I. L'auteur veut dire Romaine
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ce temps-là. J'allois sur le Corso ou à la place d'Espagne, en carrosse avec mon frère, nous tenant tous deux embrassés ; mais il me semble que l'affection fraternelle ne doit pas donner du scandale, mais plutôt elle doit être louée dans des personnes qui étant unies de sang le doivent être pareillement d'affection. Nous allions souvent nous deux seuls dans une calèche à Marine ou à Frascati, et parce que nous nous caressions de temps en 'temps l'un l'autre, ils ont voulu dire que nous étions de la secte des adamites... Cependant M. le Connétable voyoit bien que toutes les conversations que j'avois avec mon frère étoient très innocentes, et il est facile d'en juger de ce qu'une fois M. le Connétable vint en ma chambre où peu auparavant mon frère étoit venu, lequel me trouvant encore au lit qu'il étoit bien tard, m'avoit découverte et me fouettoit. M. le Connétable, bien loin d'en être piqué, invita mon frère de continuer à me fouetter, et parce que je m'en défendois autant que le rire me laissoit de force, il vint luimême me tenir pour ôter à mon frère toute résistance.
Une fois aussi que nous étions dans le cabinet du jardin, nous nous mîmes à jouer au jeu de l'aveugle, et comme le sort tomba sur moi pour avoir les yeux bandés, et qu'appréhendant de me faire mal je ne me hasardois pas beaucoup, ce qui me fit demeurer si longtemps que j'en fus lasse, et je dis à mon frère que s'il vouloit se laisser prendre, je lui donnerois sur-le-champ mille baisers; mon frère pour se divertir fit approcher un jeune gentilhomme de
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Bologne, nommé Fagianino, fort beau et galant qui pratiquoit à l'ordinaire notre cour, et lui s'étant mis derrière me dit de le prendre, mais que je le baisasse avant que d'ôter mon bandeau. Je m'avançai donc où j'entendois la voix et je mis les mains sur Fagianino, et ayant cru attrapper mon frère, je lui donnai divers baisers. Mais je m'aperçus de mon erreur quand mon frère se prit à rire avec M. le Connétable. Nous faisions encore quelques autres jeux de cette nature par lesquels vous pouvez juger de l'innocence avec laquelle nous vivions.
Nous allions aussi à la chasse, sur quoi il faut que je vous dise une petite plaisanterie qui nous arriva et qui nous donna beaucoup de divertissement. Un jour que nous chassions du côté de Genazzano, seigneurie qui appartient à M. le Connétable, et que nous voulions demeurer tout le jour dans le bois, nous donnâmes ordre de charger un cheval de vivres pour dîner là, lequel nous arriva justement au temps que nous avions bon appétit, et l'homme l'avoit déjà déchargé proche d'un ruisseau, lorsqu'un sanglier qui fuyoit devant une meute de chiens, ayant épouvanté l'homme, qui se sauva sur un arbre, passa par accident auprès des corbeilles et les renversa d'un coup de dents à terre. Et comme les chiens qui le suivoient arrivèrent là, au Heu de suivre le sanglier ils mangèrent tout ce qu'on nous avoit apporté, et ainsi nous jeûnâmes, quoique ce ne fût pas jour de vigile. Jugez donc maintenant, monsieur, si ce n'ctoit pas de la dernière malice de mes envieux de
me décrier comme ils faisoient; néanmoins je ne m'en mettois pas beaucoup en peine et disois seulement que ces gens allassent en France voir les conversations comme elles s'y pratiquent. Ce qui me suffisoit, c'étoit que le Connétable, dans ce temps-là, ne me disoit rien, et même, ainsi que l'a rapporté ma sœur dans ses Mémoires', lui qui croyoit qu'il n'y pouvoit pas avoir de l'innocence dans les amours des rois, il fut si ravi de trouver en moi le contraire, qu'il perdit la mauvaise opinion qu'il avoit de la liberté des femmes de France, et il a toujours voulu depuis que j'en jouisse à Rome, puisque j'en savois si bien user.
IV. — ... Je me souviens, à propos de M. le Connétable, que M. le prince de Brunswick étant venu à Rome et ayant un jour joué avec m^oi, je perdis jusqu'à un demi million ; M. le Connétable me fit incontinent préparer cette somme pour la payer, dont pourtant il n'en déboursa pas un sou d'autant que je regagnai mon argent . Car ce prince m'ayant aperçu quelques larmes aux yeux provenant d'une toux excitée par un peu de pituite qui m'étoit tombée au go-
I. Voici textuellement le passage des Mémoires de la clucl:e<se de Maiarin cité par Marie Mancini :
« Le connétable, qui ne croyoit pas qu'il pût y avoir de l'innocence dans les amours des rois, fut si ravi de trouver le contraire dans la personne de ma sasur, qu'il compta pour rien de n'avoir pas été le premier maitrc de son cœur. Il en perdit l.i mauvaise opinion qu'il avoit, comme tous les Italiens, de la liberté que les femmes ont en France, et il voulut qu'elle jouit de cette liberté à Rome, puisqu'elle en savoit si bien user. » [Œuvres de Saint-Réal, tome III, page 565.)
