‹ Apologie du christianismeChapitre 11 sur 11 · TU., II · texte numérisé non relu

TU., II

8 [ Tiin., m, 16.

« Rom., IX, 5.

" Zlatth., I, 23.

*i MarCj I, 1 ; Luc, r, [Q.

dans le Symbole des Apôlros ' : Je crois en Jésus-Chrisl, son Fils unique, Notre-Seig7ieur, et ce qu'ils croyaient et enseignaient, ils Tont confirmé par leur morl.

Venu sur la terre pour sauver son peu[. le, le Christ devait affirmer solennellement sa divinité devant le peuple, et dire ouvertement, hautement, (jui il était en face de ses ennemis. Il déclare qu'il est le Maître toutpuissant de la création ' et de l'homme', du ciel et du inonde des purs es[)rits *, préexistant de toute éternité aux créatures *; la lumière et la vie du monde "; le dis[>ensateur de la Tie éternelle, en tout semblable à son Père",

* Les documents les plus dignes de foi nous aulorisent a afTirinor que dans l'Eglise rou)aine le Symbole des Apôtres a été scrupuleusement conservé dans son idenlilé depuis nix jusqu';\ nos jours. Bien qu'il n'ait pas été consigné |> . il est certain, néanmoins, (|ue c'était celle courte pi<

loi qu'ils laisaii'Ut répélt;r aux catéchumènes. (/ Cf>r., xv, ... 4 ; Uebr., vi, 1-3.) Cf. Iren., Adx). Ilœrcs., i, 20. Tertullian., De Prœscript., c 37.

* Jean, V, 17. « Mon père ne cesse point d'agir jusqu'à préseni, ei j'agis aussi ».

* Matth., vni, 3 : « Je le veux ; soyez guéri ».

^ Matth., xvin, 31. «Le Fils de l'homme viendra dans sa inajeslé,el tous les anges avtîc hii ». — (/(i., xvi, 19.) «C'est à TOUS (jue je donne les clefs du royaume îles cicuix. (xxvni, !S.) J'ai la toute-puissance, dans le ciel comme sur la lerre ».

* Jeun, vui, oS. « Avant qu'Abraham fût, je suis.

* lUd., XIV, 0. « Je suis la voie, la vérité et la vie ».

"^ Jfiin, x, 20. o Personne ne peut ravir les brebis de la main

4de mon Père. Mais comme (x, 30) mon Père et moi nous ru*

'tmines (ju'un (x, 2S), nul lu' les ravira dVntre mes mains,

t ic leur donne la vie éi»M'nelle. Ce raisounenu-nt serait faux

1 l'uniié avec le Père n'était qu'une unité morale cl non une

unité réelle ».

ayant droit aux mêmes hommages * ; il déclare accomplie en lui la prophétie d'ïsaïe, selon laquelle Dieu lui-même devait venir pour sauver son peuple '. 11 est législateur et roi de Tunivers'; il remet les péchés*; il ressuscite les morts '^; il est enfln le juge infaillible et clairvoyant du monde • ; il est au ciel et sur la terre ' ; il est celui à qui le même honneur*, la même foi% la môme confiance ^*^est due qu'au Père.

Supposé que la Divinité apparaisse sur la terre, qu'elle s'exprime par une bouche humaine ; pourrait-elle s'exprimer autrement que ne le fait ici Jésus ; pourrait-elle employer des expressions plus fortes et plus sublimes

* Jean, xiv, 14. « Ce que vous me demanderez en mon nom, je vous raccorderai. (Jd., ix, 3o.) Croyez-vous au Fils de Dieu? Mais celui-ci répondit : Je crois en lui. Seigneur. Et il se proslerua et il l'adora ».

2 Matth.y XVIII, 11 ; Luc, îY, 21.

» Ibid., Y, i ; XI, 27-30 ; Jean, viii, 36.

* Ibid.y IX, 2. « Ayez confiance, vos péchés vous sont émis».

5 Jean, v, 21, 25.

« Ibid., X, 28 ; Matth., XIII, 4i.

"^ Ibid., III, 13 : « Personne ne monte au ciel, si ce n'est celui qui eu est descendu, le Fils de riioinme qui est au ciel ».

8 Jean, v, 23. « Afin que tous honorent le Fils comme ils honureut le Père >^.

s Jean, vi, 29.

^^ Ibid., XIV, 1 : « Que votre cœur ne se trouble point; crovt'Z en Dieu et en moi ».

pour affirmer sa divine essence devant le monde? Cependant, ce n'est pas encore assez. Les Juifs s'assemblèrent autour de lui et lui dirent : Jusqucs à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous clairement. Jésus leur répondit : Je vous le dis^ et vous ne me croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi. Mon Père et moi nous sommes un '. Alors les Juifs prirent des pierres pour le lapider. Et Jésus leur dit : J'ai fait devant vous plusieurs donnes œitvres par la puissance de mon Père, pour laquelle est-ce que vous me lapidez ? Les Juifs lui répondirent: Ce n'est pour aucune de vos bonnes œuvres que notis vous lapidons, mais à cause de votre blasphème, et parce que^ étant honmie, vous vous faites Dieu. Le peuple l'avait compris : il ne s'annonçait pas comme un homme favorisé du ciel ou comme un envoyé de Dieu, mais comme Dieu lui-même. Mais Jésus devait rendre témoignage de lui-même d'une manière encore plus solennelle. Que tout le monde, dit TApôlre, soit soumis aux puissances supérieures ; car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu*. Deux pouvoirs ont été établis par la Providence pour servir de base à tout l'édifice social: le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Eh bien î c'est devant le représentant suprême de chacun de ces pouvoirs que Jésus allait être obligé de ren<Ire témoignage de sa personne.

^Jean, x, 30. lia auraient bien plutôt ilù nîlourner Inur do-

.manilp, ol)serve saint Aihanaso {Niinat de Conc. Kic. 0pp.,

1, p. '2i0) »îl dire : M.iis pi)ur»iiioi vous t^'^s-vau^ fait Ijonnuf,

puisqu'il csl éviileul que vous ùles L)ieu 7 Car ses acUous

dénotaient sa divinité.

•ilo7/i., xin, L

374 CnAPlTRE XVII. — ŒUVRE

Le gouvernement d'Israël était passé entre les mains des Romains; c'est pourquoi Jésus comparaît devant leur gouverneur Ponce-Pilate. « Nous avons une loi », disent les Juifs *, « et, selon cette loi, il doit mourir parce qu'il a s'est dit le Fils de Dieu. — Etes-vous le roi des Juifs? a lui demande Pilate. Et Jésus lui répond : Vous le dites ', a je le suis ; mais mon royaume n*est pas de ce monde ' » . Un seul tribunal reste encore devant lequel Jésus ait à déclarer sa qualité de Fils de Dieu : c'était le sanhédrin, le tribunal suprême des Juifs pour toutes les questions religieuses. Jésus paraît ; le grand-prêtre se lève et lui pose cette question, la plus grande, la plus importante qui ait jamais retenti dans une cour de justice : Au nom du Dieu vivant, je f adjure de nous dire si tu es le Christ^ le Fils du Dieu vivant ? Cette question était décisive. Elle était posée par le tribunal dont Jésus lui-même avait reconnu l'autorité, et à laquelle il était soumis, selon la chair, en sa qualité de fils de l'homme*. En présence d'une question semblable la réponse devait être aussi nette que précise. Le Seigneur ne prononce que trois paroles, mais ces trois paroles décident de l'histoire tout entière du monde. Jésus répond : Je le suis '^ ! Et, pour donner à ces paroles plus de poids encore, il ajoute : Je

* Jean, xix, 7

* Matth.,xxw\l, H.

3 Jean, xvni, 36.

* Matth., XXIII, 2.

'^ Ibid., XXVI, 64. [Tu dixisti.)

VOUS déclare que vous verrez dais la suite le Fils de rhomme ^ assis à la droite de la majesté de Dieu, qui viendra sur les miées du ciel *.

Alors le grand-prètre déchira ses vêtements en disant : Il a blasphémé I et tous, d'un commun accord, s'écrient : Il a mérité la mort!

Cette réponse du Seigneur décide du temps et de l'éternité j elle sépare l'humanité en deux camps : les croyants et les incrédules. Le croyant se prosterne et s'écrie, plein d'adoration : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. L'incrédule dit : Il a blas[)hémé Dieu. — Le rationalisme du siècle dernier avait cherché à échapper à ce dilemme ; il nia la divinité de Jésus-Christ; mais, vaincu par la puissance de la vérité , il ne put contester la grandeur de sa manifestatiori. Aussi le nomme-t-il le plus sai^'c, le meilleur, le plus pur des mortels, l'idéal de grandeur morale que personne n'a surpassé, et qui est à jamais inaccessible. Mais cette hypocrisie n'est pas admissible. Jésus devait savoir qui il était; le fanatitjue dont la raison est troublée, au point de ne pouvoir aftirmer sa personnalité, celui-là n'est plus un sage, c'est un fou. Il est impos.-ible de trouver dans la vie de Jésus, telle (lue les évangélisles nous l'ont dépeinte, une seule trace du

* Par ces parolos, Jésus r.iit allusion A Daniel (vu, <3; n, 41), cl on iiiùinc temps déchirn qu'il esl lii Mossio annoncé par eu iiropliiM»*, ▼(Miiint priMulio |)o>;s<'ssi()n du st>n royaiinio. Il est riionirnu idùal, le i^cre do la nouvelle généralion, lo nouvel Adam.

* Par cos paroles Jésus déclare qu'il esl lo Christ qui partage, le irOiie célesti» avec Dieu, ^''^'iverne les anpes el les iiommos, el viendra un jour juger le monde el ses accusa- 4eur8.

fanatisme ; au contraire, ce qui le caractérise par-dessus tout, c'est le bon sens, le calme, la modération, la clarté, la circonspection. La conclusion donc est celle-ci : Ou bien Jésus-Christ est le Fils de Dieu, comme il l'a affirmé lui-même sur une adjuration terrible, le jour de sa mort, en présence du ciel et de la terre ; ou il ne Test pas ; et alors nous pouvons nous écrier, saisis d'horreur avec le grand-prêtre : Il a blasphémé ! Il mérite la mort \

Considérons la personne de celui qui se rend à luimême oe témoignage ; c'est l'être le plus pur, le plus sage, le plus humble que la terre ait jamais vu. Est- il possible, vient-il seulement à l'idée de penser qu'il ait pu mentir et tromper? Peut-on admettre qu'il ait pu s'arroger des titres et des qualités auxquelles n'ont jamais osé prétendre des fous enivrés d'orgueil, tels que Caligula ou lïéliogabale ? Sans doute, ils ordonnaient à un peuple qu'ils avaient dégradé et fait descendre au rôle d'esclave.

* Fils de Dieu ou imposteur, il n'y a pas de milieu. Je dislingue, dit M. Renan. En Occi'denl, oui; mais en Orient, non. ïl paraît qu'en pays d'Orient on peut mentir sans cesser d'être sincère. La sincérité est une question de latitude et de climat. Qu'on écoute plutôt : « L'admiration de ses disciples l'entraînait et le débordait Ivre de l'amour inlini, il oubliait la

lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchit d'un bond ranime, lnfranchissat)le pour la plupart, que la médiocrité

des facultés humaines trace entre l'homme et Dieu Pour

nous, races profondement sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de Tesprit critique. La vérité matérielle a très-peu de prix pour l'oriental ; il voit tout à travers ses

idées, ses în té rets, ses passions Le seul coupable en pareil

cas, c'est l'bumanilé qui veut être trompée Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est achevée; ta divinité est fondée ». Dp quel pays est M. Renan?

de les adorer comme des dieux. Les nations s'étonnaient de cette démence, et pourtant les prétentions de Jésus sont bien autrement exorbitantes. Le polythéisme facile des Romains admettait une foule de divinités auxquelles on élevait autant de temples et d'autels; ce n'était donc, pour ainsi dire, qu'un partage d'adoration. Telle n'est pas l'idée de Jésus ; il renverse les autels des faux dieux, il ne reconnaît qu'un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre; dans Israël, au milieu de ce peuple fier du monothéisme, qu'il regarde comme son héritage sacré, il ose se proclamer égal en dignité et en substance à ce Dieu unique. Non , le monde n'avait pas encore vu de prétention aussi inouïe. Jamais l'histoire n'a enregistré un exemple d'une telle ambition. Un seul est allé jusque-là, et c'est celui qui est pour nous un modèle d'humilité sublime, inimitable, celui (jui, au moment même où il énonce celte prétention, nous étonne par la profondeur de ses abaissements; celui qui est la yérité même; celui (jui a fait à ses ennemis une question que nul autre n'a osé faire : Qtd de vous me convaincra dini seul })éché ?

Quel est-il donc celui qui émet une semblable prétention ? Est-ce un empereur romain foulant à ses pieds des millions d'esclaves? Non. bien loin de là! Et mèjne, ces superbes conquérants n'oxigoaient les hoiuieurs divins que de leur peuple et de leurs contemporains. Mais lui, il veut être adoré dans tous les temps et par toutes les nations : a Allez », dit-il, o dans l'univers, et • annoncez l'Evangile à toutes les créatures* ». L\ii,

*Jlfarc, XVI, 13.

qu'on ne connaît que comme le fils du charpentier dont la mère avait été vue pauvre et humiliée ; lui, enfin, qui meurt sur une croix comme le dernier des criminels; voilà l'homme qui demande qu'on l'adore, et qui attend avec uu calme et une certitude inébranlables que le monde croie en lui et l'invoque sur le bois de la croix.

Si la déclaration du Christ était mensongère, on doit le considérer comme l'orgueilleux, l'insensé, le criminel même le plus monstrueux que le monde ait jamais vu. On a prétendu que le sage de Nazareth avait adopté la manière de voir et les préjugés de son époque pour faciliter la propagation de sa doctrine ^ Ainsi donc, le mensonge donnerait la vérité au monde ! Le blasphème mènerait à la connaissance de Dieu I Mais, d'ailleurs, la doctrine entière de Jésus ne se prête pas aux accommodements, elle heurte et froisse les préjugés des Juifs comme les idées païennes sur la divinité ; il blessait ses concitoyens en condamnant leur idéal d'un Messie char-

* Comme E. Renan, Sdienkel pense aussi que Jésus n'a pas cru qu'il fût de son devoir d'éclairer le peuple sur la superstition où il tombait, en voyant en lui un thaumaturge et !e Messie {Characterbild, p. 67), parce que sans un certain accommodement, il n'y a pas d'enseignement possible.

«Jésus ne voulait pas, quant à lui, se donner la mission que les prophètes avaient tracée au Messie. Il pouvait simplement laisser faire à sa personne et à sa manière de vivre l'application des idées messianiques de l'Ancien Testament. C'était le seul moyen de faire accepter sa doctrine par une grande partie d'Israël, et de parvenir ainsi à son but ». C'est en ces termes que E. Renan et Schenkel parlent de celui qui a donné ce précepte : Dites : « Cela est, ou cela n'est pas. — Si Strauss a raison une fois en sa vie, c'est lorsqu'il parle du clinquant et de la fausse monnaie de Schenkel, auquel, dit-il, les paroles ne manquent jamais à défaut d'idées. (Strauss, Die Halben inid lie Ganzen, Berlin, 1863.

nel, et il demeurait incompréhensible aux gentils on leur fMréscntant un Dieu crucifié * 1 Pour les uns, c'était un scandale ; pour les autres, une folie.

Il est un fait incontestable : Jésus s'est affirmé Dieu, et le monde a cru en lui. Quelle est la vertu secrète qui a pu donner à ses paroles cette puissance? Qui a pu créer ce monde nouveau, sorti plein de vie et de jeunesse du tombeau d'un homme mort sur la croix du supplice des criminels?

L'homn^e dispose de trois puissances à l'aide desquelles toute grandeur terrestre s'élève : la puissance de la matière, la puissance des sens et la puissance de l'esprit. La puissance de la matière est la force brutale; la puissance des sens est la passion ; la puissance de l'esprit ce sont les arts et les sciences. A l'aide de la première, Babylone et Rome ont conquis le monde. iMahomet s'est servi à la fois de la force de la matière et de celle des sens pour ré[)andre sa dockrine en massacrant les nations ; il a déchaîné les passions les plus terribles de l'homme , la

* r Cov., I, 23. Los païnns qualifient la foi chrotitnne de stiUtiîta [Cfpv.j Ep. ad Lkmctr. sub, lin,) amcntia (IMiii»', Lcttrt à Tixijan), dementia (Terlull., Apoloy., I, 27), furiosa op/no (Mîiiuc. Fei., Octav., c. XI. Grepur. Naziaii., Serrn. i, in Jnhan. — L(3 ralioualisine a cherché un suI)loitu^;e. Peul-èlro a-t-il dit^ Jésus n'a jamais prononcé aucune de ces phrases iiui ont Irait à sa divinité, et ce sont los Lvanpélistes qui les lui ont mises dans la bouche. L'aullienlicilé des évangiles met ceUe hypothèse à néant. Mais, (lu'on essaie do retrancher des discours de Jésus tous les pass:i^M»s qui lui allrihuenl un caractère surhumain, (jui alliriutint s;i divinité directement ou indirectement, tous les laiis rapportés comme des nnracles et comme l'accomplissement des prophéties, que reslera-t-ilT Retrouvera-t-on encore, ce tnaj^e laii. la doctrine de Jésus., dt^ 00 sajje d(» Nazareth, de cet humtMdc dimension ejctraordimiire, comme dit ^ Uonau.

volupté et la soif du sang. La troisième puissance a donné à la Grèce sa supériorité dans l'ancien monde ; sa philosophie et ses arts étaient l'école des peuples.

Eh bL3n, à quelle puissance Jésus a-t-il eu recours pour fonder et consolider son royaume ?

D'abord, il repousse toute violence : a Remettez votre « épée en son lieu, car tous ceux qui prendront Tépée « périront par l'épée * ». « Rendez à César ce qui est à «César», répond-il à Tinsidieuse question des scribes et des pharisiens, et par ces mots il a fixé pour toujours la situation de son Eglise à l'égard de la puissance temporelle. II condamne tout mouvement de la passion, la plus^ légère pensée d'impureté* ou de haine ^. « Qui- « conque ne porte pas sa croix et ne me suit pas ne peut « être mon disciple * ». Telle est la devise qu'il a mise sur sa bannière. Ainsi, à la sensualité il substitue le renoncement; à la satisfaction des passions, la mortification. Il rejette également la troisième puissance, celle de Tesprit : « Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du a ciel et de la terre, de ce que vous avec caché ces choses « aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées

* Matth., XXVI, S2.

* Ihid., V, 28. « Mais moi je vous dis, que quiconque aura regardé une femme avec un mauvais désir^, a déjà commis i'aduJtère dans son cœur ».

3 Matth., \, 22. « Mais moi je vous dis, que quiconque se mettra en colère contre son frère^ méritera d'être condamné par le jugement».

* Luc, XIV, 27.

€ aux petits * ». Voilà les forces dont lui, le Fils du charpentier et ses douze galiléens, pécheurs et artisans, disposent pour opérer la plus grande révolution qu'ait vue le monde '.

Jésus refuse donc d'employer la force humaine, quelle qu'elle soit. Il brise Tépée qu'on tire pour le défendre; pour toute récompense il promet aux siens la croix, et il confond la sagesse humaine en lui opposant l'apparente folie de la croix. Cependant il a la certitude qu'il fondera son royaume et qu'il l'étendra, il le prédit, jusqu'aux extrémités de la terre. Il mourra, mais de sa mort sortira la \ie; la pierre de son tombeau sera la pierre angulaire de son royaume ; sa puissance éclatera plus que jamais lorsqu'il ne sera plus visible parmi les siens'.

Telle est sommairement la parole de Jésus, tel e^t le témoignage qu'il rend sur lui-même. Nousavons considéré le sens contenu dans cette parole, la personne (pii la dit, les circonstances au milieu desquelles elle est dite. La parole de Jésus ne peut être que celle d'un Dieu, car autrement il faudrait dire que c'est celle d'un insensé. Mais c'est bien la parole de Dieu, puisqu'il la vérifie, la coufirme et la justifie par ses œuvres.

examinons donc l'œuvre du Ciirist. Pour avoir une idée de son importance et de sa difficulté, rei)ortoii5-nous un moment au temps, où les disciples partirent pour leur

• Ibi'l , X, 2! .

■ Dœllinger, Le c/tnsfjanismr et V Eglise, p. 1 1.

' Jeun, \n, 32. « Kl moi, (luaiul j'aurai été élevé Jo la loiTe, J'attirerai lout ^i moi ».

mission. Représentons-nous Tapôlre Pierre arrivant à Rome pour y prêcher le religion du Dieu crucilié. Voyez cet étranger couvert de poussière, les mains calleuses et durcies par le travail, franchir les portes de la ville éternelle. La première chose qui frappe sa vue est le Capitole et le temple superhe de Jupiter, dominant la cité entière. A droite et à gauche, de magnifiques palais de marbre ; toutes les places décorées des statues des dieux, le Panthéon, enfin, dont la coupole étincelante surpassait tous les édifices environnants. Une foule innombrable ^ coui ' à l'amphilhéâtre pour s'enivrer du sang des gladiateurs expirants ; on se rue dans le cirque pour applaudir un cocher favori. Panem et cir censés^ tel est le cri de cette multitude avilie, qui n'a plus d'autre mobile que les passions les plus abjectes. ,

Supposons que quelqu'un de celte foule oisive, qui, tous les jours, affluait vers Rome, s'approche de Tétranger et se mette à le questionner par pure curiosité. Assistons à la conversation.

Le Romain, Etranger, pourrait-on savoir quelle affaire te mène à Rome ?

Pierre, Je viens prêcher le vrai Dieu qui est inconnu ei renverser les faux dieux.

Le Romain, En vérité, l'entreprise est nouvelle. Mais d*où viens-tu et quelle est ta patrie?

Pierre. J'appartiens à un peuple que vous déteste-z et méprisez, que vous avez chassé de Rome; mes

* La population de Rome à celte époque s'élevait, suivant les calculs les plus probables, à deux millions d'habitants, dont la moitié étaient des esclaves.

ET PAIIOLE DU CHRIST. ob3

compatriotes sont relégués au-delà du Tibre : je suis juif.

Le Romain. Tu es sans doute un des principaux de ta nation, un personnage considérable et de marque?

Pierre. Vois-tu là bas sur la rive ces pêcheurs? C'est là mon métier. Durant la j)lus grande jiarlie de ma vie, j'ai été occu[)é à pêcher et à raccommoder mes filets. Je ne possède ni or ni argent.

Le Bomain. Mais, depuis que tu as quitté ce métier, du moins, peut-être as-tu consacré ton temps à l'étude de la sagesse, fréquenté les écoles des i)hiloso[)lies et appris l'éloquence?

Pierre. Non, je ne sais rien de tout cela.

Le Romain. Le culte de ton Dieu est sans doute assez attrayant par lui-même pour que tu n'aies besoin ni de sagesse ni d'éloquence pour y engager les hommes?

/^/^T7*e. Non, je prêche un Dieu crucifié comme un malfaiteur entre deux malfaiteurs '.

Le Romain. Et que nous annonces-tu de la part de ton Dieu ?

Pierre. Sa doctrine semble une folie aux hommes orgueilleux et sensuels; elle déclare la guerre à tous les vices qui ont des temples dans cette ville.

* Los rcrivniiis romains, pliilo^ophtv'^, liistorioris, elc ne

arUîiil dos Jmis qu'avec l«^ pUi^ proluiid iiu'pns. V. CiLV'ion, éiiùiiuu, Tacilc, Juvénal, Iluraci», Perse, elc.

' ho cnicincment n'était poinl un supplic« juif, mais bi^n

lloiiiain. Il i)assail pour la princ la plus uifamauU' i^t la plus

(rui'.lkî. Cvui{€li<simum tctcvvinnimijue supplicium, dit (arôron,

./< Vtricifiy y. 61). Svriile s<q»; /trium (Hoiaci'). Infclùr /nj/n/vi,

vifchx arbor (Tiîo-I.ive). La cro'.x ii'éUul dcslinéc qu'aux e^i-

384 CHAprriŒ xvii. -- celtke

Le Romain» Et celte doctrine, tu veux la prêcher ici et 'ui gagner des sectateurs ?

Pierre, Ici et par toute la terre.

Le Romain^ Et pour combien de temps?

Pierre, Paur toujours.

Le Romain, Alors tu as des protecteurs puissants, tu comptes pour te seconder sur les riches, sur les hommes en crédit, sur les philosophes, peut-être sur César?

Pierre, Je commande aux riches de mépriser les ri-, chesses et même d'y renoncer ; aux philosophes, de cotlrber leur raison sous le joug de la foi ; à César, d'abdiquer sa dignité de grand pontife et de chef religieux de son peuple.

Le Romain, Il est facile de prévoir que tout sera contre toi ; que prétends-tu faire ?

Pierre, Mourir *.

Encore que TApôtre n'ait pas exposé son dessein sous cette forme, il n'est cependant pas douteux que des entretiens semblables à celui-là pour le fond, n'aient eu lieu entre les païens et les chrétiens du premier siècle. Les Apôtres, en effet, n'entreprenaient rien moins que de renverser le paganisme, de vaincre le judaïsme et d'éle-

clave?, voleurs de grands chemins, assassins (V. Arnob.,

adv, Gent.j i, 36.)

