DU CHAPITRE HUITIÈME
Il y a une platitude sans cesse rebattue par les rationaifistes depuis le siècle dernier, c'est que rincarnatioa de Dieu sur la terre forme contradiction avec l'immensité de l'univers, et que c'est une incroyable fatuité ou bien une faiblesse d'esprit de la part des habitants de celte planète» de croire que cette petite terre, qui ne fait pas même la; figure d'un grain de sable dans ce vaste ensemble du] monde, soit devenue comme le chef-lieu et le centre de l'opération divine. Dès l'année 1751, Becker ' donnait là-| dessus la réplique à l'incrédulité. Dieu, dit-il, ne dédaigne ' nullement la petitesse, il a au contraire pour elle des égards ; il nous a choisis pour être ses frères ; c'est ici qu'il a fondé l'Eglise ; quant aux étoiles, ou bien elles sont habitées, comme le pensaient Leibniz et dernièrement Schubert, par des esprits bienheureux et nqp déchus, ou bien elles n'ont pas d'habitants. Pour l'homme, on peut dire de lui ce que Moïse disait du peuple des Hébreux : Oîi y a-t-il un peuple qui ait ses dieux si près de lui que notre Dieu l'est de nous? Notre planète comparée à des milliers d'autres, est une Bethléem au milieu d'elle?;
* fk fjhho nostro terraque prœ omnibut mundi corporibrts in habita^ Urne Filii Dei nobilitato.
c'est la petite cité entre mille en Juda, dans laquelle le Seigneur devait venir.
D'ailleurs, ainsi que le fait voir Wliewell \ Thabitabilité des étoiles n'est nullement démontrée. Steffen:i, d'accord en cela avec Hegel ^ voit dans notre terre le seul point organisé de l'univers, sur lequel le Seigneur s'est montré, la Bethléem des mondes. Alexandre de Ilumboldt ' jette le blâme, lui aussi, à ce qu'il appelle « l'é- 0 tonnement stérile du nombre et de la distince des corps « célestes, qui fait oublier à quelques-uns la grandeur de G l'homme et la merveille de la vie spirituelle ». « Les « débauches d'imaginations auxquelles», dit Jener, «plu « sieurs se sont livrés, car les uns envoient les âmes dans « les étoiles lointaines et établissent un paradis dans c Sirius, pendant que les autres prétendent connaître les c annales de chaque étoile qui brille dans le ciel, annales « semblables à celles de la terre, et qu'ils assignent, à « chacune son rédempteur particulier, tout cela doit s'évà- « nouir pour ne plus reparaître ». « L'opinion », dit Schelling *, a qui se plaisait à voir des hommes dans les a étoiles, est depuis longtemps reléguée parmi les fables 0 et les romans, et ne mérite pas l'attention des philo- 0 sophcs qui se respectent.... Si l'on demande la raison fl des préférences de Dieu pour notre terre, qui n'occupe « cependant dans l'univers qu'une place si étroite et si « resserrée, je répondrai simplement par les paroles du
* The plurality ofworlds 1854- 2 Reh'gionsphilosophie, I, p. 205.
« Cosmos, !, p. 156.
* Philos, der Offenburung. Œuvr. compl., t. iv, p. ÎO, 236.
Zo2 COAPITRE Vin.
« Christ : Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur « qui fait pénitence , que pour quctre-vingl-dix-ueuf ajustes», a Si la terre n'est qu'un point imperceptible a dans l'ample sein de la nature », dit encore Schelling*, a ce n'est pas une raison pour que Dieu ne l'ait pas choia sie pour être le chef-lieu et le cenlre de ses révélations, a car Dieu ne se détermine pas dans ses dons d'après a l'étendue plus ou moins grande de l'espace; au con- « traire, ceux qui ont pénétré le plus avant dans le secret 0 de sa conduite et de ses conseils, disent que la ba&sesse « et l'humilité ont de l'attrait pour lui ».
Il n'est donc pas nécessaire de démontrer longuement, comme fait Ebrard *, « qu'il faut admettre ou bien que a les lois de la nature ne sont pas les mêmes dans les au- 0 très planètes que sur la terre (tt qui oserait poser une si a singulière liypoihèse?)ou bien que, en vertu de ces lois, « la vie organique végétale eu animale n'a pu y prendre a les mêmes développements qu'elle a pris sur la terre ».
Si nous considérons notre terre elle-même ; quelle étendue de mer et combien peu de terre 1 Et sur ce peu de terre encore combien de déserts, de montagnes incultes, et qu'il reste peu de terre habitable 1 Qu'il est petit le bassin de cette mer intérieure sur les bords de laquelle s'est jouôe la partie décisive du drame de l'histoire, celle qui a donné à l'humanité sa civilisation et sa forme définitive 1 N'y a-t-il pas des millions de fois plus ie bêtes que d'hommes? Où voit-on dans la nature la
* Sendschreiben an Eschennwyer.
' Der glnuhe an die pi. Schrift und die ergehnisse der Naiurforschtmg.
Kœaissbcrp: iS61.
qualité aller de pair avec la quantité? Schiller a bien raison de dire aux astronomes. « Ne jasez pas tant sur les a nébuleuses, sur les soleils, la nature n'est-elle grande a que par le cô'é où vous la mesurez? Votre objet, c'est a ce qu'il y a de plus élevé dans l'espace ; mais, mon ami, € la vraie élévation n'est pas dans l'espace ».
D'ailleurs, comme la révélation l'enseigne, l'homme forme le couronnement des œuvres de Dieu ; après avoir créé l'homme, Dieu se reposa. Par celte place qu'il occupe sur l'échelle des êtres créés, l'homme, et avec lui la terre, conserve son importance comme fin de la création. Les longues périodes de la formation de la terre ne se sont succédé que pour préparer à l'homme une place où il pût habiter ; les formes antérieures de la vie, d'après les résultats des études palcontologiques, se suivent dans une gradation ascendante dont l'homme est le dernier terme, par conséquent elles sont autant de types prophétiques annonçant l'homme ; de même la terre, ce grand corps d'où rhum.anilé a été tirée, est la capitale sinon astronomique, du moins théologique du monde.
Marie dans le protestantisme. — La confession de l'Eglise. — Conséquences.
— La virgiuité de Marie, son innocence. — Sa conception immaculée. — Marie p'êtresse, prophétesse de la nouvelle alliance. — Marie mère da corps mystique du Christ. — Marie médiatric'^. — Sa prédisposition et sa coopération — Foi et amour de Marie. — Honneurs rendus dans l'Eglise à la sainte Vierge. — Puissance de son intercession. — Marie et l'hérésie.
— Marie et les saints Pères. — Le culte de Marie dans la vie. — Dante et la Vierge.
Est né la Vierge Marie, disent en récitant le Symbole des Apôtres tous ceux qui croient en Jésus-Christ. Le Fils nous amène donc nécessairement à parler de la Mère, c'est elle qui l'a donné au monde, c'est par elle qu'il est devenu la chair de notre chair^ Vos de nos os, notre frère. Sa Mère est donc aussi notre Mère. Double motif qui nous défend de passer de la personne du Rédempteur à son œuvre, sans consacrer un chapitre à sa sainte Mère.
Autre question. Le protestantisme déclare, à la vérité, assez haut qu'il veut bien reconnaître, ainsi que toute l'Eglise primitive , Marie comme Vierge et Mère de Dieu ^ Faire celte déclaration de bouche pour s'en tenir
* Cf. Dietlein, Evang. ave Maria, Halle, 1863, p. 17. Il montre comment l'honneur rendu à Marie a toujours été en dimi-
là, c'est bien peu, et cependant ce peu s'est trouvé n'être pasyrai. Nous laissons de côté le reproche encore récemment adressé à l'Eglise d'adorer Marie *. Mais dans une réunion de protestants, même de ceux qui ont encore de la foi, on s'exprime sur le compte de la sainte Vierge avec une irrévérence faite pour blesser le sentiment chrétien. Ils n'ont pas un mot de respect pour celle que l'Ange a saluée, à laquelle son Fils mourant a témoigné son amour, et donné le titre de sa Mère à l'heure même qu'il invoquait son Père céleste, pour Celle que le ciel a honorée du nom de pleine de grâces, et sur qui le Père a reposé son regard dès l'éternité, puisque dès l'éternité il avait décrété l'Incarnation de son Fils. Ils donnent un démenti à l'Esprit-Saint qui a fait entendre par l'organe de la Vierge cette belle prophétie : Voici que désormais toutes les générations me proclameront bienheureuse *. Un sentiment profond nous dit que, qui ▼eut honorer le Fils ne doit pas manquer de respect à la Mère. Cette voix de la nature, le protestantisme la mécon Daît, lorsqu'il semble craindre que le respect témoigné à la Mère ne àiminueV honneur dû àJésits Notre-Seigiienr^ ieul Médiateur et Sauveur, et qu'il semble se plaire à
nuant chez les protestants et dans leurs confessions de foi. La première confession de Bàle (1534) parle de la Vierge pure, étemelle , immaculée. Le mot éternelle a élé effacé plus tard sur le manuscrit. La seconde confession de Bàle (1566) laisse aussi de côté le mol pure.
