ipsomm misereri, posset ita vocare, quomodo illis aptum esset, ut et moverentur et intelligerent et sequerentur. [Ad. Simplic, i, 2. Cf. De corrept. et grat., c. xiv.)
* Ad te nostras etiam rebelles compelle propitius voluntates. Socr. Miss., tn Dom., iv, p. Pentec. — Augiisl., ad Simplic, l. c. : Quia dicat, modum, quo ei persuaderetur , ut crederet, etiam omnipotenti defuisse? — La prédestinalion suppose la prescience divine comme une condition essentielle : la ceitiiude du succès repose sur l'une et l'autre. — Prœdestinatio est, quœ sine prœscientia non potest esse. {De prœdestin., §§ 10, 19; De bon. po'severant., xiv, 39; XVII, 41; De corrept. et grat., \îi, 14.) L'infaillible certitude de la prédestination ne détruit nullement la liberté.
134 CHAPITRE :xn.
de l'homme, ce n'est pas qu'elle ait étouffé sa liberté, c'est au contraire parce qu'elle l'a élevée jusqu'à la mettre à l'unisson avec la volonté de Dieu * et qu elle l'a fortifiée d'une manière surnaturelle.
Il donne sa grâce à tous sans exception^ quoiqu'il ne la donne pas à tous dans une mesure égale. En effet, il est mort pour tous, et il veut que tous parviennent à la jouissance de la gloire et à la connaissance de la vérité* ; « car Dieu ne commande pas l'impossible ; lorsqu'il a ordonne quelque chose, il nous avertit d'abord de faire a ce que nous pouvons, et pour ce qui surpasse nos a forces, d'implorer son secours qui ne nous fera pas 0 défaut^», a Tant qu'un homme est vivant, ne déses- « péroDS pas de son salut », dit saint Augustin* ; si les nations ont été faites guérissables % à plus forte raison les individus. Il ne donne pas sa grâce à tous dans la
^ Quasi non possit esse idem ex utroque. (Thoni. Acfuiii., Summa theolog., I, qu. xxiii, arl. 5.1d., I, II, qu. x, art. 4; I, qu. ix, art. i) : Quod movetur, motu suo aliquid acquirit et pertingit ad illud, ad quodprius nonpertingehat. (id., I, qu. lxxxiii, an. 1) :
Leus movendo causas voluatarias, non aufert, quin actiones
illarum sint voluntariœ, sed potius hoc in eis facit. Operatur enim in utroque secundum ejus proprietatem.
* Il Cor., V, 15 ; II Petr., ni, 9 ; I Timoth., n, 1 ; Propos. V, JanseD.
^Concil. Trident., sess. vi, can. 18, cap, 11, 14. Cf. August., De natur. et grat., c. xxvi, xuii. — Da quod jubés et jubé quod vis. Prière de saint Augustin. Cf. Propos. Jans., damnatœ Prop., T : AHqua- Dei prœcepta hominibus justis et volentibus et conantibus secundum prœse7ites, quas habent vires, sunt impossibilia; deest quoque gratia, qua possibilia fiant. {Concil. Arausic, II, can. 2o ; Propos., Queso., damnât., xxvi, xxvii, xxix; Thom.. De verit., qu. xrv, arl, 11; Prosper, De vocat. gent., n, 26-31.)
* In Ps. XXXVI ; serra, n, H.
* Sag., I, 14.
LE CHRIST ROI. i3i>
même mesure ; elle est dirtribuée à chacun <r selon la «mesure du donateur, Jésus-Cbrisl* ». Est-ce que les dons de la nature ne sont pas répartis eux-mêmes avec une admirable diversité selon les pays, les peuples, les temps et les personnes? De quel droit la créature se plaindrait-elle à son Créateur en lui disant : Pourquoi m'as-tu fait ainsi* ? La souveraine volonté de Dieu donne à chacun selon son bon plaisir ; dans sa libre générosité elle donne autant à ceux qui sont venus travailler à la vigne seulement à la dernière heure, qu'à ceux qui ont porté le poids du jour et de la chaleur, libérale jusqu'à l'excès pour quelques-uns, sans être injuste pour personne '. Ses voies sont toujours celles de la miséricorde et de la vérité *. 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, combien ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables * I
Le juste uni à Dieu par un amour fidèle peut bien, conformément à la promesse de Dieu, conquérir la couronne de la vie éternelle, s'élevant de degré en degré, et toujours soutenu par la grâce de Dieu •; mais la vocation
* Ephcs., IV, 7.
*Rom., IX, 20.
^Matth., XX, 1.
*Ps. Gxvm, 151.
•^ Rom.. II, 33. — Judicia Cet, quoniam justa et alla eunt, nec
viivperari po'^svnt nec penetrari Cur ùjititr hoc tam magnum
beneficium {ferseverantiœ fiiialts) aliis dat, aliis non dat Devs apud quem non est iniquitas nec wceptio personarum ? Sine murmure adversus Leum dig7ientur ignorare nobiscum. (Âugusl., De coirept. et yrat., c. viii,
* Il Cor., m, 18; Il Tim., iv, 1; Concil. Trident., sess. vi can. 26.
à la grâce et la sanctification même, il ne peut la conquérir par sa propre force, elle est méritée par le sang de Jésus-Christ exclusivement * ; et même en couronnant nos bonnes actions, ce sont encore ses dons qu'il couronne*. Et comme c'est lui qui a commencé l'œuvre de notre salut, c'est encore lui qui l'achève et qui, dans la liberté de son amour, nous accorde le don de la persévérance *; de sorte que, dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre naturel, il est l'alpha et l'oméga, le principe et la fin. « Que si l'on nous demande », dit saint Augustin*, 0 d'approfondir ce mystère, pourquoi la « grâce opère dans les uns de manière à produire le a bien, et non dans les autres, nous n'avons que deux « mots à répondre : 0 profondeur de la sagesse ! et, est- « ce que pour cela Dieu est ùijuste ? Que celui qui ne se 0 contentera pas de cette réponse, cherche quelqu'un de « plus savant que nous, mais qu'il prenne garde de ren- « contrer un séducteur «.
Ainsi l'Eglise nous avertit d'être humbles, et nous met en garde contre une fausse sécurité. Du reste, un coup d'œil jeté sur notre propre vie nous apprendra à ne pas compter outre mesure sur notre fidélité à correspondre à la grâce de Dieu. Mais en même temps l'Eglise est bien
* Concil. Trident., sess. VI, cap. 8.
* Ibid., cap. 16; August., Ep. ccxiv, 5.
3 Concil. Trident., sess. vi, can. Ifi, 22, 23. — IIoc donum Dci suppHHter emereri potest, omitti contiimaciter non potest. (Aiiunst., De don loersever., c. \i; Thom. Aquin., Summa theolog /\, il, qu. cxiv, art. 9.)
* Le spirit. et lut., cap. 34.
E CHRIST KOI. 137
éloignée d'énerver la force morale de l'homme et d'introduire un désolant fatalisme ; elle nous enseigne bien plutôt à nous appuyer de toutes nos forces sur la grâce de Dieu, et à attendre de la miséricorde de Dieu le salut ainsi que tous les moyens d'y parvenir. Elle nous représente l'homme déterminé de Dieu, mais aussi se déterminant lui-même', l'œuvre du salut comme étant une opération de Dieu dans l'homme, en même temps qu'un travail de l'homme en Dieu *. Cette doctrine de TEglise n'est que le développement d'une pensée fondamentale de l'Ecriture, laquelle nous enseigne que notre salut n'est pas le résultat de notre vouloir et de nos efforts, qu'il est l'effet de la miséricorde de Dieu, sans laisser toutefois de nous exciter à faire ce qui dépend de nous en disant : a Veillez et priez, afln que vous ne suc- « comblez pas à la tentation * » ; « Opérez votre salut « avec crainte et tremblement* » ; a Ayez soin de confir- « mer votre vocation par vos bonnes œuvres^», a Dieu», dit saint François de Sales* , « n'a préparé le paradis que a pour ceux desquels il a prévu qu'ils seraient siens.
* Cf. Prop. Jansen., damnât. Prop. ii : Interiori gratiœ in statu naturœ lapsœ nunquam resistituv. {Concil. Trident., l. c, cap. 5) : Eidem gratiœ Ubere assentiendo et cooperando, disponuntur, ita ut tangente Beo cor hominis... neque homo ipse nihil omnino agat, inspirationem illam recipiens, quippe qui illam et abjicere potest.
•Eom., IX, 16.
« Matth., XXVI, 41.
>> Philipp., II, 12.
II Petr., I, 10.
* Traité de l'amour de Dieu, ni, 5. . "' '
^30 CHAPITRE XIÏ.
« Soyons donc siens par foi et par œu^Te, et il sera nôtre « par gloire. Or, il est en nous d'être siens : car, bien a que ce soit un don de Dieu d'être à Dieu,'c'est toute- 0 fois un don que Dieu ne refuse jamais à personne, « mais offre à tous pour le donner à ceux qui, de bon a cœur, consentiront à le recevoir ». Saint Augustin' dit aussi : « L'Apôtre commande d'avoir la charité, « blâme celui qui ne l'a pas et le prie de l'avoir abon- « damment. Par le commandement reconnais ce que tu « dois avoir ; par la réprimande apprends ce que tuas 0 perdu par ta faute, et dans la prière reconnais la a source où tu dois puiser ce que tu veux avoir ' ».
Ainsi la raison dernière de notre salut éternel c'est la grâce de Jésus-Christ, et Tunique raison de notre perte c'est notre volonté propre.
C'est ainsi que la doctrine de l'Eglise établit d'une manière simple , claire et profonde , une admirable harmonie entre les droits de Dieu dans l'œuvre de notre ealut et les droits de l'homme, qu'elle sauvegarde notre
* De conept. et grat., c. m. Cf. Concil. Trident., sess. vi, c. 13 : In Dei auxilio firmissim/im spem collocare et répondre omnes dehent. Deus enim, nisi ipsi illius gratiœ defuerint, sicut ca'pit opus bonum, ita perficiet, operans velle et perficei'e.
* Solid. Becîar., ii ; De Hb. arbitr., § 20 : Sacfœ litterœ hominis
conversionem, fidem in Christum, regeneratio7iem simpliciter
$oli divinœ operationi et Spiritui sancto attribuunt.
Calvin s'exprime avec plus de force encore {Instit., m, 21) : Trœde^tinationem vocamus œternum Dei decretum, quo apud so conslitutum hahuit, quid de unoqiioqiie homine fieri vellet. Noii enim •pari, conditione creantur omnes ; sed aliis vita œtema, aliis damtiatio œtema prœdestinatur.
Voyez, au contraire, le concile de Trente (sess- vi, can. i7) : Si guis justifkationis gratiam non nisi prœdestinatii ad vitam con-
nature, notre liberté, notre dignité morale non moins qne le domaine absolu de Dieu sur sa créature, la prédétermination divine en même temps que la détermination propre de l'homme. C'est ainsi qu'elle sait concilier l'élément religieux avec l'élément moral. La doctrine des protestants, au contraire, enseignant que la nature humaine est pervertie dans son essence, devait nécessairement condamner l'homme à une passivité absolue dans l'œuvre du salut, et avoir pour conséquence inévitable une prédestination absolue, soit au salut, soit à la damnation. Dans cette doctrine Dieu est tout, l'action de l'homme n'est qu'apparente, ce qui répugne à notre conscience morale aussi bien qu'à la sainteté de Dieu et à sa justice. Dans un tel système il ne saurait plus y avoir ni liberté ni histoire. Au contraire, le Pélagianisme ou, ce qui est la même chose, le rationalisme de toutes nuances, voit dans la liberté de l'homme la raison dernière et exclusive de toute sa vie morale. L'initiative et le couronnement, tout appartient à l'homme dans ce système. C'est lui seul qui décide finalement de son sort : ce qui anéantit l'idée d'un Dieu maître et gouverneur du monde. Ainsi, dans le système protestant il n'y a de place que pour une religion qui conduit au fanatisme et au fatalisme, il n'y en a plus aucune pour une moralité Téritable; et dans celui des rationalistes, la moralité, l'élément moral (religion humanitaire , civilisation moderne) subsiste seul; et, manquant de soutien, ne
tingere aixerit, reliquos vero omnes, qui vocantur, vocari quidem, sed gratiam non accipere utpote divina j>ote6tate firœdestinatos ad malum, anathema sit.
tarde pas à disparaître dans la corruption des mœurs *.