Celse, entre autres griefs contre les chrétiens, nous rapperle combien ce projet était en opposition avec les idées païennes. Ils ont la iolle prétention, dit cet auteur, de répandre leur doctrine sur l'univers entier. Mais quel homme, doné de bon sens, pourra admettre que tous les peuples de la terre. Grecs et Barbares, ouïssent élre amenés à embrasser la même reiJ;-'ion?

ver l'Eglise chrétienne sur les ruines de tous les deux '. Lorsque les Apôtres entrèrent en scène, tout le genre humain, à l'exception du peuple juif, était plongé dans le paganisme. Fruit du péché et de la sensualité, les religions païennes avaient pour ainsi dire mille bras pour saisir et captiver l'homme. Elles donnaient satisfaction à tous ses penchants. Flattant à la fois l'orgueil et la sensualité, alliant le culte de la divinité avec toutes les séductions et toutes les jouissances de la vie, elles répondaient ainsi au besoin religieux, en même temps qu'aux plus basses inclinations de la nature. Les dieux, en effet, n'étaient que des personnifications de la vie naturelle, souvent môme des représentations de la nature perverse et des mauvaises passions, qui tiraient ainsi un aliment toujours nouveau de la religion *. Les actes du culte étaient en môme temps des fêtes populaires et nationales célébrées par des sacrifices, avec un brillant appareil et un grand déploiement de musiciue, de gymnastique et de représentations théâtrales. Dans les fêtes religieuses de la Grèce, les luttes et les concours, les chœurs, la pompe extérieure étaient pour le peuple l'affaire principale. Aussi ces fêles étaient-elles considérées comme le plus agréable assaisonnement de la vie hellénique. Le retour périodique en était attendu avec impatience et salué avec joie '.

* Cf. Gerbet, Esquisse de Rome, p. i2.

* Lucion, Amor, i.m.— Plaiilr, Pœn., i, 2, inO; rv, 2, 27; |T, 3, 13.— 1)1011 d'Halicarnasi^e n'prouve la mythologie comiiio

préjudiciable aux mœurs, (ii.. 90.) — De même Ovide (Tvit., Il, 287.) Plaiou bannit les niylhos grecs de 8a république, plépuô/ , n, 377.

* Dœlliiigrr, Ucidcnthum uud Jiidenthum, p. 214. '" Apjl. du Cbbjst. — ToMB U. 4.

Chaque romain avait part à la victoire que le triomphateur célébrait, en montant au temple de Jupiter et au Capitole sur un char traîné par douze chevaux blancs. Cela llattait son orgueil ; tous ses sens soupiraient après ces solennités des dieux, dans lesquelles Dieu et la matière, la volupté et la religion étaient fêtés ensemble au milieu de danses, de chants et de spectacles enivrants *• L'art, et quel art! avait merveilleusement décoré les temples ; les idoles déployaient aux regards séduits toutes les grâces et les beautés de la forme. Le Jupiter olympien, œuvre de Phidias, était une des merveilles du monde; rien que son regard éloignait la tristesse et la douleur. C'était dans la lecture des chefs-d'œuvre de Sophocle, de Pindare et d'Homère, que le grec apprenait son histoire nationale et religieuse. Les créations classiques de Thucydide et d'Hérodote lui découvraient la grandeur de sa patrie et de ses dieux. Tout cela devait remplir son cœur d'un juste orgueil, de sorte que, renoncer à cette religion et à ces dieux devait lui sembler une trahison envers la patrie et un reniement de son passé et de toute sa personnalité *.

^TertuUien nous rapporte que plusieurs païens n'embrasiaient pas le catholicisme parce que celui-ci défendait les spectacles. (De Spectac, ii.)

* M. Villemain a exprimé avec son éloquence ordinaire ce pouvoir du paganisme sur les âmes {Tableau de l'Eloquence cln'étienne, p. 57.) « Que d'obslacles s'opposaient encore à la promulgation d'un culte nouveau ! Sur chaque point de l'empire, quelques rites anciens, quelques superstitions locales conservaient tout leur pouvoir. Des peuples entiers étaient plongées dans la plus grossière ignorance et trop stupides pour se défier d'aucune fable. Les autres s'accommodaient d'un culte sans devoirs et d'une vie toute de passions et de jouis-

Qu'une telle religion ne pouvait créer aucune doctrine morale proprement dite, c'est ce qui est trop évident. A travers la sombre confusion des légendes, on ne voit que de loin en loin percer l'idée d'un ordre moral universel ; c'est pourquoi le grec et le romain allaient chercher dans les écoles philosophiques les préceptes de la morale et de la vie, et non pas auprès de ceux qui gardaient le dépôt des légendes divines, c'est-à-dire les prêtres. Tout ce qui de cette dernière source découlait dans la vie, ne pouvait qu'être contraire aux mœurs, a Que personne, dit Platon, c ne se laisse endoctriner et tromper parles mythologes, € et ne se figure que voler ce n'est point commettre le a mal, sous prétexte que c'est imiter les dieux * ». Cette parole met à nu le principe et la plus profonde racine de la dépravation des mœurs chez les païens. Jusqu'où allait cette dépravation, Démosthènes ' nous le dira, lui (jui

sances. Le vieux polythéisme faisait encore le fond de la sociûté romaine ; ses temples et ses idoles étaient partout devant le regard, ses poètes occupaient l'imagination charmée, ses l'êtes étaient le spectacle de la foule ; il se mùlail à tout, comme un usage ou comme un plaisir; il brillait sur les enseignes des légions, il ornait les noces et les funérailles.

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lus lard, il ensanglanta les cirqu»'s et les théâtres. Il avait jrvécu il rincrédulilé même iju'il inspirait ; il était devenu une sorte d'hypocrisie publique professée par Pélat, el sa décadence, étayée par le pouvoir, l'intérêt, rhabilude, semblait laite pour durer aussi longtemps (jue celle de l'empire ».

* Lrgg., xu, p. 041. On invoquait Lavinie et Mercure inur accomplir heureusement un vol et une supercherie. (Horat., ep. I, 10.

• Demosth., c. Neœr. Orat. a»., v, K78. Les mauvi mœurs n'.ivaiont aux yeux îles païens de l'importance .j..^ lors(]irelU's blessaient des droits privés. Voy. Cicér., De mu, Deor., I. 2S et Orat. j^ro Cœl., n. 20. — DUj. XXV, tit. vu, 4S, lit. v. Quinlil., Imtitut.,\\, 3.

388 CHAPITRE XVII. — CEUVRE

un jour justifia devant tout le peuple athénien assemblé, le commerce avec les courtisanes. Ce qui manquait principalement au paganisme, c'était la conscience profonde, ou même une idée claire du mal en tant que souillure morale et culpabilité. A la condition de revêtir une belle forme, le mal était justifié et même attribué aux dieux. La souillure que le sacrifice était destiné à purifier était quelque chose de tout mécanique et d'extérieur.

Tout ce qui est capable d'implanter profondément une religion dans les âmes, tout ce qui peut lui prêter de l'éclat et l'environner de respect, se trouvait là réuni. Les idées, les manières de voir et les habitudes païennes avaient jeté de profondes racines dans les âmes ; on avait sucé cette religion avec le lait maternel, c'était l'héritage précieux et sacré des ancêtres * : « Elle était considérée comme la condition et le fondement du bonheur public et particulier ; on lui attribuait la grandeur et les conquêtes de la patrie ^ Rome se croyait redevable à sareligion de la conquête du monde ^. Le vainqueur faisait hommage à la divinité de ses trophées ; les temples des dieux étaient couverts d'inscriptions, et riches en dons

» Depuis les temps les plus reculés, les Romains avaient coutume d'offrir des sacrifices aux mânes de leurs ancêtres; le fils vénérait Tâme de son père comme une divinité.

2 Une des accusations les plus fréquemment dirigées contre les chrétiens, consistait à les rendre responsables de tous les malheurs publics qui survenaient, tels que guerre, peste, lamine, défaite, tremblement de terre, dont les dieux irrites de l'abandon où on les laissait, afiligeaient les mortels. Comp. Tertullieu, Apol, c. xl. — Arnob., adv. Gcnt., i, 6. — Justin, ApoL, I, li,

• Tile-Live, i, do. — Cicér., Dénatura Beor., m, 2.

sacrés, offerts en reconnaissance d'une protection accordée '. Il y avait des lieux renoinmés pour les miracles que tel dieu y opérait constaninient, pour les oracles {|ui en émanaient. On s'entretenait dans le peuple des châtiments f|ui frappaient le contempteur des dieux *, et des bienfaits extraordinaires dont ils comblaient leurs adorateurs fidèles *. La piété du romain, son culte pour les dieux était lié indissolublement, ou plutôt ne faisait qu'un avec son culte pour la patrie et pour la gloire. L:i mort du champ de bataille était pour lui un sacriûce qu'il offrait aux dieux. On n'entrait pas en campagne sans prendre les auspices, et l'inQuence des augures était

(grande à la guerre. Les prédictions de victoire qu'ils luisaient rcm[)lissaient le romain de flerté et augmentaient $a confiance dans les dieux. Les entrailles des victimes, le vol des oiseaux, toutes ces observances exactes et consciencieuses attachaient le soldat à l'antique religion. Le camp était aussi un temple, et plus le service militaire était en honneur, plus la foi des dieux agissait puissamment sur les esprits. A la vie civile se mêlaient une nmltituile d'observances d'une nature à la fois politique et religieuse. Les assemblées du [)euple, l'élection des magistrats, la forme du sulfrage populaire, tout cela commençait, était saiictilié i)ar les auspices. Dans les

' Surtout lo temple d'Ksculaiu! à Kpidaurr (Tile-Liv«\ //. xiv, 28), cflui d'Apollon ;\ Di-lplics. Voy. lloral., i Ot., v. — Justin, llistor.y l. XXI V, 11.

' Justin, XXIX, s.

•Valor. Max., viii, 1. — Ovi 1., l'as(., iv, :n\i.

390 CHAPITRE XVII. — OEUrHE

temps qui suivirent la république, on vil naître une nouvelle forme de culte, Tapothéose des empereurs. Partout la basse flatterie leur élevait des autels. Ce culte devint ':n instrument de tyrannie, un moyen souvent employé pour river plus étroitement les fers de la servitude. Ne pas sacrifier à César était une impiété en même temps qu*un crime de lèse-majesté. Il ne faut donc pas s'élonner si la ruine de Tancienne religion et l'avènement de la nouvelle semblait à l'ancien patriotisme la calamité la plus terrible et la plus grave qui pût frapper la république. Il arriva de là que bientôt, dans les esprits remplis de fâcheux pressentiments, naquit l'idée que les chrétiens étaient la cause du malaise général qui affligeait Tempire, la colère des dieux ayant été provoquée, croyait-on, par le mépris où ils étaient tombés, et par la vénération toujours croissante qu'obtenait un nouveau Dieu leur ennemi. Cette opinion erronée était si universellement répandue, que presque tous les apologistes des premiers siècles se virent obligés de la combattre, par exemple Tertullien *, Tatien ', Origène % Arnobe *, saint Augustin ^, Orose % etc. La restauration du culte païen,

* Apolog., XL, 41.

* Orat. c. Grœc.j c. iv.

» C. Cels., m, 15.

* I, init., et m, 24.

» De civit. Dei, i, 15, 30 n, 2, 3; m, 1, 17, 20. — Sermon

* Prœf. et II, 3; vi, 1.

tentée p:ir Julien, devait arrêter l'empire sur le penchant de sa ruine *.

Tout cela semblait s'être conjuré pour maintenir le polythéisme. Le ciel et la terre, les dieux et les hommes, la patrie et la famille, la religion et l'art, l'histoire et réducation, l'inclination et l'habitude formaient comme le sol profond où le paganisme avait ses racines, et où il s'alimentait. En vérité, rien ne faisait prévoir qu'un [)areil état de choses dût bientôt céder à une nouvelle doctrine, destinée à transformer entièrement l'humanité dans ses pensées, dans ses sentiments, dans sa conduite. La puissance par laquelle le paganisme enchaînait les âmes, consistait précisément en ce qu'il offrait une satisfaction apparente au besoin religieux. L'orgueil et la sensualité

* Liban., t. i, p. 529. — Il était défendu, sous peine de mort ou (Je bannissement, d'introduire des cultes nouveaux dans l'Etat. Cicér., De leçjg.^ n, 8 : Separatim nemo hahcssit Deos : nevt rinvos, sivc advenas, nisi publiée adscitos, privatim colunto. Cf. Terluli., Apolog., xni, 34; xxxv, 38. — On nommait les cliréliens hostes publiciy factio illicita. Les chrétiens déclaraient qu'ils ne pouvaient pas rendre à l'empereur d'honneurs mt*nsonp^ers, mais qu'ils priaient pour le salut je l'empereur, (|u'ils acquittaient scrupuleusement les impôts, et qu ils honoraient le souverain comme le représentant de Dieu sur la l<îrre, mais non pas comme Dieu lui-même. Ils étaient prêts, an reste, à exécuter fidèlement tous les ordres qui ne seraient pas contraires à la loi de Dieu. Qui ne s'imaginerait entendre ICI les accusations de notre époque, où l'on cherche à représenter Pétat comme la divinité suprême et la source de tout pouvoir? Le vieux monde romain, hasi» tout entier sur le pidylhéisme, ne se iromp.iit pas, lorsqu'un pres^seniiment l'avertissait (\uv sa chute arriverait par le tru^uphe du rhnstianisine : aussi recardail-il de son devoir de poursuivre cl d'exterminer les cliréljens. Nirmine christianontm ikleto, qui Hcmpublicam cvcrtcrant^ est-il dit dans une inscription sur lempj'reur Dioclélien. (Havercamp in not. ad Ttrtulliatii AjMilog , V. 11.) Atà -jàp TT.v TaXiXatfov fxwpiav, iXi-;cv J«i\», «ttxrroi àvtT^rp, dit

Julien l'Apuslal. {Ep. vu, p. iO.^

n'auraient pas toutes seules exercé un tel empire ; mais ces passions avaient été consacrées par la religion, l'histoire et le culte : la sensualité était devenue religieuse, et la religion sensuelle. Mêlée aux sentiments plus sincèrement humains, tels que l'amour de la patrie et le respect des ancêtres, la religion avait pénétré avec eux jusqu'au fond des âmes.

C'est dans ce monde gangrené et paganisé jusqu'à la moelle, que l'Apôtre fait son entrée. Il annonce une doctrine qui, par sa nature même, devait se heurter à une multitude d'obstacles, doctrine nouvelle ^ inouïe, incompréhensible, exigeant la foi et la soumission pures et simples, doctrine qu'il fallait faire admetîre à des masses entièrement incapables de concevoir une idée tant soit peu élevée de Dieu, à des classes supérieures dévorées i ar le scepticisme et l'indifférence. La doctrine d'un Dieu crucifié paraissait quelque chose d'absolument méprisable aux païens *, qui ne pouvaient pas se figurer la divinité autrement qu'environnée de grandeur et de majesté.

L'adoration du Crucifié fut mise sur le même rang que l'adoration d'un âne *. A cette foi l'Apôtre ajoute la

* Celse reproche aux chrétiens la nouveauté do leur (loc*trine. Orig., C. Cels., i, 26. -- Arnob., adv. Gent., i, 91.

* Celse (Orig., C. Cels., n, 5, 8; ix, 31) dit : Les chrétiens adorent un criminel digne de mépris et affligé du dernier supplice ; d'autres, comme Minuc. Fel. {Octav., ix) les accusent d'abandonner le vrai Dieu pour adorer un homme, lis méritent, s'écrie le même auteur, la croix qu'ils adorent. (Arnob., i, 23. ~ Orig., C. Cels., m, 34.)

•Tert., ApoL. ix, 16. Minuc. Fel., Octav. ix.

morale la plus sublime, morale dont les exigences paraissent si exhorbitantes, si impossibles à la nature humaine '. Il pénètre jusqu'au plus profond du cœur, jusqu'aux plus secrètes pensées de l'àme, il prescrit le renoncement *, l'abnégation, la moitiHcation ; il interdit la vengeance et commande la charité envers tous les hommes. Il ne promet aucune récompense en ce monde, il ne sait qu'en appeler à la vie future '.

Le culte, que les Apôtres voulaient substituer au paganisme et à toutes ses séductions, était sim[)le, ardu et dénué de tout ce qui peut entraîner l'homme charnel. Aux yeux des pontifes païens, dont Tempereur était le chef, au milieu de cette civilisation du siècle d'Auguste, d'un goût si poli, si délicat, et qui avait atteint à la perfection dans les arts et les sciences, les apôtres de la nouvelle religion étaient des hommes grossiers, des barbares * ; et, chose plus grave, c'étaient des Juifs *. Combien ils pa-

* Justin, Dial. c. Tryph., x.

• Miniic. Fel., Odav., xii. — a Vous êtes toujours assomblés et pleins (faripoisses, dil le païen Cœcilius ; vous vous privez des joies les plus innocen;es ; jamais vous ne paraissez au cirque ni dans les festins publics,.... vous êtes pâles, liiuides el dignes de piiic ».

' Une fausse et vaine espérance », dilCoccil ne. Fel.,

Octav.y vni), u les abuse et leur «Milrve l;i pi. i! i \>rô-

sent ».

* Celse est surpris de voir Origt^no, vei*sù dans la liit»^ratnre precf^ue, endtrasser la reli^;u»n des Barbares. ' <*, Hist. Ecd.y VI, 19.) L'empereur Julien oppose au cIul ...... ;iio

la liiiéralure ^rcciiue el son influence sur le monde eniier.

• Horace el d'autres écrivains nous prouvent à quel point les Juifs élaicnl mt^prisés à Home. Porphyre nomme le cbnsl-

394 CHAPITRE XVII. ^- CEUVRE

laissaient inférieurs par la langue, par les manières et par tous les dehors, au romain instruit et poli au contact des philosophes et des rhéteurs M Quant à leurs adhérents, ils les ont ramassés, disaient les païens, parmi la lie du peuple ; ce sont de pauvres artisans, des esclaves, des femmes superstitieuses ; on ne voit marcher derrière eux * que cette populace en haillons et pieds nus '. Comme ils n'adoraient pas de dieux visibles, on les accusait d'athéisme * et on rejetait sur eux la cause de tous les malheurs publics. Leurs assemblées, qui ne pouvaient se tenir que la nuit et en secret, par crainte des persécutions, donnaient lieu aux accusations les plus graves. On les insultait des noms de voleurs, d'empoisonneurs, de sacrilèges, de profanateurs des tombeaux où ils se réunissaient ^ ; et ils ne se réunissaient, au dire de leurs ennemis, que pour conspirer, pour se livrer à la pratique

tianisme paoêapov ToXYip.a. « Le christianisme », dit Celse (Orig., C. Cels., I, 2), « esl tout au plus bon pour des hommes ignorants et simples, c'est un ^apSapdv ^o'-^jAa ».

* Cf. Id., l. c, vn, 2.— Arnob., l. c, i, 59. — Glem. Alex., Strom.y I, 344. — Lactant., Instit, divin., v, 1 ; vi, 21. — Augustin, Doctr. chr., ii, {3.— Theodoi., De Grœc. affect. cur. lyinit.

« Minuc. Fel., Octav., v, 8, 12.

* Voyez le dialogue Philopatris attribué à Lucien (n. 21, 2o).

* Just., ApoL, I, 6. Anéantissez les athées! s'écriait le peuple à la mort de saint Polycarpe {Martyr. S. Poîyc, c. ix et xiii). « Le pont est rempli de chrétiens et d'athées », écrit Lucien. [Alexandr. seu Pseudomant., xxv.) « Montre-moi ton Dieu », dit le païen Antolycos à Théophile. {Ad Antolyros,i,2.) Cf. Arnob., m, 28. Stheng., Leg., iv. Justin, Apoîog., i, 6. Eusèbe, H. £., iv, 15.

* Cels. ap. Orig., ni, 59.

de \ices contre nature, pour célébrer des festins de Thyeste '. Le gouvernennent crut son intervention nécessaire pour arrêter ce sombre et dangereux fanatisme *, qui menaçait de renverser le culte des ancêtres, et jusqu'aux fondements de l'empire; qui, en refusant les honneurs divins à l'empereur divinisé, ne reculait pas devant le crime de lèse-majesté *.

Voilà le monde que les Apôtres avaient à soumettre à la croix; ce n'est pas à Rome seulement et à la Grèce, aux Gaulois et aux Germains, c'est à l'univers entier que le Christ doit être annoncé. Les Juifs eux-mêmes n'avaient pas osé s'élever jus(iu'à l'idée d'une religion universelle. Pour les païens, pour Celse par exemple, ce n'était qu'une utopie, une chimère irréalisable. Et la croix devait vaincre au moment où le mond« alors connu était le plus éclairé et le plus corrompu , à une époque

* Minuc. Fel., xii. Tort., Apolog., xvi, 40. — Athonap., Lcg, p. chr., c. 35. — Tlieoph., ad AiUoL, m, \. — TtMlulI., lui iS'ar., I, 7 : Tôt infantiœ tmcidatœ, tôt panes cruentati, tôt strayes lucer' namm, tôt errores nuptiamm. Minuc. Fel., Octav., \\ : Infans

faire contectits appoiiitur cis hujus naïujuiiiein lainbutit, hujus

certatim membra dispertiujit , hac fŒdtrantiir hostia. « Parmi nous », dil Tlu'opliih', a répondant à de semblables accusalions (/. c, ni, 15), rùpnent la tempérance el la cliasieté; nous observons strictement les lois du mariapr, nous b.mnissons rinjustice et le péché, nous observons la loi et nous adorons Dieu, pénétrés cle respect pour sa louto-puissance ».

* Tacite nomme la foi chrétienne, suïWTs<i<ioen^a&i7is. (Ann., |XV, 44). — Genus honiiinmi >f/;-«T>7i7i(i/ii.s novœ et vt lii rSnélone (Vt7. Pscron. 10); et Pline le jt-une (Dp. x. *J., - , .r-

ititio prava.

'Tacit., Annal., xvi, 22. — Terlull., Apohig., xxxiv, 35. — lin. Fel., Octav.yC. viii : Ilomincs deplorata, Ulicitœ et des^Krata: factionis Tert. : Non licct cssc vos.

OÙ Rome était la maîtresse du monde, où tout le pouvoir était concentré dans la main d'un seul ; alors que le savoir et les lettres étaient partout répandus, et les ouvrages des philosophes et des historiens, des orateurs et des poètes, lus et appréciés de tous. A ces hommes, habitués à parler et à discuter, à juger et à douter de tout, on vient annoncer une foi qui demande la simplicité d'un enfant ; on leur propose des mystères et on exige d'eux une soumission pure et simple de leur intelligence ; on veut rendre leur raison captive, ils ont passé leur vie dans toutes les jouissances sensuelles * ; le vice est devenu pour eux une seconde nature, et il s'agit de leur faire accepter la plus stricte morale, de leur interdire jusqu'à la pensée des jouissances auxquelles ils se sont jusque-là livrés avec une passion effrénée.

C'est ainsi que la raison et le cœur, la culture intellectuelle et les habitudes sensuelles , les puissances matérielles et spirituelles se trouvaient liguées contre la loi naissante. Et puis, combien de puissantes personnalités intéressées à la combattre I L'empereur d'abord, qui se s-antait menacé dans sa dignité et sa puissance ; les gouverneurs des provinces qui voyaient dans le culte des dieux un des éléments constitutifs de l'ordre civil, et poursuivaient en conséquence les adhérents de la nouvelle religion avec le fer et la flamme j les puissantes corpora-

* Ephèse, IV, i7, 25 ; v, 8. « Je vous avertis donc, et je vous conjure par le Seigneur, de ne plus vivre comme les Gentils, qui suivent dans leur conduilr^ la vanité de leurs pensées. — Dépouillez le vieil homme, et revêtez-vous de i'homme nouveau, qui a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritable. Car vous étiez autrefois ténèbres., mais maintenant vous êtes lumière en Notre-Seigneur ».

tiens des prêtres dont les rarniOcations influentes s'étendaient de tous côtés * ; enûn les écoles philosophiques d'où sortirent les plus âpres adversaires , auteurs de libelles diffamaloires et méprisants, comme un Celse *, un Philostrate *, un Porphyre *, un Hiéroclès *, un Lucien ', un Julien ^. Car le Christianisme avait pour ennemis tous ceux qui affectaient des prétentions à la civilisation et au bon j^oût, tous ceux qui, fiers des richesses et des gloires de la littérature nationale, comme Tempcreur Julien, méprisaient le langage inculte de ces grossiers Galiléens, hommes de basse extraction, pauvres artisans. — Et lorsque les armes de la science se furent émoussées, que la critique eut été réduite au silence, que l'on eut épuisé toutes les ressources, immenses cependant, qu'offrait une civilisation rafiinée au plus haut point, lorsqu'il fut prouvé que le dédain et la moquerie, quoique déversés à Ilots sur la foule des nouveaux

* Actes des Apôtres, xix, 24.

* Philosophe épicurien. Nou^^ trouvons clos fragments ae ses œuvres dans la rélutalion qu'en a faite Origène.

' Auteur de la vie d'Apollonius de Thyanc, écrite pour être pposée à la vie du Christ.

* Disciple de Ploiin et fomlateur de l'école néo-plalooirionne, mort 30i ans avant Josus-Chrisl.

6 r.onvornc'jr ilo Ui'hynie sous Dioclétien, auteur d'un livre iiitilulé VAfîii de laiiritc.

« [jicien (200 après Jésus-Christ) prend souvent les chré- ,.• ns pour ohj«'l ilo ses satyres.

"Julien, dit TApostal, écrivit un ouvrage en six volumes contre le christianisme.

croyants, ne les anéantiraient pas, la haine alors saisit le fer K Dix fois la persécution sévit avec fureur, des millions de martyrs tombèrent sous la hache du bourreau, après des tortures inouïes et raffinées. Mais les persécutions elles-mêmes sont une nouvelle preuve de la divinité du Christianisme. Pour qu'elles n'eussent pas eu lieu, il aurait fallu ou que Thumanité fût d'une nature angélique, ou que la doctrine chrétienne fût un mensonge inventé pour flatter les passions et les sens. Comme ni Tun ni Tautre n'est vrai, la persécution devenait inévitable.

