I . Le couvent dont elle parle ci-après
DE MARIE MANCINI. I2y
et de sommeil, je dormis mieux que je n'avois fait de ma vie. Toutes ces précautions n'étoient encore rien; ce n'étoit pas encore assez que des grilles, des gardes et des sentinelles qu'il y avoit autour de cette maison; dans la crainte que je ne m'ouvrisse un passage dans le couvent, le comte m'envoya pour me garder à vue et être témoin de toutes mes actions, un gentilhomme espagnol appelé San Lorenço. Dans un si pitoyable état, n'ayant pas été possible d'obtenir aucune chose du gouverneur de Flandres , ni par mes sanglots ni par mes larmes , je pris enfin le parti de passer à Madrid, et de me retirer dans un couvent, ne doutant pas qu'on ne me l'accordât. Et, en effet, le comte ayant approuvé cette proposition, dépêcha un courrier au connétable pour lui en donner avis, et m'obtenir la permission que je demandois avec de grandes instances, autant pour le désir que j'avois de voir cette cour, que pour rendre ma fortune meilleure.
Pendant que j'attendois réponse du connétable, le comte ayant besoin de ses gardes et étant obligé de s'en aller à Anvers pour quelques affaires, me pressa de m'en retourner à la citadelle, me donnant sa parole qu'on me traiteroit avec moins de rigueur et qu'il me permettroit de sortir quelquefois accompa-
gnée du lieutenant de la place. Je trouvai moyen qu'il me signât les conditions de ce traité dans une visite qu'il me rendit avant de s'en aller à Anvers, ne voulant pas, instruite à mes dépens, qu'il m'arrivât comme la première fois; et, le jour suivant, je me mis sur le même chemin, accompagnée de M. Bruneau et de San Lorenço. Je jouis depuis d'une grande liberté dans cette citadelle, et surtout depuis que l'abbé don Fernand Colonna fût arrivé, de la part du connétable, pour avoir soin de moi et m'accompagner dans mon voyage. Il contribua beaucoup par ses soins à faire que l'on me traita avec plus de douceur qu'on n'avoit fait jusqu'alors, en représentant au comte qu'on me pouvoit garder avec plus de bienséance et s'assurer de ma personne sans se servir de précautions si désobligeantes et si rigoureuses. Mon voyage étant arrêté, j'écrivis une lettre à l'amirante, par laquelle je le suppliois qu'il me fît la faveur qu'en arrivant à Madrid', il voulût me recevoir en sa maison, et qu'il insinuât à la Reine de me permettre d'entrer dans un couvent de la cour. Enfin toutes choses étant disposées pour mon départ, je m'en allai à Ostende, où
I. Dans le texte imprimé, Madrid est écrit Madrit^ suivant la prononciation espagnole, où la dernière lettre est à peine indiquée.
don Fernand Valladares, gouverneur de la ville, me traita magnifiquement, durant huit jours que j'y fus, pour attendre une occasion pour m'embarquer; à la fin duquel temps je me mis à la voile avec un vaisseau anglais qui, par un vent favorable, aborda en neuf jours à Saint-Sébastien. A peine je fus arrivée, que, ne trouvant point de réponse de l'amirante ni, par conséquent, de la Reine, puisqu'il me la devoit procurer, j'écrivis une seconde lettre de la même manière que la première, et, voulant voir s'il me répondroit, j'attendis huit jours, durant lesquels le gouverneur de la place, don Baltasar Pantoja' me fit, et à tous mes gens, les plus grandes honnêtetés du monde. Ces huit jours s'étant écoulés, fort tâchée de ne recevoir aucune réponse, je résolus de poursuivre mon voyage, espérant de la recevoir en chemin. A une journée au delà de Burgos, ne voyant aucune apparence de ce que j'attendois, je dépêchai un exprés à l'Amirante pour savoir si je devois compter sur la faveur que je lui avois demandée par mes lettres d'Anvers et de Saint-Sébastien, et, continuant mon
I. Nous ferons observer au lecteur, une fois pour toutes, que les noms propres italiens et espagnols sont écrits avec leur orthographe véritable, ce qui exclut l'idée qu'un français du xvii' siècle, où les vieux noms propres étaient francisés, eût pu écrire les Mémoires de Marie Mancini.