•sier, il crut que je m'allarmois de la perte que j'avois faite et me dit que je ne m'attristasse pas et que j'eusse à pour- •suivre toujours mon jeu, vu que la fortune étant changeante, elle tourneroit peut-être de mon côté.
Tout le monde sait la dépense qu'il me permettoit de 'faire, jusque là qu'il s'est trouvé dans un livre d'un marchand que j'avois fait dans l'espace de dix mois, une partie de 4000 écus, seulement en rubans qui ne servoient qu'à satisfaire mon inclination qui étoit portée à la diversité des rubans, desquels même je me ne parois pas, servant seulement à en faire part à mes filles, selon l'humeur que je me rencontrois, à quoi mes filles savoient bien s'étudier pour prendre leur temps.
Parmi ces choses, m'étant trouvée enceinte, j'accouchai d'un fils, ce qui donna tant de contentement à M. le Connétable, augmentant de telle sorte son affection envers moi, ■i]u'il devint comme idolâtre de ma personne et me trai- .toit avec autant de délicatesse que si je lui eusse fait un petit roi.
V. — ... Nous eûmes (à Milan) après les visites de toute la noblesse, nous commençâmes à faire des connaissances ; un chacun s'efïorçant de nous témoigner du respect, même jusqu'aux ecclésiastiques, qui nous prièrent d'assister à leurs têtes ; à propos de quoi il faut que je vous dise une cliose qui nous arriva, dont je n'espère pas de jamais tant irire. Nous allâmes un matin à la fête, qui se faisoit dans
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l'église de Notre-Dame des Carmes, notre Maître des Cérémonies nous accompagnant pour nous placer dans la chapelle, où on nous avoit préparé des carreaux, et à peine avions-nous commencé notre dévotion, qu'une fille étant là, et qui étoit possédée du démon, commença à crier avec une fureur incroyable, ce qui m'effraya de telle sorte que sans mes gens, je serois tombée évanouie. Un moine vint l'exorciser, et le démon étant forcé par les conjurations, dit qu'il sortiroit plutôt de cette fille, que de se taire,. ce que le moine ayant accepté, et lui demandant même un signe quand il sortiroit, il dit qu'il vouloit entrer dans le corps d'un de ceux qui étoient là présents. Je vous laisse à penser si je devois trembler entendant ce propos, car il est aisé de juger qu'il n'y a pas du plaisir à avoir à faire avec le diable, je me levai donc aussitôt, et commençai à gagner la porte, mais l'esprit s'écria à haute voix, que je n'eusse rien à craindre, que ce n'étoit pas à moi à qui il en vouloit, mais qu'il vouloit entrer dans le fondement de cet homme qui étoit habillé à l'espagnole ; c'étoit notre Maître des Cérémonies, lequel comme un bon innocent, prit la fuite après moi jusqu'à la porte de l'église, et parce que l'esprit le menaçoit de plus en plus, il crût de se garantir du mal qui le talonnoit, et de faireune action bien spirituelle de mettre les chausses à bas et s'asseoir dans le bénitier. Jugez, Monsieur, si cela n'étoit pas un vrai acte de comédie, qui fit perdre contenance à tout le peuple, qui étoit en dévotion, et moi ne me poa—
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vant empêcher de rire, je fus obligé de sortir, et me retirer au logis pour pouvoir rire avec plus de liberté, ce qui me causa un grand mal de ventre, qui me dura deux jours, n'y ayant que fort peu de temps, que j'avois accouchée de mon troisième fils après notre arrivée à Milan.