Le paganisme avait tout ce qu'il faut tout prêt pour le combat: il possédait la force matérielle, la force des sens, la puissance de l'esprit. Il conduisait contre le christianisme toutes les forces humaines liguées ensemble. Sa position agressive et défensive contre le Christ était la plus formidable que Ton eût jamais vue. Quanta l'Eglise chrétienne, tout lui manque du côté des moyens naturels et des motifs qui déterminent l'esprit humain. Si cependant la victoire de la foi chrétienne a été rapide, complète, et son élan irrésistible, il faut nécessairement l'attribuer à des forces supérieures qui combattaient invisiblement pour elle et qui lui soumettaient les na-

' D'après les Acta sincera martyrum du savant critique Ruinait, le nombre des victimes s'élèverait à plusieurs millions. {Prœf., VI, 3.) •— Tacite dit, en parlant des chrétiens tués sous Néron, multitudo ingens. — Pline est effrayé de leur nombre, ipsa multitudine perturbatur. (Cf. Tertull., Apoîog., il.) Une foule innombrable souffrit le martyre sous Dioclétien. (Eusèbe, H. E., viii, 4.) Vexabatur, dit Lactance (De morte persec.yXVi) universa terra et prœter Gallias ab oriente usque ad Qccasum très acerrimœ bestiœ sœviebant.

lions. Et c'est en effet ce qui a eu lieu. Le Christ a vaincu. Le Maître est étendu sur la croixy dit saint Jérôme \ les disciijles sont dans les fers. Et à peine un siècle s'est écoulé que déjà la croix s'élève partout et que l'Eglise dépasse les limites de l'empire. Après trois cents ans de luttes, la religion de la croix monte sur le trône des maîtres du monde, et le vicaire de Jésus-Christ sur la terre, entré pieds nus et tête nue comme un mendiant dans la capitale du monde, prend bientôt la place des Césars. Kome tombe et devient la proie des barbares et leur esclave, et l'Eglise, non-seulement reste debout, mais elle s'étend de plus en plus. De nouveaux Etats se fondent, de nouveaux royaumes s'élèvent sur les débris de l'ancien monde, lesquels embrassent la foi du crucifié. Ceux-ci s'écroulent à leur tour, mais l'Eglise reste et ne fait ({ue croître et s'étendre. L'existence et la stabilité de l'Eglise, c'est l'œuvre toute divine que Jésus-Chri.-t continue de faire à travers la succession des siècles, et qu'il a indiquée comme la marcjue vi^ible de sa divine mission : i4/?7i, dit-il, quelenwnde reconnaisse (jue c'est vous qui tri avez envoyé^, a Vous ne croyez pas au miracle »,

^f » Suint Jérôme, Ejt. cxxacf lUdib. A Pompéi nit^mt*, deirulle par r«'riii)ii()n (lu Vi'suvr, en l'an 7U, dans Cftle vilU» iiù la cunupiion roniaiiu; avail allcini son ap^t^of, auisi »pj'à Capii et ii Haja, on trouva une croix scul(>léc en relief dans la maison de l'ansa. Cf. A kttvc adUinsstd to il hur\jcss frum H

f IkKjtjs. Koine, 183G.

' Jean, XVn, 23.

• Ik civit. Iki, xxii, 8. — a Tous les chrétiens couraient au ïiiaiiyre, tous les peuples couraient au baptémo; l'hisloire d«

iOO CHAPITRE XVII. — ŒUVRE

a éclairés et si incrédules pour tout ce qui paraît impos- « sible, le monde a-t-il, sans miracles, cru miraculeuseff ment des faits incroyables? Allez-vous dire que ces faits « étaient croyables, et que par conséquent on les a crus? « Pourquoi donc ne les croyez-vous pas? En un mot, G voici notre raisonnement : ou un fait incroyable et « invisible s*est établi sur d'autres faits incroyables, mais « toutefois réels et visibles ; ou ce fait, tellement croyable a qu'il n'avait besoin d'aucun miracle pour Tattester, c accuse l'excès de leur incrédulité. Voilà ce qu'on peut « dire pour confondre les plus obstinés a.

Gibbon* et après lui un grand nombre d'auteurs, ont cherché à expliquer le développement si rapide du christianisme par des moyens extérieurs et naturels. Loin de nous la pensée de nier que les circonstances, l'état social et politique du monde d'alors, aient favorisé la propagation de la foi. Ainsi Eusèbe ^ remarque déjà avec raison que la monarchie universelle , fondée par les Romains, avait fait tomber les barrières qui séparaient les peuples et facilité ainsi les communications; que dans le commencement les Apôtres avaient pu enseigner en

ces premiers temps est un prodige continuel ». (Rousseau, Hép, au roi de Pologne.)

* Gibbon, Eistory of décline and full of the roman empire, London, 1776. Strauss, dans sa dernière Vie de Jésus, ne voit dans le christianisme que le fruit produit par le Ironc tout entier de la grande famille humaine et arrivé à sa maturité. Les arguments qu'il apporte à Tappui de cette théorie ne prouvent que la laculté qu'a eue le christianisme de se développer, mais alors seulement qu'il a été établi et fondé.

* Demonstr. evang., m, 6.

toute liberté et déployer sans entraves leur courage, leur enthousiasme et leur bonne volonté au service du Cruciûé. L'effrayante dépravation des mœurs et la décadence de la religion faisaient soupirer tous les cœurs droite et honnêtes après un état meilleur. La tyrannie , sous laquelle tout Tempire et des millions d'esclaves gémissaient, faisaient ardemment désirer l'émancipation. La diffusion des idées messianiques, parmi les païens comme parmi les Juifs, éveillait l'attention; les admirables exemples de grandeur d'ame, de douceur, de charité, de pureté et d'élévation morale qu'offraient les chrétiens des premiers siècles, devaient forcer l'admiration des païens' pour une religion qui enfantait de telles vertus. Enlui l'héroïsme, que les martyrs et les confesseurs montraient au milieu des plus cruels supplices, frappait vivement l'imagination des païens et leur faisait entrevoir l'intervention divine.

Mais justement ce concours de tant de circonstances extérieures favorables à la prédication de Fa doctrine «hrélienne n'a pu être que l'elTet d'une disposition parti-

* Voyez comme ils s'aiment les uns les autres, s'écrient les

païens i\ l.i vue (les chn'lit'ns, rapporiiîTorluilien. (.4; ' \, 30). JuliiMi exprime son ailmiration sur la vie sainte . liens et sur ratl'eclion rraternelle qu'ils se portent les uns aux autres : il les propostî pour exemple aux prùlres t.'î.f>. [Ep. XLix ad Arsacium.) Il est sur[)rtMiunt, dil Lucien '»

Teir<jrini, t. ii, p. 1)07 ed Amst.)y comme ces hommes dent dans le malheur. La pluiKiit d'enire eux. ilil . (AbuUcila, Uistur, antcislamica ed l '■', p. lO'J), no sunl,

pas en étal de discuter sur la p;... . ., hie, mais ils viveul Comme des philosophes. Chaque jour nous sommes ttimoins de h'ur nu^pris de la mort, de leur chaslett^; un ' : V; .^

Î^didenl leur virginité leur vie entière ». Qut-. t

es( hr«'ii«'ns,s't^cne Libanius transporté d'aJmiraiiou. ^Chrys., Qd xiduam junior., c. il. )

Apol. du CoaisT. — Tous U. Sd

culière de la Providence divine ; c*est une coïncidence, un rapport ménagé divinement entre le développement historique de l'humanité et l'œuvre de la rédemption, mais qui ne suffit pas néanmoins pour expliquer la propagation effective de la foi dans tant d'esprits, en si peu de temps, au milieu d'obstacles si nombreux et si puissants, et malgré le manque absolu de tous les moyens naturels K Ainsi la corruption des mœurs, tout en révoltant quelques justes, est cependant pour la masse un grand obstacle à l'admission des saines doctrines. Une telle raison pouvait faire désirer un changement à l'état actuel, mais non porter à embrasser la religion chrétienne avec tous ses principes et leurs conséquences, surtout avec toutes ses exigences morales et pratiques. D'ailleurs, le stoïcisme, avec le néo-platonisme et les cultes de l'Orient, avaient attiré à eux tous les meilleurs éléments du paganisme et semblaient leur offrir une satisfaction intellectuelle suffisante ^ Au reste, chez les individus comme

* Lorsqu'on Dous objecte l'Orient, la Chine, l'Inde, où le christianisme ne semble pas conserver son empire sur les esprits, les motifs en sont tout à l'ait superficiels. La grâce suppose toujours une nature disposée à la recevoir, et un peuple adonné au matérialisme comme celui des Chinois ne se convertira jamais en entier au christianisme ; il n'y aura que des conversions isolées ; malgré toutes les poursuites auxquelles il est en butte, le christianisme s'est maintenu en Chine et a produit de nombreux martyrs. Au Japon, une grande partie de la population avait embrassé la religion du Christ; mais ensuite elle fut extirpée par une sanglante persécution et l'exclusion de tous les étrangers.

« C'est ainsi que Celse et les Néo-platoniciens regardaient la doctrine de Platon comme bien supérieure à celle du Christ. (Origen., C. Cels., vi, i, 16; vu, 61. — Augusl., D(i civU. Lei, XIX, 23; Doctr. chmt., ii, 28.

chez les peuples, la dépravation morale forme toujours le plus grand obstacle à une aniélioralion quelconque. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un peuple moralemtnl dôchu qui se soit relevé et régénéré de lui-même. 11 suit la loi de la pesanteur, et la vitesse de sa chute s'accroît en tombant.

Quant à la grandeur morale et à la conduite toute céleste des chrétiens, c'est encore l'effet d'une puissance toute surnaturelle. Les vertus chrétiennes découlent de la même plénitude que les miracles et les dons surnaturels* i elles nous ramènent donc une fois de plus à la main toute-puissante de Dieu. C'est donc une nouvelle marque de la divinité du christianisme et de celle de son fondateur.

Donoso Corlès* Ta dit avec raison : a Ce n'est point par c la beauté de sa doctrine, que Notre-Scigneur Jésus- « Christ a vaincu le monde. S'il n'eût été qu'un homme a de belle doctrine, le monde l'eût admiré un moment, « et bientôt après il eût oublié et la doctrine et l'homme. < Cette doctrine si admirable ne fut d'abord suivie que par «quelques gens du peuple; les plus distingués d'entre € les Juifs la méprisèrent, et, pendant la vie du Maître, le c genre humain Tignora,

*Voy. Actes des Apôtres, m, 7; ^, 5; ix, 33, 40. — Justin {AfioL, II, c. 8 ; Dial. c. Try^h., n. 85K — T»Mlulhcn (A}>'1., C. xxui; Despcctac, c. xxix). — Irônéo {Adv. Jlœr., u, 31, 32>. ^ LiistMie (11. E.y v, 7). — Lt's païens eux-nii'iiu's avoiuMil ces miracles. (Oripcn., C. Cols., i. (î.) - Ariiob. (C. gcut., i, 4). — Laclant. [Inst. divin., iv. 27) Allianas. (/)<- incarnat, vcrb., XLvn. 48). Les Juils aussi {Talm. Tract. Avoda Zara.)

* ûoiioso Corlès, Essai sur le catholicisme, le HUralisme et U

<f Ce n'est point par ses miracles que Notre- Seigneur « Jésus-Christ a vaincu le monde. Parmi les hommes « qui en avaient été les témoins, qui l'avaient vu de leurs a yeux transformer les choses, en changer la nature par « sa seule volonté, marcher sur les eaux, apaiser ia mer, « arrêter les vents, commander à la vie et à la mort, les « uns l'appelèrent Dieu, les autres démon, les autres « prestidigitateur et magicien.

« Ce n'est point par l'accomplissement en sa personne « des anciennes prophéties que Notre-Seigneur Jésus- « Christ a vaincu le monde. La synagogue, qui en était « dépositaire, ne se convertit point ; les docteurs qui les « connaissaient ne se convertirent point.

« Ce n'est point par la vérité que Notre-Seigneur Jésus-

« Christ a vaincu le monde car le jour où il eut de-

a vaut lui la vérité incarnée on le vit la nier, la maudire, a la crucifier sur le Calvaire ».

Quant aux esclaves, sans doute l'apparition du christianisme avait fait sonner pour eux l'heure de la déhvrance, et il était de leur intérêt de se convertir à la religion nouvelle. Mais il faut d'un autre côté considérer que cette masse si nombreuse était méprisée, et par cela même profondément méprisable ^ En Grèce comme à

socialisme. Paris, 1851, p. 67. Malgré de fréquents paradoxes, cet ouvrage contient beaucoup d'idées profondes.

* Suivant Zumpt [Ueber den Stand der BevœJkerung des Alterthumes, p. 60), il y avait, à Tépoque du Christ, deux esclaves pour un homme libre à Rome. Bunsen estime leur nombre à plus de cinq cent mille. — Voy. Dœilinger, Ileidenthum nnd Jiidenthum, p. 72. Non esse duo millia hominum qui rem habereut, dit (^icéron. [De offic, n, 21.) Des particuliers avaient plusieurs milliers d'esclaves à eux. Uuven. Sut., m, 140.)

Rome elle était une des causes principales de la corruption morale régnante. Corrompus par leurs maîtres, ces misérables étaient à leur tour pour ceux-ci des instruments très-efficaces de corruption. Ramassés de toutes les nations, ils formaient une société à laquelle chacun apportait pour sa part les défauts et les vices de son pays et de sa race, de manière à composer comme un grand capital de la corruption humaine. La distinction que le droit romain établit entre l'esclave iiovUius et le veterator^^ nous permet d'apprécier l'effet que la servitude exerçait sur les esclaves à Rome même. Un esclave qui avait un an de service, et plus était un veterator^ c'est-àdire quelque chose comme un roué, un être dégradé. Une année d'esclavage suffisait pour perdre un homme, pour en faire comme une marchandise gâtée, avariée el dépréciée.

Quand on compare ensemble Thistoire ancienne et l'histoire moderne, il y a un phénomène qui frappe tout d'abord l'observateur attentif, c'est que, avant la naissance de Jésus-Christ, le bien va toujours en décroissant, tandis qu'à partir de la même date c'est le mal (jui à son tour décroît progressivement. Ce n'est pas(juec»'lle crois fiance et cette décroissance s'opèrent asstz ostensiblement et avec assez de régularité pour (lu'on puisse l'apprécier année par année ; mais, de même (jue le développement de la nature organique est tout entier compris dans deux termes (|ui sont i'expayision cihx contraction] ainsi, dans l'histoire de l'ancien monde, nous voyons les peuples

« D/y., XXXIX, 4, IG, § .1. — Voy. Dœliinger, loc, ci(.

venir les uds après les autres à la civilisation, s'élever et tomber sans qu'aucun d'eux atteigne à la hauteur du peuple qui Ta précédé. On peut les comparer à ces chaînes de montagnes dont les sommets décroissent à mesure qu'ils s'éloignent du point culminant. Si nous nous plaçons au centre même de l'histoire, c'est à-dire à l'époque de la naissance de Jésus-Christ, et que nous portions nos regards devant et derrière nous sur la masse " des peuples, nous verrons derrière nous d'abord les Romains, puis les Grecs et par delà les peuples de l'Orient ; et si nous les comparons sous le rapport des lumières, de la force et de la bonté morale, nous remarquerons que la palme appartient toujours au peuple plus ancien ^

Le prophète Daniel représente les grands empires de l'ancien monde sous la figure d'une statue dont la tête est d'or, les bras et la poitrine d'argent, le corps et les cuisses d'airain, les jambes et les pieds d'airain et d'argile. Impossible de trouver une image plus frappante et plus riche, et une expression plus complète de la vérité. C'est an moment où le nombre des dieux est devenu incalculable, que régoïsme du péché s'est épanoui dans toute son exubérance de laideur et de cruauté ; c'est alors que Famour éternel s'est manifesté sous une figure humaine, pour guérir les blessures du genre humain et ramener l'unité, la charité et la paix sur la terre ". Le christia-

* Mlas, parentum pejor avis, tulit Nos Qequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorein.

Horat., m, c. 6.

Cf. Mœller, Spéculative Darsteîlung des Christenthum$,p. 129,

ET PAROLB DU CnSIST. 407

nisme ne peut donc pas être une continuation purement humaine du développement de l'humanité, ni simplement un degré plus élevé du progrès naturel, un pas de plus dans la voie d'une civilisation tout humaine. Car il n'est pas venu graduellement dans le monde, ni par suite d'un mouvement, d'une transformation insensible; semblable à un astre resplendissant qui vient tout à coup illuminer une nuit obscure, le christianisme, dès son entrée dans l'univers, lança aussitôt une plénitude, un rayonnement d'idées nouvelles qui sont encore aujourd'hui au-dessus de notre raison, et qui nous communiquent sans cesse de nouvelles forces pour nous élever dans l'intelligence du vrai. Il a paru dans un temps où Platon appelait de ses vœux l'intervention divine, comme le seul remède qui pût empêcher le monde de périr dans les Ilots de corruption dont il était inondé, dans un temps où la liberté avait dégénéré en despotisme et la religion en incrédulité ou bien en superstition. Les choses en étaient là, lorsque, tout à coup, d'une chétive bourgade de la province la plus méprisée, s'échap|>èrent des torrents de lumière que les sages de l'anti juité n'avaient pas môme soupçonnes. Il s'éleva des couches inférieures de la société un élément rénovateur d'une énergie dont le monde n'avait pas l'idée. La constance des martyrs * était, selon l'expression do

• Les martyrs li^moigneni pour la vio oi les œuvres de Jésus. « Vous serez mrs léiiioins à Jérusalem, dans la Judée, la Samarie el jusqu'aux exlrémilés de la terre ». {Actesdes Àp6t., h H.) I.e St'it,nieur avait prédit les soutïranct^ des iiiariyrs et la vicîoiro finale de l'K^'lise, jîiàce ù leur courage inébranlable, Matth., X, 46, Jeoii, xvi^ 2, 33.

TertuUien, une semence de chrétiens, il est vrai; mais c'est encore une nouvelle preuve de la divinité de la religion chrétienne. En effet, lorsque nous considérons et l'universalité comme la longue durée de la persécution *, et la multitude innombrable de ces témoins du sang de tout âge, de toute condition, de tout sexe % et les effroyables supplices dans lesquels on les faisait périr % et le caractère propre du martyre chrétien, c'est-à-dire la façon dont ces supplices étaient supportés, nous sommes obligés d'avouer que nous ne trouvons dans l'histoire absolument rien que nous puissions mettre en parallèle avec cette manifestation extraordinaire et grandiose*. Là, point d'ivresse fanatique "^ ,mdi\s du sang-froid, du calme,

*La première persécution eut lieu sous Néron (64 après Jésus-Christ), la dixième et deruière sous Dioclélien (305 après Jèsus-Clinstj.

2 Voyez Ruinart, {Vrœf. ad act. sine.) Les historieus païens eux-mêmes suffisent pour repousser l'assertion de Dodwell, quant au nombre des martyrs. Voy. Senec, Ep. xiv. — Orig., C. Cels., VIII, 39.

*Voy. LdiCXani.f De morte 'persecut. — Mm. Fel., Oct., c. xxxvii. — TertuUien, Apolog., xii. — Gallonius (De SS. mart. crucial.) a fait la description de tous les genres de tortures qu'avait employés contre les martyrs le paganisme, si fécond sous ce rapport.

* « A peine des voleurs de grand chemin », dit Lactance [Inst. div., V, 18), «des hommes d'une force peu commune peuventils supporter de semblables tortures ; encore, ils poussent des hurlements de douleur ; tandis que des enfants, de jeunes vierges chrétiennes surmontent leurs souffrances en silence, et le feu même n'est pas capable de leur arracher une plainte ».

^ Le fanatisme ne se produit que d'une façon épidémique, pour ainsi dire, et n'enflamme relativement qu'un petit nombre'

de la lucidité, une pleine et entière possession de soimême ; rien qui ressemble à l'indifférence raide, rogue et froide du stoïcisme ; les martyrs, au contraire, ont besoin qu'on les exhorte à la constance et au mépris de la douleur et de la mort *; aucune indiscrète ardeur de courir témérairement au-devant de la persécution * ; ils fuient, au contraire, toutes les fois que le devoir le permet, et ils neseconflent point en leurs propres forces Mis ne meuirent pas pour des idées seulement ; ils meurent pour des faits dont ils ont pu constater la vérité avant de [se décider à y croire et de verser leur sang pour les soutenir, puisque ces faits s'étaient produits au milieu du monde juif et du monde païen, et qu'ils en auraient facilement reconnu la fausseté s'ils eussent été (faux. Nous voyons une constance dans le martyre qui 'dure, sans se démentir, trois cents ans dans l'Eglise, tt qui se soutient dans les individus, non pas seulement dans ,un instant d'enthousiasme et d'entraînement, mais pendant des années, malgré toutes les vicissitudes et les

de scolaires; là, au contraire, nous voyons des millions d'honimos déployer une IVrnifté à toute épreuve pendant des siècles et sur tous les points de l'univers.

* Comparez les actes des saints Blandine, l'erpéuie, Félicité ; de saint lj;nace, de saint Pulycarpe.

* Atlianas., ilpo/. de Fuj/.; Cypr., Ep. ad martyr, et Confess, Epist. Ecclcs. Sîuyrn., n. 8. — tileni. Alex., Strom., iv, 4, 10.

* Le fanatique se précipite follement au-devant des dan^^crs pour de vains rêves de son imapinalion ; le martyr meurt pour «les laits autlienti«ni< uhmU eonslates. Les martyrs disent comme les apôtres : Nous sommes obligés de confesser ce que nous avons vu cl ce que nous avons entendu. {Aigres, IV, 20 )

410 CHAPITRE XVII. — CEUVRB

changements de dispositions possibles, dans l'isolement et Toubli *, loin de tous les frères, dans des circonstances où la confession persévérante ne peut procurer aucune gloire, ni l*apostasie infliger aucune honte, alors que la faveur du peuple, Testime des proches encore païens^ Tapprobation des juges et la protection de Tempereur, accompagnée de tous les avantages temporels, eussent offert une si riche compensation pour le blâme qu'on se fût attiré par l'apostasie de la part des chrétiens *. Mais, Dieu qui veillait sur eux ne les laissait pas défaillir, et la confession des martyrs était souvent accompagnée de miracles * qui multipliaient les conversions, au point

* « Quel amas d'ossements », s'écrie Prudence au rv® siècle {Teristeph. Eym,, XI), « gisent épars sur le sol, et leur nom demeurera à jamais inconnu. Je me souviens avoir vu dans un seul endroit les squelettes de soixante chrétiens dont le Christ seul connaît les noms ».

* Lorsque le martyr chrétien meurt pour sa foi, il n'a pas, pour enflammer son courage, les mêmes motifs qui soutiennent le condamné politique sur l'échafaud. Celui-ci doit nécessairement mourir; celui-là pourrait par un seul mot, par une simple génuflexion devant une idole, sauver sa vie. (Libellatici, Cf. Cypr., De exhortât, martyr., p. 271.) Le condamné politique se sent entouré de la sympathie et de l'estime d'une grande et souvent même de la plus honorable partie de la population ; le chrétien était repoussé de tous côtés et voué à l'inl'amie. Les lois de l'Etat l'avaient condamné. (Cic, De l^QQ'i iij 8, liv. IX, 30; XXV, 4.) Chacun faisait cause commune avec la République et se sentait menacé dans ses plus chères convictions par les chrétiens ; aussi étaient-ils un objet de haine, d'horreur et de mépris. Tacite (xv, 44) les nomme Odium generis humant. Christianos ad leonesl Tel était le cri du peuple qui souvent devançait la sentence du magistrat pour traîner les chrétiens au supplice. L'honneur ne leur apportait pas de compensation pour le sacrifice de leur vie, car leur mort même était un sujet de honte et de dérision.

' Eusr^he (H. B., lib. v, 50, de martyribus Paîestinœ). Lactant, (De mortibus persecutorum pais.) et Rumart.

BT PAROLE DU rORIST. iil

que Tempereur Julien ordonna de cesser la persécution parce qu'elle ne servait qu'à augmenter le nombre des chrétiens ^

*« Torturez-nous, martyrisez, crucifiez, écrasez nos frères», s'écrie Teriullien {ApoL cup. ult.), noire nombre augmente chaque fois que la laulx de vos bourreaux nous abat. Le sang des martyrs est la semence des chrétiens ». (Voy. Arnob., C. Gent., n, 3. — Lactanco, Inst. div., v, 23. — Justin, Apo/., II, 12.) Les miracles qui venaient fréquemment glorifier la mon des martyrs n'étaient pas la seule ciiuse des conversions qui suivaient ces sanglantes exécutions. Le courage et la constance héroïques des patients, dit TertuUien, agissait comme une puissante inslruclion ; qui pourrait assister à un semblable spectacle sans éprouver le besoin de sonder les motits de ce phénomène? Qui a pu jamais examiner notre doctrine dans tous ses détails sans se convertir à notre loi ; et quel néoptiyte ne brûle pas de donner sa vie pour sa nouvelle croyance ?

Ce que nous venons de dire nous permettra de réfuter plusieurs objections faites contre la preuve que les théologit'ns liraient du martyre pour démontrer la divinité du christianisme. Le courage du soldat dans le combat, par exemple, s'explique naturellement; la honte le retient, tandis que l'ambition, les honneurs, la haine, le tumulte et l'enivrement (lu moment concourent pour l'enflammer et l'enlever à luimême ; et puis il n'a devant les yeux que Téventualité de la mort. Lorsque le martyr politique monte sur l'échafaud, sa résignation est basée sur la fatalité qui ne lui permet pas, même au prix d'une lûcheté, d'éviter la mort; le sentiment de l'iionneur lui procure, en outre, une certaine consolation. Lorsque la veuve indienne se précipite dans les llammes, cetto mort instantanée la sauve de la honte qu'un refus ferait rejaillir sur »'lle. Voyez, au contraire, le martyr chrétien ; à chaque instant il peut se soustraire à la mort, son apostasie lui uevu.'iit un honneur, sa mort une ignonnnio. Loin d'être un fanatique rendu insensiblt; par la passion, aucun motif terrestre ne l'engage à mourir. On a rappelé à ce propos les supplices que s'mtligent les Hindous et principalement les Kakirs. Mais, nu rapport des voyageurs les plus dignes de foi, ce sont des hommes d«^ la caste la plus infi\me qui, payés par des gens riches et puissants, se livrent à ces lacérations, et «leviennenl un su)el d'admiration pour lo peuple; il faut ajouter aussi que, enivrés la plupart du temps d'opium, ils ont perdu toute sensibilité. Comiuenl trouver la moindre analogie entre ces fanatiques et des hoDinuv*: que nouë avons appelés martyrs.