En rejetant de droite et de gauche les excentricités de Terreur, la doctrine de l'Eglise a ouvert aux méditations du penseur un vaste champ où les plus profonds mystères de la foi se rencontrent avec les plus hauts problèmes de la spéculation philosophique, et finalement elle a évité les deux abîmes où tombe tout ce qui s'écarte du droit chemin de la vérité : le panthéisme et l'athéisme *.
Le royaume du Christ s'offre à nous risiblement et comme un corps parfaitement organisé dans son Eglise Car l'humanité régénérée dans la grâce par les mérites de Jésus-Christ, l'humanité qui appartient à Jésus-Christ, n'est pas simplement une masse inerte, une multitude
* « La plus grande part de responsabililé, dans l'erreur du rationalisme et dans ses conséquences, retombe sur la direction suivie par la théologie depuis Luther jusqu'à Lessing. Puisque pendant des siècles l'accord a manqué entre le christianisme et l'esprit humain, puisque, des siècles durant, la morale, cette sœur inséparable de la religion, a été traitée avec le dernier mépris, il n'est que naturel de voir mainienanl l'humanité se soulever contre le christianisme, la raison contre la révélation ». (Beyschlag, Lessings Nathan der Weise, Berhn, 1863, p. 30.)
On est généralement d'accord aujourd'hui, et avec raison, pour restreindre ce principe de l'ancienne dogmatique : In conversmie homo se habet mère passive, on admet la coopération active de celui qui reçoit la grâce ». (Lulhardi, Comperuiium der Dogmatik., p. 187.)
' Dans le sein de l'Eglise (Cf. Innocent., xii, d. 7 Febr., 1694) plusieurs systèmes existent ; le thomisme, le congruisme (molinisme) et l'augustinianisme. Unanimes à affirmer la persistance de la liberté humaine sous l'action divine, ils diffèrent dans la manière d'expliquer comment se fait le concours de l'une et de l'autre. En dehors du christianisme, sont le jansénisme et le protestantisme, qui nient la liberté.
confuse, sans lien intérieur et sans forme extérieure *. Son divin Chef a envoyé son Esprit, lequel procède de lui, pour s'emparer de tous ceux qu'il s'est choisis, les régénérer en s'unissant à eux réellement et intimement. Ainsi il se constitue à lui-même dans l'humanité un corps visible, qui lui est uni organiquement, comme les membres le sont à la tête. Là est le temple où il habite dans la plénitude de sa vie humaine et divine, temple construit avec des pierres vivantes, dont chacune est à son tour un temple '. Là est le centre de toutes les grâces, le ''^yer où brûle continuellement ce feu qu'il est venu allumer, l'autel où il exerce à jamais son ministère sacerdotal, inséparable de sa dignité de Roi, l'endroit où retentit sans cesse sa parole prophétique, la demeure de Dieu, le lieu où vient l'Esprit que le Seigneur envoie, cet Esprit qui s'empare des individus comme des nations, les inspire, en fait des vases d'élection pour recevoir la grâce, c'est là que se trouve la sainte piscine où les enfants de Dieu se purifient de plus en plus, afin de paraî-
• « C'est une erreur capitale », dit Klieforth (Berlin, protest. Kirche, K.-Z. du 27 janvier, 1855), a de n'envisager ce royaume de Dieu, cette Eglise des saints que sous la face subjective. Ce qu'on a ainsi, ce n'est pas l'Eglise, ce n'en est que l'idée. L'Eglise est une institution ayant une existence objeclive, c'esi-à-dire réelle, fondée de Dieu avec sa hiérarcbie, ses fonctions, ses états, sa constitution ».
* Il Cor., VI, 16.
Cœlestis urbs Jerualem, Beata pacis visio, Quae celsa de vivenlibua Saxis ad astra tolleris, Sponsaeque ritu cingeris Miile angelorum uiillibir.
(Hymn. Eccles. in Dadic. Ecd.)
Irc Tin jour devant lui sans taches ni rides. Ce qu'il avait préfiguré dans l'ancien Testament par le Saint des saints, trouve là son accomplissement '. Comme le Christ est la plénitude de Dieu, ainsi l'Eglise est la plénitude du Christ, de lui qui accomplit tout en tous *. Ainsi l'Esprit de Jésus- Christ est véritablement un Esprit créateur ' ; il transforme les instruments du péché en de nouveaux organes dans lesquels se manifeste la gloire de Jésus-Christ; et de même qu'un grand artiste tire une belle statue d'un bloc informe, il a su tailler dans la masse de l'humanité déformée par le péché, ce chef-d'œuvre d'une grandeur et d'une beauté surnaturelles, qui se nomme l'Eglise de Dieu ; l'Eglise, ce grand arbre dont les racines vont jusqu'aux dernières couches de la nature, et dont la tête %'élève jusque dans le ciel ; l'Eglise, qui embrasse dans an même lien mystérieux, et le monde de ceux qui sont parvenus à la perfection et au triomphe, et l'assemblée toujours militante de ceux qui sont encore sur la terre, et la multitude souffrante de pauvres âmes, retenues pour un temps dans le séjour de la purification : corps immense qui a pour Chef Jésus-Christ *. Ainsi l'Esprit- Saint est véritablement le Consolateur; puisiiue c'est par lui et eu lui que Jésus-Christ continue de vivre parmi
» lY Rois, XXI, 7.
^Ephes., I, 23; iv, 13; Col., n, 9, 10; I Cor., XII, 12. L'Eglise, c'est Jébus-Chiisi.
» Veni Creator Spiritus.
* Non solum qui modo sunt fidèles, sed et qui fuerunt ante nos et qui post nos futuri sunt usque ad finem sœculi, omnes ad corpus ejus pei'tmait, cvjus iorforis ipse caput est. (Augusliû, in Fsal. LXll, 2.)
LE CnRIST ROI. 143
nous. Il prépare au Fils la voie du cœur, il forme le, Christ dans les âmes et propage le royaume de Dieu sur la terre.
Jésus-Christ est donc véritablement, selon l'expression de saint Irénée S le résumé de toutes les générations humaines, et cela dans l'Eglise et par l'Eglise. Dieu le Père l'a élevé au-dessus des principautés, des puissances, des vertus et des dominations, et de tout nom qui est prononcé non-seulement en ce monde, mais dans l'autre. Il a tout mis sous ses pieds et l'a établi comme chef sur toute l'Eglise, qui est la plénitude de Celui qui accomplit tout en tous*. Comme il a divinisé l'humanité par son union personnelle avec la divinité, ainsi tous les hommes rachetés par lui doivent, réunis en un corps par l'Esprit, être entés comme des branches dans un même corps, le corps de Jésus-Christ. L'union de son humanité sainte avec Dieu est le modèle et la cause efficiente de l'union de l'humanité rachetée avec lui-même et par lui avec son Père. Indissolublement unie à la divinité parle lien de l'Incarnation, sa sainte humanité n'en sera plus jamais séparée ; indissolublement unie avec Jésus-Christ par l'habitation en elle du Saint-Esprit, l'Eglise ne sera plus jamais séparée de son chef. De même que l'époux n'abandonne pas l'épouse, de même le Seigneur ne délaisse plus l'épouse qu'il a fiancée, avec laquelle il s'est uni dans l'amour et dans la fidélité pour l'éternité'. Le Saint-Esprit lui est une ga-
* Adv. Hceres., m, 18 ; rv, 36.
* Ephes., I, 21 ; phes., V, 23.
' Ephes., V, 27,
* Ephes., I, 21 ; Col, i, 18, 21 ; J Cor., xii, 12; Rom., xii, 5: Ephes., V, 23.
ranlie que le Seigneur réside à jamais en elle, chair de sa chair, os de ses os\ éternellement présent, invisible, et néanmoins visiblement efficace. Il a admis notre race dans la communauté de sa vie, l'a rapprochée aussi près que possible de la divinité, l'a même divinisée. Ce qui s'est produit typiquement dans la sainte humanité du Sauveur, doit se reproduire imitativement chez tous les hommes en particulier : son corps croît et s'édifie de jour en jour. Le Christ dans l'humanité et l'humanité dans le Christ, c'est une même chair, un même sang ; les millions d'élus que tous les siècles ont produits sur la terre, et les millions d'esprits bienheureux, quelque part qu'ils soient, ne forment toujours qu'un seul corps, le corps du Christ : corps mystique, mais néanmoins réel, et non pas simplement corps au sens figuré et moral. Il n'y a qu'un seul Seigneur qui est le Chef de tous les êtres *, un Esprit qui les inspire tous ; un amour qui les anime tous : tous sont le corps du Christ, et ce corps est en Dieu et Dieu est en lui. Dieu est tout en tous^ Dieu est descendu vers l'humanité pour habiter en elle * ; l'humanité s'est élevée vers Dieu pour demeurer en lui ^; le ciel s'est abaissé vers la terre, 'a terrp s'est changée en vestibule
» Ephes., V, 29.
» Cf. Thora. Aquin., Summa theoîog., III, qu. vn et qu. vm, où l'idée du chef el de son uQion avec l'Eglise se trouve développée.
» I Cor., xr, 28;
^ Joan., I, 14. .
»I6id., XV, 4.
du ciel, en tabernacle de Dieu parmi les hommes '.
Cette admirable incaraalion de Dieu dans le Cbrist et (m Christ dans son Eglise, celte rénovation mystérieuse, cette rédemption et celle divinisation de l'humanité dans l'Eglise et de toute la création visible par l'Eglise, nous présente de la manière la plus haute et la plus complète l'essence de toute religion, depuis les premiers mouvements du sentiment religieux jusqu'à son développement le plus haut, qui consiste dans l'incarnation de la divinité et la déification de l'humanité *.
Ainsi l'Eglise est , selon l'enseignement des saints Pères, le royaume de Dieu et du Christ sur la terre, la continuation de son œuvre parmi les hommes, le corps organisé que son esprit anime*, que son Verbe enseigne, que sa grâce pénètre de son onction divine, auquel il est toujours présent; c'est le corps sans cesse rajeuni du Christ, une seconde incarnation, son corps mystique, un développement du germe vivant de son vrai corps, uni à
* Apocalyp., xxi, 3.
* Cf. tom. I, 423.
* a II faut bien, dil le proteslant Vilmar [Die théologie der Thatsachen, p. 50), que nous passions de l'idi'-e d'une sociélé, prise dans le sens subjectif, simple semence jetée par le Christ, à l'idée d'un établissemenl réel, développement objectif de ce premier germe ».
a Comme on ne choisit point son père ni sa famille, mais <iue le sort de la naissance en décide, de même la forme de TEglii-e lui est venue de la Jérusalem d'en haut... Si lachrélieniis s'est constituée en communauté, ce n'est point par suite d'une corruption de l'idée de l'Eglise arrivée au moyen âge ; la communauté est déjà dans l'épitre aux Ephésiens, on la trouve exactement formulée. Ephes., u, 19-22 ». (Hengstenberg, Evangel. Kirchenzeitung, i8H7, p. 437.)
Apol. 00 Ca&iâT. — TouE IV. 10
]ui d'une manière indissoluble, auquel il communique la vie par son Esprit ^ A l'exemple du Seigneur l'Eglise est donc un organisme , un corps humano-divin dans lequel le visible et l'invisible, le terrestre et le céleste, l'humain et le divin se pénètrent réciproquement. De même qu'en Jésus-Christ le divin et l'humain sont unis d'une union hypostatique , de même dans l'Eglise se marient et se pénètrent mutuellement le temporel et l'éternel, le terrestre et le céleste. Les deux parties , les deux formes de vie s'étant unies d'une union indissoluble, une séparation, un divorce n'est plus possible. Il n'y
' Joan., XIV, 20-23. — « Lorsque Pierre », dit saint Athanase, parlant aux Juifs, leur dit : a Sache toute là maison d'Israël que Dieu a établi Seigneur et Christ ce même Jésus que vous avez crucifié; il n'a pas voulu parler de sa divinité, mais bien de son humanité, c'est-à-dire de l'Eglise universelle, qui commande et qui règne en lui, depuis qu'il a été crucitié, et qui a été consacrée comme royaume du ciel, pour gouverner avec Jésus-Christ, qui s'est anéanti pour elle ».