*Hase, Manuel de polémique protestante, 1864, p. 330. Faut-il g'étnnner que ceux qui nient la divinité du Christ ne soient pas respectueux envers sa Mère ?
• Lnc, I, 48.
556 CHAPITaB IX.
altérer sa sublime et divine figure *. « Il existe chez nous b , avoue le protestant Diellein ', « un certain sentiment d'é- 0 loignement et de méliance à l'égard de la Mère de Dieu « et nous nous abstenons même de lui adresser la saluta- « tion que Dieu daigna lui envoyer par l'Ange, pour « mettre un terme à l'antique malédiction qui nous séa parait de lui et de sou amour. Qu'un autre enfant des « hommes, quel qu'il soit, parte pour l'éternelle patrie, « nous n'hésitons [jas à lui adresser un Ave, pia anima; a et ce simple hommage, nous le refusons à la Mère de a Dieu : ce serait faire acte de catholicisme 1 »
Essayons donc de poser aussi brièvement que nous pourrons le fondement dogmatique sur lequel s'appuie le culte de Marie dans l'Eglise catholique.
« Nous enseignons b, disent les Pères du concile de Chalcédoine au cinquième siècle, « d'accord avec les a saints Pères, l'unité d'un seul et même Seigneur, Jésusa Christ, Dieu parfait et homme parfait... engendré du a Père selon la divinité avant tous les siècles, et, selon « son humanité, né, dans la plénitude des temps, pour 0 nous et notre salut, de la Vierge Marie, Mère de Dieu», a Car », dit saint Cyrille d'Alexandrie ', « si Emmanuel « est vraiment Dieu, la sainte Vierge est donc vraiment
* Voy. su I tout Preuss dans son Exam. Chœmnitii et die îehrt der unbefleckten Empfœngniss, Berlin, 1865. Il prétend que U ciiiique de la conduite de la Mère de Dieu intéresse la conscience protestante, et l'honneur de Dieu et du Christ! Selon lui, rbonneur lendu à la Vierge immaculée est une suggestion de l'ennemi du genre humain ! ! ! (p. 22.)
* Loc. cit. sup., vu.
* Anatliem , i; Cyiill. Alexand., Concil. Ephes. (431.)
0 Mère de Dieu, puisqu'elle a enfanté selon la chair le a Verbe de Dieu fait chair dans son sein, et non pas seu- « lemeut un pur hommes avec qui la divinité se serait « plus tard unie. Ce Fils égal à Dieu son Père, que Dieu « engendre de toute éternité dans son sein, son Fils uni- « que qu'il aime comme lui-même. Dieu le Père étera nel avait résolu de le donner à la Vierge de telle sorte 0 qu'étant un seul et même Seigneur, il fût tout ensemble 0 Fils de Dieu, le Père et le Fils de la Vierge* ».
Lorsque Neslorius altéra le dogme de l'Incarnation du Verbe, en ne voulant voir dans le Christ qu'une union accidentelle , extérieure et morale de la nature divine avec la nature humaine, au lieu d'une union essentielle, intime et hy[)oslalique, le terme de « bioziA^i », Mère de Dieu, fut contre lui ce qu'avait été contre Arius celui de a cj^ocûaioç » , consubstantiel, c'est-à-dire la pierre angulaire, contre laquelle vinrent échouer tous les assauts de l'hérésie, la pierre fondamentale de la vraie foi en Notre Seigneur, en la personne du Rédempteur comme en l'œuvre de la Rédemption. Ainsi donc la doctrine erronée et quasi rationaliste de Neslorius provoqua l'exposition complète du mystère de l'Incarnation, et sa déûnition pleine et entière, et l'unité intime, substantielle, indissoluble de l'Homme-Dieu, a été pour toujours assurée par le mot de ôéOToxo?. Le terme de Mère de Dieu, dit saint Jean Damascèue *, scelle le mystère de Téconomie du salut.
* Ex bulla Ineffabilis Deus.
' De Fide orthodox., in, 12.
Etant Mère de Dieu, Marie est Vierge avant, pendant et après l'enfantement de son divin Fils ; elle est a ««fôevcp-Tî-mp », Vierge-Mère S et a àsiirafSévoî* », toujours Vierge, o II a été 0 conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie », dit l'Eglise dans le Symbole des Apôtres. « Si la Mère du a Christ», dit Proclus, patriarche de Constantinople, « n'est pas demeurée vierge dans l'enfantement , c'est a alors un pur homme que celui qui est né d'elle, et « l'enfantement n'a rien eu de merveilleux ' »; « l'enfantea ment d'une Vierge», dit saint Athanase *, « a été la 0 preuve sensible de la divinité du Fils » . a L'Admirable a devait naître d'une manière admirable », remarque saint Augustin •. a Puisqu'elle avait conçu dans la foi, 0 l'enfantement a dû élever sa virginité et non i'amoin- « drir» , dit Théodote d'Ancyre^ Il n'est pas né de la volonté
LuCf I, 26-39 ; Matth., i, 18-21. Quœ et wiigenitum iuum Sptritus sancti obumbratione co7icepU, et virginitatis gloria permanente, lumen œternum mundo effudit, Jesum Christum. Preef. AJiss. Cf. Concil. Lateran. (649), can. 3. Tous les saints Pères s'exprimeni de même. Arabros., in Luc, i, 11; Ephrem., serm. in nativ. Bomin.; Iren., adv. Uœres., i, 26 ; Justin, Dialog., G. Tryp., c. XLvni ; Ep. ad Diogn., c. xii : Croire la Vierge est de l'essence de la foi clirelienne. — Ignat., ad Ephes., c. xix; ad Smyrn., c. i; ad TralL, c. IX; Augustin, Enchirid. c. xxxiV; Hieron., adv. Helvid. pass. Les catacombes, notamment celle de Prisulia, sur la Via Salaria, montrent dès le commencement du deuxième siècle des images de la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus. Voy. Rossi, Immagini scelte délia B. Vergine Maria tratte dalle catacombe hornanet Roma, 1863.
* Epiph. Uœres. LXXvni, S;
* Orat. I, in Deipar.
* De Incarnat. i p. 516,
* Civit. Bei, x, 29.
« Concil. Epkes., p. III, c. IX.'
de la chair ni de l'homme; autrement c'eiît été un fruit de péché, un fruit impliqué dans la culpabilité univer-» selle du ^^enre humain. Le Rédempteur est né d'une femme pour être de notre race, afin que sa naissance fût une naissance humaine, afin qu'il fût lui-même le Fili de l'homme, en tout semblable à nous. Il est le nouvel Adam, engendré par la vertu de Celui qui dès le commencement planait sur les eaux avec sa puissance créatrice et formatrice pour les rendre fécondes *.
Ainsi l'idée vraie de l'Homme-Dieii, du Rédempteur, reste debout ou tombe selon que l'on admet oi: non sa naissance d'une Vierge : c'est là le bouclier dogmati(iue qui protège la dignité théandrique du Christ contre les erreurs tant ébionitiques que gnosticodocétiques ^.
Ceci nous permet d'aporécier l'importance de Marie à l'égard de la personne du Rédempteur et de l'œuvre de la rédemption, la place qu'elle tient dans l'économie de notre salut , son droit à un culte tout spécial , comme Mère du Rédempteur et de ses frères qu'il a rachetés. Toutes les hauteurs et les profondeurs de son mystère, de son admirable vocation et de ses prérogatives se trouvent comprises et exprimées dans ce passage : a Marie , de qui est né Jésus , nommé le a Christ ' » . C'est pourquoi l'histoire de la Vierge Mère
* La vertu du Trôs-Uaut vous couvrira de son ombre. [Luc^ I, 35 ; Gen., i, 2.)