Ainsi la parole du Christ et l'œuvre du Christ; le plan de la religion chrétienne et la réalisation de ce plan formant la dernière et la plus haute preuve de la divinité de la mission du Christ : c'est à la fois une prophétie et un miracle. On a cherché à opposer le développement rapide de l'islamisme à celui de la religion chrétienne. Mais toute comparaison est impossible. Mahomet n'eut pas même le pressentiment éloigné d'une religion universelle, encore moins annonça-t-il avec précision la réussite de son entreprise. Sa religion s'est répandue en peu de temps parmi toutes les tribus de l'Arabie et un peu plus tard, en Orient et en Occident, mais par des moyens directement opposés à ceux du christianisme. « Sa religion », dit un témoin non suspect *, a était une religion de ce a monde, une religion de conquête et de jouissances sen- « suelles , avec le glaive pour instrument de prédica- « tion ». Mahomet lui-même appartenait à une famille puissante et considérable, et son mariage avec Cadischa en fit un des plus riches négociants de la Mecque. Sa religion n'a rien créé, elle ne contient que quelques notions fort superficielles sur l'homme et sur Dieu ; elle est sans lien d'unité et partagée en mille différentes sectes ; c'est en partie un retour à la foi des patriarches. Sa morale flatte toutes les mauvaises passions ; ses vertus ne sont que les mœurs nationales depuis longtemps pratiquées et

c'est-à-dire témoins du sang, parce qu'ils viennent affirmer un fait visible et historique. Nous méprisons la mort, dit saint Ignace [ad Smyrn., ni), parce que nous avons louché le Ressuscité.

* Laurent. Etude sur Vhistoirede Vhumanité, t. v, p. 506.

ET PAROLE DU CHRIST. 4rl3

passées en habitudes. Ses missions consistaient en expéditions guerrières et dévastatrices ; sa foi s'imposait à la pointe de l'épée.

« Tout homme », dit Pascal *, a peut faire ce qu'a fait a Mahomet; car il n'a point fait de miracle, il n'a point a été prédit.... Mahomet s'est établi en tuant^ Jésus-Christ a en faisant tuer les siens.... Enfln^ cela est si contraire a que, si Mahomet a pris la \oie de réussir humainement, a Jésus-Christ a pris celle de périr humainement... Il faut a dire que, puisque Mahomet a réussi, le christianisme a devait périr, s'il n'eût été soutenu par une force toute « divine ». Mais le christianisme, au contraire, s'étend et se [)ropage , quoiqu'il enseigne tout ce qui répugne à l'homme et le décourage : la pauvreté, l'humilité, le renoncement à soi-même, la croix enfin ; et cela, alors qu'une corruption monstrueuse, autorisée parla religion et par l'exemple des sages, envahissait de ses flols impurs jusqu'au sanctuaire des temples; alors que, suivant la belle expression de Montesquieu *, a l'amour n'avait « qu'une forme que l'on n'ose dire», alors qu'un Tihèn*, un Caligula, un Héliogobale souillaient de leurs Nices monstrueux la pourpre des Césars, et (jue Tacite et Juvénal les livraient au mépris de lu postérité ; alors que les grands de Rome approvisionnaient leurs viviers avec leurs esclaves, et (ju'une foule barbare s'enivrait à la vue des

* fVnst'es, p. Il, ait. 13. « La n^lipion mahométano qui ne parle que du glaive, agit encoro sur les houunos avi-c vd esprit ileslruclcur (pii l'a fondée ». (Montesquieu, Esi^iit d'.< /-/s, 1. XXIX, 1-2.)

• Esprit des lois, vu, 9.

414 CHAPITRE XVII. — ŒDVRB

combats sanglants du cirque; oui, c'est alors que le christianisme surgit, se développe et s'affirme devant l'univers converti par des millions de martyrs. Car, dans un certain sens, tout homme qui embrassait la foi chrétienne était martyr ; en effet, il l'embrassait contre ses inclinations naturelles et ses habitudes, il s'engageait à une abnégation constante, à un combat sans trêve contre ses passions. Et le christianisme avait autant d'idoles à renverser qu'il rencontrait de cœurs amoureux d'eux-mêmes et sensuels, a Car », dit Fénelon, « il est mille fois plus « facile dédire: Les dieux quej'aihonorésjusqu'ici ne sont « rien, que de dire , reconnaître et confesser ceci : Jusqu'à « ce jour toute ma vie, tout mon travail et tout mon être « n'ont rien été* d. Que celui donc, qui prétend que ce fut une chose facile de convertir le monde au christianisme, essaie de convertir un seul cœur d'homme, de lui faire rechercher ce qu'il a en horreur, aimer ce qu'il hait naturellement. Car c'est là ce que le christianisme a fait dans le monde païen.

Résumons brièvement ces considérations. Quand bien même la religion chrétienne aurait joui dès l'origine d'une faveur générale, de toutes les protections, de tous les appuis de la terre , quand bien même les Apôtres auraient possédé, avec l'illustration de la naissance, tout l'avantage d'une brillante éloquence, tout le prestige du savoir et tous les dons du génie, le succès n'en serait pas moins quelque chose de surprenant et de merveilleux. Une pareille transformation du monde reste un miracle,

a Vous étiez autrefois ténèbres ». Ephes.j y, 8

même en admettant la coopération de toutes les forces naturelles. Que sera-ce, si Ton considère ce qu'étaient les apôtres, le peu qu'ils avaient de moyens naturels et ce qu'ils avaient d'obstacles à surmonter ? El un résultat obtenu dans de telles conditions, une telle révolution opérée dans la religion, dans les mœurs, les lois, les usages, les habitudes, les opinions, les préjugés, les inclinations, les sentiments; un changement si complet de l'esprit et du cœur dans une multitude innombrable ne serait pas un miracle I C'en est un et un plus grand (jue tout autre miracle visible que Dieu pourrait opérer dans la nature; c'est la preuve de sa puissance inûnie et de la souveraineté absolue qu'il exerce sur le monde des es{)rits, et par laquelle il gouverne les cœurs cumme les vagues de la mer.

a N aurions-nous pas », dit saint Augustin*, t sur le « Christ et sur TEglise les témoignages des prophètes, a qui ne serait cependant disposé à croire qu'une révéla- « tion divine a dû se manifester au monde, en voyant « l'univers adorer le seul vrai Dieu, abandonner les faux a dieux, renverser leurs temples ou en changer la deslia nation et renoncer aux su[)erstitions les plus enracianées? Et qui a pu amener une telle révclulion? Ua a homme batîoué, em[)iisonné, chargé de fers, battu de « verges, insulté et enfin mis à mort par ses concitoyens ; « des disciples, pécheurs et publicains, 8im|)les et ignoa rants, qu'il avait choisis pour prêcher son Evangile et « annoncer sa résurrection cîvi.l ils avaient été témoins :

* De ïiiic, 0. VII,

416 CHAPITRE XVn. — ŒUVRE

a ils furent fidèles jusqu'à la mort et combattirent par a la natience, rendant le bien pour le mal, et demeurèrent a vainqueurs, non en donnant la mort, mais en la rece- 0 vant. Voilà les puissants moyens qui ont transformé le a monde en lui faisant adopter une nouvelle croyance, et a converti les cœurs à l'Evangile ; hommes et femmes, « grands et petits, sages et ignorants, forts et faîbles, a nobles et pauvres, tous l'ont adopté, et la croyance en « l'Eglise s'est tellement répandue et enracinée parmi les 0 peuples, que toutes les sectes et toutes les erreurs qui « cherchent à ébranler le culte catholique se parent du a masque de la vérité chrétienne. Comment le Crucifié « aurait-il atteint un semblable résultat, si Dieu ne s'était « pas fait homme en sa personne ? »

« Quelle est donc », dit saint Jean Chrysostome \ Tœu- € vre qui, de l'aveu même des païens, a pour auteur a Jésus-Christ? C'est la fondation de la grande famille 0 chrétienne. Ces églises sur toute la surface de la terre, a à qui doivent-elles leur origine? A Jésus-Christ, pera sonne ne saurait le nier, pas même un païen. C'est de « ce fait que nous partirons pour montrer la puissance a et prouver la divinité de Jésus-Christ. Est-ce un homme G qui aurait pu, en si peu de temps et malgré des oppoa sitions de toutes natures, pénétrer le monde de sa a pensée et l'élever à une si haute perfection, quand ce c monde était engagé depuis tant de siècles et si profon- « dément dans l'erreur et le mal? Cette liberté des enfants «de Dieu, il Ta rendue non-seulement aux Romains,

Quod Christus sit Leus. Œuy.^ t. v.

ET P.\T>r>Tr Tir CHRIST. 417

«iiiiisaux Perses et aux Barbares. Et il a réussi dans « celte entreprise sans recourir aux armes, sans dépen- « ser d'argent, sans mettre d'armées en mouvement, sans 0 allumer la guerre; onze disciples, d'une condition « obscure et méprisée, d'une ignorance et d'une siinplia cité complètes, pauvres, dénués de tout, sans moyens a de dt'?fcnsc, n'ayant pas de chaussures à leurs pieds, ne a possédant qu'une seule tunique, lui suffirent au coina mencement. A quoi a-t-il réussi? à persuader aux homa mes de tant de nations d'appliquer leur esprit, nona seulement aux choses présentes, mais encore aux choses « futures, de déchirer leurs lois paternelles, d'extirper G des coutumes très-anciennes et très-profondément en- 0 racinée -, pour en adopter d'autres, de quitter un genre a de vie très-commode, pour embrasser les sévérités , les « austérités de la loi évangélique. Voilà ce qu'il a fait, et a cela pendant que de toutes parts on se déchaînait contre a lui et après avoir enduré le supplice infâme de la croix a cl une mort ignominieuse.

I Personne ne peut le nier, les Juifs ont crucifié Jésus- « Christ, ils ont fait tout leur possible pour arrêter son a œuvre, et cependant l'Evangile s'est répandu par loule a la terre; il grandit chaijue jour, et, chose prodigieuse! 0 ce n'est pas seulement ici (ju'il lleurit mais jusque dans a la Perse, (|ui donne présentement à l'Eglise des essaims « »ie martyrs. Ces peuples, (jue la pré licaliou évangélique « a trouvés plus féroces que des loups, elle les a rendus « plus douxcjue des agneaux ; et maintenant ces barbares « méditent sur l'immorlalité de l'àme, sur la résurrec- 0 lion et sur les biens ineffables dont nous avons n yu « l'espérance. Ce n'est pas seulement dans les vilLs que AroL. DU CnnisT. — T(.\:e H. 2?

418 JAPITRE XVII. — ŒUVRE

a ces succès ont été obtenus, mais jusque dans le désert, « dans les villages et dans les champs, et dans les îles et « dans les ports et dans les arsenaux maritimes. Non-seua lement les pauvres, mais les grands, et ceux mêmes qui « portent le diadème sont les sujets très-fidèles du Crua cifié.

« Ce qui rend la prédication chrétienne admirable, c'est a que de simples pêcheurs ont pu persuader des dogmes € que Platon et les philosophes de son temps n'avaient 0 pas même pu imaginer. Ils élevaient des domestiques « et des servantes, de pauvres esclaves à un tel degré de « sagesse qu'ils en faisaient les émules des anges, ce qui a est une grande preuve qu'ils étaient inspirés de Dieu, a — On objecte qu'ils persuadaient, à l'aide de promesses « exagérées jusqu'à la folie ; — quelle folie y a-t-il, s'il « vous plaît, à dire que l'âme est immortelle, qu'après a cette vie nous subirons un jugement impartial; que a nous rendrons compte de nos paroles, de nos actions, a de nos pensées à un Dieu qui pénètre les secrets, que a nous verrons les bons punis et les méchants courona né^? Ce n'est point là de la folie, mais une très-haute « philosophie. N'y a-t-ii pas, je le demande, une grande a sagesse à mépriser le présent, à estimer la vertu, à ne 0 point chercher de récompense ici-bas, mais à placer « plus loin ses espérances; à tenir son âme tellement a ferme, tellement fidèle, que les maux de la vie n'ébrana lent pas sa confiance dans l'avenir *? •

a Tout cela ne s'est pas fait au hasard, mais a été prédit

HomiL VII in Epist. I ad Con

c longtemps d'avance ; je vais essayer de le démontrer. « Pour qu'on ne suspecte pas la sincérité de ma parole, «j'emprunterai mes preuves aux livres des Juifs qui ont a crucifié Jésus-Christ, et je mettrai sous les yeux des in- « fidèles les témoignages que rendent les Ecritures cona servées aujourd'hui même encore chez ce peuple ».

DU CHAPITRE DIX-SEPTiKMi:.

Eiisèbe a décrit éloquemment les effets de la prédication évangéîique * :

« La prédicalion de Noire-Seigneur a porté les Grecs cl les Barbares qui l'ont reçue d'un cœur droit au laîte de la sagesse. Maintenant ils mettent tous leurs efforts à bien régler leur vie; ainsi ils veillent sur leurs yeux et ne regardent rien, excepté ce qui est honnête et moraf, et déracinent dans leurs cœurs jusqu'à la moindre pensée impure. Ils ne commettent point de parjure, car ils ne jurent pas; ils évitent le mensonge et ne confessent que la vérité. Une multitude innombrable d'hommes, de femmes et de jeunes gens, d'esclaves et d'hommes libres, de nobles et de roturiers, de Barbares et de Grecs affluent de tous les lieux et de tous les pays pour apprendre à bien vivre. Ils viennent en foule écouter des discours qui les portent à fuir non-seulement les actions honteuses, mais jusqu'aux mauvaises pensées. Tous apprennent à pardonner généreusement les injures, à ne pas se venger, à maîtriser leur colère, à partager avec les pauvres leur avoir et leur bien. Je ne parle pas seulement dos Grecs, les Barbares les plus grossiers se sont laissé persuader par la prédication évaagélique de renoncer à leurs mœurs sauvages et de professer des principes et des doctrines dignes des philosophes, par exemple, l'immortalité de l'âme et la vie éternelle et bienheureuse réservée à ceux qui auront vécu dans la piété. Par amour pour la vie éternelle, ils dédaignent cette misérable vie terrestre. De tendres vierges, des jeunes gens délicats donnent maintenant chez nous la preuve de l'imniortaliié de l'âme, non en parole, mais en action. Tous croient également en une Providence qui régit et gouverne le monde ».

* Prépar. èvang.. iv, 4»'

.'"àl

LA PEaSONiNE DE JÉSUS-aiIU£T,

Le Christ et le christ iiinisme. — La manifcslalion extérieure de Jésus. — 5a vie véritablement humaine. — Une puissance qui régit le monde sous la T-nue la plus simple. — Son humilité. — Sa douceur. — Sa charité. — Accord de sa doctrine et de sa vie. — Les nrotifs qui le font agir. — Ni fanatisme ni stoïcisme. — Tout ce qui se manifeste en lui est l'image du surnaturel. — Sou rapport à l'égard de Dieu. — Sa prière. — Sa perfection sous tous rapports. — - ?a qualité de modèle parfait. — Jésus de Nazare h et Socratc. — Le plan de Jésus. — Jugement des contemporains de Jésus sur lui. — La manière dont son plan so réalise. — Son calme sublime soit qu'il parle, Boit qu'il agisse. — il ne craint point d'errer. — il ne pèche point. — Témoigudges en faveur de son impcccabiiité. — Problùmo et solulioo. — La vie de Jésus est un miracle inteilec'uei et moral. — La manifcstatioQ da Dieu sur la terre.

Les discours précédents ont fait passer devant nos regards la manifcslalion la plus puissanlo, la plus grandiose et delà [)lus \asle portée (|ue le inonde ait jamais vue : je veux parler de l'œuvre du christianisme. 11 est entré dans le monde quand celui-ci était sur le penchant de sa ruine; il s'est emparé du genre humain qui, désespérant de lui-même, selon la remarquable expression de l'Apôtre *, s'était précipité dans le tourbillon dévorant de passion^ sans nom, et il l'a régénéré de fond en comble. Intelligence, mœurs, manière d'envisager le mondo

^Ephcs., IV, 17,

et la vie, il a tout renouvelé. Il a rempli de son souffle créateur toutes les sphères de l'existence, la science et l'art, la famille et l'Etat, la vie cachée de l'âme comme Topinion publique qui est la pensée de tout le monde, et partout il a fait germer des institutions et des formes de vie nouvelles.

11 lui a été donné de déployer une puissance sans précédent dans l'histoire. Voici bientôt deux mille ans que la régénération du genre humain a commencé, et ce sont deux mille ans de luttes et de combats que le Christ a soutenus. Trois fois depuis lors la face du monde a changé et chacune de ces périodes a vu l'Eglise engagée dans une guerre à mort. La sophistique païenne, soutenue par le glaive impérial, l'hérésie du moyen âge liguée avec la barbarie et la corruption des mœurs, la fausse philosophie traînant à sa suite le despotisme etTanarchie : telles ont été les puissances auxquelles le christianisme a eu affaire. Maisl'épéede la persécution est depuis longtemps brisée, les hérésies sont oubliées et toutes les révolutions ont tourné à l'avantage de l'Eglise. Elle seule reste debout au milieu d'un monde tout plein de ruines. Qui lui a donné le pouvoir qu'elle a de traverser ainsi les flammes sans en être blessée, de se relever avec une nouvelle vigueur chaque fois qu'elle paraît le plus près de périr, de se montrer d'autant plus forte qu'on l'avait crue plus faible ?

Toute création de l'homme porte nécessairement le double caractère de Thumain, et n'est jamais ni entièrement vraie, ni entièrement bonne. Qu'est-ce que la vie humaine sinon un effort constant pour atteindre la vérité, et un combat en vue du bien? Oii trouver l'homme

LA PERSO.MSE DE JESUS-CORIST. 41'ô

dont aucune ombre d'erreur n'assombrit Tesprit, dont aucun mouvement mauvais ne trouble l'âme? Une œuvre humaine n'est pas plus tôt entrée dans le domaine de la [)ublicité, que lacriticjue s'enem|>are afin de séparer For de la vérité des scories de l'erreur. Philosopliies, systèmes religieux, théories politiques, rien n'échappe au re^^ard pénétrant de la critique. Le lustre dont brille toute œuvre nouvelle ne résiste guère; et, dès qu'il est effacé, l'œuvre n'est plus qu'un cadavre que Ton range dans les monuments de l'histoire à côté des doctrines mortes et enterrées.

Il n'en est pas de même du christianisme. Sans cesse

attaqué par toutes les puissances de l'esprit humain,

mille fois examiné et éprouvé par les génies les plus

pénétrants de tous les siècles, il a constamment résisté à

répreuve. Pas un iota de sa doctrine n'a succombé au feu

dévorant de la criti(iue. Les modernes incrédules ne

l'ont pas plus entamé que n*avaient fait les Celse, les

Porphyre, les Hiéroclès et les Lucien. « Au^si, dit

«M. Thiers, tandis que le paganisn)e n'a pu supporter

c un moment l'examen de la raison humaine, le rln isli:»-

« ni?mcdure aprcs que Descartes a posé le foiidcmt'nt

« de la certitude (1), aprt'^s (jue Galilée a découvert le

« mcuvement de la terre, après que Newton a <iér«)uvert

« l'attraction, après (jue Voltaire etUousseau ont renverse

c les trônes. Et tous les politiques sages, sans jufjer ses

«dogmes, souhaitent qu'il dure. » 11 est tout vérité,

* De la 2'n)/)nV/(<. 1. IV. cfi. vu.

sainteté,, grandeur morale. Le regard le plus perçant ne saurait découvrir même une cepparence de fausseté dans sa doctrine, et sa morale est d'une pureté dont rien^ pas même la moindre tache, ne ternit l'éclat.

Mais le christianisme n'est rien sans Jésus-Christ. Il n'est que la doctrine de la personne et de l'œuvre du Christ. La personne du Rédempteur est le centre de tout le christianisme ; c'est d'elle que partent et vers elle que convergent toutes les forces spirituelles et morales. Sa morale n'est pas une vaine fiction, une production fantastique et creuse destinée à s'évanouir devant une observation un peu attentive; ce n'est pas une morale abstraite et toute en idées; c'est l'image même de Jésus-Christ, notre modèle et notre vivant idéal, idéal qui s'est réalisé dans l'I.isloire, qui s'est fait homme, quia traversé la vie d'une manière vraiment humaine, et qui a été sent' blable à nous en tout, excepté le péché. Toute la grandeur morale de l'homme consiste précisément à se rapprocher le plus qu'il peut de ce modèle concret et vraiment humain, infiniment élevé au-dessus de nous, tout en restant mflniment près de nous. Un regard jeté sur l'image de Jésus tel que les Evangiles nous le dépeignent en traits simples, la contemplation de sa vie telle quelle a commencé et s'est accomplie au grand jour de la publicité et sous les yeux de tout un peuple, peut, même sans miracle, nous montrer clairement et d'une manière ineffable l'éclatante manifestation du divin. Tous les événements extraordinaires et merveilleux qui ont paru dans son histoire , trouvent leur explication et leur confirmation dans le grand miracle de sa vie unique, incomparable, surhumaine, divine.

Embrassons d'abord d'un re^rard la manifcshliori extérieure de Jésus, a II s'est dépouillé lui - môme », dit î Apôtre , a il a pris la forme d'un esclave et il a été « trouvé homme véritable* ». Et quel homme? Jésus de Nazareth est homme à tel point que les faibles dans la foi se scandalisent encore à |)résent de son humilité, comme jadis les Juifs et les disciples eux-mêmes. Il naît d'une femme, pauvre, humble, inconnu, il lui demeure soumis, remplissant envers elle tous les devoirs de la piété filiale jusqu'à sa dernière heure. Il supporte avec elle la pauvreté, et, comme ferait un homme du commun, il va de ville en ville dans ce pays de Galilée dont les habitants passaient pour gens d'un esprit lourd et épais et se ,^ voyaient méprisés comme tels. On l'appelait le Fils du i charpentier ', ou simplement le Charpentier^-, élevé dans le métier de son père nourricier, il semble l'avoir aillé dans son travail. Il n'avait pas eu , comme snint Paul, l'avantaure de s'asseoir aux pieds d'un Gamaliel pour être initié aux mystères de l'Ecriture sainte. Kien n'indi(iue (|u'il ait reçu les leçons de quel(|uc personne instruite, ou [)lutôt tout indicjue positivement le contraire *. Toute son enfance et sa jeunesse s'écoulent dans l'obscurité, loin des écoles et des docteurs; on ne le voit

' Vhihpp., II. 7.

* Mattli.f xm, i>3.

* Marc, VI, 3.

^ Kl los Juifs s'élonnant, disaient : Od celui-ci a-t-il puisé cello science, puiscpril n'a point otudié? {Jean, vu, 15. t II S8 U'ouvail en dt'liors de la cliaino des tradilioiis, t'i il n'avait pas pour lui la rccomniandaUoQ de quelque niallrc cclôbre.

paraître qu'une seule fois, à l'âge de douze ans, dans le temple où il excite l'admiration par la profondeur de ses réponses. Encore cet incident s'efFaça-t-il si bien ensuite de la mémoire de ses compatriotes, que l'étonnement fut général lorsque, parvenu à l'âge de trente ans, l'âge des législateurs, il se leva pour enseigner : D'où lui vient , disait-on, cette sagesse et cette puissance? N'est-ce pas le Fils du charpentier? Sa mère ne se nomme-t-elle pas Marie? Ne connaissons-nous passes frères*, Jacques et Joseph, Simon et Jude? D'où vient tout ceci? Ainsi ils prenaient de lui un sujet de scandale *; ils le croyaient hors de sens et voulaient le lier ', tandis que d'autres, frappés de sa sagesse, lui soupçonnaient vaguement une origine surnaturelle *. Il n'a même ni apparence ni beauté •. Il grandit et passe par toutes les périodes du développement humain. Jusqu'à l'âge d'homme fait, il demeure humble et caché aux yeux de la foule. Il participe à toutes les nécessités de la vie, partageant avec ses disciples, sans qu'il y soit contraint, en

* Ses cousins, appelés ses frères selon la coutume des Hébreux. D'après saint Matthieu xxvii, 56, (Jean, xix, 25), la sœur de la xMère de Jésus, l'épouse de C'^ophas, avait des ûls, doi]l deux se nommaieût Jacques et Joseph.

* Matth., xni, 55,

* Marc, m, 21.

* « Plusieurs de ceux qui Técoutaient, tout surpris de sa doctrine, disaient : D'où lui sont venues toutes ces choses? quelle est cette sagesse qui lui a été donnée? et d'où vient que tant de raerveiJles se fout par ses mains? [Luc, iv, 22.^

* Isaîe, LUI, 2.

LA PERSONNE DE JÉSLS CURIST. 427

toute simplicilc et douceur, toutes leurs peines et tous leurs travaux. Fatigué d'une longue route, il s'assied et demande un verre d'eau pour calmer sa soif, lorsque la nature humaine se sent épuisée. Son cœur est compatissant et accessible à toutes les nobles émotions de l'amitié, et l'Apôtre vierge est si familier avec lui qu'il repose sur sa poitrine. Il se sent attiré par la pureté de sa nature vers l'enfance à qui appartient le royaume des cieux : vraiment homme dans toutes ses actions , vraiment homme dans tous ses sentiments, il supporte sa part de la douleur et du fardeau qui i)èse sur toute rhumanilé. Jésus pleure au tombeau de Lazare, et ceux qui l'entourent, en remarquant sa douleur, se disent : Voyez comme il l'aimait '. Il soulfre comme jamais homme n'a pu souffrir, et son àme, plongée dans la tristesse et l'abattement, éprouve une angoisse qu'aucune autre n'a ressentie. Il meurt abandonné sur le pilori. Sa vie , ses souffrances, sa mort sont cause que beaucoup le quittent, ne pouvant reconnaître, sou^ cette figure d'un esclave, le Messie annoncé. Tout en lui porte l'empreinte de l'humanité et de la réalité, et les évangélistes rapporlt'ot seulement ce (fu'ils ont vu, les faits et gestes de sa vie, sans rien ajouter de leur propre fond. Lui aussi redoute la souiïrance et frémit devant la mort ' ; il surmonte son etfroi, non pas avec une stoïque apathie ou une

* Jeariy xi, 35.