chemin, j'arrivai à Alcobendos, village distant de trois lieues de Madrid, où le courrier m'apporta deux lettres, l'une de la Reine, où Sa Majesté me faisoit tous les honneurs que je pouvois souhaiter, et l'autre de l'Amirante % par laquelle il m'accordoit fort obligeamment la maison que je lui avois demandée, ajoutant qu'il viendroit lui-même me recevoir et me l'offrir de vive voix. L'abbé Viglioni, à qui j'avois aussi dépêché un gentilhomme pour lui donner avis de ma venue, arriva dans le temps que je mangeois, avec son carrosse, et un autre que le nonce du Pape m'avoit envoyé avec un de ses gentilshommes. Fatiguée de la chaleur et du chemin, je demandai à l'abbé Viglioni s'il ne se trouvoit pas un peu de glace; de quoi étant étonné autant que confus de ce que je lui demandois une chose si ordinaire, il envoya chercher aussitôt de toute sorte de boissons les plus agréables. Je le remerciai extrêmement de ce rafraîchissement pour être venu si à propos et si à souhait. Étant entrée ensuite à sa prière, dans son carrosse, je m'en allai à Belvéder, éloignée de deux lieues de
I. U Amirauté, ou Almirante (amiral), dont la Connétable vient de parler plusieurs fois déjà, était le plus grand officier des armées navales, chef et juge de tout ce qui concernait la marine.
Madrid, où me vinrent recevoir la duchesse d'Albuquerque et la belle-fille de l'Amirante, femme du marquis de Alcanizas, son second fils, avec le duc d'Albuquerque lui-même, qui est mort il y a peu de temps, et tous ensemble m'emmenèrent dans une maison de plaisance de l'Amirante, située presque du côté de l'orient de Madrid, richement meublée et ornée des plus riches peintures de l'Europe, et enfin le plus agrékble lieu de toute l'Espagne. J'y fus presque deux mois, à la fin desquels, craignant de n'embarrasser l'Amirante, qui me traitoit avec assez de splendeur, et voyant, d'un autre côté, qu'étant de son naturel peu soigneux, il ne pressoit pas la Reine de me permettre d'entrer dans un couvent, comme elle me l'avoit promis, je fus parler moi-même à Sa Majesté et je la suppliai qu'elle ordonnât aux religieuses de Santo-Domingo et Real de me recevoir dans leur couvent, ou qu'elles me donnassent une maison qu'elles avoient, située entre leur couvent et celui de N. S. de los Angeles de l'ordre de saint François. La Reine me reçut avec de grands témoignages d'affection et elle m'accorda ce que je lui demandois. Et, le jour ensuite, elle envoya ordre à ces religieuses de me recevoir ou de me donner la maison dont je viens de parler, à quoi elles répondirent qu'elles lui
obéiroient, mais qu'elles supplicient Sa Majesté, avec le respect qu'elles lui dévoient, de vouloir déclarer par un décret royal que la grâce qu'on me faisoit ne serviroit pas d'exemple. Ce que Sa Majesté leur accorda, pour conserver leurs privilèges, et avec des circonstances fort honorables pour moi.
J'entrai donc dans ce cloître le dernier jour d'août, accompagnée du nonce, qui est aujourd'hui le cardinal Marescotti, de l'Amirante, et du marquis d'Alcanizas. Et, afin que je ne donnasse aucun embarras, ni que je n'en reçusse dans mon nouveau domicile, on me donna la maison prochaine, dont la moitié étoit pour mon appartement, où l'on mit des grilles et des tours, laissant l'autre moitié pour don Fernand Colonna et le reste de ma famille. Je me trouvai, du commencement, assez embarrassée dans ce nouveau logis, pour ne savoir pas la langue espagnole ni les
coutumes du pays; et sans dona Victoria Porcia Orosco, sœur du marquis de Mortara, alors abbesse, qui savoit passablement l'italien, et qui est une personne fort spirituelle, j'aurois sans doute passé de méchants moments. Je fis ensuite amitié avec d'autres religieuses, et j'étois assez agréablement dans ce couvent, jusqu'à ce que, demandant la permission de sortir une fois la semaine, comme on me l'avoit fait espérer et comme je l'avois obtenu à Turin, j'appris qu'on me l'avoit refusée à Rome. Peu de temps après cela, on me donna avis que le connétable, à qui j'avois demandé avec beaucoup d'empressement qu'il m'envoyât mon second fils pour passer avec lui en Flandres, où il étoit obligé de se rendre à cause de deux compagnies de cavalerie dont la Reine l'avoit honoré à ma sollicitation, bien loin de me donner cette satisfaction, avoit écrit à la Reine et à l'Amirante, qui lui avoient demandé cela pour moi, qu'il ne souhaitoit pas qu'on me laissât sortir du couvent^ et qu'il supplioit Sa Majesté de ne me le jamais permettre ; que j'étois bien et en sûreté à Madrid et qu'il ne vouloit pas courir le danger de me voir en liberté ailleurs.