* Quoi que l'on puisse dire, avoue le protestant ilartensen, [Christliche dogmatih, p. 235), l'enlcuilemenl virginal est la seule solution que puisbe admottie la Ihéûloi^ie, la tieule qui talisfasse le ctirétien.
^Matth.jj, 16 :I1 y a beaucoup d'apôtres, mais il n'y a
forme un tout indivisible avec l'histoire du Seigneur, son Fils; qui le renie, la renie; qui la méprise, le méprise ; son importance, à elle, et sa grande place dans l'Eglise a sa raison d'être et sa racine dans celle du Seigneur luimême. C'est pourquoi les définitions christologiques sont toujours et partout plus ou moins étroitement liées aux idées que l'on a de Marie, Mère du Christ. Les espérances et les aspira'iions messianiques furent toujours en même temps des espérances et des aspirations marianiques, une attente de la nouvelle Eve, de la Mère du nouvel homme\ Par lui et à cause de lui, elle est non-seulement restée pure * de tout péché actuel dans sa libre coopération à l'œuvre de Dieu, mais encore elle a été préservée de la momdre atteinte du péché dès le premier instant de sa conception*. « Vous et vjotre Mère», dit saint Ephrem, s'adressant au Seigneur, « vous êtes seuls parfaitement a purs. Aucune tâche en vous, Seigneur ; en elle aucune
qu'une seule Mère de Dieu ; c'est ce qui élève la Vierge Marie au-dessus de tous les autres enfants des hommes, ce qui la met seule à côté de sou divin Fils. Diellein, p. 8; Passaglia, De immaculato Virg. conceptu, m, p. 1417 et seqq.
^ Gen., ni, 13 ; Isai., vu, 14; Jerem., xxxi, 22; Passaglia^ De immarmlato Virg. concepta, n, p. 820 et seqq.
2... Excepta itaque sancta Virgine Maria, de qua propfer honorem Lomini nullum prorsus, cum de peccatis agitur, haberi voîo sermonem. Unde enim scimus, quid ei plus gratiœ collatum fuerit ad vincendum ex omni parte peccatum, quœ concipere et parère meruerit eum, quem constat nullum habuisse peccatum. (Augustin, De natur. et gratia, c. xxxvi; Ainbroise, in Ps. 118, serm. xxii, 11, 29; Hieronym., in Psal. lxxvii, 14; Concil. Trident., S'.'SS. VI, can. 23; Thom. Aquin., Summa th:ohg., 111, qu. XXVII^ art. 4.)
' BuUa Ineffabilis Deus, d. 10 décemb. 1834.
■€ souillure * ». En elle s'est personnifiée et accomplie en même temps la vocation d'Israël, de préparer ce corps pur, immaculé, digne de Dieu, que devait revêtir le Sauveur si longtemps attendu. Elle était, selon l'expression deProclus ', patriarche de Gonslantinople, a l'inaccessible « sanctuaire de l'innocence » ; le « paradis virginal ena tièrement fermé au péché, dans lequel le nouvel Adam « devait être formé ». Elle est, comme dit un contemporain de Proclus, Théodote d'Ancyre, a sainte, pure, im- « maculée, un lis au milieu des épines, ayant été consaa crée à Dieu même avant sa naissance*». Car a si le « corps du Seigneur eût été formé d'une chair souillée « par le péché, comment le Christ, le Verbe fait chair, « eût-il été sans péché, puisqu'il aurait pris sa chair a d'une chair de péché * ?» Donc en vérité sa chair n'a pas été prise d'une chair de péché *. C'est ainsi que celle
* S. Ephremi Syri Carmina nisibina, éd. Blickell, hymn. 18. Cf. Introduct., p. 28, les expressions des Pères de l'Eglise sur le môme sujet et dans le même sens.
• L'an 344. In Orat. vi, in Deipara: Aùtti tô àS'uTov xr; àva[x.afn> ata; ttpbv... èic toù TrapÔ£-nx,oû irâXtv -reXâTTSTai ivapaS'sîcotj ô ^sûrepoç àS'âjt.
•Palrol. grecq., édit. Migne, tom. ixv, c. 733.
^ Eomil. in Deipar. in nativ. Bom., n. H, Palrolog. grec, édit. Migne, tom. lxxvii, col. 1427 Cf. Passaglia, De Immacul. Veiparœ Virginis conceptu, particulièremenl 1" partie, secl. m, caput 4. Comme le premier homme avait été formé d'une terre vierge, ainsi convenait-il que le nouvel homme naquit d'une mère sans tache : pensée l'amilièie aux Pères de l'Eglise.
* <* Elle n'a certainement pas dû se trouver dès le principe dans le même état que nous par rapport au péché, celle qui fut, dès sa conception, destinée à porter l'Auteur de !a grâce ■j^'une manière si privilégiée ». (Dieilein, p. 3.)
• Idelphons. Tolelan. (607. Bibl, PP., tom. ix, col. 12o.)
Apol. dd Cbri&t. — Tous ni. 86
qui écrasa la tête du serpent *, porte dans son sein toutes les promesses de rAncien Testament, la Bénédiction incarnée, Celui en qui doivent être bénies toutes les nations de la terre * ; elle est l'arche d'alliance qui renferme véritablement le Saint des saints'. Accordée déjà à la première Eve, la grâce de la sainteté et de la justice originelle l'a été plus largement encore à la nouvelle Eve, à Marie. Si les prophètes, organes de la parole de Dieu, étaient purifiés et sanctifiés, si Jean le fut dès le ventre de sa mère, lui, le dernier et le plus grand de tous, lui qui fit plus que d'annoncer la venue du Sauveur, et qui le montra du doigt lorsqu'il était présent, quelle ne devait pas être la sainteté et la pureté de Marie, plus grande que tous les prophètes, puisqu'elle porta dans son sein Celui que les prophètes avaient annoncé ? Et le Seigneur lui éîait soumis, exécutant toutes ses volontés en Fils soumis ; il pouvait les exécuter, car elles ne différaient pas de celle de Dieu *.
En elle donc fut la « plénitude de la grâce ». Elle fut revêtue de sainteté dès le commencement; à aucun instant de son existence le péché n'eut d'empire sur elle. Mère de Celui qui a écrasé la tôle du serpent, elle n'a pu
* Dans son Fils. Cf. Gen., m, 10.
« Gen., xn, 3; xviii, 18 ; xxn, 18. Cf. Gai, m, 16.
" ffebr., IX, i ; Idelphons. Toi., in serm. de Assumpt., l. c, col. 150.
* Lric, I. 28. Cœteris per partes prœstatur; Mariœ vero simul se iota infudit pknitudo gratiœ (Pseudo.) Hieron., Le assumpt. B. M. V. Quapropter illam longe ante omnes ang'licos spiritus cundosque saiictos cœlestiwn omnium charismatum copia de thesauro divinitatis dcprompta ita mirifice cumulavit Dcus, ut ipi'x ab
Uû seul instant être sous la puissance de celui qui est le père du péché et à qui elle a écrasô la tête par son Fils. Toute rayonnante de grâce et de beauté devant la face du Père qui l'a choisie dès l'éîernité, et du Saint-Esprit son divin Epoux, elle fut marqué.3 du sceau de la persévérance, et coopéra librement à toutes les grâces à elle accordées de Dieu. Pour mériter d'être la Mère du Fils de Dieu, et de devenir ainsi l'instrument le plus immédiat de Tincarnation du Verbe, il convenait, il fallait qu'elle eût elle-même une part privilégiée à la grâce de la rédeinption '. Il convenait que l'épouse du Saint-Esprit fût digne de son époux ; car ce n'est pas à un homme, mais à Dieu même qu'il a préparé en elle une demeure. Il convenait enfin que le Père montrât en celle qu'il avait choisie comment il sait aimer et gratifier*. Puisque le Créateur daignait descendre sur la terre sous la figure nonseulement d'une créature, mais d'un esclave, ne devait-il pas en retour élever jusqu'au ciel celle qui est la première des créatures, sa mère, et qui lui a donné l'humanité? De cette manière la fin répond au commencement, et
omni prorsus peccati labe semper îibei'a, ac tota puîchra etperfecta eam iimocentiœ et sanctitatis pletiitudinem prœ se ferret, qua major snh Deo Jinllatems inteUigitur, et quam prœter Deum nemo assequi cogitundo potest. Ex Bulla IneffabUis Deus.
* Cf. Thom. Aquin., l. c, art. 5.
^Sola sine exempîo placuisti Domino nostro Jesu Christo. Anliph., Ecoles.