VI. — Après ces choses étant élevé au pontificat Clément Neuvième Rospigliosi, aimant fort la paix, il nous sollicita à un accommodement avec le cardinal Chigi, puisque son père étoit déjà mort. Nos esprits furent tellement réunis par cette paix que nous l'avons toujours conservée par toutes les familiarités qui se pratiquent entre les plus intimes. Ce fut lorsque M. le Connétable commença à faire la chasse avec ledit cardinal, observée depuis tous les ans et pratiquée encore à présent parmi eux, et c'est la plus belle qu'on fasse en Italie. La plupart du temps, étant en leur compagnie, nous demeurions en chassant dou^^e ou quinze jours dans les bois, et notre chasse consistoit la plupart en soixante sangliers, et même je vous puis assurer, sans hyperbole, qu'une fois nos gens en tuèrent quatre-vingts et cinq, dont il y en avoit dix d'une grosseur si épouvantable que, pour les porter à Rome, il fallut à chacun son brancart, porté par deux mulets; nous avions aussi trente-cinq à quarante daims, dans la même chasse, qui étoit assez considérable, ce qui faisoit courir tout le monde chez le cardinal, étant le lieu où on expose en vue la proie, |qui semble incroyable, à qui n'a vu les
bois, du côté de l'Abruzze. Vous en aurez sans doute ouï parler, ce qui fait que je ne m'étends pas davantage à vous en faire la description. Pour ce qui est de la familiarité, dont j'ai commencé à vous parler, chacun de son côté y contribuoit. Nous l'avons plusieurs fois diverti les quinze jours entiers à la Marine, ou aux principautés d'alentour, qui nous appartiennent, et lui nous rendoit la pareille fort agréablement à l'Aricca, ou en quelque autre lieu de plaisance, selon l'endroit où nous voulions aller. Les promenades auprès de la ville, les jeux, les visites, les messages, pour savoir ce qui se passoit à chaque moment, quoique proches voisins, ne manquoient point entre nous, et parfois prêts de nous mettre à table, le cardinal nous surprenoit. faisant apporter son dîner pour manger avec nous, et nous obliger de faire de même avec lui ; ce que nous faisions aussi assez facilem.ent ; et je surprenois M. le connétable même prenant de l'eau pour se mettre à table lui disant : «. Monsieur, allons dîner chez Chigi ; » ainsi nous montions d'abord en carrosse pour traverser la rue. Cette manière d'agir assez libre nous inspira dans une rencontre, que nous eûmes, de jouer une petite pièce au cardinal, qui fut, qu'ayant résolu de s'en aller coucher la nuit dans son petit palais, aux Quatre Fontaines, proche de la maison du cardinal Massini, y ayant déjà fait préparer son lit, nous soupâmes à la hcîte en dessein de le prévenir, et le bonheur voulut que nous y fûmes devant lui, et ayant défendu au valet de chambre de dire notre venue, nous nous cou-
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châmes promptement dans son lit, et pour éviter qu'il ne s'en aperçût, nous cachâmes les habits au chevet du lit, où nous eûmes le plaisir de voir entrer dans la chambre le cardinal, qui, ne s'apercevant de rien, se déshabilla à moitié, se mettant à genoux , contre sa coutume, devant un crucifix, pour prier (il avoit peut-être â faire quelque tour romanesque le jour suivant). Nous avions bien de la peine à nous empêcher de rire, nous mordant les lèvres, et nous mettant la couverte à la bouche, quand le cardinal, tout en chemise, s'en vint au Ht, et prêt pour y monter, nous apercevant, il eut une frayeur si épouvantable qu'avec ses cris, il obHgea un Suisse de la garde du pape, qui passoit par là pour retourner à Monte Cavàllo, de battre à la porte pour voir s'il y avoit quelqu'un aux abois de la mort, que si on avoit faute d'un confesseur il auroit amené le cuisinier à' Ara Celi, ou le sommelier de Saint-Marcel, avec lesquels il étoit fort bon ami. Notre éclat de rire fit connoître au cardinal le tour que nous lui avions fait, ce qui le jeta dans le même excès que nous, le récit qu'on nous fit de la simpHcité du Suisse nous y faisant continuer; et il sembloit en conscience que cette nuit-là fut faite pour rire, il se joua une farce que je n'en ai jamais vue une semblable aux comédies. Il entra dans la chambre un fantôme couvert d'un amict, l'étole au cou^ la chasuble sur les épaules; deux Jgnus Dei pendant aux oreilles, une chandelle bénite allumée, tenant à sa main pour asperger une aile qui avoit servi pour Alexandre septième, et qu'on
porte au côté des papes pour magnificence, et un vase d'eau bénite de la largeur d'un écu. Il avoit écrit sur le front avec l'huile de la lampe, qui étoit fort noir, Jésus, e^ il entra, disant : a D'autorité du feu pape Alexandre septième je t'exorcise de laisser libre son neveu, et de ne l'endommager pas, même en un poil de chemise » ; et ne pouvant pas prendre avec l'aile l'eau bénite, il eut pourtant l'adresse de la verser sur ladite aile pour nous arroser. Celui-ci étoit un maître innocent que le cardinal entretenoit à la cour, pour se divertir quelquefois de ses fadaises ; ce soir-là il l'avoit suivi au petit palais; et parce que, le jour, le cardinal, pour rire avec quelques personnes de qualité, avoit fait semblant de le faire prêtre au nom d'Alexandre VII^ et de le constituer patriarche de toutes les ombres des morts; et lui, ayant ouï le cardinal crier de peur quand il nous trouva, il avoit demandé au valet de chambre le motif de ces désordres, ayant su l'affaire, il crut que ce fut l'ombre du prélat qui avoit donné le palais à don Marius, croyant devenir cardinal, l'ôtant à ses neveux, et pour c;Ia il s'étoit mis en cet équipage pour le contraindre à s'en aller; mais voyant que ni le cardinal, ni nous, ne cessions de rire pour cela, il s'avisa de crier ce de s'en aller vitement au pape pour impétrer l'autorité contre les esprits, y ayant un esprit follet, étranger de son diocèse, qui faisoit devenir fou le cardinal. » Toutes ces plaisanteries n'empêchèrent pas que le Cardinal ne fût obhgé de se faire préparer un Ht pour nous
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laisser du repos. Si vous avez été curieux de savoir les nouveautés de Rome, il vous souviendra qu'on parla de cette farce comme la plus divertissante du monde.