J'ai déjà dit que la contradiction irrite mon esprit, et je crois que c'est assez pour faire com-
prendre quelle colère et quel ressentiment j'eus de cette nouvelle; mais on le comprendra encore mieux, quand j'y ajouterai la considération des soins avec lesquels une infinité de personnes m'observoient continuellement , espions éternels de mes actions , par l'ordre de l'abbé don Fernand, qui exécutoit avec une furieuse rigueur les ordres du connétable ; outre cela, il avoit des gens assez mal intentionnés pour irriter encore davantage l'esprit de mon mari en me •rendant mille méchants offices auprès de lui, et qui lui écrivoient que je voulois m'enfuir, et que je le ferois infailliblement si l'on ne m'observoit avec soin. Tous ces bruits, joints avec les raisons que j'ai dites ci-dessus, me poussèrent à me déterminer de sortir du couvent pour faire voir que toutes les peines que l'on prenoit à me garder et me tenir enfermée ne ser- •viroient qu'autant que je voudrois. Si bien qu'un jour que don Fernand étoit sorti avec tous mes gens, je commandai à mes demoiselles de mettre bas ces •fortes, ces épaisses et ces hautes murailles que l'au teur de mon histoire^ dit avoir été l'unique obstacle à ma fuite. De quoi j'envoyai ensuite donner avis au duc d'Ossune, à l'Amirante et au prince d'Astillano,
I. C'est-à-dire l'auteur des Mémoires apocryphes publiés sous scn nom en 1676.
comme je devois, avec un billet que j'écrivis à chacun d'eux, les suppliant de me vouloir favoriser dans cette affaire, puisque mon dessein n'étoit point, comme mes ennemis le publioient, de m'enfuir en France ni en Angleterre, mais d'être hors de clôture, dans la maison où j'étois, n'étant pas juste qu'on me retînt par violence dans un lieu où j'étois entrée de ma pure volonté.
Le duc d'Ossune, encore que fort honnête et fort galant, attendit que la tempête fut un peu passée, et il se contenta de m'envoyer faire un compliment le lendemain ; et , tardant de quelques jours de me venir voir, il témoigna en cette occasion d'être plus politique que galant et obligeant.. Le prince d'Astillano fut huit jours sans me faire réponse, excusant son retardement sur ce qu'il en avoit reçu l'avis un peu tard. M. le nonce Molini et l'Amirante, que don Fernand avoit envoyé supplier de venir au plus tôt, n'y manquèrent pas, non pas pour favoriser mon dessein, mais pour exécuter le sien, qui étoit de m'obliger de retourner au cloître. Et encore que je fisse tout mon possible pour m'en défendre, à quoi la difficulté que les religieuses faisoient ne contribua pas peu, me voyant néanmoins sans protection et pouvant tout craindre de ceux qui
avoient si mal répondu à mes espérances, j'acceptai le parti de retourner au couvent, la résistance des religieuses étant à la fin vaincue de la crainte de l'excommunication dont le nonce les menaça. L'Amirante, depuis cette importante expédition, tout glorieux de me voir enfermée, sollicita auprès de Leurs Majestés qu'on voulût continuer de me tenir en clôture. Mais le connétable, qui en apprit bientôt la nouvelle, témoigna sans comparaison bien plus de joie «d'un si heureux succès, trouvant de quoi se réjouir dans l'oppression de ma liberté, comme il est certain •que, par des sentiments bien différents de ceux d'autrefois, il sera toujours satisfait de cette cour tant <qu'on m'y fera de la peine.
