‹ ApologieChapitre 43 sur 59 · I. Victoire du Grand Condé (il août · texte numérisé non relu

I. Victoire du Grand Condé (il août

DE MARIE MANCINI. Il)

Avant que d'arriver au camp du marquis d'Assentar, la fortune se voulant servir de Borgomeinero, comme d'un instrument pour me persécuter, trouva moyen d'y réussir dans Taccident que je vais dire. Notre carrosse s'étant rompu, en telle manière que nous n'avions ni le temps, ni ce qu'il nous falloit pour le raccommoder, on nous offrit des chevaux. Et parceque le chemin étbit fort dangereux, qu'il faisoit froid, et que la nuit étoit fort obscure, pour aller avec plus de sûreté jusqu'au camp du marquis d'Assentar, où il n'y avoit pas loin, j'acceptai un fort beau et bon cheval, que m'offrit le marquis de Morbec, mestre de camp du même régiment, et d'une des premières maisons de Flandres. Deux de mes demoiselles firent la même chose de deux autres chevaux qu'on leur donna. J'avois envoyé les autres deux et le reste de mes gens par la Hollande avec des bons passeports. Cinq ou six jours après notre arrivée dans ce camp, nous continuâmes notre voyage dans un carrosse du marquis d'Assentar.

Ce cheval si bon et si assuré n'eût aucune de ces qualités pour moi, puisqu'il fut cause, quoique indirectement, de tout ce que j'ai souffert depuis, et qu'il me précipita dans des malheurs que je n'avois point prévus, le marquis de Borgomeinero s'étant uniquement,

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depuis ce temps-là, déterminé à ma perte, et l'ayant exécuté avec tant de fourberie qu'il n'a pas été à mon possible d'y mettre remède. Durant tout ce voyage, les principaux officiers, aussi bien espagnols que Hollandais et Flamands, eurent pour moi tous les soins et toutes les complaisances qui se peuvent imaginer, tâchant de me divertir tantôt au jeu, et tantôt par leur conversation. Pendant que je passois ainsi le temps assez agréablement, voyant le marquis de si méchante humeur et dans de profondes rêveries ; pendant, dis-je, que je me mettois fort peu en peine de tout ce qu'il machinoit avec le marquis d'Assentar, et que j'ignorois les maux qu'il me préparoit, par l'entremise de Monterey, alors gouverneur de Flandres, dont il avoit déjà prévenu l'esprit, nous arrivâmes à Malines, dont le gouverneur vint d'abord à me dire que le comte lui avoit écrit de ne me laisser pas passer outre, jusqu'à ce que tout fut prêt pour me recevoir à Bruxelles. Il ne seroit pas possible de dire dans quel étonnement je tombai d'entendre un semblable compliment, ni quelle admiration fut la mienne d'une réception si peu attendue. Alors le marquis, ayant peur que je ne la lui attribuasse, fit fort l'étonné, et ajouta à sa surprise dissimulée des serments et des protestations, que je crus être si sincères que je le

priai instamment de vouloir partir incessamment pour Bruxelles, et qu'il suppliât le comte de me laisser entrer en cette ville, pour me retirer dans le couvent de Barlemont, et recouvrer en quelque manière, la liberté que le gouverneur de Malines m'avoit otée, mettant des gardes à ma maison, sur le prétexte de me faire honneur : manière honnête pour colorer ma prison^ et pour m'honorer de l'injure qu'il me faisoit; mais double offense de la couvrir du voile d'une action obligeante.

Enfin le marquis me promit qu'il me rendroit tous les bons offices qu'il pourroit auprès du comte; et la sincérité et la confiance que j'en usois avec lui dans cette affaire, nonobstant les soupçons que je devois avoir, après Tordre dont j'ai déjà parlé, dévoient arracher de son âme toute sorte de pensées de vengeance et l'obliger à me servir avec fidélité, ou du moins à demeurer neutre et ne me faire point de mal. Mais on peut dire que, si la vengeance est le faible des femmes, elle fait aussi le crime des hommes. Le marquis et l'abbé insinuèrent dans l'esprit du comte de Monterey tout ce qu'ils lui purent inspirer de haine contre moi, jusqu'à lui conseiller de me mettre dans la citadelle d'Anvers pour m'empêcher de passer en France ou en Angleterre. Si bien que,