Ce n'étoit pas seulement avec M. le Connétable que nous cultivions la connaissance; quoi que je fusse seule, je ne laissois pas d'agir de la sorte. Si M. le Connétable étoit hors de Rome, le Cardinal avoit la bonté de me tenir compagnie presque à toute heure. Si je le rencontrois par la ville, je m'arrêtois avec lui pour dire le mot pour rire; si je le trouvois dans des églises, je ne lui permettois pas de s'en retourner seul au logis, et, souvent, j'allois le prendre pour nous promener ensemble, et il me souvient qu'un jeudi qu'on devoit faire la congrégation de la signature de Justin, dont il est le préfet pour des affaires de conséquence à lui recommandées par plusieurs cardinaux, m'étant levée de bonne heure, j'allai dans mon carrosse à sa porte, le faisant suppUer de descendre, et, quand il fut dans le carrosse, quoi qu'il fut habillé seulement à moitié, je commandai au cocher de tirer à la hâte vers la porte Saint-Paul, et nous fûmes dehors jusqu'au soir, et les dépêches l'attendent peut-être encore. Il rioit toujours de ces tours, qu'il appelloit bizarreries françaises. Je m'étonne encore, quand j'y pense, de ce que M. le Connétable ne se scandalisa point de nos démarches avec le Cardinal; au moins il ne m'en a jamais fait semblant, ni au Cardinal, si ce n'étoit qu'il le railloit des pièces que je lui faisois; une fois, entre autres, qu'il étoit allé à TagUane, j'allai de
bonne heure, habillée en gueuse, à la maison du Cardinal, et, sachant bien le degré et sa chambre, j'y entrai à la faveur de Checco, son chirurgien, qui étoit à la porte, qui me connut; le Cardinal étoit encore couché, et, lui ayant dit qu'il y avoit beaucoup de monde à l'antichambre pour avoir audience, se mettant en devoir de se lever, je lui dis ce que je le ferois pour lui », et je me mis sa mossette et son chapeau, et en ces harnais, le comte Capizochi, son maître de chambre, qui entra, me vit et acheva notre divertissement; sur cela, dis-je, M. le Connétable lui fit la guerre plus de quinze jours, et lui disoit « que si on traitoit de le faire pape, il s'y opposeroit, afin qu'on ne renouvelât pas le scandale de la papesse Jeanne, car il savoit bien que sa mossette et son chapeau étoient ceux d'une femme, y> Jugez, monsieur, de notre familiarité par toutes ces rencontres.
VIL — Mon frère, qui étoit allé en France pour conclure son mariage avec Mii« de Thiange, crut nous y devoir inviter, et c'est pour cela qu'il vint de nouveau en Italie. Il arriva à Rome un samedi au temps du carnaval, et. ayant su que M. le Connétable et moi étions dans un carrosse au Corso, s'étant masqué, il vint nous trouver. Nous n'en savions encore rien, quand un masque, ayant abaissé la portière et me sautant au col, me baisa. M. le Connétable, qui est Italien et par conséquent très délicat en pareilles affaires, mit la main au poignard qu'il avoit sur
lui et auroit donné le coup si mon frère, s'en étant aperçu, n'eut levé le masque disant : a Ne puis-je pas saluer ma sœur d'un saint baiser? » ce qui changea sa fureur en joie. Ce fut quelque temps après que ma sœur s'en alla avec lui en France, M. le Connétable ayant trouvé des prétextes pour ne m'y amener pas, appréhendant que ce pays-là n'empoisonnât mon cœur.