■ « Jo (lois ôlre baplis<^ d'un bapt«^me ; el combinn mo son»-

i'e prt^ssé jusquW c»' (ju'il s'accomplisse ». — Luc, \\\, 30. Ion ùim» est Irisle jusipia la mon : Mi»ii Pi^re, s'il rsl possible, que 00 calice s'éloigne do moi ». [hltiUh., xxvi, 38, 39.)

428 cnAPiTRE xviii.

feinte insouciance ; mais, fortifié par un secours céleste, il remet sa vie et sa volonté entre les mains de son Père.

Voilà Jésus tel qu'il parut aux yeux de ses contemporains, et plus tard devant l'histoire. Rien d'inaccoutumé ni d'extraordinaire ne signale sa manière de vivre extérieure. Et cependant le Saint des saints se cache sous une apparence si simple. La perfection artistique de la forme ne recommande pas son enseignement comme par exemple celui d'un Platon. Il ne captive point les esprits par des aperçus philosophiques profonds. Ses discours sont simples c'est toujours l'occasion qui le sollicite à parler, et il parle sans art, sans préparation, tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, quelquefois à la foule, maintenant dans le secret, tout à l'heure dans la synagogue, et une autre fois en plein air. Ne cherchez point les grâces attiques dans ses discours, ni l'éloquence harmonieuse et grave d'un Démosthène, l'éclat et l'ampleur d'un Cicéron. Mais tout ce qu'il dit est salutaire, bienfaisant et plein de sens, d'une modestie et d'une humilité qui surprend, mais en même temps d'une grandeur et d'une sublimité que Ton ne peut comprendre. Tous ceux qui Fcntendent demeurent frappés d'étonnement et confessent que Jamais homme n'a parlé de la sorte ^ Et ses paroles ont eu la puissance de soulever le monde et de renouveler entièrement la vie de l'humanité.

En nous approchant pour voir de plus près la personne de Jésus, nous marchons, nous le sentons bien, dans un

* Jean^ vi, 46.

LA PERSONNE DE JÉSLS-CURIST. 429

^nnctnairc. Cependant, aucune voix ne nous crie comme autrefois à Moïse : Ote la chausstire, parce que le lieu que lu foules est un lieu «acre* ; Jésus nous invite au contraire: Venez à moi, vous tous quiètes fatiguc^s et surchargés, etje vous soulagerai'. Qu'il estdoux aux hommes i'approcher du Fils de l'homme, et qu'il fait bon en sa présence 1 Quelle ineffable noblesse rayonne de celle figure qui est cependant celle d'un homme I quelle majesté saisissante l'entoure 1

La première chose qui frappe quand on considère celle figure adorable, c'est son humilité. C'est un beau mot que l'humililé ! Les anciens ne le connaissaient pas, parce qu'ils n'avaient pas l'idée de ce que depuis Jésus- Christ nous connaissons et désignons par ce mot •. La vie de Jésus en e-t empreinte, elle constitue le fond solide et ferme sur lequel s'appuient toutes ses |»aroles et ses (puvres, ses discours et ses actions depuis le jour de sa iLiissance jusqu'à la croix. C'est une humilité que le monde ne connaissait, ne soupçonnait, n'entendait point auparavant, (lui le scandalisait parce qu'il ne comprenait pas quelle grandeur se cachait dans cet abaissent volontaire et inouï. Il est couché dans une crèche ci il porte la livrée de la pauvreté. Son existence est

' Exod., III, l).

* Matth., XI, 28.

• Le mot humilil»^ a éhS créô par rindiiance du clirislianisme sur iu)lre langue. Ilutnilitns, dans 1« siMis vraimenl 1 ' *\ !piiilii' bassesse do condiiinn ou de scntinuMils. (Cl. ■

i}u. Tiiscnl., v, 20 ) Ce n'i'Sl ipie plus tard qu'il rvcu\ i ..« z ùvs liisluiiiMis cluélitMis une nol»le bignilicalion, en siiwinî i Uésignur la plus bcllc.dcs vertuSé

celle d'un homiiie du peuple qui vit du travail de ses mains, sans cesst; aux prises avec la nécessité et le besoin ; aucune des incommodités d'une telle vie ne lui manque, il en porte tout le poids, il en goûte toutes les amertumes. On le voit, comme le dernier des serviteurs, se mettre à genoux et laver les pieds de ses disciples. 11 est maltraité d'une manière affreuse, mis au rang des plus grands pécheurs, plus bas qu'un meurtrier, moqué, outragé, conspué, et il endure tout en silence. Lui dont la parole était toute-puissante, il se tait toutes les fois qu'il n'a pas un but moral à atteindre. Mené devant Pilate et devant Hérode, il se tait. Les courtisans se moquent de lui comme d'un insensé, humiliation plus profonde que d'être condamné à mourir de la mort des esclaves, et il garde le silence. Lorsqu'on Va maltraité, il n'a pas ouvert la bouche pour se plaindre *. Il fuit quand on veut le faire Roi ; mais, quand il est sur la voie de la passion il ne fuit point.

Quatre cents ans avant notre ère, le plus noble génie de l'antiquité voulut tracer le portrait idéal du juste, et il se trouve avoir représenté trait pour trait Jésus-Christ*. « A ce portrait de l'injuste opposons celui du juste. Sup- <i posons un homme droit, simple et généreux, qui « s'efforce d'être et non de paraître vertueux et bon. € Otons-lui même la réputation d'homme de bien ; car, a s'il passait pour juste, les honneurs et les récompenses 41 lui seraient prodigués à ce titre, et on ne saurait pas s'il

* Isaîe, LUI, 7.

* Platon, Republ, ii, p. 361J

€ est ce qu'il est par amour de la justice ou des honneurs « et des réconîçenses. Dépouillons-le donc de tout, horf mis lajustice, et faisons-le tel (ju'il soit compléteinenl a opposé à l'autre. Que, sans commettre rien d'injuste, il a passe pour le i)lus grand malfaiteur. Pour que a répreuve soit sûre, qu'il ne se laisse point émouvoir t par la mauvaise opinion qu'on aura de lui ; qu'il soit € inébranlable jusqu'à la mort, réputé injuste durant a toute sa vie, bien que souverainement juste.... En 0 voyant ce juste, ceux qui préfèrent l'injustice à la jus- € tice, voudront qu'il i-oit fl.igcllé, torturé, enchaîné, qu'il c ait les deux yeux brûlés, qu'il souffre tout ce qu'on a peut souffrir, qu'enfin il meure sur un gibet puisqu'il «a voulu être juste et non-seulement le paraître ' d. Platon a bien vu ce qu'il y a de grand dans une justice qui souffre sans se plaindre, dans une vertu que l'œil de riionnne n'aperçoit point, et sa conception est la plus haute à laquelle se soit élevé l'ancien monde, en cherchant l'idéal du juste. Combien cependant cet idéal est encore au-dessous de l'abaissement volontaire, du dépouillement complet et sans réserve que nous voyons paraître en Jésus, de cette prompte et joyeuse soumission à la volonté de son Père : Soti ce que je veux^ îfiat's ce que vous voulez *. Mais les anciens se fussent-ils encore élcNés [tlus haut, eussent-ils conçu un idéal encore plus pur et plus céleste, ce ne stTait toujours là qu'une belle tiction qui n'est jamais sortie de l'imagina-

' Cf. Isaie, un, 0.

" Marc, XIV, 30.

432 CnAPîTUE XVHI.

lion créatrice, qui est demeurée dans la région des idées, où tous les traits individuels s'évanouissent, qui n'a pas existé réellement sur terre, mais qui s'e^t présentée inufilemtnt à un monde défaillant et vieilli, sans pouvoir lui apporter la puissance de la réalité, ni cette vigueur et celto certitude ])roprcs à la vie qu'elle n'avait point. Aussi les païens dcsespéraient-ils de voir jamais se réaliser cet idéal de justice. « Pour nous », dit Tun d'eux \ « nous n'avons pas encore rencontré le sage parfait; nous « savons seulement, par la philosophie, quel il doit être, a si jamais il se montre sur la terre ».

De celte humilité qui s'oubliait elle-même, naissait une autre vertu, une mansuétude immense qu'il conservait partout, dans ses ra])ports avec ses disciples et ses contradicteurs, avec ses amis et ses ennemis , avec les fidèles et les infidèles. Constamment doux et bon, il porte la paix chez ses amis en entrant dans leurs maisons ; plein de ménagement pour eux et d'une patience que rien ne lasse, il tolère toutes leurs infirmités, il condescend et s'accommode à la faiblesse de leur intelligence si lente à comprendre ses enseignements divins*. Il parle d'aulorilé, comme quelqu'un non pas qui doute et qui hésite, mais qui est sûr et qui sait; non pas comme cherchant, mais comme possédant la vérité. Sa parole est

* Cicéron, Quœst. TascuL, ii, 22, 51 : In quo vero erit perfecta sapîentia [quem adhuc nos quidem vidimus neminem ; sed philosophorum senteiitia, qualis hic fatums sit, si modo aliquando fumty cxponitur) is sic illi parti imperabit inferiori, utjustus parens probis fiUis.

^- Marc, I, 22.

calme, brève et décisive. Vous ne trouverez pas en lui la parole brûlante d'un Isaïe, s'élançant comme un tourbillon de flammes ; ce n'est pas non plus un rigide Ezéchiel brisant tout de sa voix d'airain. Combien plus douces et touchantes sont les paroles de Jésus, et comme elles exhalent un suave [)arfum de paix! Bien loin par-delà les nuages et les brouillards des passions humaines, son esprit habite toujours les hauteurs sereines où le soleil de la divinité ne se couche jamais. Aucune affection déréglée, aucune effervescence malsaine ne vient troubler la limpidité de son âme. Son cœur est trop haut pour pouvoir même être effleuré par la passion. Alors même (|u'une sainte colère l'enflamme, par exemple contre les vendeurs du temple, parce que le zèle de la maison de son rère le dévore, combien encore il laisse paraître de ménagement et de délicate réserve ! Il renverse les tables des changeurs ; mais, à ceux qui vendaient des colombes pour le sacrifice, il dit : Enlevez ceci *. Alors même que, animée du courroux de la justice divine, sa parole frappe les hypocrites, les démasque et les confond, comme, au milieu de la douleur qu'il ressent du sacrilège et de la profanation des choses saintes, on sent encore vibrer la noie toujours dominante de la charité (|ui aimerait mieux sauver (jue condamner! Lors(iu'un domestiijue l'insulte avec une brutalité révoltante, il se contente de lui faire cette simple réponse : Si fai mal parlé, faites voir le mal ywc j'ai dit ; mais si j'ai bien parlée pourquoi me frappez^

' Jt'<i/i, n, 10. Saint Jean est le seul qui fas - - re

dtlail, en apparence insi^Miiliant, niais qui e.. . a-

Uaut la niauiert; d'agir du Seigneur.

AroL. DU Cnni:?. — Tomï U. 2S

i34 CHAPITRE XVIII.

VOUS ^ ? Un disciple le renie trois fois, et il ne trouve paB pour lui un mot de colère, il se contente d'un regard plein d'une douleur infinie, qui pénètre cet homme jusqu'au fond de l'âme. A l'approche du traître qui vient pour le livrer, il ne fait entendre que cette douce plainte : Quoi, Judas ! vous trahissez le Fils de l'homine par un baiser ^. Encore cette plainte est-elle une dernière grâce, une exhortation à la conversion et au repentir.

G On lit dans les vieilles histoires des Juifs ^, qu'un des « plus zélés défenseurs de la loi, après avoir combattu « toute sa vie les envahissements de l'idolâtrie, se retira 0 dans le désert du Sinaï, et là, pria Dieu de lui donner € un signe de sa présence. La terre aussitôt trembla, mais « Dieu n'était pas dans le tremblement de terre ; puis un « tourbillon se leva, mais le tourbillon ne marqua point a l'approche de Dieu ; enfin un léger souffle se fit sentir, a et Dieu venait de passer dans ce léger souffle du vent a d'Orient. Ainsi en a-t-il élé de Jésus-Christ*», Il y a, dans ce Crucifié couronné d'épines, abreuvé de fiel et outragé par ses bourreaux au même instant qu'il prie pour eux, un phénomène de charité et d'amour, si surhumain et si extraordinaire, qu'il faut ou bien en détourner ses regards, ou tomber à genoux et adorer. Et remarquez que cette mansuétude toujours prête à pardonner, dont Madeleine, la femme adultère, et les bourreaux

* Jean, XVIII, 23,

* Luc, xxïl, 48.

^ III Rois, XIX, 13.

* Jean de Miiller, Hist. univ., liv. IX, eh. xU

LA PEhSONiNf. DE JÉ5LS CniUST. 435

mêmes de Jésus ont épiuuvé l'utlcl, ne provient nullement d'un manque de force et de gravité morale; au contraire, elle est accompagnée d'une énergie singulière et d'un zèle tout de feu. Il faut chercher ailleurs le fond de ces qualitts.

Cette humilité sans bornes, celte douceur uni(jue et vraiment céleste frappent d'étonnement et de confusion tout homme qui, considérant la vie de Jésus, fait un retour sur lui-même ; mais ces vertus ne sont que la manifestation et la preuve d'une puissance d'amour infinie qui, semblable à un fleuve, s'échappe de son cœur pour inonder le monde. Son cœur contenait l'amour le plus pur', le plus profond', le plus délicat", le plus puissant *^ le plus large • qu'on eût jamais vu sur la terre. 11 est saisi de pitié à la vue du peuple qui erre à l'aventure comme un troupeau sans berger. Le plus petit, le dernier d'entre les hommes est son frère"; et le pauvre, sur qui pèsent de tout leur poids les misères et

' « Le Fils do l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir el pour donner sa vie pour la rédemplion de plusieurs ». [Matth., xx, 28.)

* a Mais l'un d'eux, tiuo Jésusamuut, clail couche bur lubein de Jésus ». (Jt'a/i, xui, 23.)

2 « Jésus ayant donc vu sa .Mère, el près d'elle le disciple qu'il aimait, dit ii sa mère : Femme, voilà votre fils. Puis il dit au disciple : Voilà votre mère ». {Jean, xix, 20, 27.)

♦ « Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la liu ». [Jean, xjh, I.)

» a Venez tous à moi ». {Matth., xi, 28.)

• a Allez verd mes irères, el dites-leur ». {Jean, il, 17.]

les nécessités de la vie, est le constant objet de sa sollicitude et de sa pitié. Sa commisération pour les maitieureux aveuglés par le péché et Terreur est immense. Sa vie tout entière n'est qu'un acte continu de charité, qui a fait dire de lui : Transiit benefaciendo ^ ; éloge bien nouveau pour le monde, et auquel pas un sage de l'anUquité n'avait songé à prétendre.

Il aimait tendrement ses disciples, et la veille de sa passion, à l'heure la plus solennelle de sa vie, il permettait au plus aimant d'entre eux de reposer sur sa poitrine. Mais sa prédilection semble avoir été pour les pauvres pécheurs, principal objet de sa mission ; car, dit-il, je ne suis pas venu pour ceux qui sont sains, mais pour les malades*, et il laisse les quatre-vingt-dix-neuf justes pour le pécheur égaré. Son amour l'appelle dans la maison désolée où des parents pleurent sur le cadavre de leur fille. Il voit la veuve marchant, abîmée dans la douleur, derrière le cercueil de son fils , et, ému de compassion, il lui rend celui que son cœar réclame. Il aperçoit le chef des publicains, cet homme haï, détesté de tout le peuple, et il lui crie : Descendez^ car je veux loger chez vous avjourdlmi '.On lui amène la femme adultère prise sur le fait, on s'apprête à lui infliger la peine ordonnée par la loi*, et pas une voix ne s'élève dans la foule pour

* Actes des Apôtres, x, 32.

- Matth.j XI, 12.

* Luc, XIX, 5.

* La lapidation. Voy. Lcvit,, xx, 10. -- Ikui€ron.,^x.u, 22»

LA PERSONE DE JÉSUS Cil lUST. 437

l'excuser ; mais lui, le Saint des saints, il lui dit : Allez et ne péchez plusK Lorsque Madeleine se jette à ses pieds, tous les assistants s'écartent, craignant de se souiller par le contact d'une courtisane ; mais lui, qui est la pureté même, il l'accueille et lui annonce son pardon : parce qu'elle a beaucoup aimé '. Du haut du temple Jésus abaisse ses regards attristés sur Jérusalem ; semblable à une tendre mère repoussée par l'enfant de son alTection, il pleure sur sa ville^y qui Ta rejeté et qui lui uréparera bientôt une mort cruelle; et, tandis (juc ses disciples appellent sur l'ingrate cité les malédictions du ciel, il ne fait entendre (juc des accents d'une douleur tendre et désespérée : Jérusalem^ Jérusalem^ qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi! Cvmbicu de fois ai-je voulu rasseinbler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu 7ie l'as pas votdn *. Plus tard, cloué sur la croix, du sein d'une mer de douleurs, s'oubliant lui-même, il console les saintes femmes qui, pendant son agonie, [)leurent autour de lui; il pense à sa Mère et la confie à son disciple le plus aimé. Il «luve l'âme du larron repentant (|ui expire près de lui. Au milieu des tourments et des angoisses de la mort, bafoué

• Jean, VIII, 1 1

• Luc, vu, 47.

• « K< lorsqu'il fut arriv»'* proi hfi do Jj^rusnlom, ropanljwil It ville, il pleura sur c.\h\ vn «lisant : Ah ! si lu rccounaissuis au moins VI] (M! jitiir «pu i'«'si «Micor»' douné, ce qui le peul apport'.'!' la paix! » [Luc, xix, 41, 42.)

^Matth , XX lU, 37.

et injurié par une hoTÙt furieuse, son dernier cri est une parole de miséricorde : Seig^ieur, pardonnez-leur , ils ns savent ce qu'ils font *.

Jésus lui-même, dans les paroles citées plus haut, compare son amour pour le genre humain à celui d'une mère, c'est-à-dire à un anwur qui protège, qui se sacrifie et se dévoue, suprême expression de ce sentiment sur terre. Bien supérieur à l'amour de désir, qui veut prendre mais ne rien donner en échange, il surpasse encore celui de l'amitié qui donne, il est vrai, mais demande à être payé de retour. L'amour maternel veut donner et donner encore, il fait consister tout son bonheur dans l'abandon de soi-même et le dévouement*. La sagesse de Salomou reconnut la mère à son amour pour son enfant, cet amour qu'aucun autre ne saurait égaler ; et c'est pourquoi Dieu l'a choisi comme expression de sa tendresse pour les enfants des hommes, a Une mère peut-elle oublier son « enfant au point de repousser le fruit de ses entrailles », dit le Prophète *; « eh bien, de même je ne vous oublierai «jamais ». A cette marque nous reconnaissons le Créateur, parce que seul il peut aimer à ce point sa créature. Et tel est l'amour de Jésus pour les hommes, c'est-à-dire aussi gpand, aussi large, aussi profond que l'amour de Dieu pour sa créature. Point de malade si désespéi'é, auquel il ne tende une main secourable; point de misère si affreuse, si hideuse, dont il ne s'approche pour la gué-

* Luc, XXIII, 34.

* Amor concupiscentiœ — amor amicitiœ — amor benevolentiœ,

^ haïe, XLix, d5.

rîr; p^r^ de dépravation si profonde, qu'il ne jette sur elle un regard d'amour et de compassion; pas de crime si épouvantable, qu'il n'ait pour lui une parole d'indulgence et de pardon. C'est avec ce cœur plein de l'amour le plus tendre, le plus pur et le plus vaste, qu'il se livre à toutes les horreurs de la mort; parce qu'il le veut*, parce (|u'il donnait volor.lairemenl sa vie pour le salut du monde*, a Passer en faisant le bien, sans avoir soi-même où repoaser sa lôte; faire marcher les [>aralytiques, puritit-r lef « lépreux, rendre l'ouïe aux sourds, la vie aux morts el « prêcher l'Evangile aux pauvres; commander aux vents a et à la mer et laisser venir à soi les petits entants, les a embrasser et les bénir ; être en Dieu et être Dieu, et, a comme tel, jouir d'un bonheur inlini el néaumoins « songer à de malheureux caplifs et revêtir les livrées de 0 la misère pour les venir visiter et les racheter de son « sang ; ne reculer devant aucun labeur, aucun opproa bre, et être patient jus(|u'à la mort de la croix pour « accomi)lir l'œuvre du monde. Voilà sous quels traits a l'Evangile nous dépeint notre divin Sauveur, Jésus- 0 Christ D.

a Cette seule idée mériterait ((ue Ton se laissât rouer et a marquer d'un fer chaud pour elle; arrière quiconque a s'aviserait de Taccueillir par le rire el la moquerie. En « présence d'une telle figure, tout homme (jui a le cœur < bien placé ne peut que tomber à genoux el adorer* i.

* haie., LU, 7.

* Jean, VI, 1)1.

* SœnimtUckc wjikc des W'au.UUcka' Lotciif pari, iv, u. l'îi

L'antiquité avait aussi son idéal du sage ; mais qui était resté à Tétat de pur idéal, et qui n'avait jamais pris corps dans la vie et la réalité. Et chez ceux mêmes qui enseignaient la sagesse, quelle distance entre la parole et l'action, la doctrine et la vie! Le prince de ces sages antiques ne reste pas même fidèle à sa doctrine, puisqu'à sa dernière heure il rend un dernier hommage aux superstitions nationales \ Quelle différence avec le Cbristl II vit comme il enseigne et il meurt ainsi qu'il a vécu. L'unilé et l'harmonie régnent sans se démentir jamais entre ses paroles et ses actions, entre ses enseignements et sa vie, accord sans autre exemple dans l'histoire. Il est à la fois ridée et la réalité, comme ses historiographes l'ont dit en peu de mots : Jésus se mit à agir et à enseigner ".

L'essence du véritable amour avait été jusque-là ignorée du monde. Jésus, le premier, dévoila la grandeur d'une âme animée du souffle de l'amour, de l'humilité et de la mansuétude. Lui seul a pu dire : Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres % parce que lui seul pouvait ajouter : Comme je vous ai aimés» Il devait, le premier, manifester dans sa personne la puissance céleste de cette vertu nouvelle dont le monde n'avait pas même le pressentiment.

' « Nous devons un coq à Esculape, cher Criton ». (Platon, Phœd., p. 66.) C'était l'onrande ordinaire que les convalescents, relevant de leur maladie, offraient au Dieu de la médecine.

* Actes des A'pàt., T, U

*Jeanj xiii, 34.

Quel autre encrre pouvait dire : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur * ?

Comment concevoir qu'à tant d'amour on ait répondu par une haine infernale, qu'à tant de douceur et d'abnégation on ait opposé toutes les violences de la passion, toutes les puissances des ténèbres? D'où venait à cet homme de trente ans * cette inépuisable patience ? qu'estce donc qui avait pu munir ce cœur si aimant et si tendre d'une cuirasse à l'épreuve dos plus rudes assauts qu'il a soutenus jusqu'au bout sans faiblesse et sans oublier jamais ce sublime et saint amour qu'il portait en luimême? Telle est la question qui s'offre d'elle-même à nous, lorsque nous suivons les traces de Jésus depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

Etait-ce l'entraînement irrésistible du fanatisme , la sauvage et dévorante ardeur du visionnaire, qui le rendait insensible aux souffrance^ de l'àme comme aux douleurs du corps ? Mais de tout cela nous ne trouvons pas la moindre trace dans toute sa vie, telle que les Evangiles nous l'exposent, ce qu'ils font avec un accent de vérité et une impartialité incomparable : c'est tout justement le contraire qui se remarque à touttis les pages de son histoire; partout c'est la même sérénité d'âme câline et élevée, la même clarté d'esprit inaltérable, la môme mesure gardée dans la parole et dans l'action, la même impassibilité: son intérieur est comme un lac tranquille, limpide et

* Matth., XI, 29.

• Socrote, au contraire, est toujours dt^sipnô daiis les écrits de SCS «iibciples comme un liuuimi^ dt^jà avancé en Âj^e.

insondable, reflétant rélernellepaix de Dieu. Cette figure u'est n.illenierit celle d'un exalté, telle que Thisloire nous la montre, soit dans les faux messies qui s'élevèrent après Jésus-Christ, soit dans les chefs de sectes ou fondateurs de religions des temps postérieurs , tels qu'iia Mahomet, un Thomas Munzer. Le fanatique n'est jamais humble d'ailleurs, car son but est de régner; le fanatique n'a pas non plus pour caractère la mansuétude, il maudit et persécute ses ennemis. Traqué, relancé de toutes parts^ il peut mourir pour sa cause perdue, mais souffrir en silence, se taire, endurer et pardonner , jamais I

Ou bien Jésus opposa-t-il à ses ennemis la suffisance d'un stoïque, une résignation froide, morne et remplie d'aigreur ? Son cœur est-il pétrifié au point de traverser sans atteinte toutes les douleurs de la vie, semblable au rocher du rivage, tour à tour submergé puis laissé à découvert par la vague, sans que jamais elle y laisse de tracj ? Ou bien encore, est-il tellement élevé au-dessus des hommes, que la douleur n'existe plus pour lui, que l'injustice de ses ennemis ne le touche point?

Sans doute, c'est ainsi que le stoïque avait rêvé l'idéal de son sage ^ ; mais ce prétendu sage ne fut jamais qu'un être de raison, une chimère sans réalité et même irréalisable, parce qu'elle était en opposition avec la nature de rhomme et répugnait à la vérité^.

* La vertu, diseut les Stoïciens, se suffit à elle-même (aÙTocpxvi) pour le bonheur. Voy. Diog., 1. vu, 127. — Senee., ep. lxxiv. Qui omne bonum honesto circumscripsit, intra se felix est,

* Le stoïcien sentait la douleur, mais ne la regardait pas comme un mal, et ne pouvait pas, par conséquent, en souilrir.