Saint Méthode tient le même langage {Conviv. dec. Virg. Orat. m, 8) : C'est avec une pleine raison que l'on peut dire que l'Eglise est la chair de sa chair et l'os de ses os, puisque pour l'amour d'elle, le Verbe a quitté le Père qui est au ciel, qu'il est descendu sur la terre pour s'attacher à son épouse, qu'il s'est endormi dans l'extase de Ba passion, mourant volontairement pour elle, après l'avoir purifiée par le bain de la régénération, afin de la préparer à recevoir la semence céleste qu'il jette lui-même par sa parole dans les sillons de Tàme, semence que l'Eglise reçoit et développe comme une épouse pour enfanter et élever la vertu. C'est ainsi que s'accomplit exactement cette parole : Croissez et multipliez ; car l'Eglise croit de jour en jour en grandeur, en beauté, en étendue, et cela parce que le Christ lui accorde l'avantage de sa présence et ae sa cohabitation, continuant ainsi de s'abaisser jusqu'à nous. Car l'Eglise ne saurait concevoir les fidèles dans son amour maternel ni les enfanter par le bain de la régénération, si le Christ ne se dépouillait lui-même à cause d'elle... de sorte que dans chaque fidèle c'est le Christ qui uail iatellecluellement (vchtû;) ce qui a lieu par le baptême ».
LE CHRIST KOI. !47
a qu'un seul Christ, il n'y a donc aussi qu'une seule Eglise à la fois visible et invisible: il ne peut y avoir deux Eglises. Dans cette Eglise une, le divin se manifeste dans l'humain, et l'humain se trouve porté et pénétré par le divin : c'est un corps vivant, c'est une société humaine, société de foi et de vie, administrée et gouvernée par Jésus-Christ et par son Esprit. Dans ses membres pécheurs, l'Eglise ne pèche pas, mais elle souffre en eux. La grâce coule en elle comme d'une source toujours jaillissante pour purifier les pécheurs et les élever en perfection , jusqu'à ce que tous (l'Eglise universelle) deviennent un homme parfait, selon la mesure de la plénitude du Christ *.
Le Christ, en vertu de l'union hypostatique du Verbe avec la nature humaine, est en toute vérité l'Homme- Dieu ; de même l'Eglise, à cause de son union réelle ' avec le Christ son Chef, avec le Saint-Esprit qui l'anime, est en toute vérité une institution humano-divine. Toutes les propriétés de la divinité débordent sur l'humanité du Christ ; l'Homme-Dieu est la voie, la vérité et la vie. De même l'Eglise visible reçoit l'écoulement de toutes les grâces de son Chef, de tous les dons de l'Esprit-Saint, et l'Eglise est la colonne et le fondement de la vérité'. Le Père a rendu témoignage à son Fils en disant: a Celui-ci
» Ephes., IV, 13.
* Sur celte union réelle, organique et non pas simplemeul morale el dans le sens figuré, de l'Eglise avec Jésus-Chrisl par l'Incarnation, par TEucharistie et dans la gloire, voyez Hilar. De Trinit., viii, 15; Cyrille Alexaud. in Joan., xi, 11 ; Pelav, De Incarnat., xii, 17.
»I Twj., III, IS.
iAf^ CHAPITRE XII
0 est mon Fils bien-aimé, écoutez-le» ; et encore: «Tous « ceux qui Técoutenl écoutent Dieu ». De même le Christ est avec TEglise "visible, lui qui a dit : « Je suis avec « vous jusqu'à la fin du monde' », lui qui a promis le Saint Esprit ; donc, tous ceux qui écoutent l'Eglise écoutent Jésus-Christ et entendent la parole de l'Espril-Saint qui parle par sa bouche *. Pierre déclarait ne vouloir suivre que Jésus Christ , qui seul possède la parole de la vie éternelle'; de même nous, ce n'est que par l'Eglise que nous recevons la parole de vérité. Le Christ enûn est toujours le même Homme-Dieu, hier, aujourd'hui et dans l'éternité ; qu'il soit dans l'abaissement, couvert d'opprobre et de blessures ; qu'il soit dans la gloire assis à la droite de son Père : de même lEglise est toujours le même corps du Seigneur, son épouse unique, choisie, inséparable dans son union avec lui, qu'elle soit dans l'état militant, et voilée de deuil à cause des péchés et de la misère de ses membres, qu'elle soit dans l'état de perfection où il n'y a plus de tache en elle*. Si l'Eglise est le corps du Christ, elle est aussi «la plénitude de «Celui qui accomplit tout' », le lieu privilégié de la révélation de Dieu et de l'effusion de la grâce, le lieu où a grâce de la rédemption nous est appliquée tout entière sans jamais s'épuiser, où elle se communique non-seu!e-
Matth-, xxvni, 20.
*Joan., XIV, 16, 17.
'Joan., VI, 09.
* Ephcs., V, 2i.
* Ephes., ï, 23.
LE CnRIST ROI. 149
mi'îi' aux individu?, mais à rbnmanité dans son ensemble, amenant de plus en plus celle-ci à l'unité d'un même corps à la mesure de la p-^rfoction et de la plénitude du Christ', à c«t état enfin où Dieu est tout en tous*.
Lors donc que les réformateurs recouraient au Saint- Esprit contre TEglise et sa doctrine, ils ne faisaient que défigurer, pour la faire servir à leur but, une vérilé de tout temps reconnue dans l'Eglise. Il y avait longtemps que, dans ses luttes contre le pélagianisme, l'Eglise avait enseigné formellement que la foi s'établit par la grâce du Sauil-Espril. Mais il leur re?tait à prouver que le Saint- E?prit descendu autrefois sur les a} ôtres, résidait maintenant, après quinze siècles, en eux, les réformateurs, et qu'il se prononçait contre l'Esprit de l'Eglise. 11 devait paraître surtout fort singulier que l'Esprit qui était descendu sans aucune médiation et directement du ciel sur les adeptes de la nouvelle confession, et résidait en chaque particulier, se retirtât immédiatement de quiconque se mettait en contradiction, soit avec la vraie confession d'Augsbourg, soit avec le formulaire concordiste, ou bien avec le synode de Dordrecht, ou bien encore avec les trente-neuf articles.
« Corps vivant », dit Bellarmin », d'Eglise se compose a d'une âme et d'un corps ; l'âme de l'Eglise consiste fl dans l'habitation du Saint-Esprit en elle, dans ses dons, « dans la foi, Tcspérance et la charité, dans la grâce sanc-
^Ephes., IV, 13.
* Ephes., III, 9.
» De Ecclesia rr.ilit., m, 2. Cf August. Lrevi., CoUut. Coll., m
fôu CHAPITRE XII.
« lifiante, qui rend les membres participants de la natura « divine ' ; ce qui forme le corps de l'Eglise, c'est le lien a extérieur de la foi et de l'association ». L'Eglise, si elle n'était qu'invisible et non visible, s'évanouirait bientôt dans l'indéterminé, et, avec cette existence à l'étal d'ombre sans corps, elle donnerait pleine carrière au subjectivisme et au fanatisme. Une Eglise, au contraire, qui ne serait que visible, et non invisible en même temps que visible, dégénérerait vite en un établissement qui n'aurait que le dehors et l'extérieur, serait sans tendance élevée, sans base solide et profonde, semblable à la synagogue, c'est-à-dire pétrifié dans le formalisme et le rabbinisme ; ou bien ce ne serait plus qu'une association purement humaine avec le caractère d'un plat rationalisme. Animée de l'Esprit de Dieu, l'Eglise devait être grande et large comme l'Esprit divin lui-même, elle devait embrasser tous les peuples dans l'amour de son Chef, étendre les plis de son pavillon sur toute la terre, et devenir l'Eglise du monde admettant dans son sein toutes les conditions humaines pour les consacrer par son esprit. Elle est ainsi devenue la grande institution qui élève, qui bénit, qui sanctifle toutes les générations; c'est If royaume de l'humanité rachetée, royaume ayant sa place dans l'histoire, ayant son histoire propre, royaume qu» toujours croît et développe sa constitution comme son étendue. Etat et droit, famille et mœurs, civilisation e« science, vie publique, secrets mouvements du cœur, ellt tient tout dans la chaîne solidement forgée de son insli-
» II Petr., I, 4.
tution divine. C'est la cité de Dieu, le royaume du grand Roi que les prophètes ont annoncé, formé de tous les peuples fondus dans l'unité de la foi et de l'amour. Elle a, pour faire contraste avec elle, Babel, la cité du diable, le royaume de la perdition *. De sorte qu'il y a cité contre cité, peuple contre peuple, roi contre roi ; mais le Christ, roi de l'Eglise, est le suprême vainqueur '.
Dans l'intérêt de sa polémique contre l'Eglise dont il s'était séparé, le protestantisme avait d'abord prétendu pouvoir nier ce qu'on peut nommer avec Bellarmin le corps de l'Eglise, sa visibilité. Son but était de prouver par là que, la seule Eglise visible qui eût existé jusque-là n'étant pas la vraie Eglise de Jésus-Christ, ce n'était pas se séparer de Jésus-Christ que de se séparer d'elle '. Celte doctrine, analogue à l'idéalisme philosophique, aurait eu pour conséquence nécessaire et immédiate de faire évanouir toute l'œuvre de la rédemption dans les nuages d'un spiritualisme excessif, si les nécessités pratiques
* August., CiviL Lei, icvii, 16 ; i» Psaîm. lxi, 6.
* «Si Ton veut remonter jusqu'au point de départ de la polémique de Luther contre l'Eglise catholique, il est aisé de voir que la batterie de brèche dirigée contre l'Eglise papale, c'est l'Eglise invisible ». Schwartz, in der Berlin. prctesL Kerchenzucherg, il mars 1855. Comment Luther fut néc<-ssairement poussé à ériger un nouveau principe en opposiiiun avec celui de rEglisf» visible, c'est ce que Planck développe dans son écrit : Sur la séparation et la réunion des parties principales du christianisme.
" Ce principe que qui se sépare de l'Eglise se sépare du Christ, est celui de tous les SS. Pères. Voy. Cyprian. De TJnitat. pass. Epist. LXii; Augustin., Epist. CLXxm,cciv; Ignat., adFhil. c, 3. — Calvin Je me : JSutIum est pericuhim, dit-il, (Instit.,i\, 2], ne ab exitiati tôt flagitiomm participatioîie desci»cendo ab Ecclesia Christi divellamur.
n'avaient, en donnant un démenti à ce principe, exigé au moins la formation d'un ccrlain simulacre d'Egîi!?e visible '. Sans doute la sanctification de tous les membres est le but suprême de l'action de Jésus-Christ, ainsi que
* « Tous les chrétiens », dit Luther, « prient ainsi : Je crois au Saint-Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la Communion dt-'S saints. Si cet article est vrai, il s'ensuit que personne ne peut voir l'Eglise chrétii^nne, ni dire d'elle : Je la vois ici, je la Yoisicà; car ce que l'on croit, on ne le voit ni on ne l'aperçoit». Comme si les disciples n'avaient pas vu le Seigneur corporellement et cru en même temps à sa divinité invisible, — Thiersch {Leçons sur le catholicisme et le protestantisme, \om. i, png. 57) dit : « A propos de la doctrine protestante de l'Eglise invisible, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer'que de notre côté on a trop facilement recours à l'invisibilité. Nous ne pouvons que réprouver l'habitude que l'on a de prendre trop facilement son parti sur les souffrances et les maux de l'Eglise, sur la ruine de la chasteté et sur le malheur d'un éiat de schisme. Nous sentons qu'il n'est pas juste d'en appeler à propos de tout ce qui se fait de mal, d'en appeler sans cesse à l'Eglise invisible et à ses invisibles perfections comme à une espèce de panacée universelle ».
Luther lui-même chancela dans ses opinions à cet égard. Cf. Resp. ad librum Ambros. Cathar. 0pp. Tom. ii, 376 ; Quo ergo signa agnoscam Ecclesiam ?.... Respondeo, signum necessarium est, quoi et habemus, baptisma et panent et omnium potissimum Evangelium. — Mélanchthon [Apolog. Conf. August., iv, 13) dit : Ecclesia habet notas externas, ut agnosci possit. Nitzsch {Academische Vortrœgeuber die christl. Glaubenslehere, i8o8, p. 50) peuse que la sainte Ecriture est le corps de la révélation, qui rend présent à nos yeux le Sauveur maintenant dans sa gloire. S'il n'y avait une Eglise vivante pour donner l'esprit et la vie à la lettre morte, la Bible ne serait qu'un hiéroglyphe, sur le sens duquel on disputerait autant que sur ceux de l'Egypte, comme de fait cela se passe en dehors de l'Eglise. Avant que la Bible lui écrite, le Christ et la révélation n'avaient donc pas de corps, suivant cette hypothèse.