Il y avoit déjà quelques mois, depuis mon retour dans le couvent, que je supportois, avec assez d'impatience, la violence avec laquelle on tâchoit de me retenir et mon mal me sembloit d'autant plus grand ^ue le remède ne paroissoit pas facile sous le gouver-
nement de la Reine, Sa Majesté m'ayant fait réponse aux instances que je lui faisois de me tirer de l'oppression que je soufFrois, qu'elle le feroit de tout son cœur, si c'étoit la volonté du connétable. Et d'ailleurs l'Amirante, qui étoit alors le premier mobile des résolutions de don Fernand Valenzuela, avoit une trop grande liaison avec mon mari pour admettre aucune proposition qui fût contraire à ce qu'ils avoient résolu, sur quoi il avoit reçu un absolu pouvoir de lui. Je me trouvois dans ce pitoyable état, quand le ciel, touché de celui de cette monarchie, et intéressé dans sa conservation, inspira aux grands d'insinuer au Roi que Sa Majesté voulût rappeler auprès de la personne royale, Son Altesse Sérénissime don Juan d'Autriche, son frère, comme l'unique remède aux maux qui menaçoient ce royaume et ce pauvre gouvernement. Dans ce temps-là mes yeux furent éclairés de quelque rayon d'espérance, et, me souvenant de ce que m'avoit dit le prince Vintimilla, personnage autant illustre pour sa vertu que pour sa naissance, que ma liberté devoit être un ouvrage de ce prince, et que son retour me la rendroit infailliblement, je résolus tout de bon de me prévaloir d'une si favorable occasion, ne doutant point qu'elle ne me réussît, ainsi qu'on me l'avoit prédit. L'estime particulière
que j'avois toujours eue pour les grandes qualités de ce prince, m'avoient fait désirer en toute occasion de voir Son Altesse dans tous les honneurs qui lui appartenoient. Mais on peut croire que ce fut encore avec plus de passion, quand je vis l'avantage que j'en devois tirer, et que ma liberté devoit être comme une conséquence infaillible de son retour. Je dis seulement que je le souhaitois, ne me trouvant pas en état de pouvoir faire autre chose, et ne pouvant rien contribuer à sa gloire et à son avantage, si ce n'est par mes désirs et par mes insinuations. Ce lut au duc d'Ossune àqui je m'adressai, étant de mes parents, et celui à qui j'avois le plus d'obligations; car, pour l'Amirante, il avoit, comme* quelques autres encore, cessé de me voir, de peur que je ne les employasse en des affaires contraires à la bonne intelligence qu'ils vouloient garder avec mon mari. Je trouvai donc ce duc si disposé à cette célèbre négociation, qu'il ne respiroit qu'après le moment de l'exécuter. Ensuite, les choses étant fort avancées, et ayant eu avis par Vintimilla que Son Altesse étoit partie de Sarragosse, je crus qu'il étoit temps d'exécuter ce que j'avois résolu, et réglant l'arrivée de ce prince, pour un des courts voyages qu'il me sembloit qu'il pouvoit faire, je sortis du couvent de jour, non pas
comme j'avois fait la première fois, mais par la porte et à la vue de toutes les portières. Et étant entrée dans un carrosse avec une dame de mes amies, qui m'attendoit pour cela, je fus, dès ce moment, à la maison de la marquise de Mortare, que je ne trouvai point et qui me reçut à son letour avec de grands témoignages d'affection, encore qu'elle fut fort étonnée de me voir, une telle visite étant la chose du monde à quoi elle s'attendoit le moins.
J'avois donné avis de ma seconde sortie, comme de la première, aux personnes dont j'ai. parlé ci-dessus; et la marquise avoit fait savoir au président de Castille que j'étois dans sa maison, parce que don Fernandl'avoit déjà obligé adonner ordrepartout qu'on m'arrêtât pour m'obliger de revenir dans le cloître, ne sachant pas où j'étois et croyant que mon dessein étoit de sortir du royaume. L' Amirauté à l'instance de don Fernand, poussé encore de lui-même pour