VIII. — On parla de marier l'abbé Colonne à une des nièces de M. le duc Cesarini, et c'est cette seule alliance qui est l'origine de tous mes malheurs. L'ainée, qui se trouvoit dans le couvent de Torre de Specchi, refusa de se défroquer, ainsi les propositions furent pour la cadette, qui s'y trouvoit aussi. Le duc Cesarini n'ayant point d'enfants, la nièce auroit hérité de plus d'un million et demi, et c'est sur cette espérance que l'abbé renonça plus de trente mille écus de revenu qu'il avoit tous les ans de l'ÉgHse, et M. le Connétable, pour lui faire tenir un rang considérable, lui donna la principauté de Somnine, et comme il n'auroit pas eu pour subsister, n'ayant touché pour lors du mariage que vingt-cinq mille écus, il fallut aussi le traiter à chaque repas avec sa femme, la dépense s'en allant jusqu'à cinquante ducatons par jour. Le démembrement de la principauté de Somnine et la nouvelle dépense qu'il falloit faire, qui me semble assez considérable, me fit appréhender l'avenir pour mes chers enfants. Ce n'étoit pas peu de chose de me voir trois fils, tous de grande es-
pérance, et voir si misérablement leur bien dissipé sans y pouvoir remédier, car il falloit entretenir d'ailleurs tout le ménage du frère et tout l'équipage de la sœur. Et quoique les commodités de M. le Connétable fussent assez considérables, je ne voyois pas que mes enfants, venant une fois en âge, pussent conserver l'éclat de leur rang. Et qu'auroit-il été si notre famille étoit devenue plus nombreuse? Il faut que je vous avoue que ces considérations me firent résoudre à éviter du moins le pis qui pouvoit arriver en m'éloignant entièrement des approches familières de mon mari. Et comme je m'étois appliquée à l'astronomie, motojioscopie et chiromancie, je lui fis entendre, pour avoir un prétexte spécieux, que j'étois menacée dès ma naissance de mourir à ma quatrième couche; car de l'humeur qu'il étoit il se seroit emporté si je lui eusse dit positivement que j'appréhendois de mettre des gueux au monde. Ainsi je souhaitois plustôt d'être exposée à son indifférence, ce qu'il fit, car c'est alors qu'il se donna aux amours de la marquise Muté... La chose ne me donnoit aucun chagrin, ne m'en souciant guères et M. le Connétable me pressant fort un soir de coucher ensemble, je le refusai tout court; sur quoi nous nous brouillâmes ensemble.
IX. — En ce temps-là se rencontra à Rome M. le Chevalier de Lorraine qui me distrayant par son agréable et charmante conversation de mes ennuis, m'adoucissoit le
séjour de Rome, même parmi les inquiétudes qu'on me donna à son sujet, car mes ennemis en ont débité des calomnies de la dernière insolence. Comme on ne le pouvoii souftrir ailleurs que chez moi, ses visites faisoient enrager tout le monde. ... Il n'y avoit que ce bon vieux Clément dixième, à ce que je crois, qui n'en disoit rien, car n'y ayant personne au monde qui aie plus d'indulgence que les papes, ils sont faciles à fermer les yeux aux actions des personnes. C'est de ce Chevalier que mes envieux ont dit que m'aimant avec passion, il m'a porté à quitter mari et enfants et le suivre en France ; que j'avois déjà trois fils pour la succession de la famille Colonne et que je ne devois plus vivre si seule dans Rome où mon mérite n'étoit pas connu. Je le dois cependant louer en ceci, que bien loin de me tenir un semblable discours, il m'inspira toujours l'union avec mon mari. La maison de Lorraine en France est en une si grande réputation que cela me porta à reconnoître en lui le mérite dont il excelloit. Et lui qui ne savoit avec qui pratiquer dans Rome qu'avec une personne qui lui étoit bien connue, même devant le mariage, il cherchoit par ma compagnie de se plaire dans un pays où il n'avoit jamais été. Comme il faut toujours avoir de la bonté pour les étrangers, particulièrement pour ceux qu'on connoit et pour qui on a de l'estime, j'aurois cru commettre une grande faute de ne m'appliquer pas à Iç divertir. Me peut-on donc blâmer si je l'accompagnois à la chasse, si je le divertissois au jeu et si nous nous prome-
nions souvent ensemble ? Toutes ces démarches pourtant, bien loin d'être approuvées, firent un bruit étrange...