JaeffabiUs Deus... ab initio et ante sœcula uniyenito Filio suo ma'rein, ex qua caro fadus in beata temporum phnitudine nasceretur, elcgit atque ordinavit, tantoque prœ creaturis cœteris f'Cfe-utus est amore, ut in illa una sibi piopensissima voluntate corûplucuetit. In BuUa Inçffabilis.
5(j4 CnAPlTRE IX.
le couronnement de Marie comme Beine des saùits\ à la grâce de sa Conception immaculée. La merveille de son origine na plus lieu de nous étonner, du moment que sa maternité et sa virginité, la naissance de son divin Fils qu'elle a donné au monde par la vertu de Dieu dans un enfantemeiil \irginal, toute sa vie enfin, a été un miracle je la grâce. Le Père éternel qui l'a exemptée de la malédiction, qui pèse encore sur tout son sexe, d'enfanter dans la douleur, pouvait-il ne pas l'exempter de ce qui a été la cause de cette malédiction, du péché? C'est donc avec raison que saint Sopb rone dit * : a Vous avez surpassé « tous les ordres angéliques, éclipsé l'éclat des archanges, 0 laissé au-dessous de vous les trônes, vous êtes montée a plus haut que les dominations el les principautés, vous c êtes plus forte que les puissances, supérieure aux vera tus, vous avez le pas sur les Chéruhins et les Séraa phins ». o Elle est», dit saint Pierre Chrysogone, «plus a grande que le ciel, plus forte que la terre, plus vaste a que le monde, car elle a contenu Dieu que le monde a ne saurait comprendre. Elle a porté celui qui porte le 0 monde, enfanté son Créateur, nourri le père nourria cier de tout ce qui vit ».
Ainsi Marie se tient debout au milieu des temps, sur les confins de l'ancienne et de la nouvelle alliance ; éclairant celle-là, prophétisant et fondant celle ci. Elle a reçu
• K'Jf îa xal TtâvTtûv XTicp.âT(ûv JecTTotouca. (Joflfl. DamaSC, IV, 15.)
*(Palriarch. de Conslanlinople, vu* siècle.) Homil. in Deipar. annunt. Cf. Ballerini, sylloge monumentonim. Romae. 154, il, p. 64. PlIius Chrvsologus, senn. cxliii; Basil., Sel. éd. Comb., I, p. 596,597, 1130.
la plus haute bénédiction que Dieu accordait dans l'ancienne loi, la bénédiction de la maternité selon la chair ; par elle et avec elle commence la bénédiction plus haute encore de la nouvelle alliance, la grâce de la Tlrginité, la maternité spirituelle * ; elle est tout ensemble la iMère la plus féconde et la Vierge la plus pure, racine immortelle de virginité dont les rameaux * bénis se propagent partout de génération en génération. Elle est le dernier prophète et la Reine des prophcles ; car non-seulement la Verbe de Dieu se communique à elle, mais elle conçoit et porte dans son sein le Verbe fait chair ; c'est pourquoi, saisie de l'Esprit prophétique, elle s'écrie : Voici que maintenant toutes les générations rn' appelleront bienheureuse ^. Et, magnifique accomplissement de cette prophétie , trois fois par jour depuis des millions de jours, des millions de cœurs, au signal donné par des millions de cloches, disent tous ensemble par toute la terre : Âve^ Maria ! Elle a été l'unique témoin et le seul possible du mystère de l'Incarnation ; c'est de sa bouche que les apôtres l'apprirent pour en publier la merveiile.
Grande Prêtresse, consacrée par le Saint-E?prit luimême, elle forme la couronne du sacerdoce de l'ancienne loi. C'est un Saint des saints vivant, un tabernacle cons-
* Augustin, serm, u, 16 : In illo populo quia oportebat fieri ^ abundantem propariationem mque ad Christum, pcr intmerositatem plebis hubebant oflicium ducendanim uxorum. At ubi natus est Hex omnium gentium, cœpit dignitos virgiiialis a Mutre Bomini, quœ \ et Filium habere meruit et corrumpi non meruit.
•Athanas., Fragm. in Luc, t, 46.
• Luc, î, 48.
truit de la main de Dieu *, orné par l'Esprit de Dieu, dans lequel réside le très-saint sacrement du corps de Jésus- Ctirist, le mystère caché dès l'éternité *. Elle s'avance portant dans ses bras la grande et éternelle victime, et pénétrant dans le sanctuaire, elle la dépose sur l'autel du Calvaire en ce grand jour, marqué de toute éternité pour la réconciliation du monde. Et son sang, dont le monde a été depuis inondé, a opéré la rédemption du monde. « Salut, trône admirable de Dieu, trésor de tous les biens a du ciel, maison de gloire , autel de propitiation du a monde », s'écrie saint Germain '. Elle est la Reine et la Mère de la nouvelle alliance, c'est la dignité que son divin Fils lui lègue à sa dernière heure *. Car la vie de l'Eglise n'est rien autre chose qu'une incarnation du Seigneur qui se continue ' dans l'union mystique des fidèles avec lui, par qui et en qui nous formons tous un même corps ; ce qui nous donne le droit, à nous tous qui sommes les frères du Premier-né, d'appeler sa mère notre Mère. Mère du Chef de l'Eglise, elle est donc aussi la Mère de tous les membres, le refuge des chrétiens, la nouvelle Eve, la Mère de la vie et des vivants \ Le sang qui coula
* Templum Domini, sacrarium Spiritus sancti. AnliphoD. EcclefJ
* Col, I, 26.
8 In Prœsent. Deipar.; Ballerini, l. c, i, p. 318.
♦Voilà votre mère. {Joan., xix, 27.) Dites à mes frères. {Matth., xxvm, 10.)
' Altianas., De Incarn., c. xxi.
« La piaga ehe Maria riehiuse ed unse, Qiiella ch' è tanto bella da suoi piedi Ë colei che l'aperse et cbe la paose.
LA MËBE DE DIEU. 5t)7
de son côté percé a fondé la nouvelle alliance, et est noire breuvage dans le très-saint sacrement de l'autel ; or, ce sang, ce corps percé viennent de Marie. « La chair du a Christ », dit saint Augustin, « est la chair de la «vierge*». Elle est la Mère du vrai corps du Christ, donc elle est aussi la Mère de son corps mystique, de l'Ej-lise, grande et sainte famille qui s'accroît ici-bas de siècle en siècle sous sa sauvegarde et sa protection, développant de plus en plus sa tente, et obtenant sans cesse de nouveaux fils, a Tous les miracles de la grâce, qui se « sont faits et se feront encore, c est â Marie que Dieu les 0 a faits, ils sont sa gloire et sa joie comme Mère, ils a sont aussi le prix de ses douleurs maternelles, souf- « fertes avant comme après la naissance de son divin « Fils * » .
Ainsi se justifie le titre de Médiairi'ce^ queles fidèles lui ont donné par un senliment de reconnaissance. Il est bien vrai que THomme-Dieu est l'unique Médiateur paï lequel l'humanité est entrée dans le sanctuaire de la divinité, et la divinité a embrassé la bassesse de l'homme ; mais cette merveille de l'Incarnation s'est accomplie par la vertu du Saint-Esprit d'une part, de l'autre par la coopération dg Marie. Nulle créature n'a donc approché de Dieu de plus près que Marie ; la part qu'elle a prise à l'œuvre de la rédemption est toute spéciale et immédiate, et u'est surpassée que parle Rédempteur lui-même. «La
* Op. imperf., adv. Julian., vi, 22.
• Dietleiu, Op. cit., p. II.
3 MeaiTêûcuffct QiZi /.ù àM6pÛ7îo:î. Basil. Seleuc. p. 360. Cf. Pas» saglia, l. c, li09'etseqq.
a rédemption était arrêtée dans les conseils de l'Elemel», dit ^aint Euthyme ', o mais jusqu'à la Vierge Marie, il n'aa vait pas trouvé d'instrument humain qui correspondît a à ses vues ». a Marie », dit saint Irénée ^ « a été pour « tout le genre humain la cause de son salut ».
Le principe, la raison et la source de sa médiation fut avant tout sa foi. « Heureuse êtes-vous, parce que vous «avez cru*». Aucune foi ne fut plus parfaite que la sienne; elle crut, sur la parole du Père que l'ange lui annonçait, qu'une merveille inouïe devait s'accomplir en elle ; elle crut, quand toute la nature demeurait dans l'étonnement *. Et ayant cru, elle conçut du Saint-Esprit '. Par sa foi au message de l'ange, nous disent les saints Pères, elle a recouvré ce que l'incroyance de la première femme avait perdu ; elle a donc rendu la vie à ceux à qui la première femme avait autrefois donné la mort •.