La doctrine de l'Eglise invisible avec ses belles plirases de mystérieuse et sainte société, de ligue pacifique des à77ies, est destinée à couvrir l'abîme qui s'est creusé à la place de l'Eglise qui n'existe plus dans le protestantisme. « Une Eglise invisible, dit Rœilie [Commencement'^ de l'Eglise chrétienne, p. 100) est une conlradiciiou dans les termes. Cette idée ne s'est formée qu'après que l'Eglise catholique existait déjà de fait dans
LE CHRIS! ROI. \o3
la formation d'un peuple agréable à Dieu ' ; sans doute encore ceux qui sont unis à Jé?us-Christ dans la foi et dans la charité, soit qu'ils triomphent ou se purifient dans l'autre monde, soit qu'ils combattent encore en celui ci, sont les membres les plus nobles de l'Eglise, et comme son cœur *; sans doute la \ie surnaturelle découle de la source que le Christ par son Esprit fait jaillir dans les âmes; c'est à cette source mystique que l'Eglise se rajeunit sans cesse ; c'est de là qu'elle reçoit cette beauté, cet éclat céleste qui brille dans ses saints, de sorte que si son Chef est invisible, on peut aussi dire d'elle que toute sa gloire vient du dedans. Mais de même que la nature supérieure du Christ se manifestait Jusque dans son état d'abaissement, et que sa divinité peiç.utde son rayonnement l'extérieur misérable de son humanité, de même
la plénitude de son développement. Avec la théorie de l'Eglise invisible, l'esprit de secle s'est introduit dans le protestanti<mo, esprit dont le propre est de se détruire soi-même; et si la ruine complète du protestantisme ne s'en est pas suivie, cela lient aux resti^'otions pratiques apportées à celte doctri ue ». {Gcctting (ici. A7izeig., 18i3, p. 224). Cf. Dre!linger. L'Eijlise et les E'jHses, p. 29; Jœrg, Histoire du Protestantisme dans sa dernière évolution. Tom. i, p. 356.
La réaction avec Kliefoth et Mûnchmeyer s'attaque principalement à la théorie de l'Eglise invisible. Vijmar [Théologie der Thatsachen.,p. 94' parle de théories invétérées toucliant l'Eglise invisible, par lesquelles la doctrine de l'Evangile se trouve blessée.— Mélanchllion déjà, dans son écrit Loc. theolog., ioo8, revenant à l'opinion contraire à celle qu'il avait tenue auparavant, avait dit : Ecclesia est cœtus vocatorum, id est, Ecdesia visibilis, nec aliam fingamus ecdesiam invisibilem. D'après Plill [Dogmatique, n, p. 181), les circoDsiances auraient été plus furies que lui.
» Tite, 11,14.
■ Hebr. xii, 22.
que la sagesse de son esprit se faisait connaitre par ses paroles, que la puissance du Dieu éternel éclatait dans les miracles qu'il faisait, et son aspect s'illuminait des clartés de la sainteté inflnie ; de même l'Eglise parle aussi comme ayant le pouvoir et l'autorité ; sa parole est bénie, son aspect comme son action dans le monde est admirable, et le Saint-Esprit a témoigné de mille manières que sa vertu sanctifiante habite en elle, dans sa doctrine, dans ses institutions, dans ses membres. Comme nous ne divisons pas le Christ, auteur de la rédemption, qu'il a accomplie par sa vertu divine sous la forme humaine, nous ne devons pas non plus, et pas davantage, partager l'Eglise, écarter son corps pour ne retenir que son esprit ; que dis-je, c'est par son corps que nous parvenons à son esprit, par ce qui est visible en elle que cous atteignons ce qui est invisible.
L'Eglise visible, réelle, historique, n'est pas absolument la même que l'Eglise invisible et idéale, mais elle lui est unie indissolublement comme le corps à l'âme. Elle est le germe qui porte déjà en soi la félicité et la gloire future. C'est pourquoi le Seigneur appelle l'Eglise le royaume des cieux*, de même que la vie future est à son tour appelée l'Eglise*, o La visibilité », dit un théologien protestant*, « n'est pas un accident purement a extérieur qui s'ajoute à l'essence de l'Eglise, mais elle « tient à cette essence comme une forme nécessaire de
* Luc, XX, i 1 ; Matth., xiii, 47.
*Ephes.,ui, 21.
•Thomasius, Christi Person. und Werk., m, p. 360.
« sa manifestation ; elle est entrée dès l'origine dans les a vues du Christ qui n'a jamais cessé de la rendre réelle. « La visibilité et l'invisibilité ne sont pas deux choses « originellement et nécessairement séparées ; au cona traire, elles sont corrélatives et s'engendrent l'une « l'autre par une réciprocité constante. C'est dans l'Eglise 0 visible que l'esprit de Jésus-Christ construit l'Eglise « invisible. La visibilité est tout autre chose qu'un pur « accessoire sans nécessité. On peut dire qu'elle est innée, a inhérente à l'essence même de l'Eglise, et cela par une c disposition du Seigneur. C'est comme invisible et via sible tout ensemble qu'elle est l'objet de notre foi ». « Les deux faces de l'Eglise », avoue un autre ', « sont « dans une connexion beaucoup plus étroite que ne le a ferait croire la doctrine dominante. On peut bien déûa nir l'Eglise la communauté des fidèles j mais il ne faut a pas l'entendre en ce sens que les seuls membres de « l'Eglise sont les âmes intérieurement fidèles. Tout ce 0 qui a été baptisé est entré dans la sphère d'opération « de la grâce et, par conséquent, a été touché de la foi. a La communauté des enfants vivants de Dieu est un a fruit de la communauté de l'Eglise, mais n'est pas cette a communauté elle-même. Comme l'apôtre saint Paul, 0 lorsqu'il nomme les membres de la communauté des « élus et des saints, les mentionne tous d'après ce que 0 Dieu a fait en eux et d'après ce qu'ils doivent être ; « ainsi tous ceux qui ont été appelés par la parole et le « sacrement sont membres de l'Eglise, communauté des
*KahDis, Luther. Dogmatih, p. G27.
io6 CHAPîTRE XII
« fidèles. Celte communauté extérieure n'est certes pas « un simple cadre où s'enchâsse le joyau de l'Eglise, 0 une simple enveloppe où se cache le noyau de la com- 0 munauté des fidèles, un simple vestibule du sanctuaire 0 qui renferme les élus ; c'est un organisme constitué « par le Maître de l'Eglise, animé par le Siint-Esprit et 0 indissolublement attaché à la vie de la foi. On doit 0 avouer que le protestantisme s'est montré partial et c étroit dans ses vues, lorsqu'à l'idée antique de l'Eglise « il a opposé l'âme de la communauté des fidèles. Il est « certain que ce que l'Ecriture nomme le corps du 0 Christ, le temple du Saint-Esprit, etc., c'est la commua nauté tant intérieure qu'extérieure, et que l'antique « Eglise catholique a distingué mais non séparé les deux a faces de l'Eglise.
Comme toute connaissance part naturellement du visible et du sensible pour arriver à saisir les idées qui se présentent à nous empreintes en des formes sensibles, comme, par conséquent, le seul système possible, le seul qui soit logique et d'accord avec la vraie théorie delà connaissance, c'est celui qui, admettant à la fois le réel et l'idéal, s'éloigne également et de l'idéalisme exclusif que repousse la vérité réelle, et de l'empirisme exclusif qui en supprimant l'idée, supprime du même coup la science ; Comme Dieu a réalisé dans la création visible et sensible le monde idéal qu'il portait en lui -, comme la divinité s'est rendue visible à nos yeux, en prenant une forme humaine en la personne du Christ ; ainsi, lorsqu'il a fondé son Eglise, cette seconde création plus haute et plus admirable que la première, ce second corps, corps mystique, qu'il s'est donné, Jésus-Christ n'a pu l'établir
que d'après cette même loi qui est fondamentale pour tout ce qui existe. Si jamais l'Eglise visible pouvait se séparer de l'Eglise invisible, de telle sorte que l'Esprit qui est en elle et qui l'anime se séparât d'elle, ce jour-là le christianisme aurait disparu de l'humanité, l'Eglise ne serait plus qu'un cadavre, et aucune puissance sur terre ne serait capable de la rappeler à la vre : il faudrait une seconde rédemption. Car « il en est du corps de a l'Eglise comme de tout autre, c'est de son Chef que lui « viennent le mouvement et la vie ' ».
L'erreur capitale de Luther, la source matérielle et formelle de son vaste système d'erreurs, c'est de n'avoir pu s'élever à la pensée d'une véritable sancliOcation (.t pénétration de la nature humaine par la nature divine. C'est pourquoi la sanctification est pour lui quelque chose d'extérieur à l'homme, et tout repose sur le mécanisme invisible de la grâce. Une sanctification et une pénétration de toute la vie de 1 homme par la gtàce était pour lui quelque chose d'inconcevable, tandis que la tendance catholique a précisément pour but la soumission et la pénétration du monde par la grâce *. a Ou ne peut
* Theodorel. in Coîoss., u, 19.
• « Tout dans le Proiestaniisme roule sur un dualisme irréduclible : d'un côlé l'homme, de l'auue Dieu : loule commu- DicaùoD eoU'e eux est purement fantastique, rien d'hislonque, rien de réel. L'Eglise est une idée; les sucremenl?, des signes qui nesignineni lien; la Bible, un météore tombé du ciel; toule l'œuvre de la rédumption, une sorte de preslidigilation divine, s'appliquant aux âmes par des forces invisibles». Dr Nevin : Les théologiens de la Réforme, Etudes et Critiques, 1849, 2, p. 989. — a Dieu n'accomplit immédiaiemenl sa volonté ni au ciel ni sur la terre, mais il emploie des ministres et des intermédiaires ». Lecbler, die lehre von heilig. Amt. Slultgarl, 1857, p. 66, 57.
458 CUAPITIIE XII.
a nier», avoue Schwarz', a que ce système de la com- 0 munication directe du Saint-Esprit à chaque membre « de l'Eglise, n'ait pour principe le subjectivisme reli- « gieux, principe que les illuminés, les inspirés, un « Carlostadt, un Tliomas Munzer et les anabaptistes ne a firent que pousser à ses dernières conséquences. Il 0 était très-r.aiturel que Luther cherchât une règle fixe et a objective à opposer à cet enthousiasme débordé, qu'il « s'elîorçât de contenir dans de justes limites l'idée de a l'Eglise invisible du Christ et du sacerdoce universel, a Aussi, à côté du sacerdoce universel mit-il un corps en- « seignant régulier, et à côté de l'Eglise invisible, des a caractères visibles des notœ externœ. On fit donc de « nouveau appel à la sainte Eglise, à son témoignage, à « ses traditions. On confia donc la garde de ce qu'on « nommait la pure doctrine^ la doctrine de Luther, à une «t nouvelle autorité chargée d'écarter l'hérésie. On le voit «donc, Luther lui-même, qui était l'homme des expé- « dients plutôt que d'un système, de l'instinct puissant « plutôt que de la sage mesure, des antithèses hardies t plutôt que des thèses prudentes et contenues dans de « justes bornes, Luther n'a pas trouvé la vraie concilia- « tion entre le subjectivisme religieux et l'objectivité ec- « clésiastique ; mais il s'est jeté dans les plus grosses cona tradictions d'une liberté de penser absolue et d'une auto- « rite rigide et inflexible, sans trouver le repos nulle part» . Mœlher a donc raison de dire* : a La raison dernière et
' Histoire de la théologie moderne. A* édil. Leipzig, 1869,
Symbolique, p. 266.