Cependant le Chevalier ne manquoit pas un jour de me venir voir et, quand le temps le permettoit, nous ne manquions pas d'aller à la promenade. Nous avions choisi pour cela la rive du Tibre, hors de la porte del Popolo, où même j'avois fait faire une petite maison de bois pour me baigner, l'eau de ce fleuve étant des meilleures de ce payslà, et le Heu étoit alors fort peu fréquenté. Ce ne fut pas par amour, comme mes ennemis l'ont débité, mais par galanterie que le chevalier me voyant dans l'eau jusqu'au col, me pria de lui permettre qu'il fit faire mon portrait en cette posture, n'ayant jamais vu un corps si bien proportionné qui auroit inspiré de l'amour à Zenocrates avec une si belle figure. M. le Connétable m'accusoit de m'être laissée voir toute nue au chevalier, mais mes gens savent bien que je ne sortois pas de la petite maison, pour me baigner, que je n'eusse une chemise de gaze bien épaisse, que j'avois fait faire exprès, qui alloit jusqu'aux talons, et le chevaUer qui étant fort respectueux n'entroit pas dans la maison, mais se promenoit pendant que je me déshabillois, ne me voyoit qu'avec cette chemise.
Après ces choses, M. le Connétable me faisoit épier partout, mais pour ne m'en donner aucun soupçon, il se servoit des plus vieux juifs du Ghete qui étant accoutumés à être partout se faisoient moins remarquer. Je m'en aperçus pourtant...
X. — Je ne pus plus souffrir ces méchancetés de Rome. Ces démarches de mon mari me lassoient, ce qui me fit résoudre de m'en aller en France... Ayant pris toutes les précautions nécessaires, je fis louer une barque à Civita- Vecchia prête à chaque heure à faire voile. Ainsi, un jour de mai que M. le Connétable étoit allé à douze mille de Rome voir un de ses haras, comme je savois qu'il devoit tarder quelque temps à revenir, car étant curieux des chevaux, c'étoit sa coutume quand il y alloit, d'y demeurer trois ou quatre jours, je n'eus garde de laisser échapper une occasion si favorable ; et quoique je n'eusse rien de prêt, je voulus partir. Je savois fort bien que l'argent est la première chose qui manque ; aussi j'en pris autant que je pus et surtout je n'oubhai pas mes pierreries que j'enfermai dans un petit coffre, et c'étoit tout ce que nous avions avec nous.
Je montai dans le carrosse de ma sœur avec elle, et pour toute compagnie nous avions Nanon et une de mes femmes, toutes avec les habits d'homme dessous ceux de femme et le valet de chambre de ma sœur. Et étant accoutumée d'aller souvent me prom ener à Frascati, je dis à mes gens que j'y a' lois ; mais au lieu de sortir par la porte de San-Bastiano je sortis par la Pancrazia, et nous allâmes droit à Civita-Vecchia ; mais n'y étant arrivés qu'à deux heures du soir, nous trouvâmes tout fermé, ce qui nous obligea, parce que nous ne nous croyions pas assez bien cachées au gré de nos frayeurs, de nous aller enfoncer
dans le plus épais du bois. Pendant que le valet de chambre cherchoit la barque, nous eûmes une assez grande frayeur, c'est que nous ouïmes tout d'un coup une voix d'un Espagnol qui sembloit avoir suivi notre route et qui crioit à l'aide. Cela joint aux mouvements de crainte que la conscience donne d'ordinaire en de semblable rencontres, me rendit toute interdite... nous entendîmes encore du bruit et bientôt crier : arrête ! arrête ! et après cela nous ouïmes un cheval qui venoit à nous à bride abattue. Si on m'eût alors ouvert les veines, on ne m'auroit pas trouvé une goutte de sang ; les cheveux se dressèrent et je me laissai tomber presqu'évanouie dans les bras de ma sœur qui, accoutumée aux malheurs, étoit plus courageuse que moi... Je me remis cependant un peu voyant que le cheval étoit celui de notre postillon qui ayant trouvé notre barque, nous hâta disant : courage, allons vite, évitons les dangers. Je suivis le guide avec une lerme résolution de me jeter plutôt dans la mer que de retourner à Rome; abattue comme j'étois, je fis deux mille à pied,. après quoi je fus obligée de me reposer. Alors le valet de chambre de ma sœur nous soulagea disant que le bruit que nous avions entendu n'étoit rien, qu'il avoit ouï qu'on cherchoit par là un Espagnol qui avoit fait quelque petitefriponnerie, ce qui nous ôta la peur et nous donna des forces pour aller jusqu'à la barque.