certaines raisons, ne sut pas plus tôt où j'étois qu'il songea tout de nouveau à m'ôter la liberté. Dans le peu de jours que j'en jouis, je ne reçus visite de personne sinon du duc d'Ossune, que la marquise avoit fait avertir, et qui ne me dit rien de particulier dans •l'entretien que j'eus avec lui, si ce n'est qu'il n'étoit pas possible de réparer mieux la faute que j'avois faite, en sortant du couvent, qu'en me retirant dans une maison, qui avoit toute la sainteté du cloître, sans en avoir l'austérité ni la rigueur. Le prince d'Astillano ne vint ni ne fit réponse, et, comme un galant homme, il manda à donFernand, en lui envoyant le billet que je lui avois écrit, qu'il serviroit autant qu'il pourroit le connétable. L'Amirante, ne voulant pas paroître moins honnête que celui-ci, ne vint pas me voir, me faisant dire qu'il étoit occupé en des affaires qui me regardoient. Et si l'on veut savoir quelles étoient ces aôaires, c'étoit un conseil qu'on tenoit pour me ramener dans le couvent. Cependant je ne savois rien de ces négociations, personne n'ayant osé m'en donner avis, que monsieur de Lindenau ambassadeur extraordinaire de Danemark, homme d'honneur, et qui me fit savoir par une demoiselle tout ce qui se tramoit contre moi. Mais comme je ne pus pas lui parler, j'attribuai tous ces
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avis à son amitié, sans faire plus de diligence pour prévenir ce qu'il en pouvoit arriver. Il est vrai que certaines craintes que j'avois dévoient être comme de secrets pressentiments, qui me dévoient faire croire ces avis. Mais l'ambassadrice de Danemark, femme d'esprit et de résolution, et le duc d'Ossune firent si bien évanouir toutes mes frayeurs, en m'assurant positivement que je n'avois pas sujet de craindre, que je crus être fort en sûreté. Néanmoins deux jours après, le nonce, l'Amirante, et don Garcia de Medrano, du conseil et de la chambre de Castille, me vinrent rendre une importante visite de la part du roi, dont le sujet étoit de m'obliger de retourner dans le couvent, me disant que je ne devois point en être sortie sans sa permission, puisque j'y étois entrée de l'ordre de Sa Majesté. L'Amirante, qui fut le premier à parler, me dit qu'il ne venoit seulement que pour me faire savoir la volonté du roi; à quoi le nonce ajouta qu'il n'y étoit attiré que pour en faciliter l'exécution et vaincre les obstacles que les religieuses ypourroient opposer. Et le dernier, en parlant en ministre de justice, me dit d'un ton sévère qu'il avoit ordre de me mener, et qu'en cas de résistance, il ne se sépareroit point de ma personne et me garderoit avec beaucoup de soin.
Ce qu'il me disoit n'étoit pas capable de me faire obéir et jamais ces menaces ne m'ont fait reculer. Mais la marquise me pressant d'un autre côté, et me témoignant que ce seroit un extrême déplaisir pour elle qu'on me fit quelque violence, si je refusois d'obéir aux ordres du roi ; et, ajoutant qu'il seroit plus à propos pour moi de m'y rendre, et qu'étant au couvent, j'en pourrois toujours sortir avec le bon plaisir de Sa Majesté, elle m'obligea, avec ces timides raisons, à consentir de retourner encore au couvent. Elle m'y accompagna donc, et le nonce, voulant surprendre les religieuses, y fut le premier, et s'étant fait ouvrir la porte, il commanda qu'on ne la fermât point, comme s'il eût voulu faire entrer quelque seigneur avec lui. J'arrivai dans ce temps-là et je trouvai le duc d'Avros qui, ayant su, en me venant rendre visite à la maison de la Mortara, que je m'en retournois à S. Domingo, avoit suivi le nonce pour m'attendre. D'abord qu'il me vit, il me donna la main, m'accompagna jusqu'au couvent où plusieurs religieuses, m'ayant reconnu en levant mon manteau, commencèrent à remplir l'air de leurs cris, disant au nonce tout ce que leur pouvoit inspirer le ressentiment de voir enfreindre leurs privilèges ; de sorte qu'il se vit obligé d'envoyer chercher avec son car-
rosse le provincial qui demeure au couvent de M. S. de Atocha, qui est aux portes de Madrid et qui étant venu les réduisit à la raison et les obligea de se conformer au décret de Sa Majesté, que le nonce leur lut, après avoir apaisé ensemble le bruit qu'avoient fait les différents partis, étant comme impossible que, dans une communauté de cent et trente personnes, dont toutes les inclinations sont presque diverses, les sentiments ne soient aussi différents. Pour moi, je me mis ce jour-là du côté du parti qui m'étoit le plus contraire, et, malgré le désespoir où me mettoit la violence qu'on me faisoit, je ne laissai pas de prendre un singulier plaisir à cette division. Et, ainsi, pour la fomenter, je leur représentai que c'étoit une chose étrange et inouïe qu'elles fissent si peu de cas de leurs privilèges, et que, ne se contentant pas de les avoir rompus en les obligeant de me recevoir la première fois, qu'il les forçassent de nouveau de m' admettre dans leur couvent pour la seconde.