Jcsiis, au contraire, pardonne et prie pour ses ennemis, mais il ressent le mal, tout le mal comme i! n'appartenait qu'à rame pure de sa très-pure humanité de le ressentir. Il boit le calice des douleurs juscju'à la lie; il le boit goutte à goutte et il souffre comme jamais personne n'a pu souffrir après lui. Saint Etienne, le prt^mit-r martyr*, meurt dans un moment d'extase, en regardant le ciel qui s'ouvre devant ses yeux, il meurt inondé d'un torrent de félicité céleste et sans éprouver de douleur. Des nùllions d'hommes après lui affrontent les supplices en chantant des hymnes de triomphe et de gloire ; tandis que Jésus semble s'être réservé toutes les douleurs pour être véritablement le Roi et la Couronne des marhjrs. C'«'st pour cela qu'il est dans les transes et dans les angoisses; tout

HViû est. inqnit Zeno, mabim. (Cicôron, Qwest. Tuscui., ii, 42, 29.) On [>ouvail W mépriser ou le rnaltrailer, mais jainai«< le blesser ni l'émonvoir. La vciln du stoiiiuc c?l donc l'apailiie. (Voy. Diog., i. VII, H7 : 'AirxÔifi etvxi tov aco-.v.)

Au^:si, la doul<'ur d'aulrui lu* l't'nHîUt uullonK^nl {miscricordia œgntndo est ex alienis redits adversis. Cicéron, 0"- Ttt<r>il., m, \0, 21. — Senec, De chnitid., u, H. — Diogène, I. vu, I, 23.) Stuèiiue nous donne riiiia-pf d'un stoïcien en parlauide (l.iion. [De comt. sap., xiv, 3.) Si quelqu'un le frappait au visage, il n'avait pas besoin de lui pardonner, car il n»' se sent;. "i>< otlensc. [Majijri nnimn noJi iKjwmt^ quam tguovisset.) « I est donc loul siiupltMnenl à I'uImi du bes(»Mi c la

donleur, et ne le cède en rien, au point de vur du 1' , à

Jupiter lui-niùmo ». (Siid»., ii, IH8. Senec, Prov. i) : li<>tius ipse ternpore tantum a Deo diffirt. Du reste, Cicérou avau dtqa lait C( iinallre la tausseté de c« système el ses conlradicuons : Hoiacf l'avait aussi pris pour but tie si . [Qh. TuscriL,

H. — Ep. I, ï.) La morale du stoïcisme al .il à. un mons-

trueux égoïsme; c'est le moi glorilié el divinise.

* Saint Luc qui raconte la morl do saint Etienne, rapporte aussi les U'rreurs et les angoisses du Seigneur j\ ho

de la mort. « Jr ilois ùtre liaplis»'» d'un b.ipl<^me ; el e me

sens-je pressé jusqu'à ce qu il s'accomplisse ». (Luc, \\i, 50.

son corps tremble d'effroi, son âme est plongée dans une indicible tristesse et frémit à la pensée de la mort, car la nature humaine a horreur de la torture et de la destruction * ; et s'il fallait vme preuve que le Fils de Dieu s'est complélemeiit identifié au Fils de l'homme, on la trouverait dans l'épouvante que lui cause son délaissement dans toutes les terreurs de sa lente agonie. Voici que nous avons maintenant un grand prêtre qui sait compatir à nos faiblesses^ car il a été éprouvé et reconnu en tout semblable à nous ^ Il a voulu, lui aussi, traverser l'heure la plus sombre de la vie intérieure^ lorsque, suspendu à la croix et privé de toute consolation intérieure, il lui sembla encore que Dieu même l'avait abandonné, lorsque aucun rayon de lumière ne tombait plus d'en haut sur son âme, enveloppé d'un lugubre et épais nuage qui lui dérobait le ciel et ne lui permettait plus de sentir la présence de Dieu^. Il fallait qu'il pût dire à chacun de nous en n'importe quelle nécessité ou douleur : Il n'est pas de douleur comme la mienne *.

*3Ia7c, XIV, 33 :Il commença à être saisi de frayeur et accablé d'ennuis.

*nehr., IV, 15.

' Jamais les douleurs intimes d'une âme brisée par le désespoir n'onl été plus fidèlement dépeintes que par l'auteur de l'imitation (ii,9) : Quand on jouit des consolations divines, il n'est pas difiicile de mépriser celles du monde ; mais c'est l'efTet d'une grande et d'une très-grande vertu, de consentir à être privé tout à la fois des consolations divines et des con- SQlations humaines, et de souffrir volontiers, pour la gloire de Dieu, cet exil du cœur, sans se rechercher en rieu et sans soQger à ses propres mérites.

• JérémiCj Lament., i, i%

Mais il surmonte tout par une ol)éissance sublime ; et, quoique abreuvé d'amertume, son cœur n'a jusqu'au dernier moment que des paroles de tendresse et d'amour, et nulle haine, nul mépris pour ses accusateurs et ses bourreaux. Nous le sentons, c'est ainsi que le juste devait vivre, souffrir et triompher, pour se gagner le cœur de l'humanité et devenir pour tous un modèle de dévouement et de patience, d'amour de Dieu et du prochain.

a Qui donc », dit excellemment Pascal *, a a appris aux « évangélistes les qualités d'une âme véritablement héroïa que, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ? « Pourquoi le font ils faible dans son agonie ? Ne savaientails pas peindre une mort constante? Oui, sans doute, a car le même saint Luc peint celle de saint Etienne |»lus « forte que celle de Jésus-Christ. Ils le font donc capable a de crainte avant que la nécessité de mourir soit arrivée, « et ensuite tout fort. Mais, (fuand ils le font troublé, c'est « quand il se trouble lui-même; el,(iuand les honmics le € troublent, il est tout fort ».

a Souvent », dit un autre témoin qui n'est guère suspect V, a on a comj)aré la mort de Jésus avec celle de € Socrate, que Ton admire avec raison pour sa rési^naa tion sert ine et calme. Mais ce (jui mantpie à celui-ci, « malgré sa sereine et grande intelligence, c'est ce senlia ment profond de la divinité, c'est cet amour surabon- 0 dant de Dieu et de riiomme qui caractérise Jésus. Son a calme même eu présence de la mort, qiielijue grand

' hnsi^easur larcliyiuii, p. 11. art. lo.

• De Write, Essence de le foi cfiretiaine, § P3.

« qu'il soit, n'atteint pas à cette paix divine qui est le a propre du Sauveur souffrant pour la cause de Dieu «et de l'humanité, plein du profond sentiment de « douleur et de triomphe que lui inspire une telle pas- «sion».

Tout est consommé! Tel est son cri de triomphe. 11 a souffert plus que tout autre, mais aussi nulle victoire n'a égalé sa victoire. D'où lui vient cet amour et cette puissance de souffrir ? Il y a là quelque chos3 d'unique et de surhumain, une leçon d'amour telle que l'humanité n'en avait pas encore reçu, un acte de charité qui, auparavant, eût semblé une folie à la terre. C'est l'amour divin lui-même , c'est Dieu qui s'est manifesté dans cet homme et qui a conversé parmi les hommes, parce qu'il n'y a que Dieu seul pour aimer l'homme à ce point. tSi la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie « et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu * ».

Jésus-Christ est notre modèle accompli et parfait dans ses rapports tant avec Dieu qu'avec les hommes. En effet, Tamonr de Dieu est le premier commandement * d'où découle le second, l'amour du prochain. L'amour de t)ieu et du prochain résume toute la perfection de la vie, et la sainteté elle-même n'est rien autre chose que l'amour sublime et parfait de Dieu et du prochain. C'est ainsi (]ne Jésus-Christ se montre à nous aussi bien comme la couronne de tous les saints que comme le Saint par excellence. Il n'a d'autre mission et d'autre but que df^

* Rousseau, Emile, iv.

« Leutér., ti, 5. Cf. Matth., 3Xir, 37-30

LA PERSONNE DE JÉSlS-CnRIST. A'J

procurer la gloire de son Père. S'il est venu en ce monde ', c'est pour faire la volonté de son Père et non la sienne *, et pour avoir sans cesse les \>i\i\ sur ce que fait son Père *. Son âme vit vX se nourrit de son commerce interrompu et secret avec Dieu. Celte union indissoluble, cette constante communauté de vie avec le Père forme comme la note fondamentale qui soutient toute l'harmonie de la vie de Jésus, et se mêle intimement à sa parole et à son action. On ne voit pas un seul instant le monde le captiver, les choses terrestres l'attirer à soi au-delà du devoir, ni se »'elâclier le moindrement le lien qui rattachait à son Père. Lui seul pouvait dire : Priez satis ccsse^, car sa vie ne fut qu'une prière continuelle. Partout ce sont les pensées de l'éternité qui rayonnent à travers Tenvelopiiede sa condition mortelle. Il sanctifie tout, sait tout rendre digne de Dieu, tout considérer au point de vue du divin et de l'éternel, il consacre ses jours à travailler à la gloire de son Père et au salut des ho': mes, et la nuit il se repose dans la prière '; c*est avec lui et pat lui (\uc nous avons ai)pris à prier. Sa prière, VOraisun dominicale^ est le modèle impérissable de toute prière, conlitul tout ce qu'un liommc peut jamais demander et découvre l'essence même et le véritable esprit lîe la prière, c'est à-dire la conscience do l'union avec Dieu, h

* Jcauy VI, 28.

« Ihxd., IV. 34.

* Lt/r, XMII, 1.

* Luc, VI; 12.

443 CHAPITRE XYIII.

crainte du Maître du ciel et en même temps rentier abandon de soi dans le sein du Père, la participation désintéressée au grand tout de l'humanité, le sentiment du péché, la demande du pain quotidien pour le soutien tant de cette vie que de l'autre *.

*SeiOn la remarque de saint Augustin {Ep. CXXX, 12^, quand nous prions chrétiennement, saintement, nous faisons de toute nécessité les demandes que renferme l'Oraison dominicale. Puisque la prière est comme Tinlerprète de nos désirs devant Dieu, nous ne lui demandons légitimement que ce que nous ne pouvons désirer légitimement. Or, non-seulement nous demandons, dans l'Oraison dominicale, toutes les choses que nous pouvons désirer légitimement, mais encore nous les demandons dans l'ordre où nous devons les désirer; en sorte que cette sublime prière nous donne tout ensemble, el la formule de nos demandes el la règle de nos vœux. En eflet, nous désirons d'abord la fin qui nous est destinée, puis les moyens qui peuvent nous y conduire. La fin qui nous est destinée, c'est Dieu, et notre cœur s'élève vers lui de deux manières : par le désir de voir éclater sa gloire et par le désir de posséder celte gloire. Ce premier désir appartient à la dileciion par laquelle nous aimons Dieu en lui-même, et le second rentre dans la dileciion par laquelle nous nous aimons en Dieu. De là la première et la deuxième demande de l'Oraison dominicale ; là première : Que votre nom soit sanctifié, paroles qui forniulent le désir de voir éclater la gioire de Dieu; la deuxième : Que votre règne arrive, m.ots qui expriment le vœu de posséder la gloire de sa domination.

Maintenant les moyens nous conduisent à notre fin de deux manières : par eux-mêmes et par accident. Les moyens de la première sorte, agissant par eux-mêmes, consistent dans le bien utile pour atteindre notre fin. Ce bien se subdivise en deux. L'un nous mène à notre fin, au bonheur éternel directement, primordialement; c'est le mérite qui gagne le ciel par l'obéissance à Dieu. Ici vient la troisième demande du Pater : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. L'autre moyen nous mène au port du salut pour ainsi dire instrumentalement en nous aidant à mériter. C'esi à cela que se ratiache la quatrième demande : Dontiez-nous aujourd'hui notre jmn quotidien ; soil le pain sacramentel dont l'usage profite à riiomme tous les jours et qui se donne non-seulement à la sainte table, mais dans tous les sacrements; soil le pain corporel qui corupieud toules les choses néces.saires à la nourrilure, selon

Jlk prn<;o>>E de jéscs-cqrist. 440

La prière estraffirmalion directe et prochaine de la vie religieuse. C'est pourquoi Jésus-Christ n'est pas seulement ridéal de la morale, le modèle du saint amour, il est encore le plus sublime modèle de la religion, la religion elle-même dans sa vivante manifestation, dans sa forme et sa réalité absolue.

Une chose doit nous surprendre et nous faire supposer, à elle seule, qu'il y a là plus qu'un homme. Jésus prie, mais jamais il ne supplie en gémissant sous le poids d'une faute et pour en implorer le pardon. Il nous apprend à dire : l^ardonnez-nous nos péchés ! lui seul ne prie pas de la sorte, il ne demande point le pardon, il n'en a pas besoin, il sait qu'il est toujours en son î*ère et son Père en lui '. Quel mortel oserait parler ainsi? Il n'y a IJ rien d'humain, tout est divin.

Tel paraît Jésus-Christ devant ses disciples, devant ses

rinîerprclalion de saint Augustin; car l'Eucharistie est le jTincipal sacrement, ei le pain, la principale nourriiure.

Oiinnt aux moyens qui C' ni à notre i] :,

ilsJl.ul^ iiu en éc.iriani les < s. Il y a ti' . .1

nous éloij,menl du bonheur élernel. Le premier esi le pccne, qui s'oppose dnt'clenienl à noire enirée dans le royaume céleste, conformémenl à celle parole : Ni les tornicaieurs. ni les iduliUres, ni les adulleMcs ne ' 0

Dieu. Ici se présenie la cincjiiknit ^is

nos offenses. Le deuxième ol'staeU». cesl lu tentation, s

empèelie d'accomplir la vt>l ■" ■ ivino; j^ "... .... , ,^

sixième demande : Ne nous i is en h a

nous ne prions pas Difu d\ii;i; i je n s

de uv. pomi peunellie (\\.c nui. s y si.< d

ce qu'on appelle être niduil m tentation, kntin, le iruisiéme ol)Siacle,ce sont les peines (lue Ton rencontre dans le * 1 "<!î de la vie ; d'où la seplième et dernière demande ; ■--

nous du mal,

* Jean, x, 38, AroL. DU CnaisT. — Tome D. 29

450 CHAPITRE XVIIÎ.

contemporains, tel nous paraît-il aussi à nous dans le portrait que les évangélistes nous ont laissé. Cette haute dignité, mêlée à la plus douce suavité, cette sérénité toute céleste jointe à une mélancolie saisissante, cette majesté qui éclate en lui au milieu même de ses plus profonds abaissements ; cette élévation où il se soutient au-dessus de toutes les pensées et de tous les désirs de la terre, sans néanmoins qu*il laisse de prendre part atout ce qui émeut joyeusement ou douloureusement le cœur de l'homme, supérieur aux liens de famille et tout ensemble le meilleur des fils ; cette aménité si attrayante et qui n'ôte rien à sa gravité ; cette grâce si délicate et si pénétrante unie à une dignité qui commande le respect ; cet esprit de sacrifice qui reste entier au milieu des tortures du crucifiement, et qui arrache un cri d'admiration à un soldat romain; cette confiance de la vie qui brave la mort; cette intime conviction du triomphe quand toutes les apparences sont pour la défaite ; ce zèle dévorant de la gloire de Dieu et cette circonspection, cette modération qui marque toutes ses paroles et toutes ses actions; cette force qu'il met à embrasser et à remplir sa grande mission ; ces égards qu'il montre pour les faiblesses de ses disciples et pour leur peu d'ouverture d'esprit; ce feu sans violence, cette activité infatigable sans précipitation; cette haute sagesse que les maîtres et les docteurs de la loi s'étonnent de rencontrer dans un enfant de douze ans, et cette profonde simplicité de cœur ; cette haine du mal qui ne l'empêche point d'aimer les hommes méchants : toutes ces qualités si bien pondérées que nous venons d'indiquer rapidement suffisent à démontrer la divine harmonie qui caractérisait sa nature et le parfait équi-

LA PERSONNE DE JÊStS CHRIST. Ao\

libre <iui régnait entre toutes ses facultés intellectuelles et n)orales ^

Chaque homme porte dans son tempérament particulier une base donnée d'avance pour sou développement ultérieur, mais sur cette base môme se trouve marquée la limite qu'il ne franchira point, et déterminée la direction qu'il devra suivre. Mais en Jésus-Christ il ne paraît aucun caractère particulier prédominant ; aucune particularité ne Tassujétit ; il est supérieur à toutes. Le sentiment d'une contiante quiétude qui laisse à chaque jour sa peine*, qui est exem[)te de soucis comme le lis des champs ou l'oiseau du ciel, se trouve en lui à côté d'une immense et [)rofonde sollicitude, de sorte qu'il pouvait dire avec infiniment plus de raison que l'ancien prophète : Où trouver une douleur comme ma douleur' ? Son àme est en possession d'un calme que rien au monde ne trouble *, et néanmoins elle est susceptible d'émotion, de chaleur et de zèle', et aucune de ces oppositions ne

* « Je ne puis m'ernpôclicr de «lire qu'uoe des choses qui mo chaniient dans It; caiaclùre de Jésiis^ ce n*est pas seulement la duiiciîur de ses mœurs, la siiiiphcilé, mais la lacilii»', la f^ràctî et mùiiie l'élépancc 11 m* tuyait ni les plaisirs m li^s léles, il allait aux noues, il voyait les li-muu-s, il jouait avi'C

les enfants Il était à la lois indulgent et juste, doux aux

faibles et terrible aux nnH'lianls. Sa morah? avait qu»'li]U6 chose d'allrayanl, de caressant, de tendre ; il avait U' cœur sensible, il éiaii homme de bonne soci«''ii''. Ouanvl il n'rAi pas été le plus sa^e des murlcls, il en eût clé le \)lus aiuiiil 1 • ». (Rousseau, m» lettre de la Muntuijne.)

« Matth., VI, 3i.

• Jérém., LamciU., i, 12 ; lue, xi.X, 4i.

• Jean, xvi, 32.

• Ibid., H, 17.

452 CHAPITRE XVIIl.

rompt réquilibre et rharmonle de sa nature. La vie active et la vie contemplative sont les deux seules directions qui s'imposent à toute existence ; or, toutes deux ont leur point de départ et leur modèle en un seul et même Jésus- Christ K

Si donc, d'un regard non prévenu, nous envisageons la figure de Jésus, telle que les évangélistes Tout tracée, nous n'y apercevons rien qui excède ou laisse à désirer en aucun sens ; quelque individuelle et concrète, quelque vivante et réelle que soit son existence et sa manifestation, il ne s'y trouve pas une propriété qui fasse que sa vie ne puisse et ne doive pas être la vie de tous, sa figure, l'exemplaire et le modèle de l'humanité, enfin cet àpxv) îcai TÛTToç Tviç ^ixy.icdûr/iç , cct archétype de justice après lequel soupirait Platon \ 11 n'est pas seulement ni principalement un penseur, il est tout autant homme d'action. 11 est capable de créer, mais en même temps il l'est de recevoir des impressions du dehors et de les ressentir profondément. 11 est également grand, accompli, parfait en tout ce qui constitue une vie d'homme, à agir comme à souffrir, à commencer comme à finir, dans la

* D'après saint Augustin [Serm, clxx, 14; clxxix, 4), Marie et Marthe personnifienl les deux degrés de la perfection chrétienne. Toutes deux sont les sœurs de Lazare, toutes deux sont clières au Seigneur; tandis que Tune travaille pour lui, l'autre reste en contemplation devant lui

* Saint Cyprien a résumé les principaux traits de la perfection de Jésus. [Be orat. Dom., v.) Èumiîitas in coiwersatione, stabiiitas in fuie, verecundia in vcrbis, in factis justitia, in operibus misericordia, in moribns discirMna, injwiam facere non nosse^ et factam posse tolfrrare, cum fmtribus pacem tenere, Deum toto cmie dihgere.

parole comme dans les effets, dans la vie comme dr.ns la mort.

Est-ce un homme qui eût ainsi réalisé le type souverain de l'absolue perfection morale et humaine ? Tout homme porle nécessairement imprimé sur son front le signe du fini, de l'imparfait, du relatif et de Texclusif ; il est empreint dans son âme, il éclate dans tous ses efforts et dans toutes ses actions. Un individu n'offre jamais qu'un fragment de la parfaite et pure humanité, il ne présente qu'une seule direction, qu'une seule manière d'être doué, une particularité, une spécialité. L'homme individuel n'est pas Thumanité ; celle-ci ne verse sa plénitude et son intégrité que dans la coUecti n totale des individus. Tendre à la perfection en tous sens, rhomme le peut certainement, mais il ne fera jamais que s'en approcher plus ou moins, que cultiver une partie de son intérieur, que se montrer plus ou moins accompli dans telle ou telle direction. De même que son extérieur a quelque chose de propre et de particulier (iui le distingue de tout autre, ainsi en csl-il du caractère moral de sa vie. L'homme idéal paraît comme brisé et divisé en une infinité d'iiulividus. En Jésus, au contraire, c*est l'homme idéal lui-môme qu'il nous est donné de contempler; il est tout en toute chose, espèce et individu tout en.^emble ; c'est le Fils de Vhomme.

Tout ce qui a jamais vécu sur terre de grand, de noble et de saint, démontre dans sa beauté multiple et variée cette loi fondamentale de toute manifc>tation purement humaine. Ce sont divers rayons d'une seule et même lumière, mais ce n'est pas la lumière olle-niêmo, c'est Timage du soleil des esprits, telle que chaiiue créature

454 cnAPiTRK XVIII.

intelligente et libre la réfléchit ; mais ce n'est pas le soleil lui-môme, ce sont des notes isolées, éparses, de la grands harmonie qui est la sainteté et la perfection absolue, mais ce n'est pas cette perfection elle-même. Le pur et parfait idéal n'existe que là où l'idée se montre pleinement réalisée, oii l'on voit révéler dans Thomme non-seulement une parole, une pensée divine, mais le Verbe divin, mais Dieu lui-même. Et c'est ce que le monde a vu dans la personne de Jésus, qui est la splendeur du Père, en qui réside la plénitude vivante de la divinité^.

Autre considération. Tous les génies supérieurs qui ont paru sur la terre furent fils de leur temps et portèrent l'empreinte de leur nation. Socrate est exclusivement grec par sa physionomie morale ; Zoroastre est un oriental ; les prophètes montrent dans tous leurs écrits le cachet de la nationahté hébraïque. Le sage de la Grèce a beau se dire citoyen de l'univers, il n'en est pas moins entraîné par le courant de son époque et de sa nation. Sa nature, ses idées religieuses et morales dénotent partout le génie hellénique dans ce qu'il a de propre ; sa

* Strauss se contredit sans cosse sous ce rapport. (Voy. Streitschriften, ii, p. 152.) D'abord il déclare qu'il est impossible de surpasser Jésus en matière de religion, par conséquent, dans ce qu'il y a de plus élevé. Puis, dans sou ouvrage Uhm Jesu, il dit que c'est une belle nature, qu'il qualifie bientôt après de fanatique, p. 236. « Ce n'est ni le premier ni le dernier, coniinue-i-il; mais, de même qu'il a eu des prédécesseurs dans Israël et en Grèce, aussi bien que sur les bords du Gange et roxus, il n'est pas resté sans successeurs, p 625 ». Nous le voyons, Strauss est un homme de progrès. Jésus selon lui est un fanatique, et pourtant il a contribué à nous enseigner la résignation, la douceur et l'amour du prochain, p. 626.

vertu porte le type caractéristique de la moralité grecque *.

11 en est tout autrement de Jésus-Christ. A la vérité, il porte, lui aussi, rem[)rcinte de sa nationalité dans sa vie extérieure, il la porte dans l'universalité môme qui le caractérise, autrement il ne serait pas un vrai homme, né d'une femme et vivant parmi les hommes ; il ne serait qu'une pure idée, une ombre privée de réalité, de consistance et de vie, mais la forme nationale l'enveloppe seulement comme un vêtement , sans pénétrer dans son intérieur pour le déterminer et le conformer. Ce qu'il y a de national dans sa manière d'être et d'ensei<^ner est simplement un moyen, un instrument pour lui, et non pas le principe ni le but de son action. Tout ce qui tient à la race, à la tribu, est une limite restrictive qu'il brise pour réaliser le type humain dans son entière et pleine signification, et [lour élever la nationalité jusqu'à Thumanité prise dans le sens le plus élevé du mot et le meilleur. L'objet de sa pensée etde son amour, c'est non pas un peuple particulier, mais l'humanité tout entière; rassembler dans l'unité d'un même culte l'humanité réconciliée avec Dieu, former de toutes les nations un seul troupeau conduit par un seul piisleur, voilà ce qu'il veut, ce qu'il enseij^ne, ce pour quoi il vit et meurt. Aussi, aveuglés par leurs préjugés étroits de nationalité

* Lo Socnito (le XiMioplion, obscrvtî Zollor, Vhilotophiê cUr Oriechen, n, |). 161, n'csl pas ce piVU» idéal de vertu aiuiuel la cnliquc luiulcrnc a liienlic h rassimiler. mais bien au roiitrair»^ un v«'iilai>l6 grec îles pi»'ds i\ la tèle ; un Iminme t'iitin en chair et eu us ({ui est loin d'ôlre un abrégé de morale pour tous les temps.