quand j'étois le plus persuadée que ces deux messieurs travailloient à ma liberté, et que je considérois, pour m'oter tout ombrage de l'esprit, comme une pure illusion de mon imagination tout ce qui m'étoit arrivé à Malines, je vis venir avec Borgomeinero un gentilhomme du comte, qui me dit que Son Excellence devant partir le jour d'après avec l'armée, pour aller au devant des troupes françoises, souhaitoit que je demeurasse à Anvers jusqu'à son retour. Ce marquis, appuyant ce compliment, ou pour parler plus juste, cet ordre, me dit, avec une douleur feinte, qu'il y falloit obéir, et que ce ne seroit que pour peu de jours, et seulement ce qu'il faudroit de temps pour recevoir réponse du connétable, et la permission du pape d'entrer dans un couvent ; qu'il avoit un extrême regret de n'avoir pas pu obtenir du comte qu'il me permit d'entrer alors à Bruxelles ; que je ne devois attribuer ce refus qu'aux méchantes informations qu'on lui avoit données de moi ; ajoutant qu'il faudroit du temps pour détruire ces sinistres impressions, mais qu'il s'en chargeoit. Je ne me défiois point encore de lui, croyant qu'il y procédoit avec cette générosité qu'il disoit, et je lui témoignai que j'étois extrêmement sensible à toutes ses offres, que je ne refusois point; et voyant qu'il n'y avoit pas alors d'autre

parti à prendre que celui qu'on m'obligeoit de suivre, je m'embarquai avec l'Amirante sur une belle barque, dans laquelle il m'étoit venu prendre.

Le jour suivant, nous arrivâmes de grand matin à Anvers, où voyant qu'on tardoit tant de me faire débarquer, je soupçonnois qu'il y avoit quelque chose qui se tramoit contre moi. Néanmoins, après trois heures d'attente, l'avis étant venu que le marquis d'Ossera, .gouverneur de la place, m'attendoit dans son carrosse, je me rassurai, croyant, selon toutes les apparences, que c'étoit pour me faire honneur. Ayant donc mis pied à terre, j'entrai dans ce carrosse avec Borgomeinero et le gouverneur, qui me mena tout droit à la citadelle, où persistant toujours dans mon erreur, et cro3'ant d'être libre, je ne songeai, le premier jour, qu'à me délasser. Le second, je priai le gouverneur de me faire trouver un carrosse, parce que je voulois sortir. De quoi Borgomeinero étonné

me dit d'un air embarrassé que le temps n'étoit pas beau et qu'il valoit mieux me reposer. L'ayant remercié d'un soin si obligeant, je ne lui répliquai rien; mais, le jour ensuite, le marquis de Borgomeinero étant parti pour aller trouver le comte de Monterey à l'armée, et l'abbé Oliva s'en étant allé à Bruxelles, sur le prétexte de s'en vouloir retourner à Rome, on me donna deux gardes avec un officier. Je connus alors clairement mon aveuglement et leur trahison. Et si le marquis avoit empêché qu'on ne me traitât de cette manière qu'après son départ, ce n'étoit que pour ne me faire pas croire qu'il en fût l'auteur ; que, dans ce théâtre du monde, ce n'est pas une comédie nouvelle que de tirer la pierre et de cacher la main. Ils ne s'arrêtèrent pas là, et, comme si jeusse été criminelle d'état, on recevoit et on ouvroit toutes mes lettres, aussi bien celles que j'écrivois que celles qu'on m'euvoyoit. Ce n'étoit pas encore assez, et Borgomeinero, croyant qu'il n'étoit pas encore assez bien vengé de mes mépris qui ne procédoient que du peu d'obligation que je lui avois ; sachant qu'il y avoit une lettre du connétable et un bref de Sa Sainteté par lequel il permettoit à l'archevêque de me laisser entrer dans tel couvent que je choisirois, il conseilla au comte de Monterey d'attendre la réponse de celle

qu'il avoit écrite, avec Tordre qu'on me devoit envoyer, disant qu'il étoit bien assuré que tout ce qu'il avoit fait en mon endroit seroit non seulement avoué du connétable, mais de la reine Régente, qui ne désapprouveroit pas son procédé ; et avec cela il rompit toute l'affaire, sur le point que je la croyois conclue. Les persuasions du marquis eurent tout le succès qu'il souhaitoit, et les informations qu'il avoit envoyées contre moi en Espagne et en Italie produisirent l'effet que sa vengeance demandoit.