Enfin cette guerre civile s'apaisa. Parmi tous ces esprits courroucés il n'y eut que le mien qui demeura dans l'agitation, ayant des mortels déplaisirs des réflexions que je faisois de temps en temps sur la violence avec laquelle on s'efForçoit de me tenir enfermée sous des conditions plus rigoureuses que celles qu'on m'avoit promises. Je ne me rebutai pas néanmoins pour avoir vu mal réussir mes deux premières entreprises pour ma liberté, et, considérant que c'étoit le plus doux bien de la vie et que, pour le recouvrer, il n'y avoit rien qu'un esprit noble et généreux ne dût tenter, je me mis tout de nouveau à chercher le moyen de l'obtenir. Il y avoit huit jours que j'y travaillois quand la fortune, ou pour mieux dire la divine Providence, disposa qu'enfin ce jour tant désiré des peuples de cette monarchie arriva; ce jour, dis-je, que le fameux duc d'Alve ^ souhaitoit avec tant de
I. Les Espagnols, comme on le sait, prononcent le b comme si c'était un v. Ils prononcent cavallo, cavalier o, et ils écrivent caballo^ caballero.
passion et auquel il avoit travaillé avec tant de zèle, où, après le bannissement de Velenzuela, Son Altesse entra glorieusement, et applaudi de tout le monde, à Madrid. Je ne rapporterai pas les particularités de cette négociation, ni les circonstances qui précédèrent l'entrée de ce prince, laissant cette narration à des plumes plus éloquentes que la mienne. Je dirai seulement que, si j'ai eu moins de part que personne dans cette entreprise, personne n'a été si intéressé que moi dans le succès. Néanmoins je ne doute pas que ma joie n'ait été plus grande et que ce prince ne m'eût rendu justice sur un mémoire que, peu de temps après mon retour dans le couvent, j'avois présenté à la Reine dans le temps de son gouvernement et qui étant remis par Sa Majesté au Président de Castille, n'en avoit rien voulu résoudre jusqu'à l'arrivée de Son Altesse, si don Fernand Colonna, pour empêcher l'exécution de ce que ce prince avoit résolu en ma faveur, ne lui eût représenté que le connétable ne désiroit rien avec plus de passion que de me voir dans un couvent, et que ce seroit pour lui une grâce qu'il ne pourroit assez estimer que de continuer de me tenir enfermée. Si bien que cette déclaration ayant suspendu la résolution de Son Altesse, et ce prince étant obligé à remettre ma liberté en la disposition
du président de Castille, qui ne traitoit pas cette affaire avec plus de diligence qu'auparavant, je crus devoir présenter un autre mémoire au Roi, que j'accompagnai d'un autre pour Son Altesse, par le moyen du duc de Médina Sidonia. Mais dans le temps que ce prince étoit résolu de m'accorder tout ce que je pouvois attendre de sa justice, il arriva une lettre du connétable, qui, ayant appris ma dernière sortie du couvent, demandoit avec grand empressement à Sa Majesté qu'il lui plût de m'envoyer dans quelque château. Sur quoi Son Altesse, pour sortir d'un tel embarras, avec sa prudence ordinaire ne voulut rien résoudre et remit mon mémorial avec la lettre du connétable au conseil d'État. Et ayant sollicité à mon nom les conseillers, j'eus parole des ducs d'Alve, d'Ossune et du marquis d'Astorga, qu'ils feroient pour moi tout ce qu'ils pourroient, comme en effet ils le firent, et le plus de voix furent en ma faveur et conclurent qu'on me donneroit une entière liberté et une maison où je serois avec la bienséance et l'honneur dûs à une personne comme moi.
Cette résolution du conseil, si favorable pour moi, étant venue à ma connaissance, j'écrivis à don Geronimo de Egnia, secrétaire del despacho universal, le suppliant de ne point différer de la remettre entre les mains
du Roi, afin que Sa Majesté en ordonnât selon son bon plaisir. Il ne me répondit point par écrit, mais il m'envoya dire avec beaucoup de civilité qu'il travailleroit au plus tôt à ce que je désirois, comme il fit ; et, deux jours après, j'appris que mon affaire étoit faite, ayant obtenu une espèce de décret, que rn' envoya don Bartolome de Legasa, secrétaire d'État, dont la teneur étoit que le Roi, ayant vu mon mémorial et la lettre du connétable, avoit jugé à propos de suspendre sa résolution jusqu'à ce que Sa Majesté lui eût écrit; et que, cependant, si je voulois me retirer dans quelque lieu autour de Madrid, Sa Majesté me le permettoir jusqu'à une résolution décisive.
Dans ce temps-là don Fernand Colonna, a3"ant appris ce qui se passoit et ayant été chargé de la part'du Connétable de faire toutes les diligences possibles pour qu'on me mit dans un château, en cas qu'il n'y eût pas moyen de me mettre dans un cloître, il n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit empêcher ma liberté, jusqu'à présenter un mémorial dans lequel il s'étendoit sur les inconvénients qu'il y auroit à me l'accorder, et combien il importoit, pour le repos du Connétable, que je fusse dans le couvent, ou qu'on me mît dans un château.