« décisive de la yisibilité de l'Eglise est dans l'Incarnation a du Verbe divin. Le Verbe s'étant fait cbair parla à ses « disciples un langage extérieur et sensible ; pour reg:a gner l'homme au royaume des cieux, il voulut souffrir c et agir comme l'homme. Ainsi le moyen choisi pour « atteindre ce but répondait par son mode d'action à la « méthode générale d'enseignement que réclament nos « besoins et la dualité de notre nature, en même temps 0 que par sa substance il était aussi bien approprié que « possible à la régénération de notre race. Ce plan adopté c personnellement par le Christ devait nécessairement se « reproduire dans les moyens par lesquels le Fils de Dieu, « ravi à nos yeux, se proposait de continuer d'agir dans a le monde et sur le monde. Du moment que la divinité « s'est manifestée sous une forme humaine et visible « dans la personne du Christ, pour agir dans le monde, € la forme sous laquelle son œuvre devait être continuée « a été par là même déterminée. Aussi l'Esprit du Christ « prend-il une figure visible pour descendre sur les «disciples; aussi la vertu d'en haut, méritée par le o Rédempteur , est - elle présentée aux fidèles sous un « signe visible, le sacrement ; donc la doctrine, pour « être communiquée, avait aussi besoin d'une prédi- « cation sensible et humaine. Et comme dans ce monde a tout ce qui se produit de grand ne se, développe c que dans l'association , Jésus - Christ posa le fondea ment d'une société; puis sa divine parole et l'amour 0 incessant qui en découle unissant ses fidèles, une sea crête impulsion excitée dans leurs cœurs correspondit « à l'institution extérieure. Ainsi se forma parmi les a siens une alliance intime et vivante; ainsi l'on put
160 cnAPiTHE XII.
< dire: Là sont les disciples du Sauveur; là est son Eglise, a où il continue de vivre, où son Esprit agit éternelle- 0 ment, où retentit à jamais la parole qu'il a pronone cée ^ ».
Une première conséquence à tirer de ce caractère de l'Eglise qui est d'être à la fois visible et invisible, c'est la fausseté de l'opinion défendue par les Novaticns, les Donatistes, les Montanisles, et renouvelée par Wiclef et Jean Huss, laquelle consiste à regarder les justes comme les seuls vrais membres de l'Eglise du Christ *. Cumme le Christ est venu en ce monde pour les pécheurs, et que c'est dans la bouche de tous les hommes qu'il met celte prière : Pardonnez-nous nos péchés ; de même l'Eglise exige à la vérité des œuvres d'expiation avec une inexorable rigueur, afin de satisfaire à la justice violée'; mais c'est aussi une mère tendre qui ne repousse personne, ne désespère du salut de personne, fût-ce mêuie de celui d'un membre déjà plongé dans le sommeil affreux du péché et presque mort *, et ne tenant plus à elle que
* Ni Mœlher, ni les théologiens catholiques n'enseignent, comme le prétendent Kœslliu {Lehre von der Kirche, p. 83) et Thomasius [loc. cit. 392), que l'Eglise visible existe d'abord et qu'elle forme l'Eglise invisible. Toutes les deux sont en même temps, car 1 Eglibc est un corps vivant. C'est ainsi que l'humanité de Jésus n'a pas existé un seul instant sans èlre unie à la divinité invisible.
* L'Eglise est une cité sur une montagne, un flambeau qui brille puur tous : Maltk , \, 14 ; xvi, 18 ; xviii, 17 : Uiles-le à l'Eglise ». Cf. Act., XIX, 32, 39, 40 — Elle est visible comma le suleil, dit saini iréuee {Advei'S. Hœies., i, 10).
* lue, XIII, 3-5.
* Coz-pus Ecclesiœ sunt externa fidei professio et communicatto sacraniLutuiuin. Ex quo fit ut quidam iint de anima et de cuqiuie
par le lien de la foi. Car la foi recèle toujours l'étincelle capable de rallumer la flamme et la vie.
Après l'Annonciation , le Saint-Esprit descendit sur Marie, et le mystère de l'Incarnation s'accomplit. A la Pentecôte, dix jours après l'Ascension du Seigneur, l'Esprit promis par lui descendit sur les disciples, pour les armer de la force d'en haut'. Dès lors l'Eglise était fondée, la promesse accomplie, et la vie inspirée au corps mystique du Seigneur ; le mystère de la création nouvelle, c'est-à-dire la fondation du royaume de Dieu était un fait accompli. « C'est la mission de l'Eglise», dit saint Irénée *, « que, étant elle-même vivifiée par le Sain*- « Esprit, elle vivifie à son tour ses membres. C'est par elle « que s'est établie la continuelle communication ena tre Jésus-Christ et les hommes, c'est elle qui posseao « le Saint-Esprit, ce gage d'immortalité et de salut, c'es a elle qui afïermit notre foi et qui nous guide et nous 0 aide dans notre ascension vers Dieu. Et Dieu, commt a dit saint Pai:l, a établi dans son Eglise premièrement a des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement a des docteurs, et tout le reste de cette hiérarchie que le
Ecdesiœ, et "proinde uniti Christo capiti interius et exterius, et taies sunt perfectissimi in Ecclesia... Aliqui solum initium vitœ habeiit, et quasi sensiim, sed non motum, et qui habent solam fidem sine charitate. Bi'Iliirm. l. c. — Ces derniers sont la paille mêlée au bon grain {Matth., xm, 30), les poissons de rebut dans le lilet [Matth., xni, 48), l'ivraie dans le champ du père de famille (xni, 30), la brebis égarée que cherche le pasteur (Joan., x, 1), les boucs dans la même étable que les brebis {Matth., xxii, 33). Cf. I Cor., V, 3 ; ZZ Tim. u, 29. Augusl. c. lit. Petit., m, 12. Hieronyni. adv. Lucif. calar., u, 22.
*■ Luc, XXIV, 49 ; Act., i, 8; il, 1.
• Adv. Hœres., m, 24.
Apol. du Christ. — Tome IV. H
« Saint-Esprit dirige, et dont sont nécestairement exclus « tous ceux qui ne marchent pas avec l'Eglise^ et qui, « par leur conduite criminelle, prononcent leur propre « condamnation et s'excluent eux-mêmes de la \ie éter- « nelle. Car là où est l'Eglise, là est l'Esprit de Dieu ; et « là où est TEsprit de Dieu, là est l'Eglise et la source de « toute grâce \ Or, l'Esprit est vérité. Ausbi ceux qui G n'ont point part à cet Esprit ne sont-ils pas admis à « boire du lait de vie aux mamelles de cette mère com- « mune, de l'Eglise, ni à goûter, en se nourrissant du a corps du Christ, des eaux de la fontaine ineffable de a l'immortalité».
Le Christ est donc la vérité, et toute vérité est en lui seul et dans son Esprit; et l'Eglise est l'organe de sa vérité, de son Esprit, de sa grâce, de cette vie surnaturelle qu'il a répandue sur l'humanité par son Esprit, et nul ne peut avoir part à son Esprit s'il n'est membre de son corps *.
• Depuis Schkiermacher plusieurs théologiens protestants ont cru devoir interpréter la première partie de ce passage comme étant la lormule du caiholicisme, et la seconde partie comme exprimant le principe du protestantisme. Selon eux, lu première partie ferait dépendre le rapport du fidèle avec Jésus-Christ de son rapport avec l'Eglise; la seconde partie, au contraire, ferait dépendre le rapport du lidèle avec l'Eglite de son rapport avec Jésus-Christ. Saint h'énée u'u pu vouloir séparer deux choses inséparables, comme le sont le corps et l'esprit, l'intérieur et l'extérieur, l'Eglise et le Christ, le moyen et le but. Comme Jésus-Ciirist est la voie qui mène au Péfe, ainsi l'Eglise est la voie qui mène à Jésus-Christ, à la vi(^ Et comme Jésus-Christ ne se fait pas supérieur à son Pèie en disant : Personne ne vient à mou Père que par moi, l'Ej^lise, non plus, ne se fait pas supérieure au Christ en di>;ini une nul ne vient à lui que par elle. Cf. Kuhn. Tabing. Quarudsckrift., XL, 226.
2 Vis ergo et tu vivere deSpiritu Christi? In corijore esto Christù August. Tractât, xxxvi, in Juan., Kl, 13.
LE CHRIST ROI. i63
A cet Esprit du Christ appartient l'Eglise, son corps mystique, comme son \rai corps appartient au Verbe. L'Esprit la remplit, comme autrefois la présence visible du Seigneur, de •vérité et de grâce *. « Ce qu'est a rame dans le corps humain», dit saint Augustin*, a l'Esprit de Jésus-Christ l'est dans son corps mystique, « dans l'Eglise ; il fait dans l'Eglise universelle ce que « l'âme fait dans tout le corps. Un membre est-il séparé, a il perd la vie ; la vie demeure dans le corps, mais non « dans le membre séparé ; de même le Saint-Esprit ne « reste pas dans le membre qui s'est séparé du corps de « l'Eglise. Si donc vous voulez vivre du Saint-Esprit, pera sévérez dans l'amour envers l'Eglise ». Car « nul ne rea çoit l'Esprit s'il n'est uni au corps vivifié par l'Esprit '... » Le Christ est donc toujours dans l'Eglise, comme son principe d'action et de vie *, et l'Eglise ne cesse de se former, de se perfectionner en vue du Christ, dans ses membres individuels, comme dans l'ensemble des fidèles qui sont comme les pierres de cet édifice spirituel '.
Ainsi le salut s'opère en chaque sujet par sa subordination à la société ecclésiastique réelle établie de Dieu, à la condition qu'il soit membre du corps de l'Eglise. Celui-ci se renouvelle et se rajeunit sans cesse par l'accession de nouveaux membres. Le genre humain est
* Joan. ï, 14.
' Scrm. ccLXVii, 4. Cf. ccLXYiii, 2. Cf. Thom. Aquin. in Hom., vni, 9.
' Aiigust., C. Crcscon., u, i4.
* Ephes., IV, 16.
* Ephcs., IV, 13.
164 CHAPiT?»E XII.
venu de Dieu par Adam, du sang de qui tous sont sortis*; le royaume de la régénération vient aussi de Dieu par le Christ et son Eglise. Ainsi l'Eglise est la voie ordinaire du salut, et en dehors d'elle il n'y a pas de salut *. Lors même que la grâce de Dieu appelle quelqu'un par une voie extraordinaire, par exemple un Corneille ', un Paul*, elle l'adresse à l'Eglise, pour qu'il reçoive d'elle le sceau de la vocation de Dieu.
Quiconque donc se tient en dehors de l'Eglise volontairement ou se sépare d'elle, se sépare aussi du Christ et n'a aucune part à son Esprit ; car <? ceux qui sont avec «Dieu et Jésus-Christ, sont un avec l'évêque'». L'Eglise est donc une ; en dehors d'elle il u'y a que des sectes.
* ^icf., xvn, 26.
* Symbol. Alhan. Quiciimqiie vult sahus esse, anie omnia opiis est^ teneat catholicam fidem, quam imi quiyqtie integram imyiolatatonue senaverit, absque dubio in œtemum pe.ribit. Proloss. fid. Tridenl. : Hanc veram caîholicam fidem, extra quam nemo salvus esse ivjtcst. Les Rérormateurs se soDlappiopriécepiiucipe. — Conf. Uciv., I, 18. BeJg., c. 28.
* « Envoie à Joppé et fais venir chez toi Simon, surnommé Pierre... il le dira ce que tu dois faire ». {Act., x. S.)
* « Va dans la ville et on te dira ce que tu dois faire... Ananias vint donc, lui imposa les mains et lui dit : Saul, mon frère, le Seigneur Jésus m'a envoyé,.... alin que tu voies et que lu sois rempli du Saint-Esprit; Saul demeura quelques jours chez les disciples qui étaient à Damas... Barnabe l& mena chez les apôtres (Pierre et Jacques), il entrait et sortait avec eux dans la ville de Jérusalem et confessait avec confiance le nom du Seigneur Jésus». {Act., ix, 6 et seqq). Cf. Gai., I, 18; il, 2. Paul monta à Jérusalem pour connaître Pierre, par le devoir et le droit de la même loi et du même Evangile qu'ils prêchaient tous deux. Terluli. De Prœscrip., c. 23.
^ Igoal. M. ad Fhiladcph., c. 3,
mais point d'églises. Il n'y a qu'une Eglise comme il n'y a qu'un Seigneur, une foi, un baptême, un seul époux, une seule fiancée. C'est pourquoi quiconque suit le schisme ne saurait posséder le royaume du ciel. Eve est la mère de tous les -vivants ; l'Eglise est la seule mère qui donne au Christ des fils pour la vie éternelle *.