456 CHAPITRE XVill.

et de race, ses compatriotes jugent que ses doctrines eï ses tendances sont antinationales, et ils s'en scandalis'jrj, a Ce qui m'a souvent paru », dit Wisemann, « la plus forte a preuve intrinsèque d'une autorité supérieure inipria mée à l'histoire de l'Evangile, c'est que le caractère a saint et parfait qu'il peint, non-seulement diffère de « tous les types de perfection morale que ceux qui ont « écrit ce livre avaient la possibilité de concevoir, mais c même y est précisément opposé. Nous avons dans les « écrits des rabbins d'amples matériaux pour construire « le n^odèle d'un parfait instituteur juif ; nous avons les « maximes et les actions de Hillel , de Gamaliel et de a Kabbi Samuel, toutes peut-être en grande partie iinaagiûaii'S, mais toutes portant l'empreinte des idées « uaticales, toutes formées d'après une règle de perfec- « tion déLerininée. Et cependant, rien ne peut être plus € éloigné que leurs pensées, leurs principes, leurs actions « tt leurs caractères ne le sont de ceux de notre divin Ré- « dempteur. Amateurs de controverses querelleuses et de «captieux paradoxes, défenseurs jaloux des principes « exclusifs de leur nation , partisans zélés et entêtés du G maintien de la moindre virgule de la loi, tandis que par a des sophismes ils s'éloignent de la loi : tels sont la plu- « part de ces grands hommes, l'exacte contre-partie et a l'image réfléchie de ces scribes et de ces pharisiens, qui « sont réprouvés sans retour comme une contradiction 0 manifeste des principes de l'Evangile. Gomment est-il a arrivé que des hommes sans instruction comme les e évangélistes, aient imaginé de représenter un caractère a qui s'éloigne à tous égards de leur type national, ea « désaccord avec tous les traits de celui-ci, que cepeadant

LA PERSONNE DE JÉ5US-CIIRIST. Aol

« la couluirie, réducalion, le patriotisme, la religion et c la nature semblaient avoir consacré comme le plus • beau de tous? Et la difliculté de considérer un senjLla- « ble caractère comme une invention de l'homme, ainsi a que Ton a eu Tinipiélé de l'imaginer, est encore aug- « montée si Ton observe comment des écrivains, quoia que rapportant des faits diCTérents, comme saint Malci tliicu et saint Jean, nous conduisent à la mcmeconcepa lion et à la même représentation... Il n'y a qu'un a moyen d*exj)li(iuer ce fait : Les évangélistes doivent a avoir copié le modèle vivant qu'ils re[)résenlent, et « l'accord des traits moraux qu'ils lui donnent ne peut a provenir que de l'exactitude avec laquelle ils les ont « rci-pectivcment dessinés. Mais ceci ne fait qu'augmina ter notre mystérieux étontiement; car, assurément, il « n'était pas comme le reste des hommes, celui qui pou- « vait ainsi se distinguer par le caractère de tout ce qui 0 était reconnu comme le plus parfait et le plus admi- « rable par ceux qui l'entouraient; celui qui, tandis qu'il a se pl'.çait si fort au-dessus de toutes les idées nationales a de perfection n^.orale, n'empruntait cependant rien du a grec, de l'indien, de l'é-yplien ou du romain ; qui, lorsa (lu'il n'avait ainsi licn de comnum avec aucun lyiHj 0 connu, avec aucune règle de perfection établie, pouvait 0 paraître à chacun comnu' le type de l'excellence qu'il «aimait particulièrement* d.

* l/intliMMicc (!(» Hillehqnc doiger oso comparera J«''susChrist, ne lui milU'iiicnl rororiiiatiicr, «Micon* iimnis crt^airuc ; «lie sr lioiiia à roinnilcr la loi traililiomirll»» v\ oiah% «pn .se roinposail d'uuo niliniiù do Piiv^cnplions ayant pour olijei de prévenir les infraciions & la loi do Moi^e. La tendance do

458 CnAPlTRE XVIII.

Quant à rassertion que le christianisme renfermerait peut-être quelques éléments de platonisme, il est certain que le Christ a admis dans sa doctrine tout ce qui dans Platon était conforme à la raison naturelle, non parce que Platon l'avait dit, mais parce que c'était vrai. On en pourrait dire autant des autres systèmes ; tout ce qu'ils renferment de vrai, de bien, de beau, se retrouve dans le christianisme qui est le vrai, le bien et le beau total et absolu. La doctrine de Jésus-Christ ne doit rien à Platon non plus qu'à Aristote, quelque belles et profondes vérités que ces hommes de génie aient exprimées. Autre chose est qu'un homme rencontre et exprime la vérité, autre chose que la vérité elle-même se manifeste *

Jésus-Christ est devenu tout à tous, aux Grecs comme aux Barbares, aux enfants d'Israël ainsi qu'aux sauvages habitants des déserts. Il dépasse les étroites limites de la nationalité et s'étend à des proportions universelles; c'est là le caractère qui distingue sa personne et sa vie. Il n'a rien de commun avec l'hellénisme non plus qu'avec !e latinisme ; il n'a rien emprunté à l'Inde, rien à l'Egypte. L'éclatante manifestation de sa vie n'a point eu de modèle et n'a rien qui l'égale. C'est pourquoi il est pour tous un modèle dans lequel chacun contemple son idéal

Hillel est vers le droit, vers la casuistique. Hillel ne voit que sa nation. L'œuvre de Jésus est religieuse, humaine, universelle. Hillel travaille sur la lettre, Jésus sur l'esprit de la loi. Celui-ci débarrasse la loi de Dieu des restrictions qui en faisaient la loi particulière d'un peuple, celui-là indique avec précision les limiies qui séparent son peuple des autres nations. Cf. Delitzsch, Jésus und Hillel, p. 21.

' Clément d'Alexand., Strom., i, 7.

moral, qui peut toujours être imité mais jamais atteint. L. € Les Grecs deviennent ses disciples, bien qu'il n'ait pas or fond(^ d'école au milieu d'eux ; le brahmine le Ténère, « quoique sa religion soit annoncée par des gens de la c caste la plus infime, par des pêcheurs ; l'habitant du € Canada l'adore, quoiqu'il soit de la race blanche, objet c de son horreur. Toutes les différences de couleur, de € peuple et de mœurs, Jésus les supprime pour faire des c enfants d'Adam une grande nation * d.

Et, chose à remarquer, ce n'est pas sa doctrine seulement, ce n'est pas une théorie morale abstraite exposée par lui qui sert de règle à tous les hommes, mais c'est sa "Vie elle-même et ses actions qui constituent la règle par excellence de la vertu et des moeurs, et la base solide sur laquelle s'élève l'édifice de la morale chrétienne. Les plus sublimes ligures du christianisme, les maints de tofite nation et de toute épocjue sont devenus tels, moins pour avoir suivi les doctrines évangéliqucs, que pour avoir copié et s'êh'e approprié la vie de Jésus-Christ. Ils ont reproduit dans une certaine mesure et fait revivre en eux Jésus-Christ, c'est-à-dire l'idéal du genre humain, fait homme et venu sur terre sous une forme visible ; la divinité ou la sainteté parfaite manifestée pleinement dans la vie de Jésus, s'est de nouveau révélée en eux dans une certaine proportion, et voilà |)ourquoi ils ont été des saints*.

* Wiseman, op. cit. mp.

• Anssi nt» voyons-iums :istraiUî, lo bien en péiu'i

de l'univen?, le Bon par excelknce, Jésus-Ctirisi. C'esl eu le

• Anssi nt» voyons-iiDiis pas les Ap<Mros pri>chcr une morale abstraite, le bien en péiuMal ; mais ils prési-nieiil aux yrux

460 CHAPITRE XVIIl.

11 serait peut-être à propos ici de jeter un coup d'oeil sur les plus grands hommes qui aient étonné la terre ; on verra que les plus illustres, les plus dignes d'admiration sont écrasés par l'éclat incomparable de Jésus. Socrate^ par exemple, nous paraît grand dans le cadre où il est placé. Il déclare qu'il n'est pas sur terre pour lui seul, mais encore pour le bien de son prochain; sa mission est d'enseigner la vertu aux hommes, et il est prêt à mourir plutôt que de renoncer à cette tâche vers laquelle la voix de son bon génie l'appelle ^ Mais le prochain, pour Socrate, ce sont ses concitoyens, et son amour ne franchit pas les murs de sa ville natale ^ Il veut du bien à ses amis ; il poursuit, en revanche, ses ennemis d'une haine implacable*. Sa vertu se borne à remplir ses de-

contemplant que le monde doit apprendre le bien et s'en pénétrer. c( Le Christ a soufïert pour vous, afin que vous suiviez ses traces ». (I Pierre, u, 20.) Voilà en quelques mots la prédication apostolique tout entière. L'imitation de la vie douloureuse de Jésus et les méditations sur ses cruelles souflVances, tel a été le levier qui souleva le vieux monde hors de ses gonds ; ce n'étaient ni des mots, ni des discours, ni des théories. Je vous adjure au nom de la mansuétude de Jésus-Christ, dit saint Paul aux Corinthiens. {II Cor., x, 1.) C'était à la fois la théorie et le mode d'action le plus puissant.

* PlatoUj Apolog. Socr,, p. 40. Euthyd., p. 272. Be Republ, vi, p. 406.

* 11 refusa de fuir lorsque Criton, qui avait tout préparé pour son évasion, l'y excitait. 11 motivait son refus sur l'impossibilité où il serait en Thessalie de suivre sa vocation pour renseignement et d'élever ses enfants eu véritables Athéniens. (Platon, Crit., p. 13.)

* La vertu de l'homme consiste à vaincre nos amis par le bien qu'on leur fait, et nos ennemis par le mal qu'on leur

rend. (Xenoph., iHewi., II, 6, 35.) Naav tcù; p.8v (pi'Xou; eu 'jroioùvTa,

LA PERSONNE DE JKSUS-CnRIST. 40 î

Toirs de citoyen \ Jésus, au conlraire, pénètre jusqu'au fond du cœur. Socrate n'a pas le courage de s'opposer à l'idolûlrie, à la superstition générale*. Jésus déclare une guerre éternelle à l'erreur et au mensonge. Socrate meurt, il est vrai, pour ses convictions, n^.ais il souille le dernier moment de sa vie par une reconnaissance effective du polythéisme. Jésus endure la mort la plus cruelle et la plus infâme, et expire plein de courage et de confiance.

« Socrate inventa», dit-on, a la morale; d'autres avant I c lui l'avaient mise en pratique : il ne fit (jue dire ce qu'ils 0 avaient fait, il ne fit (jue mettre en leçons leurs a exemples. Aristide avait été juste avant (jue Socrate « eût dit ce que c'était que la justice ; Léonidas était mort a pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir a d'aimer la patrie ; Sparle était sobre avant que Socrate • eût loué la sobriélé ; avant (^u'il eût défini la vertu, la a Grèce abondait en honunes vertueux. Mais où Jésus « avait-il pris chez les siens cette morale élevée cl pure et dont lui seul a donné les leçons et l'exemple ? Du sein a (lu plus furieux fanatisme la {)lus haute sagesse se Ct «entendre; et la simplicité des plus héroLiues vertus « honora le plus vil de tous les peuples* ».

Nous gomme» bien loin de vouloir contester la

* OhC'w aux lois de l'étal est pour Socrate le résumé de tous les devoirs; la lui (votxiuo;) et l.i morale (^i*aio;) sont synonyme» ù bos youx. (Xenoph., Mcm., iv. 4, 12; iv, 6, C.

' Honorer les dieux selon les lois de l'Eiat esl lo meilleur f.uUe. [Mcm., 3, 15.)

• llousseau, Emile, iv.

haute influence que Socrale a exercée sur îa civilisation hellénique, nous ne voudrions pas même soutenir qu'il n'y ait rien eu de providentiel dans le rôle qu'il a joué* ; mais il n'en demeure pas moins certain que, en comparaison de la morale chrétienne et de la personne de Jésus, ni la doctrine, ni la vie, ni ia mort de Socrate ne peuvent nous satisfaire. « Sa tempérance si vantée », obîerve justement Zeller*, a n'a rien absolument, ni dans « Platon ni dans Xénophon, de ce caractère ascétique qui « se présente aussitôt à l'esprit des modernes quand il est « question de cette vertu ; Socrate non-seulement n'évite « pas la jouissance sensuelle, il va jusqu'à s'en permettre a l'excès*. Quant à sa continence, maints passages, tels que a Mém., I, 3, 14 ; iij 1, 5 ; ii, 2, 4 ; m, il ; iv, 5, 9. Sympos., « IV, 38, peuvent nous prouver combien elle s'éloigne a des règles élémentaires de notre morale. Ses rapports « avec la jeunesse portent toujours le caractère national « hellénique. 11 blâme les sensualités monstrueuses et « contre nature qui souillaient les mœurs des Grecs * ;

* « Ce philosophe digne d'admiration, qui, seul parmi les Grecs, pénétra dans le péristyle du temple de la vérité chrétienne », dit Eusèbe en parlant de Platon. [Vrœ'p. evangel, XIII, 14.) Saint Justin {ApoL, i, 46) dit : « Ceux qui, comme Socrale et Heraclite, vivaient selon le Verbe, étaient chrétiens, bien qu'ils fussent mis au rang des athées». (Voy. Actes des Aiwtres, xiv, 10) ; « Lequel dans les siècles passés a laissé marcher toutes les nations dans leurs voies; et néanmoins U n'a point cessé de rendre toujoure témoignage de ce qu'il est ».

' Philosophie der Griechen, ii, p. 17.

* Plat., Sympos., p. 176. — Xenoph., Sympos., ii, 26;

* Xenoph., Mem., i, 2, 29. — STjii^m., viii, d9.

c mais c'est toujours sous la forme erotique qu'il coma prend le commerce même de l'esprit et les relations a morales*. Enfin, quoi que l'on puisse dire en faveur de 0 Socrate, sa vertu ne s'élève point au-dessus du type de a moralité familier aux Grecs d. Il faut ajouter à cela le défaut d'humilité et les éloges froidement orgueilleux qu'il ne craint pas de se décerner à lui-même*.

Il n'en est pas moins certain que Socrate, même envisagé au point de vue chrétien, conservera toujours un rang élevé parmi les grands hommes qui ont illu>lré rhumanité; sa mort est le plus beau et le plus noble exemple que le monde païen ait à nous montrer, t L'on a a comparé son tré[)as avic le sacrifice d'un plus grand

* Xenoph.,. Sympos.y vm, 2. — Nous vovons Socrate, dit Zeller (op. ctf., 2* éuiuoi), p. 75), se pioposer (J:ins ses enueliens un savoir qui n'a aucun but moral, aucun but que le savoir nièiiie; nous le vuyons nn''riie lemire à des conclusions qui ne peuvent qu'être imniorah's dans la pratique. {MfVi., m, 11.) — r>ous le disons pour rélornier l'idée que l'on sr ttiit ^énéralcmenl de Socrate comme moraliste po[)ulaire. Suerale entend un de ses amis louer la beauté de la courtisane TIh'odota, et aussitôt il va la voir avec ses disciples, il l'enLM.'î dans un enlretieii où il clieiche à l'amener sur sa prr' et il lui montre par (jut-is nu)yeiis elle pourrait !«• x

j^agner les hommes. — Socrate' ne parle point là avec sua ironie accoutumée (Lassaulx, Sociales wui Chtstus, p. 104); il parle sérieusement ; ce (jui le prouve, c'est que Socrate no détendait point i\ ses disciples le citmnien ■ ourtis,ii;. <.

mais le leur permellail et mèiiio le leur < iil, et « < l.i

:)0ur des raisons qui n'ont iii?n de moral et de spirituel. (Xenopb., 51cm., I, 3, 8 ; I, 3, U : t>- -'^t r:^.; Tt.aû?a, cN -r irâi^u uiv 5ic(i.ivcu tcû cûp.9i7c;, eux â» rfcc t'jï.tÔ.) Si l'OU Si'

dit Da'llin^^er, (i'ïJiyti/aiiwiff </.

Uoijvt'iit dans un écrit tiui i. .

ciisation de corrompre ta jeunesse, on a lu uicburc dcb idées régnantes sur ce sujet.

■ Xénopl on, Mcm., iv, 8, 4 11. Aji.' j., 1-9, i:-19.

464 CDAPITRE XVIH.

« que lui, mais c'est un parallèle qu'on n'eût pas même a dû tenter, car les différences et les contrastes qui sépa- « rent ces deux événements ont quelque chose de beauci coup plus profond, plus fort et plus saisissant que les « ressemblances toutes superficielles qui semblent les «rapprocher^ ». « L'un boit tranquillement la ciguë, « parce qu'il sait que ses concitoyens, loin de partager la « haine de ses ennemis, sont pleins d'estime et de res- « pect pour lui. Il connaissait aussi le dévouement de ses a disciples, qui ne consentiraient pas à se séparer de leur « maître avant d'avoir recueilli son dernier soupir. c( L'autre boit jusqu'à la lie un calice d'amertume tel « qu'avant lui jamais homme n'en goûta un semblable ; « honni, calomnié^ raillé par sa nation, il se voit encore « abandonné, renié, trahi par ses disciples les plus chers. « L'un, entouré de nombreux amis qui le soutiennent, se a ùéfend d'abord devant ses juges avec une franchise a courageuse, mais non sans relâcher peut-être quelque « chose de ses doctrines, puis il passe ses derniers mo- « ments au milieu de ces entretiens philosophiques qu'il <i aimait tant, interrogeant ses amis et les conduisant de « réponse en réponse jusqu'à une dernière conclusion « qui exprimait sa propre manière de voir. L'autre, cone (luit de tribunal en tribunal et interrogé, reste muel;, c bien qu'innocent comme il était il eûi; pu facilement 0 présenter une défense victorieuse ; son égalité d'âme a persévère jusqu'au milieu du plus désolant abantlon, « durant les heures sanglantes de la plus cruelle agonie.

* Dœllinger, Paganisme et judaïsme , p. 253.

« Et néanmoins son silence parla plus éloquemment à a Pilate que le discours élégant de l'atliénien à ses juges, a La tranquille résignation de Jésus dans sa lutte contre a la mort arrache à un centurion romain, ainsi «ju'à une c multitude prévenue contre lui, ce cri répété ensuite a par tous les écbos de l'univers : Cet homme était vraia nicrtt le Fils de Dieu ! tandis que la mort assurément a fort belle de Socrate, n'a jamais fait dire autre choso, a sinon (ju'il était mort comme il convenait à un philoa sophe * », Ajoutons que la morale socrati(jue n'a doté l'humanité d'aucun principe nouveau, comme Ta fait Jésus-Christ, que la personne du i)hilosophe grec n'a pas été la vivante expression de ses doctrines, souvent dc^fectueuses d'ailleurs et même ftiusses, et toujours sans portée universelle. Socrate enfin est loin de nous offrir le modèle accompli de la perfection en tous sens.

Allons plus avant, recherchons la raison dernière de la manifestation de Jésus. Qu'est-il venu faire dans le monde? Qu'est-ce qui l'a dtHerminé à sertir de sa retraite à l'âge de trente ans; quel a été son dessein, qu'a-til voulu, que s*cst-il proposé cojime but de ses efforts et de son action ? La nature du but nous fera juger du mérite de l'intention, et la grandinir du pian nous mènera à connaître l'oî^prit qui Ta conçu. Il portait dans son àme une pensée d'mio hauteur infinie et toute divine, il entreprenait une œuvre immense, inouïe, il s'agissait d'apporter à tous les hommes le salut et la ùotwe îiouveiii\ de régénérer le genre Inimain, toiit le genre humain, jns-

* Wiseman, Sermons sur k Sauveur tt sur ta sainte Vicr^,

AroL. DU CnnisT. — Tome II. 30

i66 CHAPITRE XVIII.

qu'au dernier de ses membres qui habitera cette terre à la fin du monde, de le retremper, de le transformer jusque dans le plus intime de son être. C'était le monde qu'il fallait renouveler entièrement et d'une manière durable dans son penser et son vouloir, dans sa religion et dans ses mœurs, dans son intelligence et son activité, dans toute l'étendue de la sphère de la vie humaine. Et lui, encore jeune homme, sorti d'une humble et obscure condition, il se met à exécuter ce dessein avec une assurance et une certitude de succès qui nous cause de rétonnement. Il se met à Tceuvre sans crainte ni hésitation, mais aussi sans présomption. Qui a mis cette pensée dans son esprit ? Ce plan extraordinaire, qui Ta d'abord conçu? Qui donc a déjà préparé, déterminé, exhorté Jésus à le mettre à exécution ? — Personne. II n'a pas d'amis pour le seconder^ pas de soutien puissant pour le protéger, il voit se dresser devant Ijui des montagnes de préjugés, et cependant il commence ; l'envie et la haine lui déclarent la guerre, et cependant il réussit. Tel a été son plan, son dessein, son action. Il compare lui-même son œuvre à une petite graine jetée en terre, qui produira un arbre puissant et immense, dont les branches s'étendront sur toute la terre, et à l'ombre duquel tous les peuples viendront se reposer '. Le nombre de ses disciples sera incalculable, ils viendront de toutes les extrémités de la terre '. Son œuvre subsistera à jamais, se perpétuant d'âge en âge parmi tous les peu-

» Matth., XIII, 31.

* llid., XXIV, 14; Jean, xii, 32.

LA PERSONNE DE JÉSUS CnRIST. 467

pies *. Toute rhumanitc doit un jour ne former qu'un seul troupeau sous un seul pasteur*.

Qui jamais conçut un pareil dessein ? Le meilleur des Grecs se consacre exclusivement à sa patrie, à sa ville natale. Jésus embrasse de son re^^ard tous les honmies, son amour enveloppe la terre, lui seul a un Evangile, une bonne nouvelle pour tous. Celui-là n'a pensé qu'aux seuls hommes libres, pour les rendre meilleurs* ; Jésus appelle tous les hommes sans exception, et avant tous les autres, les afCigés et les opprimés, les pauvres et les petits. Celui-là disparaît et son œuvre est enterrée avec lui. Jésus sait avec certitude que le ciel et la terre passeront, mais que sa parole ne passera point. Il sait cela et il le déclare, cet humble Galiléen. 11 n'y a pas de milieu, pour tenir ce langage il faut être ou plus ou moins qu'un homme. Si ce discours n'est pas d'un Dieu, il est d'un insensé. Mais s'il n'est pas d'un insensé, et ijui serait assez insensé pour le soutenir ? il est d'un Dieu. IMaton, à qui son éloquence a mérité le surnom de divin, a-l-il renversé un seul des autels où les divinités les plus monstrueuses et les plus absurdes étaient adorées? Ontils, lui et les autres philosophes de l'antiquité, seulement soupçonné qu'il fût possible de combattre ouvertement le polythéisme, (jne l'on dût pour cela braver, je ne dis pas la mort, mais seulement la raillerie et les opprobres? Ils ont tenu la vérité cajjlicc dans l'iniquité^ et en reli-

• Jean, xvi, 18 ; /ea/i, xvi, 33.

^ Jean, \, 16.

» Platon, Vi'ot. de liq)., vi, p. 402.

gion, ils se sont accommodés à l'opinion du grand nombre qu'ils méprisaient tant. C'était la volonté de Dieu de faire voir par expérience que la ruine de l'idolâtrie ne pouvait pas être l'ouvrage du seul raisonnement Lumain^,

* liossiitît, BÎSL0U16 bai l' hùtuire urdveTseîle, IP partje, cli.XXV. — On peut ainsi résumer les rapports de Platon avec le chrisiianisiiie.

1° Platon a détruit beaucoup d'erreurs païennes à l'aide de la raison naturelle et d'antiques traditions;

2° 11 a émis beaucoup de principes vrais en théologie, cosmologie, psychologie et éthique.

3° Néanmoins il n'a formulé aucune de ces vérités avec l'infaillibilité absolue qui est le privilège exclusif du christianisme.

4» Le christianisme a mis au nombre de ses dogmes les vérités rationnelles effleurées par Platon, mais après'les avoir complétées et développées.

S'' Platon avait pressenti quelques-unes des vérités surnaturelles du christianisme, sans cependant avoir rien de positivement chrétien dans sa doctrine.

6» Platon n'est pas en opposition avec le christianisme, bien que, dans plusieurs de ses aperçus, il ne puisse franchir les bornes étroites du Paganisme. (Voyez Becker, das philosophiscJie System Platoti's in seiner Bezichung zum christlichen Dogma, p. 346.

Déjà Eusèbe avait fait observer qu'un des traits caractéristiques du christianisme consiste à n'être ni Judaïsme, ni

Hellénisme, àÀXàTO [xsTa^ù tcutwv TraXaiCTarcv eùcsoîîa; izclirvju.cf. xc:t

àpy^aicTaTT, xiç cpOxaoçta. Frœpar. Evang.,!, 2. Sans doute, il s'e^l dit, en dehors et avant rétablissement du christianisme, des vérilés qu'il a admises; mais il ne s'est pas boiné à révéler des idées inconnues jusqu'à lui, il a remanié celles qui étaient déjà connues et en a fait un tout homogène en leur donnant un éclat nouveau.

Ce n'est qu'au moment de sa chute définitive que le paganisme, pour contre-balancerla puissance envahissante du christianisme, chercha à représenter la nouvelle doctrine comme un Platonisme développé. (CLOristen., C. Ce/s., vi, 1, iO ; vu, 61. Augustin De civitateDci. xix, 23. — BeconsensuEvanyelj i,*^.

LA I'ERSO>>E DE JÉSLS-CURIST, 4G9

Il n'y a donc rien de comparable à Jésus dans l'iiistoire, In place qu'il y tient est unique et sans pareille. Il a conçu un dessein plus haut que toute intelligence humaine, et sans se laisser seulement toucher aux attraits de ce monde ni entamer aux passions de la terre, il a travaillé à le mettre à exécution. Il est le premier et le dernier qui ait fait une telle entrei)rise et qui Tait menée à bonne fin. — Que s'ensuit-il ? qu'il a été le pins grand des hommes? Oui, sans doute, mais quehjue chose de plus encore. Et quiconciue se connaît en hommes, avouera qu'il y a ici plus qu'un homme. C'est l'impression que causa des le principe le spectacle de sa vie. Dès qu'il se montra, il excita chez tous l'élonnemenl, et chez un grand nombre l'admiration, la foi et l'adoration. Co

— De dortrin. christ., ii, 28 ; Ep. xxxi, 8. Les recherclios scienliliques qui, à notr(; époque, agrandissent sans cesse l'Iiorizon inlelleclu<]l, font ressorlir cliaquc jour davanlage la valeur absolue du chrislianisnie. r.c sera [)ournolre siècle un»' n une distinction toute particulière, d'avoir porté le tl.i .

de la crili(ju«' dans les ténèbres (pii enveloppaient la rL*li;^ion comme la civilisation des peuples les plus éloignés. Et, maintenant que nous avons pénétré la plupart des mystères qui environnaient les cultes étrangers, que chaque Si. .ut,

sans grande peine, examiner les croyances des Bi.. > et

des Bouddhistes, et se rendre compte, au moins vu Claude

f)arlie, des objets vénérés |>ar les (iiecs et les IMiéniciens, 'attente liévreuse, rentliou.^iasmc, qui s'étaient manifestés lors(|u'on avait exhumé de leur tombeau queUiues debiis de ces antiques religions, se sont subitement ealinés. Les grandes vérités au christianisme avaient perdu un moment île leur prestige, aux yeux îles Européens nlasés, el l'on croyait trou- V(;r dans U'S ténébreux mystères de l'Orient des richesses non eni'oie exploitées. Mais 'l)ieiit(M le lanatisme fut obligé do céder la placiî ù la saine eiilique,et le liMups n'est pas éloigné où les (explorateurs qui sélaieiil avenluiés sur le terrain des anciennes religions, convaincus de la vaniie de leurs eflorls, tourneront leurs regards vers le culte d»3 leur enlanre et reronnaitronl se.> beautés el sa supériorité incontestable. (Ilaue* licrg, p. 90.)