• Apud. Petav., De Incam., u, il : o-jtm â^i&v eOpsôm tyïç ivavôp». «xffew; èp^aaTTÎf.o'». Cf. Basil. M., Hom. XXI. De nativ. Dom. opp., tom. I, pag. 598.
• Adversus Eœres., m, 33.
• Lw, i, 45.
♦ Tn, quse genuisti, Natura mirante, Tuum sanctnm gea'torem.
(HjTnn. Eccles.)
' Vide concepit Filium (Augustin, Contr. Faust., Manich, xxix, 4. Cf. Tract, x, in Joan., c. ii.) Inde felix, quia custodit verbum Dei.
•Justin, Dia/og., c. Tryph., n. 100; Iren., adv. Bœres., m, 22; V, 19 ; TerluUian, De carne christ., c. xvil ; Auguslio, De symb. ad catechum., c. iv ; Ilesvchius Presb. Hierosolym., De Laudib. B. M. V. — Bibl. PP.,' tom. xii, p. 667; Epiphao., Eœres»
IXXV, 18.
Avec une foi docile elle prononça celte grande parole : Fiat * mihi seciindum verbum tuum ; et comme le premier fiât avait fait sortir du néant le monde visible, de même celui-ci donna naissance à un monde nouveau, celui de la rédemption. Car l'œuvre de llncarnation décrétée dès l'éternité et attendue depuis tant de siècles au ciel et sur la terre, ne s'accomplit pas avant que la Vierge n'y ait donné son consentement *.
Ce fiât clôt l'ancien monde et ouvre le nouveau ; il est l'accomplissement de toutes les prophéties, le centre des temps, la première lueur de l'étoile du malin, annonçant l'avènement du soleil de justice ; autant que cela pouvait dépendre d'un vouloir humain, il renouait ce lien admirable, mystérieux, destiné à rapprocher ensemble le ciel et la terre, Dieu et l'humanité; enfin il marque l'instant à jamais mémorable où relenlit dans le ciel et dans tous les mondes des esprits la parole qui disait : Le Verbe s'est fait chair ».
* Lm, I, 38.
» Bossuet, I s&rm. pour la Nativ. de la sainte Vierçie. Cf. August. (Fulgent.), serm. xvni, De sanct. : Quœ singulari tuo aS' sensu, mundo succurristi perdito ! — « Vierge sainte », dit saint Bernard, « tous les homme.-?, tous les temps ont les roganls sur vous. Le prix de noU-e rédemplion es;! ofleri, nous sommes sauvés aussitôt que vous avez donné votre consenltment. D'une parole vous avez pu nous secourir. C'est pourquoi Adam et toute sa race, chassée du paradis, vous implorent; tous se prosternent à vos pieds, parce que la consolation des misérables, la délivrance des captifs, le salul du monde dépendent de vous ».
» Si elle n'eût sacrifié sa volonté en véritable servante du Seigneur, pour recevoir comme le fruit de ses entrailles, le Fils de la promesse, il n'y avait pour nous ni salut ni grâce. (Dietlein, p. 8.) — A la vérité, sa volonté est l'œuvre d'une
Principe de sa vocation, la foi en fut aussi le {,^lorieux couronnement. Ses yeux voient un enfant qui pleure dans une crèche; mais sa foi aperçoit en lui Celui qui a fait les cieux ; dans cet enfant nu elle reconnaît parfois Celui à qui appartient la terre ainsi que toutes les richesses de la vie éternelle ; elle a devant elle un faible enfant avec lequel elle s'enfuit devant les satrapes romains, et elle croit que c'est Celui dont les anges exécutent les ordres ; un enfant inerte et muet, et elle adore en lui les trésors de la sagesse éternelle ; c'est pourquoi € elle conservait toutes ces paroles dans son cœur*», c'est pourquoi au commencement de la vie publique de son FilS; elle disait en parlant de lui : a Faites tout ce « qu'il vous dit* ». Elle le voit mourir sur la croix et elle croit en lui comme au Rédempteur du monde, qui doit vaincre la mort par sa mort^ et nous rendre la vie par sa résurrection. Qui a jamais cru comme la reine des confesseurs ?
Par la foi elle devint mère*; comme sa maternité était unique en son genre, ainsi son amour était exempt de toute concupiscence*. L'Esprit-Saint était le principe et le mobile énergique de son amour, car c'était seulement
grâce prédéterminée dès le principe, mais non pas de la grâce seulement. Cf. Suarès, De Incarnat.» p. U, disp. i, sect. Passag]ia, /. c, p. 1147 et seqq.
' Luc, u, oi.
* Joan., u, 5. Cf. Suarès, /. c, disp. xnc.
9 Beata cœli nuatio, Foecunda saiieto Spiritu.
(Hymn. Eeeles.)
* Cf. Passaglia, /. c, pag. 1609 et seqq.
en lui qu'elle pouvait aimer dignement un Homme-Dieu. Unie à lui par ce lien mystique de son amour, elle partage volontairement et avec joie ses abaissements, ses souffrances et sa mort, coopérant très-activement à l'œuvre de la rédemption. La lance qui perça le côté de son Fils, perça aussi son âme '. Souffrant en lui et avec lui pour le salut du monde, elle a ainsi mérité le litre de Reine des martyrs. C'est donc par une exacte appréciation du rapport qui existe entre la compassion de Marie et la passion du Seigneur, que l'Eglise célèbre la fête des douleurs de la Mère le vendredi qui précède le dimanche où l'on fait la fête de la passion du Fils. La passion du Fils et sa mort sont nécessairement inséparables de la compassion de sa mère et de sa mort mystique.
Ainsi se découvre à nous la grandeur de Marie, et la place importante qu'elle occupe dans le plan divin qui a le salut du genre humain pour objet. De même que Adam et Eve sont les deux colonnes sur qui s'appuie l'humanité dans l'ordre naturel, et que l'humanité tombe avec eux sous le coup du péché originel, de même l'ordre surnaturel, l'ordre de la rédemption et de la grâce repose sur Jésus et Marie. Sa grandeur est une conséquence de la grandeur de Jésus-Christ, sa beauté un reflet de la beauté de Jésus-Christ; c'est comme le nuage du soir qui s'empourpre et s'illumine non d'une lumière qui lui soit propre, mais d'une lumière réfléchie et empruntée de Celui qui est l'éternel soleil des esprits. C'est son visage, dit Dante ', qui réfléchit le plus purement l'image du
* Luc, II, 35.
■• Parod., xxxn, 85.
Christ. Sa dignité vient de celle de son Fils et en est inséparable, elle la doit toute à Celui qui l'enveloppe du vêlement de sa magnificence. En la louant nous louons aussi le Fils, en la glorifiant, nous glorifions sa grâce, a II n'y a pas de doute D, dit saint Bernard', «que tout a ce que nous disons à la louange de la vierge, revient a au Fils, et réciproquement que si nous honorons le Fils a nous ne pouvons refuser notre louange à la mère ».
C'est donc à bon droit que l'Eglise paie à la Vierge un tribut de vénération tout à fait extraordinaire, en raison de son admirable et mystérieuse grandeur qui l'élève bien haut au-dessus de tousles saints*. Quant à l'immense intervalle que l'Eglise néanmoins met entre le Christ et la Vierge, personne ne l'a exprimée d'une manière plus frappante qu'un prédicateur du moyen âge, Berthold de Regetihbourg'. a Je supi-ose », dit-il, « que la sainte « Vierge Marie, Mère de Dieu, passe dans cette belle praia rie et que je puisse la voir, et vous savez quel désir j'en « aurais, je suppose donc que je me trouve sur le chemin c où va passer Noire-Dame, eh bien I si en même temps a venait du côté opposé un prêtre portant le Saint-Sacrea ment à un malade, je me tournerais vers ce prêtre qui G porte Notre-Seigneur et je me prosternerais devant lui a avant que de seulement faire attention à Notre-Dame a et à toute la cour céleste. Quelle que dût être ma joie de 0 la voir, et quand même je ne devrais plus la voir ja-
' Bomil. IV, in Evangel. Missus est.
* Cultus hyperduliœ.
' Les sermons du franciscain Berthold de Regensbourg, Regensbourg, 1857, p. 182.