Nous eûmes le bonheur d'avoir un patron fort homme de bien ; il connut aussitôt que nous n'étions pas du com-
lyS APPENDICE II.
mun, et il nous disoit que si nous fussions tombées entre les mains d'un autre, il nous auroit volés et jetés à la mer. Il aperçut aussi que nous étions des femmes, car il échappoit toujours à nos gens de nous appeler madame.
Dans huit jours nous débarquâmes à la Ciotat en Provence, où nous voyant en lieu de sûreté nous reprîmes nos habits de femmes et nous allâmes à Marseille à cheval. M. le connttable fut trois jours hors de Rome et ne se défia de la vérité que fort tard. Notre départ fit un bruit étrange à Rome, et comme il y a des gens qui se plaisent à. inventer, il n'est pas de contes si horribles qu'on ne fit de nous.
... Le Connétable fit partir aussitôt quatorze courriers par autant de routes différentes, dont un arriva à Marseille devant que nous. Il y arriva aussi, uu peu après, le capitaine Meneghino de Viterbe qui me fit le récit des bruits de Rome et des déplaisirs de M. le Connétable. Il m'exhorta de retourner à Rome, tâchant par son discours de m'ébranler ; il me dit le désespoir de mes chers enfants, la satisfaction que j'aurois de son maître et il n'oubHa rien pour s'acquitter de sa commission ; mais il ne savoit pas que je n'étois pas partie de Rome pour y retourner si vite. Je le dépêchai sur le champ avec une lettre pour M. le Connétable dans laquelle je lui fis voir tous mes déplaisirs et les motifs de mon départ.
XL — La cause de mon changement et de ma résolu-
tion à retourner à Rome, fut parce que je fus trompée dans mes desseins, le Roi de qui j'espérois tout me traita fort froidement sans que j'en sache encore la raison.
L'accord pour retourner en Italie, étoit que mon frère m'accompagneroit à Venise, et que monsieur le Connétable iroit pour me mener à Rome : mais quand je fus à Turin, je m'obstinai à ne passer pas plus outre. Feu Son Altesse Royale me fit cent civilités, et m'étant proposé de me retirer dans un couvent, je choisis celui de la Visitation. J'y avois beaucoup de divertissements : comme il y avoit un parc très grand, son Altesse Royale m'envoya des lièvres, des daims, et des chiens pour chasser. Je faisois faire des comédies dans les parloirs, j'écrivis à Rome de m'envoyer mes filles et le maître de cérémonies ; mes filles étant arrivées, nous passions le temps à merveille. Il faut ici que je vous ennuie avec des bagatelles, que je ne vous conterois pas si mes ennemis ne les avoient publiées, et puis qu'ils m'en ont fait autant de crimes, je suis bien aise que vous soyez instruits de la vérité. Ils ont dit que je ne pouvois souffrir que ces bonnes religieuses priassent Dieu la nuit, et que je tâchois de les détourner par des pièces que je leur faisois. J'avois mon appartement fort éloigné de l'église ; ainsi elles ne pouvoient pas interrompre mon repos la nuit.
Il est vrai que mes filles, pour faire plaisir au.x autres jeunes religieuses qui se levoient contre leur gré, la nuit, allèrent une fois remplir de sable les serrures de l'abbesse
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et de celle qui sonne les cloches. Il est encore vrai qu'une nuit elles détachèrent toutes les cordes des cloches et les jetèrent dans un puits pour empêcher qu'en sonnant les religieuses ne se levassent. Mais je n'avois point de part aux bagatelles que ces jeunes filles faisoient, et cela n'empêchoit pas les religieuses, si elles avoient du zèle, de prier Dieu.
Monsieur le Connétable, qui ne croyoit pas pouvoir réparer l'affront qu'il prétendoit avoir reçu de mon départ que par mon retour, fit tout son possible pour tâcher de m'y faire consentir.... Déçu dans son dessein, il s'avisa de me tromper. Il choisit pour cela l'abbé Antoine Olive et vraiment, pour faire une trahison, il ne pouvoit pas mieux choisir qu'un homme de Calabre, car on dit que c'est le pays de Judas le traître.