Ainsi l'Eglise condamne tous ceux qui vivent hors<de son sein? Non, l'Eglise ne condamne personne. Celui-là seul condamne qui est le maître de la vie et de la mort et les dispense à chacun comme il convient. Le principe que le salut ne se trouve que dans l'Eglise, a donc une importance objective et formelle et non pas simplement subjective et individuelle, quant à déterminer la situation morale d'un individu qui a le malheur de se trouver en dehors de l'Eglise, quant à préciser dans ces conditions une culpabilité et une responsabilité qui varie à l'infini, depuis l'état d'erreur involontaire, jusqu'à l'indolence de l'indifférentisme, jusqu'à l'hostilité complète, ayant cons-
* Qui mit habere Spiritum sanctum, caveat forts ah Ecclesia manere, ut veradter coalescat arbori vitœ. August., £p. lxxxv, 11, ad Bonif. Cum unus sit et idem qui habitat in nobis, conjungit ubiqiie et copulat nos unitatis vinculo. Cypr. De unit. Eccles. passim; Epist. Lxn.
Si l'on en croit Nilsch, le protestaulisrae serait déjà exposé dans Isaïe, lîv, 13: Tous sont instruits par Dieu. Seulement le prophète ne dit pas instruit? par Dieu immédiaiement et exclusiveraeot : il dit bien plutôt le contraire, Jérém., m, 15 : Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur, ils vous conduiront dans les pâturages de la science et de la doctrine. Le Seigneur explique lui-même ce passage {Joan., vi, 45) par la nécessité de la grâce intérieure, et Nitzsch se contredit lui-même en enseignant là-dessus ses disciples, s'il est vrai que ces paroles sigoilient que Ton n'a plus besoin de docteurs. Cf. Maldonat. in h. l. ; et principalement I Thess., iv, 9. Vous avez appris du Seigneur (ee&JlJaxToi ^(m) que vous devez vous aimer les! uns les autres. Cf. Cbrysost. Hom. xl, m /toc. loc. Joatu
166 CHAPITRE xir.
cience d'elle-même et libre, jusqu'à la haine diabolique contre la "vérité, celui-là seul le peut faire, aux yeux duquel rien n'est caché. Si tel état donné est un état d'erreur involontaire ou d'illusion mensongère — et ce dernier état est déjà caractérisé par cette paresse qui stationne là où le besoin de la vérité surnaturelle et de la conviction religieuse ne trouve pas à se satisfaire ^ — Dieu seul est capable de décider une telle question, a Ceux », dit saint Augustin*, « qui appartiennent à une opinion fausse et a erronée, qui cependant ne la défendent pas avec opi- « niàtrelé, qui ne l'ont même jamais examinée, mais qui 0 l'ont reçue toute faite de leurs parents déjà égarés, qui « désirent connaître la vérité, tout prêts, s'ils la découo vrent, à l'embrasser, ne peuvent pas être comptés parmi 0 les hérétiques ». Bien que séparés du corps de l'Eglise visible, ils appartiennent, de même que les enfants baptisés des confessions étrangères, à l'âme de l'Eglise ^
» Cf. T. I, p. 39.
* August., Epist. CLXII. Cf. Melch. Canus. De loc. theoîog., xn, 9. Les moralisies modernes ne s'expriment pas aulrement: ReiCFenstuel. De virtut. theolog., qu. ii, 19, Sporer. De prim. jprœcept. Decal. cap. 2, secl. xxii ; Tduner etc.
^ Un glorieux témoignage à ajouter à ceux-là, c'est celui de Pie IX (AUoc. habit, d. 9 déc 18o4) : Absit,venerabiles fratres, ut niisericordiœ divinœ, quœ infinita est, terminos audeamus apponere; absit, ut perscrutari velimus arcana concilia et judicia Dei, quœ sunt abyssus multœ, nec humana queunt cogitaiione penetran... Tenendum ex fide est, extra apostolicam Romanam Ecclesiam salvum fieri neminem posse, hanc esse unicam salutis arcam ; hanc qui 7ion fuerit ingressus, diluvio periturum ; sed tamen pro certo pariter habend'um est, qui verœ religionis ignorantia laborat, si ea sit invincibilis, nulla ipsos obstringi hiijusce rei culpa ante oculos Domini. Nunc lero quis tantum sibi arroget, ut hujuscemodi ignorantiœ limites designare queat, juxta populorum, regionum, ingeniorum aliarumque rerum tam multarum rationem et varietatem ? £nim vero
Le chef du protestantisme en Prusse, F.-J. Stahl, disait lui-même en 1855 : Ce qui caractérise surtout le christianisme, c'est d'être exclusif; son mode d'action, c'est l'agression contre toutes les autres religions, la propagande parmi tous les peuples. Et comment pourrail-il en être autrement? Certain de la vérité divine qu'il possède, comment pourrait-il être tolérant pour
cum sohiti corporels hisce vinculis videbimus Deiim simti est, inteU Hgemus profecto, quam arcto piUchroque nexu miseratio ac justitia divina copulantur ; quandiu vero in terris versamur mortali hac gravati mole, qiiœ hebetat animam, firmissime teneamus ex cathoîica doctrina, unum Deum esse, unam fidem, unum baptisma; ulterius inquirendo progredi nefas est. — El {Encycl. ad cardin., urchiep. et £pisc. Ital. d. 10 Aug. 1863) : commemoiare et reprehendere oportet gravissimum errorem, in quo nonnulli catholici misère versimtur, qui omnes homines in erroribvs viventes et a vera fide atque a cathoîica unitate aliénas ad œternam vitam pervenire posse opinantur. Quod qiddem catholicœ doctrinœ vel maxime adversatur. Notum nobis -vobisque est, eos, qui invincibiti circa sajictissimam nostrarn religionem, ignorantia laborant, quique naturalem Icgem ejusque prœccpta in omnium cordibus a Deo insculpta sedulo servantes ac Deo obedire ^arati lionestam rectamque vitam agunt, posse, divinœlucis et gratiœ opérante virtute œternam consequi vitam, cum Deus, qui omnium mentes, animos, cogitationes habitusque plane intuetur, scrutatur et noscit, pi'O summa sua bonitate et ckmentia minime patiatur, quempiam œternis puniri siippliciis, qui voliintariœ culpœ reatum non habeat. Sed notissimum qiioque est catholicum. dogma, neminem scilicet extra EccJesiam catholicam posse salvari, et contumaces adversus ejusdem Ecclesiœ auctoritatem atque ab ipsius Ecclesiœ uni' tate... pertinaciter divisas œternam non posse obtinere salutem... Absit vero, ut catholicœ Ecclesiœ filii ullo unquam modo ininiici sint Us, qtii eisdem fidei charitutisque vinculis nobiscum minime sunt conjuncti ; quinimo illos sive pauperes sive œgrotantes sive aliis quibusque œrumnis afflictos omnibus christianœ ckaritatis offvciis prosequi,. adjuvare semper studeant, et imprimis ab errorum tenebris eripert icntendant.
« L'Eglise catholique qui a pour principe : Hors de l'Eglise point de salut, est plus conséquente que le protestantisme qui avoue que l'on peut aussi se sauver étant catholique. Car s'il eu est ainsi, dit Bossuet, il est plus sûr d'être catholique. Que peut-on désirer de plus que d'être sauvé? » Kaul. Œnv. x, ,p. 316.
468 CHAPITRE Xli
Terreur qui ôte à Dieu la gloire et aux hommes le salut ' ?
Si l'Eglise repousse l'erreur et l'indifférentisme, la tolérance dogmatique, elle a non-seulement de l'indulgence, mais de la considération et de la charité pour les personnes des ■victimes de l'erreur, et cela par des motifs naturels et surnaturels surtout. Interficite errores^ diligite errantes, telle est sa devise qu'elle emprunte à saint Augustin. Cette charité de l'Eglise se manifeste principalement par la prière, a La charité exige b, dit Pie IX *, a que nous priions instamment pour la convera sion de tous les peuples »j c'est-à-dire d'abord pour le salut de leur âme, et ensuite pour toute espèce de grâces. C'est un devoir pour les fidèles d'assister ceux d'une autre croyance, quand ils sont dans le besoin, selon l'enseignement unanime des moralistes catholiques. Oui, la vraie foi produit non-seulement la tolérance, mais encore la charité véritable; elle enseigne que le sang du Sauveur a aussi coulé pour l'âme la plus déchue.
Pour ce qui regarde la tolérance civile et politique, la doctrine des théologiens catholiques autorise les gouvernements à accorder la liberté des cultes aux dissidents, quand le bien général ou une convention légitime
•Tenir toutes religions pour égales, dit le prolestant Brûckener (Die iCirc/ie, Leipzig, 1863, p. 187), suppose qu'on tient la sienne propre pour indifférente. On affecte de combattre pour la liberté des cultes et ou combat pour le droit de n'en avoir aucun.. — Cf. Syllab. Error. Prop. xvi : Homines in cujusvis religionis cultu viam œternœ salutis repeiire œternamque salutem assequi possunt.
* Allocutio dat. 9 décem. 1854. Cathechism. Rom., P. IV, cap. V, 1.
l'exigent, aussi bien que la jouissance plus ou moins complète des droits politiques *. Au contraire, l'Eglise condamne le principe de la liberté absolue des cultes, el tout homme d'Etat sensé le condamne avec elle, dans le seul intérêt de l'Etat. Quels forfaits ne se commettraient pas au nom de la religion * ? On ne peut pas davantage faire consister l'idéal d'un bon gouvernement en ce que celui-ci se sépare entièrement de l'Eglise, ou que se tenant dans la plus complète indifférence religieuse, il considère toutes les religions comme également bonnes ou également mauvaises'; c'est absolument comme «si l'on disait 0 d'un arbre qu'il faut que l'on coupe les racines d'où
* Ritus infidelium tolerari possunt vel propter aliquod bonum, quod ex eis provenit,vel proptei' aliquod malum, quod vitatur... scilicet ad vitandum scandalum vel dissidium. Tliom. Summa theo- %., II, II, qu. X, art. H. Greg. ide Valent. 1, III, Disput. i, qu. VII. Becao. Man. Controv., v, 16. Tanner, Theolog. Scholast., t. III, Disput., I, qu. IX. Laymano, Theolog. moral, u, 3-12. Cardinal Rauscher dans sa lettre pastorale sur l'Encyclique de décemb. 1864. Merkle, Die Toleranz. Dillingen, 1865.
* Cf. Syllab. Error. Proph., lxxix. EncycL, d. d. 8 déc. 1864: Liceat publicum proprii aujusque cultus exercitium habere. Cf. Feuilles historiques et politiques, 1859, p. 220 : La possibilité de tolérer la diversité des religions a ses limites pour chaque Etat : ainsi il y a des sectes qui passent pour intolérables jusque dans l'Etat le plus libre du monde : les Mormons ne sont pas tolérés en Amérique. Dès qu'une opposition réelle s'élève contre son régime moral, un Etat peut ne tolérer une religion étrangère chez soi qu'autant qu'il y a lieu d'espérer qu'elle pourra être contenue et assimilée progressivement à l'état moral du pays». Trendeleuburg, Naturrecht. § 172.01. Tiiora., l. c. Paulatim sic tolérait convertuntur ad fidem. Dahlma.im, politik § 294.
» Syllab. Propos, iv. Encycl. d. d. 8. décemb. 1864 : Optimam socielatis publicœ rationem civilemque progressum omnim requirere ut humana societas constituatur et gubernetur nullo habita ad religionem respectu, ac si ea non existeret, aut saltem nullo facto veram inter falsasque religiones discrimine.
no CHAPITRE XII.
« il lire ses sucs et sa "vie pour qu'il continue de vivre' »o La religion et la morale sont indissolublement unies dans tout Etat'.Un Etat peut encore adopter une 'ou plusieurs confessions comme religion d'Etat et leur accorder sa protection. Peut-on dire que ce ne soit pas un devoir pour l'Etat d'avoir égard aux droits légitimes de la société religieuse*? L'unité de foi n'est-elle pas la base de l'unité politique ? Et la religion est-elle un moindre bien que la tranquillité, la propriété et le droit, pour qu'on puisse soutenir que le droit de protection de la part de l'Etat ne doit jamais aller plus loin que ne l'exige le repos public" 11 est beaucoup plus vrai de dire que l'Etat est dans l'obligation de protéger la religion du pays '. Les moyens
*Dœllinger, YEgîise et les églises, p. 89, 93.