« mais, cependant je voudrais avant tout rendre honneur « à Notre-Seigneur, bien que je le voie tous les jours de 0 ma vie sur la terre. Tel est un rayon de soleil que laisse a passer le trou d'une aiguille en comparaison de toutes a la masse de lumière que le soleil répand sur tout le a monde ; telle et aussi petite est la sainteté de toute « l'armée du ciel et de Noire-Dame au prix de la sainteté a de Dieu lui-même ».
Nous l'avons déjà vu, Marie est médiatrice dans le sens propre du mot, par Jésus-Christ son Fils, à qui elle a donné de son sein virginal la chair et le sang qui sont devenus le prix de notre rédemption. Mais l'histoire de Notre- Seigneur est une histoire éternelle ; son office de médiateur, il l'exerce universellement et l'exercera toujours jusqu'à la fin. Ainsi en est-il de Marie, elle est pour toujours médiatrice auprès de son Fils, sa médiation durera jusqu'à la fin des temps ; elle ne cesse pas de donner de nouveaux enfants à l'Eglise par la grâce du S.ànt E:>prii, ni d'enfanter son Fils dans les cœurs, car l'Eglise est le corps de Jésus-Christ'. Ce qu'elle a fait une fois en enfantant le Sauveur, elle continue de le faire, cette première œuvre est la forme, le type, le symbole de sa constante opération dans TEglise. Jusqu'à ce que l'œuvre de la délivrance soil entièrement accomplie, elle dira ce fiât, duquel dépendit un jour la rédemption du monde*. Tant que le péché, le besoin et la mort habiteront sur la terre, elle volera au secours des malheureux qui tombent; tant
* Hebr., vu, 25.
* Ut ipsam pro nobis intercedere sentiamus, per quam meruimus auctorem vitœ suscipere. Orat. Ecoles.
que la chair et le sang de son Fils résideront sur nos autels, son amour maternel ne cessera de frappera la porte du cœur de son divin Fils, afin que le trésor des grâces célestes s'ouvre sur le monde, et que le sang de son Fils, son sang, n'ait pas coulé en vain. Jésus exauça la prière de sa mère, lorsqu'elle lui demanda du vin dans un festin de noces * ; peut-il donc lui refuser quelque chose lorsqu'elle demande pour nous son amour et sa miséricorde qui réjouit notre cœur d'une sainte volupté et remplit nos âmes de forces?
Si l'on ne peut accuser d'exagération ni l'apôtre qui appelle le Christ notre frère, ni saint Cyrille • de Jérusalem qui parle de sa consangumité avec nous, est-ce donc une exagération de dire que Marie est notre Mère, et que son action pour nous est celle d'un amour trèspur, très-intime, très-puissant, souverainement délicat, tout maternel et par conséquent infatigable? Elle est la mère de la grâce, puisqu'elle est la mère du maître de la grâce ; elle est le refuge des pécheurs, puisqu'elle est si
1 Joan., n, 1 ; îmc, ii, 4 ; Marc, ni, 21. Preuss a donné sur ce
passage un commentaire blasphématoire, que Dietlein a bien relevé et bien réfuté. Voy. p. 12-26. — Ces paroles, dont les ennemis de la sainte Vierge ont tant abusé, montrent cependant la grandeur de son crédit et de sa vertu, comme aussi la puissance de son intercession toujours prête à provoquer l'eflusion des bienfaits de Dieu. « Ils n'ont pas de vin », ditelle. A cette parole qui indique le besoin, sollicite le secours et respire la confiance, Jésus répond ; Quid mihi et tibi, que me voulez-vous? mon heure n'est pas encore venue, le temps des miracles n'est pas arrivé pour moi, ce n'est pas encore Thcure de manifester mon pouvoir miraculeux. Néanmoins Marie ne doute pas que sa prière ne soit exaucée, car eUe ajou'.e aussitôt, parlant aux serviteurs : Faites tout ce qu'i' \ous dira.
• In catech. myst., iv.
proche des sources du salut qui jaillissent des blessures de son Fils, a Vous écartez de nous b, dit le patriarche de Constantinople% Germanus, a tous les maux qui nous « menacent, parce que vous avez auprès de Dieu le crédit c d'une mère, et c'est par vous que nous évitons les 0 peines de la damnation : tant vous aimez le peuple qui « porte le nom de votre Fils 1 » <r Plus les fidèles entrent « en communauté de souffrances avec le Christ, plus 0 aussi leurs souffrances ont un effet salutaire pour le « monde, ainsi qu'il est démontré par l'histoire des mar- «tyrs et des héros chrétiens ». C'est l'aveu que fait le protestant Martensen ^ Or, qui est-ce qui a plus souffert en Jésus -Christ et avec lui que Marie? Si tous les saints qui sont au ciel et sur la terre concourent à l'édification du royaume de Dieu, à la formation complète du corps de Jésus-Christ ; s'il est vrai qu'un même souffle les anime, qu'un même cœur bat en eux, qu'un même torrent de vie circule chez tous, qu'aucun membre ne se sépare de ce corps auquel il tient par un lien indissoluble ; si aucun membre ne souffre sans que tous souffrent avec lui ; si les grâces du Saint-Esprit tendent toutes à ce but; s'il est vrai que les bienheureux se sentent d'autant plus portés à nous aimer, à nous secourir dans nos luttes et nos combats que leur amour est plus pur et plus céleste, que leur jouissance des délices du ciel qu'ils partagent avec Jésus-Christ est plus complète , si enfin leurs mérites et leurs vertus forment un trésor commun, auquel
» Ballerini, l. c, i, p. 320.
' Dogmatique chrétienne, p. 293.
576 CHAPITUE IX.
tous viennent puiser ; combien plus encore cela est-il vrai de Marie, avec quelle charité particulière doit-elle travailler au salut de ses enfants, et combien ce rôle de protectrice des hommes lui est-il imposé plus impérieusement qu'à tout autre par la place privilégiée et sublime entre toutes qui lui appartient? Marie et les saints qui un jour jugeront le monde avec Jésus-Christ, ne doivent-ils pas i»rier maintenant pour lui? Comment I sur l'intercession d'Abraham Dieu promet d'épargner les cinq villes coupables; tous les compagnons de voyage de saint Paul sont sauvés du naufrage' à cause de lui, et la prière ne pourrait rien sur le cœur de Dieu, lorsqu'il s'agit des âmes qui sont suspendues au-dessus du formidable abîme de la damnation 1 a Très-sainte Vierge », s'écrie Basile de Séleucie *, a quoi que je puisse dire à ta louange, je suis « incapable de te louer dignement. Abaisse du haut du a ciel un regard propice sur nous, afin que nous puisc sions nous présenler avec confiance devant le trône de « ton Fils ! D
0 II convient », dit Suarès ', « que nous nous adres- 0 sions quelquefois au Fils directement; mais il lui est a aussi agréable que nous ayons parfois recours à sa mère. a C'est surtout lorsque la majesté de Dieu nous pénètre « d'un profond respect, que nous éprouvons le besoin a d'offrir nos hommages à sa mère, afin qu'elle intercède € pour nous, et que notre indignité trouve une compen-
* Act., xxvii, 24 ; Gm., XVIII, 20.
« P. 367 (an 431}.
s In III Div. Thom.^ pars II, disput. XXIII.
«sation dans son mérite, non pas que nous désespérions 0 de la miséricorde de Dieu, mais le sentiment de notre c mdignité nous inspire une honte et une crainte pro- « fonde. Elle prie donc à son tour son Fils et le Père par « son Fils, toutes choses qui plaisent à Dieu et tournent a à sa gloire » . Ce n'est donc pas une chose si étrangère à la vraie foi, ni qu'on doive rejeter de prime abord comme une exagération, que cette doctrine enseignée par beaucoup de saints de l'Eglise catholique, savoir que le Seigneur a pour agréable de nous accorder ses grâces par l'intercession de Marie, de même qu'il a eu pour agréable de se donner lui-même au monde par son intermédiaire ^ a Personne » , dit le patriarche Germanus *, « ne et reçoit de Dieu la sagesse, sinon par vous, très-sainte a Tierge ; personne n'est sauvé, ni délivré du péril que « par vous » . « Dieu » , dit Bossuet % « ayant une fois voulu a que la volonté de la sainte Vierge coopérât efficacement « à donner Jésus-Christ aux hommes ; ce premier décret G ne se change plus, et toujours nous recevrons JésUs- « Christ par l'entremise de sa charité. Pour quelle rai- 8 son? C'est parce que cette charité maternelle qui fait « naître les enfants de l'Eglise, ayant tant contribué au « salut des hommes, dans l'Incarnation du Dieu Verbe, « elle y contribuera éternellement dans toutes les opéra- « tions de la grâce, qui ne sont que des dépendances de « ce mystère ». Plus est pur le cœur duquel s'élève la
* Cf. Les gloires de Ilaiie, par saint Alphonse de Liguori, 1,5.
