A LA MÊME
Les muses du Tibre et du Tage
Si célèbres dans l'univers,
En vain donnent à votre ouvrage
Mille et mille éloges divers.
Ce qu'elles disent à sa gloire
Lui donne un trop faible ornement ;
Vous seul ayant fait votre histoire
La pouviez louer dignement.
Extraits des Mémoires apocryphes de Marie Mancini, publiés à Cologne en i6y6.
I. — Le climat de France fut trouvé pour moi trop dangereux pour le repos public : si bien que pour m'en éloigner on ne tarda guères à me destiner en mariage à M. le prince Colonne, grand connétable du royaume de Naples, pour éviter le trouble que les influences d'amour faisoient appréhender. La bonté que le Roi avoit eue de vivre avec moi avec familiarité m'avoit déjà inspiré quelque chose de grand, ce qui fit que je dédaignai un tel mariage, et, à dire le vrai, je croyois m'abaisser en l'acceptant; selon le haut degré dans lequel je croyois être, je me plaignois de ma destinée, mais beaucoup plus de la bonté du roi, qui se diminuoit envers une personne qui ne respiroit point d'air plus doux que celui de son affection, me voyant forcée à y donner les mains. Mais tout fut en vain, et il
ne m'en resta qu'une extrême douleur qui me devint inséparable pour me rendre malheureuse. Cependant le temps de partir vint, à quoi je me disposai plus par colère que par inclination ; ce qui fut cause qu'au dernier congé du roi, qui m'accompagna pour me dire » qu'il étoit bien fâché de mon éîoignement », je lui répliquai : <.(. Sire, vous êtes roi ^t vous m'aime^ et pourtant vous souffre^ que je parte ! » Sur quoi m'ayant répondu par un silence, je lui déchirai une manchette, en le quittant, lui disant : a Ah! je suis abandonnée !... »
IL — ... Étant arrivée à Rome, je commençai d'être l'objet des esprits médisants de cette ville-là et mon arrivée y fut divulguée par une pasquinade qui disoit : la Vache est attachée à la Colonne. De quoy monsieur le Connétable ne s'offensa pas, sachant bien que le pape même n'est pas exempt de semblables atteintes, quoique pourtant il n'y devroit pas être exposé par plusieurs raisons; il savoiL aussi d'ailleurs qu'il avoit eu de bons témoins de ma virginité.
Que vous dirai-je, monsieur ? Un mari est toujours un mari, c'est-à-dire qu'il doit avoir les affections d'une femme. Monsieur le Connétable est d'ailleurs d'un naturel si bon qu'il n'a pas son semblable entre tous les princes italiens de son rang, ce que, peu à peu, il me gagna de telle sorte que je sentis naître en moi un amour vraiment conjugal qui me fit concevoir et accoucher en son temps de mon premier enfant, l'héritier de ma maison. Ce fut ce qui
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accrut notre amour réciproque, étant ordinaire que les fruits d'un mariage inspirent une plus grande tendresse.
III. — Mes envieux trompés dans leurs desseins de mettre de la division entre nous par plusieurs petites brouilleries qu'ils tâchèrent de nous susciter, entreprirent d'en venir à bout par la médisance. Mais j'étois déjà accoutumée à une telle attaque et j'étois devenue bonne Romanesque % c'est-à-dire que j'avois une parfaite connoissance des maximes du lieu, et c'est pour cela que je ne m'arrêtois pas à tous les discours que l'on tenoit, et quoique l'on sût dire je ne laissai pas de conserver toujours ma chère liberté, même quand ils poussèrent à bout leurs méchancetés jusqu'à dire que lorsque M. le duc de Nevers, mon frère, vint à Rome, que je vivois avec scandale, et que le pape y devoit mettre ordre pour éviter que dans une ville aussi sainte on se comportât si mal. Ce n'est pas à une personne comme moi de vous faire voir ici si Rome est capable de se scandaliser de quelque chose, Rome, disje, où les personnes les plus éminentes et qui devroient édifier tout le monde, vivent elles-mêmes dans des débauches continuelles, et cela même ne serviroit pas à me justifier de ce qu'on me chargeoit que j'ai toujours vécu dans Rome scandaleusement.
Je dirai ce qu'on a pu remarquer en moi dans Rome en