AlO CHAPITRE XVIII.

sentiment dure encore dans l'humanité, subjuguée par rimposaute grandeur de Jésus, elle confesse que Ditu s'est approché d'elle dans la personne de Jésus, qu'un être d'une nature supérieure à l'homme a paru sur la terre venant de plus haut. Quiconque refuse de faire cet aveu, se voit condamné à s'arrêter muet devant la figure de Jésus comme devant une énigme éternelle, et toutefois obligé de reconnaître que cette énigme est le centre et le pivot sur lequel roule l'histoire du monde. L'incrédulité elle-même est forcée de rendre témoignage à rincomparable perfection de Jésus-Christ : si défiguré qu'il paraisse dans ce qu'on pourrait appeler le miroir concave des théories rationalistes d'un Strauss, d'un Schenkel et d'un Renan, il n'en conserve pas moins quelques traits de son immortelle et céleste beauté qui ioiit seuls tout l'attrait de ces œuvres de mensonge. Telle est la bonne odeur de l'amabilité de Jésus, qu'une seule goutte de cette liqueur divine dans une mer de mensonges et d'erreurs, d'ignominie et de souillures, se fait encore sentir et charme même les âmes incrédules ^

Trois jugements furent portés sur Jésus par ses contemporains. — Ses proches et ses voisins crurent qu'il avait perdu le sens * et voulurent s'emparer de sa personne. Les docteurs de la loi dirent qu'il était possédé du malin esprit, et qu'il chassait les démons par la puissance

* Comp., Heinrich, ChristuLS, 1864, p. 186^;

* « Ses proches l'ayant appris, ils vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient qu'il avait perdu l'esprit ». Man, ui, 21. E. Renan est du même avis qu'eux, car il dit : Par moments 011 aurait pu croire que sa raison s'égarait.

de leur chef *. Les Apôtres le prirent pour ce qu'il disait être, pour le Fils de Dieu, Dieu lui-même*. Un quatrième jugement était et est encore impossible.

Le premier et le second sont manifestement faux. Jésus n*est pas un insensé; Jésus n'est pas un instrument du démon. Force est donc de s'en tenir au troisième jugement, à la confession des Apôtres qui est seule nécessairement conforme à la vérité.

Afin de pouvoir ap[)récier avec plus de profondeur et d'exactitude ce qu'il y a de divin dans la personne de Jésus, telle qu'elle s'est manifestée au monde, considérons comment il a réalisé son vaste dessein et accompli sa grande œuvre. Comme la voûte immense du ciel reste suspendue dans sa hauteur et son immobilité majestueuse au-dessus de toutes les variations et de tous les troubles de la vie humaine, ainsi Jésus traverse les agitations et les misères de ce monde s:ins rien perdre de la sérénité et de la pureté de son âme. Une sublimité ineffable qui brille dans toute sa personne et perce à travers ses humbles dehors, inspire même dans le silence à ses puissants ennemis une secrète terreur, tandis qu'elle attire à lui par un attrait irrésistible les âmes simples et droites, les vrais enfants d'Israël. Tous ses discours respirent ce calme admirable et saint. Rien en lui qui sente la passion, rien de |)récipilé et d'immodéré, ni non plus d'irrésolu et d'indécis, tout est précis, simple et franc,

M/a/f/i., IX, 3». [Marc, in, 22.)

• Mutth., XVI, 10. « Siinmi Pierre prit la parole et dit ; Tu 68 lo Ciinsl If Fils du Dieu vivant ». Jexn, XX, 28. Tlioniass'écriaj « Mou Seigneur et mon Dieu ! »

c'est la naturelle manifestation d'un esprit, qui, tout plongé dans le pur éther de la divinité, ne sait rien de ce qui a coutume de troubler et de confondre l'esprit humain, de le remplir de doute et d'inquiétude, de ce qui bouleverse notre cœur, l'enivre et le fait chanceler. Et cette sérénité inaltérable et sublime l'accompagne durant tout le cours de sa vie, depuis l'apparition qu'il fit dans le temple à l'âge de douze ans, jusqu'à son entrée solennelle à Jérusalem, dans le sein de sa famille, là où sa mère recueillait et gardait dans le fond de son cœur chacune de ses paroles *, comme au milieu de ses ennemis, dans son triomphe à travers la ville sainte, comme lorsqu'il est livré aux mauvais traitements de la canaille et parmi les angoisses affreuses de sa passion.

Tel est le caractère constant de ses paroles et de ses œuvres. C'est toujours le même calme, soit qu'il ressuscite les morts et commande aux tempêtes, soit qu'il s'occupe de pourvoir aux nécessités corporelles de ses disciples. Jamais vous ne trouverez en lui la trace d'un effort ou d'un doute. Que ce qu'il dit et fait soit grand ou petit, c'est toujours la même imperturbable sérénité. Comme il exprime simplement et en peu de mots les pensées les plus profondes et les plus saisissantes, les vérités les plus hautes, ainsi opère-t-il les miracles les plus surprenants avec calme et sans effort. Ses paroles et ses actions portent toutes le cachet du sublime. Les plus grands hommes peuvent, dans certains moments, à peine atteindre à ces hauteurs, Jésus y plane toujours. —

* Luc, 11,51.

«Jésus-Christ », dit Pascal*, a parle des plus grandes f choses si simplement, qu'il semble qu'il n'y a pas c pensé ; et si nettement néanmoins qu'on voit bien ce ff qu'il en pensait. Cette clarté, jointe à cette naïveté, est « admirable ». — a Jamais homme n'a parlé comme cet c homme, disent eux-mêmes les serviteurs des prêtre» « et des pharisiens* ». Sa vie était en Dieu, et c'était vers Dif u, comme à la source de la vie, que convergeaient toutes ses pensées. Quoique sur la terre, il demeure dans le sein de son Père, sa nourriture c'est de faire la volonté de son Père, et il ne fait rien qu'il n'ait vu auparavant dans le sein de son Père *.

Infaillible par nature, il n'appréhende point de se tromper. Il ne consulte ni ne délibère point, et cependant il ne faillit ni ne chancelle jamais; enfin il ne trahit aucune de ces faiblesses inhérentes à l'humanité, dont le génie le plus vigoureux et le mieux doué ne saurait s'affranchir *. Ce n'est pas seulement l'Apôtre qui le nomme la force et la sagesse du Père *, la splendeur éternelle de la majesté divine, le Verbe (jui était dès le conunencement dans le sein du Père et (|ui annonce ce qu'il y a vu*; ce n'est pas seulement lui-même (|ui se nomme la

* Pensées, P II, Art. 10.

* J'un, vu, 40.

*Jc(iu, V. 19.

* Cuiiiparcz rinecrliluilo do l'iaion ol «li> Sor: il»*, lorsqu'ils discuUMU dans It; IMiedoii sur riiuinorlahii^ du 1 ûidc

» Ikbr.y I, a.

*Jcan, I, IS.

474 CHAPITRE XVIU.

vérité, et qui se dit envoyé dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité : toute l'histoire de sa vie nous déclare la même chose ; chacune de ses paroles est en même temps un acte viviflant, car il parlait comme quelqu'un qui a autorité *. Il connaissait tous les hommes., et il n'avait pas besoin qu'on lui révélai ce qui se passait dans l'homme, car il le savait par lui-même *. Il connaît la Samaritaine' et le publicain *; il lit dans Fâme de NathanaëP, comme dans celle de Judas ^ Et de même que, avec une autorité qui ne venait ni ne pouvait venir de Thonime, il prononçait ces mots qui lui étaient familiers : En vérite, en vérité, je vous le dis; ainsi il disait avec la même toute-puissance à un cadavre déjà raide : Lève-toi ^, et à un autre que la putréfaction travaillait déjà dans le tombeau ; Viens dehors * I S'il souffre sans s'émouvoir les persécutions des hypocrites pharisiens, avides de vengeance, ainsi que les opprobres des Sadducéens matérialistes, sachant bien que nul ne lui ravira la puissance qu'il tient de son Père ®, il ne montre pas moins de

» matth., XJ, 25.

* Jean, xvi, 1 3.

^ Jean, iv, 16.

* Luc, XIX, 3.

'^Jean, i, 18.

* Jean, xiii, 'il, ' Luc, vni, o4.

* Jean, xi, 43.

* Jean, x, 18.

LA pi:rso>'ne de jésls c'.'R'st. 475

caîme et de confiance dans le triomphe final de sa cause, lorsque, s*adressant à quelcjucs fidèles qui lui restait.'nt atlacliés, il leur demandait : Voulez vous aussi me quitter *? Tant il laissait de liberté à tous, tant il se fiait à la vérité I Enfin, lorsqu'il est en ai)parence vaincu et accablé, lorsque tous ses disciples sont ébranlés dans leur foi, il choisit ce moment pour déclarer que son Evangile sera prêché par toute la terre. Etre infaillible n'est pas un attribut qu'il soit donné à l'intelligence humaine et finie de posséder, c'est le propre de la divinité et comme son cachet '.

Exempt d'erreur, Jésus Test aussi de péché.

L'homme peut-il être pur de toute faute? demandait l'un des plus judicieux moralistes qui aient été en dehors du christianisme, Epictète '. « Non », répoudait-il, a cela € n'est pas possible ; ce qui est seulement possible, c'est «le « s'efTorcer constamment d'être exempt de fautes ». — a H a n'est personne », dit Kant, ode (jui nous puissions dire € qu'il est sans péché et le démontrer, car nous ne lisons f pas dans les cœurs, nous ne pouvons juger que des « actions, mais non des intentions invisibles». — a Le cœur € de riiomme est enclin au mal dès sa jeunesse», dit l'Ecriture*; a qui purifiera celui qui sort d'une semence

* Jean, vi, 68.

* Nenio innrtalium ommhts h^s sapit. Plin. //. .Y. vu, 40 S» ^is euiquc atthhutiui est eirov, ^alull. Cann.. lAU, 20. Cujus>iiu: >st hominii errare,

* Dûfsert., II, 12, 19.

^Genèse, viii, 2t.

c impure*? Tous se sont dévoyés et sont devenus inutiles; « il n'en est pas un qui fasse le bien, pas un seul. Juifs et a Gentils, tous sont sous le joug du péché*». Aucun n*est sans faute et irrépréhensible ; le meilleur n'est pas celui qui n'a point commis de fautes, c'est celui qui en a commis le moins ^. Comme dans une grenade il se trouve pour le moins un grain de gâté; ainsi, en chaque homme, y a-t-ilau momsun péché, dit Craies*. Ne jamais pécher, c'est le privilège exclusif de Dieu*. Quand les accusateurs de la femme adultère étaient prêts à la lapider, Jésus leur dit cette grave parole qui peut s'appliquer sans exception à tous les hommes de tous les temps : Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre *.

Quand il donne à ses disciples la formule de la prière universelle, de la prière qui convient à tous les hommes, le même Jésus y insère ces paroles ; Pardonnez-nous nos péchés. C'est pourquoi un de ses disciples, celui qu'il aimait le plus tendrement, celui qui en reposant sur sa poitrine y avait puisé l'humilité et la haine du péché, écrivait aussi : « Si nous disons que nous n'avons pas de a péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité

* Jean, xiv, 4.

2 Fs., XIII. 3. — Rom., m, 9.

^ Epicharmus bel Philo in Genesin, IV, p. 107. Seneca de Cîem., I, 6.

* Diog. Laërt., vi, 89.

^ LibaniuS Epist. 1534 : Tb p-vi^àv àaapTeTv iari toîJ 0eou. — Petro-

niiis, Salyr. lxxv, 1 ; Nemo non nostram peccat. Homines sumus, non dix.

* Jean, vm.

LA PERSONNE DE JÉSLS CHRIST. \'l

n'est pas en nous, et nous faisons mentir Jésus-Christ, c et sa parole n'est pas en nous * ». Un seul donc a toujours été l'adversaire du péché et n'a jamais pactisé avec lui, et ne l'a jamais senti dans sa conscience, c'est Jésus- Christ. Lui seul ne demande point la rémission de ses fautes, lui seul ne s'humilie point devant Dieu dans le sentiment de ser- péchés, et n'en implore point le pardon, tandis que les plus saintes âmes de tous les siècles sentent si vivement leur peccahililé et en font l'aveu formel en termes si forts et si pénétrants. En se faisant haptiser dans le Jourdain, il ne s'est pas avoué coupable. Il fut le plus humble et le plus véridiiiuo de tous Its hommes dans sa vie comme dans sa mort, et cependant il a dit ce que jamais homme' n'a osé ni pu dire : Qui de vous me convaincra de péché* ?\\ fut tenté et éprouvé en toul sens comme nous, mais il ne pécha [)oint\ Il eut a supporter les faiblesses de ses disciples, leur (l.Iélilé chaucelante, Tingratitudeet l'opiniàlreté de son peuple, la haine de ses ennemis, la trahison de ses amis, mais il ne pécha point. Il est pour les témoins de sa vie ie Saint et ie Juste ', l'agneau sans tache *, le vrai Pontife, juàte et

' Jean, I, 8, 10.

* La pureté de sa Mère, de la Viergo immaculée, résulte de i'impeccabilité de JObUS.

*Jean, vill, 46.

* Ilebr.f IV, lo.

» / Ttcne, m, 18 ; / Jean, m, 8 ; il, *.

* J Picnc, I, 19.

473 CnAPITRE XVIII.

saint^ sans tache et sans péché ^ ; qui rCa pas besoin comme les autres cfoffrir la victime pour ses propres péchés; il est Celui qiii^ sans avoir péché lui-même^ a porté les péchés de tous les autres ^, Celui qui rCa pas commis le péché et qui s'est fait victime de propitiation pour les péchés du monde *. Telle est sa sainteté, que Jean- Baptiste, l'austère, le saint, le grand prophète, devant qui tout le peuple s'inclinait avec respect, se reconnaît indigne de dénouer les cordons de ses souliers, c'est-àdire de le servir comme le dernier des esclaves*.

Tel est le portrait que nous ont tracé de lui ses amis V et leur témoignage se trouve confirmé par les ennemis. Pour ceux-ci comme pour ceux-là Jésus est le Saint et l'Irréprochable. Judas jette le prix de son péché aux pieds de ceux qui l'ont soudoyé, parce qu'il a, dit-il^ trahi le sang innocent *. En mourant de désespoir, il lui rend gloire, comme les martyrs lui ont rendu gloire en allant à la mort par amour pour lui. Pilate se sent ébranlé à la vue de cet auguste accusé ; la grandeur qui éclate en lui sous

* Jfeôr., VII, 26.

* I Jean, m, 5.

' J Pierre, ii, 22.

* Luc, III, 16.

* Au reste, Xénophon, en parlant de Socrate, son maître» {Mém.,\, \yi{) dit :« Jamais personne n'a entendu ou vu Socrate, prononcer une parole ou commettre une aclion contraire à la religion ». Mais nous savons à quoi nous en tenir sur la morale des Grecs, et combien étaient mesquines et malérielles leurs idées sur la divinité.

* Matth.j xxvii, 4.

LA PERSONNE DE JÉSUS-CnRIST. i'O

des dehors misérables, et quoiqu'il soit chargé des liens des malfaiteurs et des criminels, frappe le juge romain et le saisit profondément, et il déclare qu'il ne découvre en lui aucun crime *. L'épouse de Pilate, Claudia Procula, appréhende que le sang de ce juste, s'il est répandu, n'attire sur la tôle du juge quelque terrible châtiment*. Le sanhédrin enfin, c'est-à-dire un conseil tout compose de ses ennemis, après Tavoir suivi pendant trois ans pas à pas, avoir observé avec mille yeux perçants toutes ses démarches, toutes ses actions, toutes ses paroles, afin de trouver un motif d'accusation ; le sanhédrin, avec son regard aiguisé cependant par la haine, ne découvre pas une ombre (jui ternisse la céleste pureté de sa vie et de sa conduite.

Une objection se présente d'elle-même ; on dira : Qu'estce que SCS ennemis ont pu savoir de ce qui se passait dans rinlimité de son cœur ? Et cependant, c'est jusque-là qu'il faut pénétrer pour pouvoir juger ce que valent les actions et les paroles. Jésus le dit lui-même: c'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, le meurtre, l'adultère, rimi»udicité, le vol, les faux témoignages et les blas[)hèmes'.

On ajoutera que ses disciples eux-mômcs n'ont pas su l'histoire de sa jeunesse; que, môme pendant les trois dernières années de sa vie, ils n'ont pas été jour rt nuit à ses côtés, de telle sorte qu'on puisse dire qu'aucune de

* lue, xxni, 4.

• Matih., xxvin, 10.

*MaUh., XV, l'J.

ses actions, absolument aucune, ne ieur a échappé ; que, supposé même qu'il en fût ainsi, ils n'auraient encore pu soulever le voile qui couvrait ses plus secrètes pensées.

L'objection est spécieuse, mais elle n'est que cela, ^lle se résout aisément quand on l'examine de près.

Tout ce qu'on nous fait observer là n'échappait certainement pas aux disciples. Assurément, le monde savait ces choses avant la venue de Kant. Le décalogue, dans ses deux derniers commandements, avait depuis longtemps signalé les péchés de pensées et de désirs ; et les psaumes, qui étaient familiers aux disciples comme à tous les Juifs, attiraient assez leur attention sur la pureté du cœur et leur en montraient assez l'importance et la valeur. Et puis, leur commerce journalier, intime et de longue durée avec le Seigneur, ne les avait-il pas mh à même de reconnaître la sincère piété et la réelle sainteté de son âme ? — Certainement si. Lors donc que, dans ces conditions, ils viennent affirmer son impeccabilité et sa parfaite sainteté, sans craindre que leur parole soit mise en doute, il faut que le spectacle de sa vie ait exercé une impression d'un ascendant irrésistible.

Mais ce n'est pas tout ; il nous reste encore un témoignage, et celui-là est sans réplique. C'est le témoignage de Jésus sur lui-même, témoignage vrai, nécessairement vrai. Supposer qu'il se soit trompé lui-même sur l'état de sa propre conscience, lui, au regard perçant de qui rien n'échappait, lui qui savait éveiller si puissamment la conscience d'autrui, qui poursuivait le péché jusque dans ses derniers et plus secrets détours, qui connaissait l'aveu fait par tous les prophètes de leurs péchés, depuis

Isaïe jusqu'à Jean-Daptiste, lui qui n'ignorait point ce mot du Psalmiste * : Personne n*est juste; et encore • : Ma mère m'a conçu dans le péché; et cet autre de Job * : Qui purifiera celui qui est né dune semence impure, si ce n'est vous. Seigneur? lui qui personnifiait l'humilité la plus profonde et la plus sincère, qui ne recherchait en tout que la gloire de Dieu et qui fit à la vérité le sacrifice de sa \ie, admettre qu'il ait été pécheur sans le savoir, c'est admettre l'absurde. Encore moins peut-on dire qu'il nous ait sciemment trompés; ce serait un sacrilège même que de le penser, parce que ce serait donner un audacieux démenti à l'image auguste, composée de tous les traits de sa sainte vie. Tout ce que Jésus est pour nous, pour tout homme qui pense, môme pour ceux qui ont trahi et vendu sa divinité, tout cela s'écroulerait alors et s'abîmerait dans le néant, n'étant appuyé que sur l'orgueil, le mensonge et le blasphème. Quel plus grand blasphème, eu eiïet, de la part d'un homme, (|ue de s'attribuer ce qui n'appartient qu'à Dieu, c'est-à-dire la sainteté absolue?

Donc l'infaillibilité et l'impeccabilité de Jésus sont certaines, donc sa vie est une manifestation miraculeuse, un miracle de l'ordre intellectuel et moral.

Avant de terminer, jetons encore un regard en arrière. Le monde ancien a donné le jour à un penseur (jui a réalisé l'idée la plus grande due le pa;:anisine ait eue de

^Ps. xni, 3.

• Ps. L, 7.

• Job, XIV, 4.

AroL. i>u CunisT. — Tome fl. 81

la morale. Mais quant à !ai attribuer l'infaillibilité et rimpeccabiiité, il n'y a jamais songo, tant ces attributs lui paraissaient, et avec raison, quelque chose de surhumain.

Deux figures augustes et sublimes se tiennent debout, l'une au commencement, l'autre à la fin de la religion de l'Ancien Testament: Moïse, image prophétique du Christ, et Jean, le plus grands des enfants des hommes jusqu'à Jésus. Mais le premier, loin de se déclarer impeccable, expie au contraire ses péchés * ; et d'aileurs, il en indique un autre qui doit venir et qui sera plus grand que lui ; et le dernier s'incline devant ce plus grand, quia enfin paru. Il n'a donc paru dans le monde qu'une seule personne qui ait été déclarée impeccable, les Apôtres l'ont cru et le nionde a admis ce qu'auparavant il tenait pour impossible et contradictoire avec la nature humaine. Qu'est-ce qui a pu produire cette foi et rendre possible l'impossible ? La puissance avec laquelle il s'est manifesté au monde, la vertu persuasive émanée de sa vie, voilà ce qui a créé cette foi que tant d'hommes ont scellée de leur sang.

Jésus-Christ est donc infaillible et impeccable, c'est pourquoi il est plus qu'un homme. Sa vie est un miracle dans l'histoire de l'humanité, un miracle de Tordre moral, comme une résurrection est un miracle de l'ordre physique. Il a dit : No savez-vous pas que je suis en mon Père , et que mon Père est en moi ^ ?

1 Nombres, xx, 12; Deuteron^ i, 37,

2 Jean^ xvii, 10.

LA PERSONNE DE JÉSCS-CORIST. <i83

Moi et mon Père nous 7ie sommes qu'un *. En vertu de cette unité qui existe entre lui et son Père, il est la lumière sans ombre, la vérité sans erreur, la sainteté sans péché, la pureté sans défaut ; en lui se manifeste le plus grand miracle de l'empire des esprits. Mais la mort n'est que la solde du péché, c'est pourquoi la mort n'ayant aucun droit sur lui, ne devait pas prévaloir sur lui, ni le tombeau s'ouvrir pour recevoii son corps, qu'aucun péché n'avait souillé ; donc sa résurrection glorieuse, suprême miracle de l'ordre physique, n*a été que la conséquence immédiate, l'expression extérieure, l'effet nécessaire de son impeccabilité, la manifestation visible de sa grandeur morale.

Vaincre la mort, c'est vaincre la création entière, car tout être vivant est sujet à la mort. Aussi la nature lui obéitconmieà son maître, il commande aux vents et aux flots, aux maladies et à la mort, et dans tous ces miracles, ce qui s'annonce au monde, c'est le miracle dans l'acception éminentc du terme, c'est son unité avec le Père, c'est le miracle de Dieu fait homme. De même que son Père, il ne cesse jamais d'agir; ses actions sont celles d'un Dieu ; son esprit n'est point simplement illuminé de Dieu, comme celui des pro[>hètes qui ne reçoivent quo par moment le rayon d'en haut, c'est la divine lumière, c'est l'esprit divin lui-même qui se manifeste en lui, c'est la plénitude de la divinité (|ui réside en lui substantiellement.

Tel est Jésus-Christ. 11 a paru sur terre suus les traits

* kan, X, 30.

d'un homme né de la femme et soumis à la loi ; il a éprouvé tout ce qui est de l'homme et s'est rendu en tout semblable à Thomme, le péché excepté *. Il a passé par répreuve de la tentation, et il a consommé sa vie dans le combat et dans les plus cruelles douleurs. Du fond de son abaissement et des ombres de sa passion, il s*est élevé tout à coup à l'éclat d'une grandeur et d'une majesté inexprimables. Du sein de la misère et de la pauvreté, il est monté aux splendeurs d'une gloire qui ne s'est point vue dans un autre homme et que l'esprit le plus ambitieux n'eût jamais rêvée. Grand, admirable, céleste dans sa vie, il a été plus grand, plus admirable, plus céleste dans sa mort. Ce que nous voyons paraître en Jésus, non pas une fois ou deux, mais toujours ; ce qui forme comme la condition invariable et la base immuable sur laquelle sa divine figure se détache toute rayonnante des plus pures clartés, qu'est-ce autre chose, sinon l'union de tous les traits dont nous avons coutume de composer l'image de la divinité? Une vérité plus brillante qu'un rayon de soleil, une sainteté plus pure que la lumière, une justice dont le regard pénètre jusqu'aux dernières racines de l'âme, un amour qui ne veut ni ne désire rien que de porter partout la miséricorde, la grâce, la paix et la béatitude, voilà Dieu.

Or, voilà aussi Jésus-Christ.

En vérité, si nous ne possédions aucune notion de Dieu, nous devrions nous le figurer d'après l'image de

• Bébr.. IV, 15.

LA PERSOî^îfE DE JÉ8C9-CHRI?T.

Jésus. Et si Dieu existe , il doit nécessairement s'être montre dans la personne de Jésus. Jésus est rimnge Tisible de l'invisible, la force et la sagesse du Père, la splendeur de son éternelle majesté ^

*flé6r., 1,3.

FK'S DO TOMB DiDXil:::^

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