^ Serm. iv pour V Annonciation.
Apol. du Christ. — Tome III. 37
57b CHAPITRE IX.
prière, plus la prière est sûre d'être exaucée. Tournonsaous donc vers la Vierge très-pure, très-sainte, très-aimée de Dieu et immaculée, afin que sa prière appuie notre demande auprès de son Fils. Surtout ayons confiance en son intercession.
Marie est donc en vérité, comme saint Cyrille d'Alexandrie l'appelle, le sceptre de la foi orthodoxe *. Sa prérogative comme Mère de Dieu et comme Vierge mère est le rempart inexpugnable * que l'Eglise a toujours opposé à toutes les attaques contre le mystère de l'Incarnation, et qui a toujours g-aranti ce centre du dogme catholique de toute altération, déviation, abaissement, subtilisation. Oui, nous devons le dire, c'est par elle que le mystère de l'Incarnation s'est accompli, et c'est aussi par elle que la foi à ce mystère nous a été tout d'abord communiquée : qui ne croit pas à Marie, ne croit pas non plus à son Fils. Toute louange adressée à Marie est donc en même temps une confession non équivoque de notre croyance à l'Homme-Dieu. Chaque Ave qui monte vers elle d'une âme pieuse et confiante, élève nécessairement l'attention du chrétien qui prie vers Celui qui, résidant de toute éternité dans le sein du Père, n'a pas dédaigné, pour notre salut, le sein d'une vierge. Si le Christ est l'Homme- Dieu, le don par excellence envoyé du ciel à Thumanité éloignée de Dieu et misérable, Marie est la dispensatrice, qui de sa main généreuse le piésente aux hommes, Marie
* SxvjnTfov TÎiî èpôo^ô^ow iriaTtuî.Mapîa ÈaTt ôectiV-g;, dit Saint Cyrills
d'Alexandrie contre Nestorius, tout' èdTi -rîapaîeî-fu.* rn; xaôoXuc^ç
àXr,9ci(x;.
* Tums Baxiidica,
est l'anneau d'or où se trouve enchâssée la perle de la sainteté. Ceci nous explique pourquoi l'Eglise chante dans une hymne en son honneur : Vous seule avez détruit toutes les hérésies sur la face de la terre. Nous comprenons maintenant pourquoi dès l'origine tout ce qui s'attaque à Jésus-Christ s'attaque en même temps à Marie, pourquoi toutes les hérésies ont toujours abouti à rabaisser la dignité de la Vierge. Elle est pour le vaisseau de l'Eglise l'Etoile de la mer, sur laquelle le pilote a continuellement les yeux.
a Et il parut un grand signe dans le ciel ; c'était une « femme revêtue du soleil et qui avait la lune sous ses a pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête... a Un autre prodige parut dans le ciel : un grand dragon a roux, qui avait sept têtes et dix cornes, et sept diadèmes «sur ses sept têtes... Et ce dragon s'arrêta devant la o femme qui devait enfanter , afin de dévorer son fils « aussitôt qu'elle en serait délivrée. Et elle enfanta un « fils... Et il se donna une grande bataille dans le ciel. « Michel et ses anges combattaient contre le dragon... Et ace grand Dragon, cet ancien serpent qui est appelé a diable et Satan, qui séduit le monde, fut précipité en 0 terre et ses anges avec lui... Et le dragon se voyant a précipité en terre, commença à poursuivre la femme 0 qui avait mis au monde l'enfant mâle... Et le Dragon o irrité contre la femme, alla faire la guerre à ses autres a enfants qui gardent les commandements de Dieu, et qui « demeurent fermes dans la confession de Jésus-Christ * ».
* Apoco/yps«, xn. Le dragon n'est pas une simple personnification, ni 1% (tmne qu il combat non plus avec son fils.
C'est par la maternité de la Vierge Marie que l'armée de Satan est rompue ; voilà pourquoi tout ce qui s'attaque à Jésus-Christ et à son royaume, s'attaque aussi nécessairement à Marie. Ainsi s'explique le désir extrême qu'a l'incrédulité de rabaisser la femme qui a mis au monde l'auteur et le consommateur de notre foi. Les ébionites, les docètes et les sectes gnostico-manichéennes, Jovinien et Helvidius dans les premiers temps de l'Eglise, au moyen âge les cathares et les albigeois Jusqu'à Wiclef et Jean Huss, la prétendue réforme, les jansénistes et les rationalistes de nos jours offrent à cet égard une chaîne non interrompue de témoignages ^ « On n'a rien né- «gligé »j dit l'anglican W. Perceval Ward *, « pour a inspirer à notre peuple le mépris de la sainte Vierge ; a cependant il est moralement impossible d'adorer le Fils, a tandis que l'on est sans respect pour la Mère... Ce a mépris est un obstacle insurmontable à toute adoration a vraie du Christ. Comment le même cœur renfermerait- « il des pensées d'adoration pour Jésus et des sentiments € irrespectueux pour Marie ? »
Profondément convaincus que le mystère de l'Incarnation, ce centre de la foi, ce cœur de la doctrine chrétienne, ne peut se soutenir sans la croyance à la maternité divine de Maris, les plus grands hommes du christianisme ont
Ce passage de l'Apocalypse pourrait s'appeler l'Are Maria de saint Jean, adressé à celle que le Seigneur lui avait donnée pour mère.
* Cf. Windischmann, Explication de Vépître aux Gai. Mayence, 1843, p. 31.
2 Essays on the reunion of Christendom, by F. G. Lee London, 1867, p. 88.
de leur côté, dès le principe, environné la Mère de Dieu de leur vénération la plus intime, la plus délicate, la plus dévouée. Nous avons déjà cité saint Irénée. Voici maintenant le langage de saint Ephrem * : « Reine im- 9 maculée de l'univers, espoir des désespérés, glorieuse « entre toutes les femmes, le plus sûr port des naufragés, a consolation et salut du monde , reçois-nous sous les d ailes de ton amour miséricordieux et protége-nous ». Saint Grégoire de Nazianze * nous parle d'une vierge consacrée à Dieu, nommée Justine, qui, voyant sa vertu en péril, appelait à son secours la bienheureuse Vierge Marie. « Nous vous saluons», s'écrie saint Cyrille d'Alexandrie en présence des Pères d'Ephèse, « nous vous a saluons, Marie, Mère de Dieu, trésor de l'univers, lampe a inextinguible, couronne de la virginité, sceptre et sou- « tien de la foi orthodoxe * ». De même Epiphane, Germanus, Sophrone, Jean Chrysostome, Ambroise, Augustin, Jérôme, Léon le Grand, Ennodius, Grégoire le Grand, Vincent Fortunat, Jean Damascène, sans parler de ceux qui sont venus après eux, ne se lassent point de célébrer les louanges de la Vierge Marie *. Cela devait être, et il ne pouvait en être autrement. Car le ciel et la terre passeront, mais non la parole de Dieu '. Tant que
* Au commencement du iv* siècle. Ap. Malou, Pietas Ma^ riana, seu Homiliœ in festis B. V. M. olim habitœ. Lovanii,
^Orat. XXIV, 11.
* Cf. Prop, XXVI damn. ah Alexandro VIII : Laus quœ defertur Uariœ, ut Mariœ, vana est.
» Act., I, 1 4.
les générations des hommes se succéderont sur cette terre, elles accompliront cette prophétie de la Vierge : Voici que désormais toutes les générations me proclameront bienheureuse ! Chaque matin sa louange s'éveille dans des millions de cœurs, et des millions de langues la disent bienheureuse sur toute la surface de la terre. Telle était Marie au milieu de l'Eglise naissante à Jérusalem, telle elle est encore et telle elle demeure dans tous les temps.
11 nous reste encore à envisager rapidement l'importance du culte de Marie et son influence dans la vie.