La reine envoya ordre au comte qu'on s'assurât de ma personne, et le connétable, louant fort la conduite qu'on avoit tenue envers moi, m'écrivit en particulier, pour la justifier, que, sur l'avis qu'on avoit eu, que je voulois passer en France, ou en Angleterre, on avoit été obligé de m'ôter là la liberté, pour m'empêcher de l'exécuter. Ce fut en vain que, pour détruire ces fausses accusations, je dis au comte, quand il me vint voir à la citadelle, au retour de l'armée, comme je l'écrivis aussi au connétable, que, si j'avois eu le dessein qu'ils disoient, ce seroit été une chose facile de le mettre en exécution à Cologne, où il ne me manquoit ni amis, ni faveurs, comme ils dévoient savoir l'un et l'autre. Cette seule raison devoit faire évanouir en d'autres tous les soupçons qu'on pouvoit

avoir là-dessus ; mais les impositions ^ du marquis prévalurent à mon innocence. Néanmoins, la seconde fois que le comte me vint voir, lui ayant fait mes plaintes de la continuation d'un si rigoureux traitement, et le pressant de me laisser aller à Bruxelles, comme on m'avoit fait espérer, en m'arrêtant prisonnière dans la citadelle, et selon que lui-môme me l'avoit promis, il résolut de me contenter, et il chargea Borgomeinero de cette commission, qui loua un appartement tout joignant un couvent appelé des Anglaises, dans lequel il fit mettre plus de grilles qu'il n'y en avoit au couvent même ; et, cette demeure célèbre étant achevée, il s'en alla en Bourgogne. On me donna d'abord avis du logis qu'on m'avoit préparé, et deux de mes demoiselles, que j'avois envoyées à Bruxelles pour parler au comte, m'ayant rapporté toutes les circonstances de cette honorable prison, me dirent qu'il valoit beaucoup mieux que je demeurasse enfermée où j'étois. Mais je ne les voulus pas croire, ne pouvant pas me persuader qu'en m'otant la liberté de sortir et de me promener par la ville, ils voulurent encore m'empêcher d'entrer dans le couvent.

I. Sic. C'est dans l'idée que représente le verbe en imposer qu'il faut chercher l'explication de ce mot improprement employé ici par la Connétable.

DE MARIE MAXCIXI. I23

Toutes choses étant déjà prêtes et cette agréable habitation préparée, le comte m'envoya le capitaine de ses gardes, avec lequel je m'embarquai pour Bruxelles, où j'avois une grande passion de demeurer. Dans ce petit voyage m'étant encore informée plus particulièrement des commodités de ma future habitation, je commençai de craindre tout de bon d'y loger. Je résolus donc de me servir plutôt du lieu sacré qui étoit proche de ce domicile ; si bien que, un très beau carrosse du comte étant venu me recevoir pour me mener à ce logis, sans vouloir me permettre que j'allasse au palais saluer la comtesse, ni encore de parler au comte, j'entrai dans l'église du couvent, sous prétexte de vouloir prier Dieu, et, en même temps, je déclarai au capitaine des gardes, qui m'avoit accompagnée, que je ne sortirois point de l'église que pour entrer dans le monastère, comme le comte me l'avoit promis dans la citadelle.

Ce capitaine le fut dire à Son Excellence, qui me vint d'abord trouver, et ajoutant les menaces aux prières inutiles qu'il me faisoit pour sortir de ce lieu sacré, fâché de ma résistance, il envoya appeler le nonce et l'archevêque pour obtenir d'eux la permission de m'en faire sortir. Après une petite conférence qu'ils eurent ensemble , il me vint parler pour

la seconde fois ; mais n'ayant reçu de moi que des paroles aussi dures que les siennes, il s'en alla enfin, et me laissa plusieurs gardes qui m'observoient et quatre sentinelles à la porte de l'église, ayant auparavant, au nom de la reine, défendu à l'abbesse de me recevoir dans son couvent.

J'étois enfin résolue de dormir à l'église, quand M. Bruneau Aman, de la ville de Bruxelles, me conseilla de sortir doucement, m'assurant qu'il étoit bien informé que Son Excellence avoit donné ordre aux soldats de m'enlever d'abord que je serois endormie. Je le crus, le connoissant homme de bien, et, cédant à ses persuasions, je passai enfin dans cet auguste domicile % que je trouvai plus fort et mieux gardé que la tour de Danaë, mais où, nonobstant tous mes déplaisirs, qui n'étoient pas petits, accablée de lassitude

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