* Que l'on considère par exemple le serment. — « La théorie de la séparation de l'Eglise et de l'Etat se présente seulement comme une ressource extrême en temps de troubles. L'Etat séparé de l'Eglise est un Etat mutilé et mort spirituol- Jement. Trendelenburg, loc. supr. cit. § 170. Dahlraann, toc. sup. cit. § 293, 294. Cf. Blunischlt. Droit politique universel. Liv. IX, 4. Cf. T. 1, 436. — Nous ne devons pas exiger l'égalité par un motif d'indifiérence, ni parce qu'un tel ordre de choses serait un idéal pour la situation de l'Eglise, et le seul qui répondrait à la nature de l'Etat, ni enfin par une raison d'irréligion. Cf. Ketteler, l'Allemagne après la guerre, p. 152.
* Syllab. Propos. LXXVii : Non ampHus expedit, religionem ca^ thoUcam haberi tanquam unicam status religionem, cœteris quibus' cumque cultibus exclasis.
* Cf. Ketteler, Z. c.,p. 136.
' Optimum esse conditionem societatis, in qua imperio non agnisseitur afficium coercendi sa7îcitis pœnis violatores cathoticœ religionis, nisi quatenuspax publica postulet. Encycl. d. d. 8 déc. 1864.
* Dœllinger, l. c. Que cette obligation ou ce droit de protéger l'Eglise, dégénère souvent en une tutelle fâcheuse et gérante pour l'action spirituelle de l'Eglise, l'Histoire le prouve.
lE CHRIST ROI. 171
moraux par lesquels la religion et l'Eglise agissent, n'excluent en rien la protection légale; elles agissent précisément et surtout dans Tintérêt de la propriété, de la famille, de la subordination, etc., dont on sait que l'Etat ne laisse pas de poursuivre et de châtier la violation.
Eternellement présent dans l'Eglise, non-seulement par sa divinité, mais comme Homme-Dieu, avec tous ses mérites, ses grâces et ses bénédictions, le Christ est la raison la plus profonde de la vie de l'Eglise. Sa sainte humanité, soutien visible, organe sensible de la grâce de la rédemption, transGgure tous ceux qui s'unissent à elle comme membres d'un même corps; c'est donc comme un grand et universel sacrement du monde \ le salut de l'humanité et le principe de la régénération sous une figure visible, lequel contient en soi tous les sacrements et le salut des âmes. Car qu'est-ce qu'un sacrement? Saint Augustin donne la réponse : Accedit Verbum ad elementum et fit sacramentum '. L'élément terrestre dans la personne du Fils de l'Homme, pénétré par le Verbe éternel dans son intime union avec lui, est le grand sacrement d'où découlent toutes les vertus surnaturelles, toutes les énergies divines de la grâce, toute la vie nouvelle du monde. L'avènement du Christ, son action, sa vie tout entière étaient un véritable sacrement, un sa-
La mesure et les moyens de celte protection varient donc selon les temps et les circonsiances.
^ITim., m, 16.
' Tract. Lxxx, 3, in Joan. Cf. Gregor. Naz., wat. xliv. L'un est la forme, l'autre la matière du sacrement. Cf. Coîicil. Tndent., sess. xiv, cap. 2.
crement vivant qui, à chaque pas, répandait la grâce. Il s'est créé un corps mystique dans l'Eglise, lui a inspiré l'esprit de vie ^ et s'en est constitué le Chef; monde nouveau vivant d'une vie divine, éternelle et bénie au milieu des ruines de notre mortalité. Ainsi l'Eglise a été instituée par Jésus-Christ la dispensatrice du salut : c'est un grand sacrement, un sacrement universel dont l'élément visible est plus qu'une figure et un symbole, car il est la demeure et l'instrument du Christ invisible ; le terrestre et le sensible est ainsi élevé à la dignité d'organe du céleste et du spirituel, la source de la grâce jaillit du sein de la nature, et la symbolique naturelle s'ennoblit jusqu'à devenir une mystique objective, une voie réelle pour la communication de l'Esprit.
Ainsi toute la fonction de l'Eglise est une fonction sacramentelle, c'est une effusion continuelle de vertus cachées sous des signes sensibles, une perpétuelle communication de l'Esprit sous une enveloppe corporelle*. Ainsi le cuite de l'Eglise est principalement un acte sacramentel, une mystique objective, une effusion constante de vertus surnaturelles sur la vie de l'homme, une représentation perpétuelle de l'accord qui existe entre l'Eglise visible et l'Eglise invisible. Tel est le principe constitutif de l'Eglise ".
» I Car., XV, 45 ; Joan., xnr, 20.
' Instrumenta oportet esse primœ causœ proportioncita. Universalis causa salutis est Verbum incarnatum. Cûngrrmm igitur fuit, ut remédia, quitus universalis causœ virtus pertingit ad homines, illius causœ similitudinem haberent. Thom. Aquio. G. Gent., IV, 56. et. Summ. theolog., III, qu. LX, art. 6.
3 Mortuo Chnsto percutitur lancea latus, ut profluant sacramenta, quitus formatur Ecclesia. August. in Joan., Tract. XY, 8.
Et la nature de rhomme exige qu'il en soit ainsi. Car l'homme n'est pas corps seulement, ni seulement esprit, c'est un être à la fois corporel et spirituel, un corps spi-i ritualisé et un esprit incarné. L'esprit et le corps ne sont pas juxtaposés en lui comme deux êtres isolés et vivant à part l'un de l'autre : non, la vie spirituelle de l'homme est profondément déterminée et modifiée par sa nature sensible, et celle-ci à son tour subit jusqu'au fond d'ellemême l'hégémonie de l'esprit. La plus haute manifestation de l'esprit, la parole, qu'est-ce autre chose que l'esprit sous une enveloppe corporelle? D'un autre côté, les plus humbles opérations du corps sont gouvernées par l'esprit et lui obéissent. Ce que le salut est dans son centre, dans l'Homme-Dieu, il le doit être dans sa circonférence, dans l'humanité, c'est-à-dire un tout organique, à la fois visible et invisible, spirituel et sensible *. A la nature du corps mystique de Jésus-Christ répond la nature des sacrements. « Si vous étiez des êtres sans corps » ,
* La doctrine de l'Eglise sur Vhomme, doctrine qui admet l'idéal sans exclure le réel et réciproquement (Cf. T. I, p. 309), contrairement au matérialisme pur d'un côté, et de l'autre au dualisme poussé jusqu'au docélisme, se montre avec toutes ses conséquences nécessaires quand il s'agit de définir l'essence des sacrements. Il n'y a plus de place pour le bacrement dans un système où le sensible, l'extérieur est tout (matérialisme), non plus que dans un système où c'est l'intérieur qui est tout (sectes gnostico-manichéennes du moyen âge, le spiritualisme exagéré des réformateurs). — Le matérialiste, dit Fr. de Baader [Œuv. vii, p. 244), qui nie la réalité du principeimmatériel, se jette dans une aussi stérile abstraction que le spiriiualiste qui veut séparer absolument l'imma-tériel du matériel. Dans l'état primitif de l'homme, la grâce non plus ne se donnait pas à l'homme sans revêtir un extérieur sensible, et c'est de la même manière qu'elle devait se .propager do génération en génération. L'arbre de vie planté au milieu du faradis, tel était le grand sacrement du premier
dit saint Chrysostome ', a Dieu vous eût communiqué la « grâce sans aucune enveloppe sensible ; mais comme o vous êtes composés d'un corps et d'une âme, Dieu vou» a donne l'invisible sous une forme visible * ». Toute ia vie humaine, celle des individus, comme celle de? peuples et des empires, est plongée et impliquée en tous sens dans la nature corporelle ; son développement spirituel s'effectue dans la dépendance et sous la condition du développement de la nature corporelle, et tout développement vraiment humain est à la fois corporel et spirituel, c'est-à-dire historique, et le royaume de l'humanité régénérée et la vie du nouvel homme ne seraient pas soumis à la même loi?...
Ce n'est pas tout. «Nous savons», dit l'Apôtre, «que « toutes les créatures soupirent et sont encore dans les a douleurs de l'enfantement». Le péché avait étendu son ombre funeste sur la nature, et la nature, qui n'existe que pour l'homme, qui est sa compagne inséparable, avait été entraînée dans la chute de son roi. Assujétie à la vanité, elle gémit, elle est aussi sous le poids de la malédiction. Mais enfin, délivrée du joug de la corruption, elle doit aussi être un jour élevée à la liberté des enfants de Dieu.
homme. Le sacrement no g-adresse donc pas uniquement à l'esprit, il consacre, il délivre et élève l'iiomme tout entier; il forme comme un terrain surnulurel, où la vie de la grâce prend racine.
* Eomil. in Matth., Lxxxni, 4. Beus homini providet seciindum ejus conditionem. Est autem talis hominis conditio, ut ad spiritualia et intelligibilia capienda naturaliter per sensibilia dcducatur. Oportuit igitur spiritualia remédia hominibus sub signis sensibilibus dari. Thom. Aquin., C. Gent., iv, 56.
* Rom.j vni, 19.
En élevant sa sainte humanité jusqu'à l'union avec Dieu, le Christ a aussi délivré la nature de sa servitude * ; par Jésus-Christ et en lui la rédemption de la nature s'est accomplie foncièrement. La terre est consacrée depuis que l'Homme-Dieu l'a foulée, c'est maintenant une terre sainte. La poussière que ses pieds ont touchée est sanctifiée : c'est comme une relique du Seigneur. En mangeant des fruits de la terre, il les a bénis, il a consacré tout ce qui est de la terre, et par son esprit l'a converti en une source de grâces *. Son œuvre se continue dans le sacrement ainsi que dans le cycle des choses sacramentelles qui tiennent au sacrement, et en sont comme le prolongement. Par le sacrement et par les choses sacramentelles, la nature fournit elle-même à l'homme les degrés par lesquels il monte depuis le dernier éloignement de Dieu, jusqu'à la société de l'amour avec lui. Aiasi, par le sacrement, l'homme revient à Dieu par la même voie qu'il avait prise pour s'en éloigner. A l'arbre de la science du bien et du mal a été donné pour pendant l'arbre de la croix, Varbre de vie dans les sacrements de l'Eglise ; à l'enivrement orgiastique de la nature chez les païejis ' a été opposée la sanctification de la
* Terra, pontns, aslra, munilns, Quo lavantur fluniine.
(Hyma. Eccles., in Dom. pass.)
• I Tim., IV, 4, 5. — Domine Jesu Christe, benedicere dignore panera istum, sicut benedixisti quinque panes in deserto, ut omîtes ex eo gustantes inde corporis et animée percipiant suavitatem. [Missal. Rom, in Benedici. pan.)
» Que l'on se rappelle le sacrifice de l'Om dans l'ancienoe leligion des Perses.
nature, et l'élément naturel que le spiritualisme gnosticomanichéen avait condamné, est devenu dans le sacrement l'instrument de la grâce. Ce qui avait aveuglé la raison de l'homme et troublé son cœur par les enchantements magiques d'une volupté criminelle, devient maintenant le signe efficace et le symbole salutaire de la grâce divine S une anticipation de ce qui n'est pas encore, mais de ce qui sera un jour, une rédemption et une glorification embrassant toute la sphère des choses créées.
Lorsque la grâce de Jésus- Christ prend un extérieur sensible, et se présente au fidèle sous une figure visible, celui-ci possède ainsi un sûr gage de sa présence, et ce gage forlifie sa foi, soutient son espérance, enflamme son amour, empêche que son âme, succombant aux assauts de la vie des sens, ne perde courage et ne soit paralysée dans ses efforts par la pensée qu'elle est abandonnée à ses seules forces *, de sorte qu'on peut dire sans restriction aucune cette parole : Là où se trouve le sacrement de l'Eglise, là est le Saint-Esprit.