Ayant peur ensuite que cette proposition de don Fernand ne fût d'un grand préjudice pour moi et qu'elle ne donnât sujet à quelque nouveauté dans la résolution qu'on avoit déjà prise, comme il étoit aisé de l'inférer par les apparences, ayant appris de fort bonne part que les conseillers d'État avoient fort chancelé, avec ce que don Fernand leur avoit représenté, je crus que je devois, par ma sortie, prévenir le mal dont j'étois menacée; si bien que, ayant donné avis au Nonce et au duc d'Ossune de mon dessein, et à dona Vittoria aussi, qui ne le désapprouva pas, croyant que le décret que j'avois reçu étoit avec toutes les formes requises, je me levai de grand matin, de crainte qu'une religieuse de mes amies, qui dormoit dans mon appartement, ne découvrît mon dessein, et je sortis à six heures du matin. Je fus dès ce moment au parloir pour m'entretenir avec quelques religieuses que je fis appeler, en atten-
dant que le carrosse que j'avois loué arrivât, la marquise de Mortara, à qui j'en avois demandé un, le jour auparavant, s'en étant excusée sur le conseil que lui avoient donné quelques unes de ses amies, qu'elle ne se mêloit point de mes affaires. Enfin, mon carrosse étant arrivé, je fus avec mes demoiselles jusqu'à l'Atocha, où je trouvai le Père Procureur de mes Religieuses, qui étoit allé devant pour me dire la messe comme je l'en avois prié.
Quatre jours avant ma sortie du couvent, j'avois donné avis à don Bartolome de Legasa, comme j'avois fait dessein de me retirer à Bellacas,lieu appartenant au Roi à une lieue de Madrid, afin qu'il en donnât avis à Sa Majesté. J'avois trouvé mo3'en d'un autre côté que le marquis Camarosa me fit avoir un autre carrosse, sous prétexte d'envoyer deux de mes demoiselles à ce lieu là, pour me préparer un appartement dans la maison de dona Cecilia de Vera, qui me l'avoit donnée à l'exception de l'appartement qu'occupoit le prince de Montesarchio où il étoit comme prisonnier sous sa parole. Ce carrosse ne fit pas plus de diligence que le premier, et j'eus le loisir d'ouïr quatre messes en l'attendant. Mais étant à la fin venu un gentilhomme que j'avois, et que le Connétable m'avoit autrefois recommandé, nous fûmes ensemble descendre à la maison.
dont je viens de parler, où nous ne trouvâmes que les gens du prince, qui nous cédèrent son appartement, comme le meilleur, et qui nous firent préparer un dîner très somptueux. L'après dînée, le nonce arriva sur les quatre heures, accompagné de don Fernando, et, après m'avoir absous de l'excommunication que j'avois encourue, pour être sortie du couvent sans permission, il me persuada, avec des raisons si fortes, que don Fernand ne s'étoit pas pu défendre de présenter ce mémorial au Conseil d'Etat, et il sut l'excuser avec tant d'adresse de toutes les déclarations qu'il avoit faites au préjudice de ma liberté, et en faveur du Connétable, que je ne pus refuser à ses prières de lui pardonner tout.