Deux idées se sont introduites dans le monde avec le christianisme, deux idées toujours vivantes, et représentées par Marie : l'idée de l'Homme-Dieu et celle de la Vierge Mère ; celle-là la plus grande, la plus sublime, la plus puissante qui soit entrée dans l'esprit de l'homme , celle-ci la plus délicate, la plus douce, la plus profondément sympathique à l'humanité, malgré ce qu'il y a toujours de mystérieux pour l'homme dans cet amour de la Mère étroitement uni avec la chaste pureté de la Vierge. Ces deux idées ont fait disparaître tous les cultes impurs et mensongers de l'idolâtrie, et en même temps elles ont relevé la femme d'un profond abaissement. Le culte de Vénus et d'Astaroth d'une part, de l'autre celui de la très-sainte Vierge; ici, la Mère de Dieu au pied de la croix plongée dans une angoisse inexprimable, mais glorifiée par le sacrifice qu'elle offre, là, Niobé pétrifiée par une douleur morne, froide, désespérée : il n'en faut pas davantage pour mesurer la distance infinie qui sépare l'ancien monde du nouveau. Ce n'est pas en vain que l'Eglise a tant lutté dès le principe pour ces deux idée».
Ce sont les deux traits principaux de la figure de la bienheureuse Vierge, les deux traits sans lesquels elle ne serait plus ce qu'elle est ; c'est-à-dire une figure d'un si sublime idéal, de tant de suavité, de tant de grâce céleste, de tant d'attrait divin, que l'œil ne peut la voir, sans que notre cœur s'émeuve jusque dans ses fibres les plus secrètes et sente s'éveiller en lui les plus profonds, les plus nobles et les plus beaux sentiments.
La religion et la morale empruntent au culte de Marie les plus puissants motifs; l'art et la poésie n'ont pas de plus beau sujet que cet idéal, et c'est en le reproduisant qu'ils remportent leurs plus glorieux triomphes. Car il comprend tout ce que la terre peut concevoir de sublime et de divin, d'aimable et de gracieux. Toutes les situations de la vie, tous les degrés de civilisation, il les pénètre de sa salutaire influence ; depuis le dôme majestueux qui s'élance dans la région des nuages, jusqu'à l'humble image de la Madone qui protège la chaumière du pauvre ou se cache dans le creux d'un chêne dans la forêt ; depuis les plus éclatantes fleurs de la poésie, guirlandes précieuses suspendues aux autels par le génie, depuis les litanies, formules de prière si primitives, si antiques dans le christianisme et si profondément psychologiques, jusqu'à l'Ave Maria que bégaie l'enfance ; le culte de Marie est partout ; et qui peut dire quelle puissance il a eue pour tirer les peuples des bas-fonds de la vie sensuelle, mondaine et terrestre, pour les faire sortir des grossièretés du matérialisme, pour les ennoblir, les epiritualiser, les moraliser 1 La Vierge I Mais c'est pour l'âme une si délicieuse vision, une beauté si pure, si supérieure à tout ce qui est terrestre, que toute autre beauté pâlit à côté de la
sienne. C'est la beauté de la sainte, le charme de la vierge, la suavité de la mère respirant l'humilité, la miséricorde et l'amour, et tout cela relevé par cette ineffable majesté qui convieiii. à la Mère du Rédeiiipteur ; en un mot, c'est une figure toute céleste sans cesser d'être humaine, à laquelle rien ne se peut comparer dans l'histoire, et pour la peinture de laquelle la langue de l'homme manque d'expression. 11 suffit que son idée traverse l'esprit, c'est assez qu'on lui dise seulement : Priez pour nous, pour qu'aussitôt l'humilité de la Vierge frappe la pensée ; pour que l'exemple de son abnégation nous porte à nous abandonner à la volonté de Dieu. L'œil de l'homme devient plus pur dès qu'il s'élève vers cette Vierge des vierges; le cœur qui lui rend hommage se remplit d'un chaste et saint amour. Ainsi le lis devient lumineux, pur et blanc par la lumière du soleil qu'il aspire chaque jour.
La jeunesse aspire à l'idéal. Et cet idéal qu'elle cherche, que de peines ne se donne-t-elle pas pour le trouver icibas dans celte région de rtiort, dans ce pays des tombeaux, dans cette vallée de larmes où la mort étend son ombre sur tout ce qui brille I Elle cherche un idéal qui soit stable, incorruptible et digne d'un premier, d'un éternel amour. Eh bien ! voici un idéal qui est en même temps quelque chose de réel, qui est entré dans le temps, mais qui ne passe point avec le temps. Il s'agit d'une figure réellement vivante et non d'une fiction de la poésie et de Fart. Et cet idéal n'a rien d'inaccessible pour nous; il n'est pas surhumain ; au contraire il est humain, tout humain, seulement humain, c'est la chair de notre chair et l'os de nos os, mais transfiguré dans la gloire des grâces les plus abondantes qui aient été faites à l'homme;
c'est une image visible de l'invisible beauté de Dieu. Encore une fois cet idéal est purement humain, il est à notre portée, il nous invite, il nous fait signe d'approcher, car il s'appelle la Mère de la belle dilection, et son amour pour nous n'est surpassé que par celui que Dieu lui-même nous porte ; car Dieu a voulu montrer en Marie tout ce que sa grâce peut faire du fils de la poussière. Etoile du matin, qui brille à l'aube de la vie de la grâce et qui annonce le Christ, elle devient étoile du soir, lorsque le jour décline, je veux dire ce jour que doit suivre une nuit éternelle. Sa lumière douce et calme comme celle de la lune nous éclaire durant les nuits sombres et froides de cette vie terrestre ; mais cette lumière, elle la reçoit de celui qui est le Soleil de justice.
a Tu crains, ô homme », dit saint Bernard S a de t'ap- « prêcher du Père ; dès que tu entends sa voix tu te ca- « ches ; or, voici qu'il t'a donné le Christ pour Médiateur. « Que ne peut pas un tel Fils auprès de son Père ? 11 est a ton frère, ta chair, il est homme en tout, le péché a excepté, pour avoir pitié de nous. Mais peut-être aussi a que tu t'effraies de trouver en ce Frère la majesté du a Dieu; car étant homme, il n'en est pas moins Dieu, a Veux-tu quelqu'un qui intercède pour toi auprès de « lui ? Adresse-toi à Marie. Elle est homme , rien a qu'homme, quelque admirables que soient ses traits. « Ne crains rien, le Fils écoute sa Mère. Le Fils écoute sa a Mère, et le Père écoute son Fils ; telle est l'échelle mysa tique par laquelle le pécheur s'élève jusqu'à Dieu ;
' In Nativ. B. M. V. Serm. de Aquœd.
«j'y mets ma confiance, c'est toute mon espérance».
Voilà la somme de la doctrine catholique touchant la Mère de Dieu; elle forme le couronnement que le poëte du catholicisme * met à son poëme divin :
a Vierge Mère, Fille de ton Fils, plus humble et plus « grande qu'aucune autre créature , terme fixe dans a l'éternel conseil. Par toi noire nature s'est tellement ot ennoblie que son Créateur n'a pas dédaigné de devenir 0 son propre ouvrage. En ton cœur s'est allumé l'amour « qui brûle éternellement dans le sein du Père, et c'est « ainsi qu'a germé cette fleur céleste. Pour nous tu es un « soleil d'ardente charité ; durant le temps que nous tra- « versons ce pays de mort, tu nous verses un flot continu
* Dante, Parad., xxxni, 1 :
Vergine madré, figlia del tuo Figlio, Umilc ad alla piu clie creatura, Termise fisso d'eterno eonsiglio.
Tu se' colei che l'umana natura Nobilitasti si, che il suo Faltore Non disdegno di farsi sua faltura.
Nel ventre tuo si raccese l'amore, Per lo cui caldo nell' aeterna pace Cosi è genninato questo fiore,
Qui se' a noi meridiana face Di caritade, e giuso, infra i morfali, Se' di speranza fontana vivace.
Donna, se' tanto grande, et tanto vali, Che quai vuol grazia, e a te non ricorre, Sua disianza vuol volar senz' ali.
La tua benignita non pursoccorre A chi dimanda, ma moite ilate Liberamente il dimandar precorre.
In te misericordia, in te pietate, In te magnificenza, in te s'aduna Quantuuque in creatura è di bontate.
« d'espérance et de ^ie. 0 notre chère Dame, si grande , et si puissante I Chercher la grâce et ne pas recourir a « toi, c'est vouloir sans ailes s'envoler au ciel. Telle est . ta bonté que tu viens à notre secours quand nous t'in- «voquons, et même avant que nous t'invoquions. En • toi est la clémence, en toi la piété, en toi la gloire, en . toi se trouve réuni tout ce que la créature a de vertu p.
FIN DU TOME TROISIÈiiCi