Appartenant à l'Eglise et dispensé par elle, le sacrement est le plus fort lien d'union des enfants de l'Eglise entre eux et avec leur Chef, le signe auquel ils se reconnaissent et vainquent ', la source commune d'où le salut
* Quia homo in peccatum lapsus erat, rébus visibilibus indébite inhœrendo,... per ipsa visibilia congruum fuit, quod hominibus remédia salutis adhiberentur. Thom. Aquin., /. c,
2 Catechism. Rom., P. II, cap. i, qu. vii.
8 Ibid. loc. cit. August. C. Faust. Ma7mh. xix, 11.
jaillit pour tous les hommes \ l'aveu exprès de l'égalité de tous dans l'Eglise et devant Dieu, contrairement à un spiritualisme exclusif, à un pseudo-mysticisme orgueilleux qui introduirait la division dans l'Eglise.
De là se tire aisément la détermination de l'idée du sacrement. Employé premièrement pour exprimer les doctrines mystérieuses de la foi chrétienne ^ et surtout le grand mystère de Dieu dans la chair ', ce mot, dans son sens propre, signifie tous les actes de religion, toutes les pratiques du culte, dans lesquels la vertu rédemptrice et salutaire de l'Homme-Dieu et ses grâces descendent d'une manière toute spéciale sur la vie humaine et la pénètrent tout particulièrement. Contrairement aux pratiques de l'Ancien Testament, qui symbolisaient *, mais n'opéraient pas la grâce, contrairement aussi au subjectivisme des réformateurs qui, rejetant la sancliGcation vraie et intime, ne voyaient* dans le sacrement qu'un moyen de corroborer, de sceller et de confirmer la foi, nous définissons le sacrement un signe sensible, établi par Jésus-Christ, lequel signifie la grâce surnaturelle et l'opère en même temps •.
* Per quœ omnis justitia vel incipit, vel cœpta augetur, vel amissa reparatur. {Concil. Trident., sess. vii, tmï. caD.3-8.)
» Ephes., III, 3 ; Col., i, 26.
^Tim., m, 16.
* Concil. Trident., sess. vin, can. 2. Ct. Augustin. C. Faiist., XIX, 1.
s a. Lulher, 0pp. éd. Jen. Tom. ni, fol. 286 : Omnia sacramenta ad fidem alendam sunt instituta. Melanchllion. Loc. theolog., p. 46.
* Catech. Rom. P. II, C. I. Chez les Romains, sacramentuta
Apol. dd Christ. — Tome iV. 12
478 enAPiTRE XÎI.
Cette action sacramentelle continuellement exercé« par le Christ dans son Eglise et par elle se présente sous des formes caractéristiques aux principales époques et aux moments décisifs de la Yie humaine, en se proportionnant et à la fin générale, et à la mission individuelle de rhomme ; elle se présente, dis-je, comme un principe efficace et énergique, une vertu sanctifiante, par laquelle le surnaturel marque sa présence dans l'humanité, et son action soit sur la vie considérée en général, soit dans la sphère plus restreinte de la vocation spéciale. Si nous considérons la vie surnaturelle dans l'homme, nous voyons qu'elle naît, se développe et arrive à son terme suivant , des lois analogues à celles qui règlent la vie naturelle. Car la vie de la grâce n'est pas destinée à fonctionnel à côté et en dehors de la nature ; non, cette double vie de la nature et de la grâce, c'est la vie indivisible de l'homme dans la même humanité. Elles doivent donc^j ces deux vies, se pénétrer réciproquement: la vie surnaturelle doit se développer sur le fond de la vie naturelle; et la vie naturelle, s'élever jusqu'à la vie surnaturelle*!
Ces divers moments ou degrés de développement, 6onl| essentiellement au nombre de sept *.
signifiait le serment de fidélité prêté par un soldat lors de soi entrée au service. (Liv. Hist., xxii, 58. Tertull. Coron. Milit., XI). Dans un sens plus étendu ce mot se disait des mystères du christianisme spécialement de la Trinité et de riricarna-j lion, comme des pratiques du culte et de l'Eucharistie. Ter-J tul., Prœserv. c. XL. Cvpri. Ep. LXiiT Léo Mag. Serm. LXiv, éd.j Baller. Antiph. Lect. iv in offic. Nativ. Dom. Saint Augustiaj nomme les sacrements les signes visibles de raciion invisiblej de la grâce. De Catechiz. rud. c. 26 ; serm. ad prop. ccLXXii. Ep. xcvnr. Cf. Bach, Die Siebenzahl der sacramente, 1864, p. 15t
* Concil. Florent, Décret, pro Armen. in BuUa « Exullate »,
LE CDRIST ROI. 479
La vie dans Tordre de la nature commence par la naissance selon la cliair. Quant à la vie dans l'ordre de la grâce, ce qui la communique, c'est notre renaissance de Dieu *, — le baptême, — notre renaissance à la vie en Dieu, en Jésus-Chiist et dans son Eglise -. Le néophyte croît et se développe peu à peu ; le travail et la lutte forment son partage, le monde le sollicite avec ses séductions auxquelles il ne peut résister sans beaucoup de force. Alors TEsprit qui est dans l'Eglise, l'Esprit d'amour et de force *, répand ses dons dans son cœur, comme autrefois sur les disciples découragés, afin qu'il croisse en Jésus-Christ jusqu'à l'âge viril *. Par la confirmation ' l'Eglise lance ses enfants dans la vie , fortifiés dans la foi et les reins ceints de la force d'en haut. La vie du corps revient sans cesse à la terre d'où elle est tirée, pour lui demander sa nourriture, le pain et le vin, le suc et le sang de la terre. Il en est de même de la vie de la grâce. Elle s'alimente tous les jours à la source de la grâce, d'où elle émane, se nourrissant de la chair et du sang de l'Homme-Dieu son Chef, du pain de la vie et du vin de l'esprit. Ce qui est aliment dans la vie naturelle, devient, dans la vie de la grâce, le sacrement de l'unioTi
* Joan., I, 13 ; Matth., m, 9.
^ Per baptismiim spiritualiter renascimur. Concil. Florent., Zûc cit.
8 II Tim., I, 7.
''Ephes., IV, 13.
' Per conp-mationem augemur in gratia et rohoramur in fido, Concil. Florent., l. c.
corporelle et de la communauté de vie avec Jésus-Christ *. La vie corporelle est sujette aux maladies, et a besoin de médecin : or, toute maladie a pour origine le péché. Voilà pourquoi le Seigneur a donné aux Apôtres le plein pouvoir de remettre les péchés *, de courir, comme lui le bon Pasteur, après les brebis égarées, de rendre aux pécheurs la paix, la joie et la vie dans la pénitence '. La mort est la solde du péché, et la nature a horreur de la mort. Le Christ a donc vaincu la mort et l'a désarmée de son aiguillon en triomphant du péché. Pour l'enfant de l'Eglise, mourir c'est passer de la carrière où Ton combat à celle où l'on triomphe. Aussi l'Eglise vient-elle alors une dernière fois répandre l'huile de la consolation sur rame attristée par les restes du péché par le souvenir de ses fautes, et tenue dans l'anxiété par le tentateur ; elle oint avec le baume du salut le corps en proie à la douleur ; elle se présente avec lui en suppliante devant le trône du juge éternel *.
La vie naturelle s'écoule dans le temps, engendrant sanscesse par un commerce naturel de nouveaux membres pour le grand corps de l'humanité. Se rattachante l'ordre de la nature, le royaume de la grâce se développe en lui, donnant sans cesse des fils à Jésus-Christ • par une géné-
* Renati et roborati, nutrimur divincd EuciLCffistiœ alimonia. Con-
cil. Florent., Le.
* Joan., XX, 23. \
' .Quod si fer peccatum œgritudinem incurrimus animœ, per pœnitentiam spiritualiter sanamur. CoDCil. Florent., /. c.
* Spiritualiter etiam et corporaîiter sanamur, prout expedit, pef extremam unctionem. Concil. Florent., l. c.
»i Cor., IV, IS.
ration surnaturelle, rapprochant la terre du ciel, unissant d'un lien sacré ce qui périt avec ce qui est impérissable, jetant la semence de l'éternité dans le sillon du temps. Adam reçut de Dieu le souffle de la vie et devint le père du genre humain. Jésus-Christ soufflant sur les Apôtres * leur a communiqué son Esprit qui crée la nouvelle vie et un second ordre de choses plus élevé que l'ancien. Jésus-Christ est donc le Père des chrétiens, et il engendre continuellement par le sacerdoce des fils qu'il envoie de même qu'il a été envoyé par son Père *. Ce mariage de Jésus-Christ avec son Eglise choisie pour l'enfantement d'un nouveau peuple ', Eglise pour laquelle il s'est livré avec un amour infini, qui ne fait plus qu'un avec lui, qui est fondée sur son sacrifice, qui est continuée et confirmée par le sacerdoce, qui se propage de plus en plus dans l'humanité par le baptême et par le sacrement de son corps et de son sang, ce mariage de Jésus-Christ avec son Eglise trouve son analogue * dans l'union de l'homme et de la femme. Grâce à cette union fondée sur un amour saint et conservée par le sacrement dans le lien d'une inviolable fidélité et d'une indissoluble unité, la race humaine est sanctifiée dans ses sources ; les racines naturelles et sensuelles de l'humanité deviennent les organes d'une vie supérieure en Jésus-Christ,
* Joan., XX, 22.
* Fer ordinem Ecclesiœ gubematur et multipHcatur sjpiritualitet» Concil. Florent., l. c.
•Tife, II, 14.
» Ejphes., \, 32.
mi CHAPITRE XII.
une société corporelle deTient un lien spirituel, une Eglise dans la chair *.
Saint Thomas ^ expose cette pensée avec sa brièveté et sa plénitude de doctrine habituelle : a Puisque les a moyens qui nous ont été donnés de nous sauver ont a été pris parmi les signes sensibles, il va de soi que ces a moyens de salut pour la vie spirituelle diffèrent entre a eux selon l'analogie de la vie corporelle. Or, dans la vie « corporelle nous trouvons deux ordres de personnes : « il y a ceux, qui propagent et ordonnent la vie corpo- « relie dans les autres ; il y a ceux qui sont propagés ou « ordonnés. Dans la vie corporelle et naturelle il y a trois « choses qui sont nécessaires en soi et par soi, et une « quatrième qui n'est pas nécessaire en soi et par soi, « Avant tout il laut qu'un homme reçoive la vie par la « naissance corporelle, puis qu'il atteigne peu à peu la « mesure de grandeur et de force qui lui convient ; enâa « il a besoin de nourriture pour entretenir la vie qu'il a. 0 De là vient que l'âme végétative, principe de la vie, 0 a une triple fonction : la génération, la croissance et « la nourriture. Mais comme la vie corporelle est exposée a à des accidents qui l'affaiblissent quand ils arrivent, « une quatrième chose devient nécessaire, c'est-à-dire la « guérison de l'organisme malade. Ainsi en est-il de la vie
* Fer matrimonium Ecdesia corporaliter angetur. Concil. Florent., /. c. Cf. not. addit. au douzième chap.
* Cont. Gent., iv, 58. Cf. Bonavent. Breviloq., vi, 3 : In hac acie Ecclesiœ Baptismus est ingredientium, Confirmatio piignantinm., Encharistia vires resumentium, Pœnitentia resurgentium, ExUema vnctio exmntium, Ordo novos milites introdacentium, Matrimonium hjvûs milites piœparantium.
a epirituelle. La première chose nécessaire, c'est la naisci sance à la yie spirituelle par le baptême; la seconde, «c'est la croissance spirituelle jusqu'à la pleine posses- « sion des forces par la confirmation ; la troisième, c'est « la nourriture spirituelle par le sacrement d'Euchac ristie. Reste un quatrième moyen, savoir, la guérison o spirituelle, qui ou bien ne touche que l'âme par le « sacrement de pénitence, ou bien s'étend de l'âme sur « le corps, quand cela est nécessaire, par l'Extrême-Oac- « tion. La propagation corporelle appartient aux parents, «l'ordre extérieur au régime politique qui veille à la a paix de la société civile. Il en est de même dans la vie « spirituelle. Quelques-uns propagent et entretiennent ia « vie spirituelle par une vocation purement spirituelle, « que confère le sacrement de l'ordre ; d'autres la propaa gent et l'entretiennent par une vocation à la fois spiri- « tuelle et corporelle qui est le mariage, dans lequel « l'homme et la femme s'unissent pour engendrer et « élever des enfants pour le service de Dieu»,