Je dormis cette nuit là à Bellacas, si c'est de dormir que de passer la nuit sans sommeil, un catarrhe que je pris de l'humidité de la chambre, et qui fut suivi de la fièvre, m'ayant ôté toute sorte de repos, pour m'obliger de retourner à Madrid et vivre dans la maison de don Fernand Colonna. Je dépêchai donc un page au duc d'Ossune, le suppliant de m'envoyer incessamment un carrosse avec six mules; et don Fernand étant entré dans ma chambre, je lui fis part de mon dessein, le priant de ne s'y vouloir pas opposer. Il me le promit, et non seulement il ne me fut point con-
traire, mais il écrivit au Nonce et lui représenta le pauvre état où il m'avoit trouvée, et qu'il étoit plus à propos que je fusse à Madrid et que j'attendisse en sa maison les ordres de Sa Majesté, le suppliant de m'envoyer au plus tôt un carrosse, de quoi je fus extrêmement ravie d'aise, craignant que le duc d'Ossune % comme ministre, ne trouvât des raisons, pour s'excuser de m'envo3'er celui que je lui avois demandé. Le Nonce fit voir aussitôt à don Bartolomeo de Legasa la lettre que don Fernand lui avoit écrite à laquelle, après l'avoir montrée à quelques conseillers, il fit réponse qu'il n'avoitpas jugé à propos de m'accorder ce que je lui avois demandé. Néanmoins le refus ne rebuta point le Nonce, et ayant fait voir la même lettre à don Geronimo de Egnia, et celui-ci l'ayant ensuite consignée à Son Altesse, il reçut ordre de ce prince de dire au Nonce qu'il ne trouvoit aucun
I. Ce duc d'Ossune — nom qu'elle écrit à la manière italienne — était le fils de Pedro Tellez y Giron, duc d'Ossuna ou d'Ossone, qui fut vice-roi de Naples en 1615 et quatre ans plus tard enfermé au château d'Almeida, où il mourut en 1621. C'était un personnage de l'esprit le plus indépendant ennemi des privilèges du clergé et qui fit une constante opposition à ses envahissements. Il voulut lutter contre l'inquisition et ce fut la cause de sa perte. Son fils, dont il est ici question, a surtout rempli des emplois de cour et n'a laissé aucun souvenir historique important.
inconvénient de m'accorder ce que don Fernand lui demandoit.
Sur cette déclaration il m'envoya aussitôt un carrosse avec quelques chariots pour mes gens, ayant attendu inutilement celui du duc d'Ossune, qui me fit réponse par le page que je lui avois envoyé après l'avoir fait attendre huit heures, qu'il me viendroit voir lui-même. C'étoit pour moi beaucoup d'honneur qu'il me vouloit faire, mais, pour dire la vérité, il m'auroit encore plus obligée de m' envoyer un carrosse dans l'impatience où j'étois de retourner à Madrid, craignant incessamment qu'il ne survint quelque ordre qui ne le défendît, et principalement en voyant entrer un valet de Son Altesse avec une lettre par laquelle ce prince me disoit que je n'avois pas interprêté comme je devois les ordres du Roi, et qu'il étoit nécessaire que ma sortie eût été précédée de plusieurs circonstances, aussi bien pour le choix du lieu, comme pour l'ordre qu'il falloit donner, afin que j'y fusse avec la bienséance et l'éclat que Sa Majesté jugeoit être requis à ma personne. Néanmoins, je me remis un peu de ma peur, quand je vis que ce n'étoit pas un ordre, mais seulement un avis, ou une correction légère; si bien qu'après avoir été longtemps avec de grands soucis, le carrosse du Nonce
arriva enfin, où j'entrai d'une grande vitesse, craignant toujours qu'"il ne vînt quelque ordre pour me faire demeurer où j'étois.
A peine nous eûmes fait la moitié du chemin que nous rencontrâmes les ducs d'Ossune, de Veragnas et d'Uzeda, avec le Prince Vintimilla, qui me venaient voir, suivis de quatre carrosses et d'une grande suite de gens à cheval. Et ayant raillé le premier sur sa ponctuaUté ordinaire, il me répondit que je n'avois pas raison de me plaindre, qu'il étoit bien plus honnête d'être venu lui-même que de m'avoir envoyé son carrosse et qu'il excédoit encore en ce que je lui avois demandé, puisqu'au lieu d'un carrosse, il m'en amenoit quatre, qui étoient tous à ma disposition, pourvu que don Fernand se voulût charger de me conduire. Nos deux carrosses s'étant joints ensemble, nous fûmes de cette manière jusqu'aux portes de Madrid, où nous étant séparés, je rencontrai le Nonce qui se promenoit à pied, et qui s'étant approché de mon carrosse avec beaucoup d'honnêteté, me donna quelques conseils sur lesquels m'étant réglée, je m'en suis fort bien trouvée. Cette conférence étant achevée, je fus à la maison de don Fernand Colonna, où je suis encore, attendant l'ordre de Sa Majesté de ce qu'il doit arri-
ver de ma fortune, ne sachant encore de quel côté elle tournera, bien que je doive attendre de la clémence et de la justice de ce Monarque et de la grande prudence de Son Altesse, que je trouverai la fin de mes peines et le repos que je désire avec autant d'impatience que j'en ai de besoin.
Trois épigrammes à l'adresse de MARIE MANCINI, à propos de ses Mémoires.
Nous avons trouvé, à la Bibliothèque nationale, une édition des Mémoires de Marie Mancini, publiée en Espagne, assez mal imprimée, contenant beaucoup de fautes d'impression et de différences de texte et portant ce titre :