Il avoit avec lui une calèche pour en faire présent à son Altesse Royale afin de la remercier des faveurs que j'avois reçues de lui. Il arriva donc de cette sorte à Turin sur la fin du mois d'août. Il me vint bientôt trouver et me parla souvent de ce que je deviendrois ; mais je ne lui répondis autre chose sinon que j'étois bien dans le couvent où j'étois. Il faut que je vous avoue que connoissant le poids de mon homme sa vue me troubla beaucoup et je craignis que ses cabales ne m'embarrassassent d'une étrange façon, et c'est pour cela que je voulus m'éloigner. Je fis venir au couvent un anglais qui étoi*: assez bon garçon et j'accordai avec lui pour me conduire en Angleterre. Quoique je
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crusse d'avoir fait la chose assez secrètement, le malheur voulut pourtant que mon dessein fût découvert, lorsque j'étois sur le point de l'exécuter, et c'est ce qui fit le jeu de rOlive. Il avoit pris ses mesures à Milan avec le marquis de Borgomaneiro, et lui ayant donné avis de ce qui se passoit, il vint aussi à Turin. Alors tous deux m'entreprirent sur mon dessein et me dirent que si j'avois envie de voir l'Angleterre, ils m'accompagneroient et que cette résolution seroit approuvée de M. le Connétable. Ils me remontrèrent d'ailleurs que c'étoit trop importuner son Altesse Royale de demeurer toujours à Turin. Je fus si malheureuse que de les écouter et consentir aveuglement à ce qu'ils me proposèrent sans en prévoir la suite. Je dis aveuglement car, quand j'y pense, je crois que l'Olive m'avoit enchantée. Mais il y a de la fatalité dans les choses mêmes qui semblent dépendre le plus de la conduite.
Je fus remercier avec eux son Altesse Royale des faveurs qu'il lui avoit plu de me faire, et nous partîmes le mois d'octobre de l'année 1673. Nous passâmes les Alpes et ayant pris le chemin de Lausanne et Schafihouse, nous entrâmes dans l'Allemagne et, après quelques semaines, nous arrivâmes à Anvers en Flandres, où le gouverneur me reçut avec cent civiUtés. Nous y séjournâmes vingt-trois jours, et pendant ce temps-là, il nous divertit par des comédies, jeux, danses et semblables passe-temps. Cependant ce séjour commença à m'ennuyer, ce qui me fit prier M. le marquis de passer outre, m'ayant promis à mon dé-
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part de Turin de ne m'abandonner pas. Il me dit que nous partirions dans deux jours. Mais après m'y être préparée le gouverneur me vint trouver pour m'annoncer le malheureux arrêt qui étoit venu de la cour d'Espagne. Je m'aperçus seulement alors de la trahison, mais c'étoit trop tard. Je commençai à déclamer contre les traîtres et je ne voulus plus voir l'Olive, et ce ne fut qu'avec bien de la peine que je reçus le marquis qui tâcha de s'excuser en disant qu'il n'en savoit rien.
Tous mes emportements ne gagnèrent rien et je fus contrainte, malgré moi, de m'apaiser, sans pouvoir remédier à mon mal. Le gouverneur me proposa de la part de la Reine Régente un voyage en Espagne, à quoi je consentis par plusieurs considérations, si bien que quelque temps après je m'embarquai sur un bon vaisseau et nous arrivâmes heureusement en Espagne.
Je fus à l'audience de la Reine qui, avec des marques de bonté, me proposa de me retirer dans le couvent de Saint- Dominique-royal pour quelque temps, et quoique je n'en eussse point d'envie je crus pourtant être mieux en ce payslà, dans un couvent, que dehors exposée à l'orgueil de cette nation. Les religieuses se refusèrent de me recevoir pour ne faire rien contre leurs privilèges ; mais après plusieurs disputes la reine eut la bonté de leur faire dire de me recevoir et que cela ne tireroit pas à conséquence au préjudice de leurs libertés. Ainsi j'y entrai et je m'y trouve avec quelque repos, quoiqu'avec un peu d'en-
nui, ne pouvant pas souffrir l'orgueil de ces religieuses.
Vous désirez possible de savoir si j'y demeurerai toujours ou si je retournerai à Rome. Mais je ne saurois satisfaire votre curiosité, vu que je ne le sais pas moi-même... Je ne sais si je dois vous communiquer mon secret : c'est que je songe à tous moments comment je pourrai me sauver de ce couvent; les murailles en sont épaisses et la situation très difficile. Cependant j'ai dessein de suivre l'exemple du comte de Lauzun qui a creusé à Pignerol deux ans entiers pour se sauver. Il est vrai qu'il a eu le malheur d'être découvert, mais possible que cela ne m'arrivera pas. Qiioiqu'il en soit, j'ai une chambre qui est la plus propre du monde pour y creuser, et c'est ce qui me donne envie de tenter la fortune.
Si je peux venir à bout de ce dessein, comme j'espire, vous saurez ce que je deviendrai.