I . Mémoires de la cour d'Espagne
spirituelles Relations de M™e d'Aulnoy et de la marquise de Villars. « Le bruit de l'entrée de la Reine, dit celle-ci, a fait prendre la résolution à M^e Colonne de sortir encore de son couvent. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Elle envoie emprunter un carrosse et s'en va droit chez (sa belle-sœur' la marquise de los Balbases. Elle tut bien reçue, malgré leur surprise. »
(c Le marquis' lui fit un accueil à tromper une personne de moins bonne foi qu'elle. Et, sur ces belles apparences, elle ne se proposait plus de retourner à San Domingo^, » lorsqu'elle apprit que son beau-frère était sur le point de la livrer à son mari, alors à Saragosse.
oc Sur cela, elle demande un carrosse pour aller prendre l'air, dit de son côté la m.arquise de Villars ; on lui en donne un. Elle fait quelques tours par la ville, et se fait descendre à notre porte. La voilà donc chez nous, disant qu'elle n'en voulait plus sortir, et que l'on ne voudrait pas la mettre dans la rue. Il parût qu'elle serait bien aise de voir le nonce. Nous la fîmes dîner; je lui fis de mon mieux, parce qu'en effet elle fait très grande pitié d'être de l'humeur qu'elle est. Le marquis de îos Balbases envoie un de ses parents pour essayer de la résoudre à retourner, et à ne pas donner une nouvelle scène au public. Elle dit qu'elle
2. Don Pablo Spinola Doria, troisième marquis de los Balbases, duc de San Severino et de Sestos. Il était petit-fils du célèbre Ambrosio Spinoia.
;. M"*' d'Aulnoy.
n'en fera rien. Le nonce arrive ; elle le prie qu'il la fasse rentrer dans son couvent. Il répond qu'il n'en a pas le pouvoir. Une dame de qualité de mes amies, qui est la comtesse de Viîlomhrosa, dont le fils a épousé la fille de îos Baîbases, vint ici. M. de Villars et le nonce firent plusieurs allées et venues chez Ios Bàlbases, qui promit plusieurs fois, foi de cavalier, qu'il ne ferait nulle violence à M^e Colonne pour retourner avec son mari; qu'il la priait de revenir chez lui, et que l'on tâcherait de faire en sorte que le Roi, qui avait l'écrit de M^e Colonne,^ nt saurait rien de sa sortie, et que, si elle s'opiniâtrait à ne pas vouloir revenir, elle allait mettre contre elle le Roi, son mari, et toute sa famille. Enfin, Madame, il était près de minuit que nous ne savions tous que faire par les conséquences que cette pauvre créature attirait contre elle en demeurant chez nous. Mais enfin elle se résolut à s'en aller. La comtesse de Viîlomhrosa, M. de Villars et moi la ramenâmes chez le marquis de Ios Baîbases: Sa femme et lui la reçurent très bien ; mille embrassades. Vraiment, c'est une chose inconcevable que les mouvements extraordinaires qui se passent dans cette tête. Elle l'avoue elle-même. Si elle ne fait pas plus de chemin, ce n'est pas manque de bonne volonté. Cependant, s'il lui prend envie une autre fois de revenir chez nous et de n'en vouloir pas sortir, par les frayeurs qu'on ne la remette au pouvoir de son mari, nous en serions bien embarrassés. » Cependant le marquis, malgré ses serments, « poursuivait secrètement un ordre du Roi , et , aussitôt qu'il l'eût,
il la mena dans un couvent à quatre lieues de Madrid (5 février 1680). Un procédé si sévère l'affligea autant qu'elle était capable de s'affliger. Elle écrivit à la Reine pour lui demander sa protection, et; ayant appris que le Connétable revenait d'Aragon avec ses fils, elle obtint permission du Roi d'entrer dans un monastère de Madrid ^ Mais, a soit qu'elle n'y fût pas contente ou qu'elle eût d'autres vues, elle n'y sut demeurer, et, à l'heure qu'on y pensait le moins, elle sortit encore et fut droit chez son mari. Elle occupait la moitié de sa maison; elle faisait régulièrement sa cour à la Reine ; elle voyait beaucoup de femmes et se divertissait fort bien. Le connétable la laissait dans une entière liberté ^.. »
La marquise de Villars va maintenant nous apprendre comment elle usait des loisirs que lui faisait cet époux alors trop débonnaire :
1. ... * La connétable Colonua, depuis la visite qu'elle nous fit, est toujours dans un couvent à cinq lieues d'ici. Son mari est à Madrid depuis deux jours. On dit qu'il lui permettra de revenir dans un autre couvent de cette ville, où elle aura beaucoup moins de liberté que dans celui d'où elle est sortie. Nous avons appris qu'elle fut toute prête, le jour qu'on l'emmena de Madrid au lieu où elle est présentement, de s'en venir encore se fourrer chez nous dans ma chambre... » M™« de Villars à .M""^ de Coulanges; Madrid, 6 mars 1680 )
2. Mémoires de la cour d' Espagne, ■[^ii M'"^ d'Aulnoy. Voici d'autres détails que nous puisons dans les Mémoires de la cour d'Espagne sous le règne de Charles II, attribués au marquis de Villars. Le connétable, dit-il, « fit revenir d'abord sa femme dans un couvent de Madrid, et peu après elle vint demeurer chez lui, c'est-à-dire dans la même maison, sans aucun commerce ensemble. Elle fut quelque temps en cet état avec la liberté de faire de? visites . elle allait même chez la Reine... »
« La Connétable est toujours dans la maison de son mari, assez inquiète de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en retourner en Italie avec lui ^ »
Elle avait peur, comme nous l'avons dit, qu'une fois à Rome, livrée à sa merci, il ne lui administrât quelque poison à l'italienne.
« Elle voulait bien, poursuit M^e de Villars, pouvoir rentrer en ce temps-là dans un couvent de Madrid; bien entendu d'en sortir peu après et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant ; elle me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin et de fripon dans les yeux. Il est horrible ; mais ce n'est pas ce qui devait diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre pelite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler : c'est que cet amant ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse cependant qu'il soit comme cela ; parce que , s'il répondait un peu à ses sentiments, les choses feraient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît point ; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands
I. M'"'= de Villars à M""= de Coulanges, Madrid, 15 août 1680,
fils mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc de Médina Celi, premier ministre... »
Peu avant son départ pour Rome, le Connétable manifesta l'intention d'y conduire sa femme. « Elle s'en alarma fort, » dit Mnie d'Aulnoy qui était dans la confidence de la princesse et qui va nous apprendre une étrange particularité! ce Elle déclara qu'elle n'y voulait point aller. C'est qu'elle avait fait tirer son horoscope, et qu'on lui avait dit que, si elle avait encore un enfant, elle mourrait. Cette prédiction lui était entrée si avant dans lesprit, qu'elle aima mieux retourner dans sa retraite ordinaire. Le Roi voulut qu'elle s'en expliquât; elle lui écrivit qu'elle le suppliait, avec un profond respect, de lui accorder sa protection dans le dessein qu'elle avait de se mettre dans un couvent ^ »
Jusque-là, k sans nulle réflexion, » elle avoit vécu « au jour la journée, comptant qu'en la laisseroit jouir de la liberté de sortir de sa maison, de faire des visites, et qu'on ne parleroit de rien qu'après les noces de son fils aîné - » . Mais, vers les premiers jours de septembre 1680, on vint lui signifier, de la part du Roi, qu'il ne vouloit plus se mêler de ses affaires, et qu'il ne lui restoit plus qu'à obéir à son mari, qui vouloit la conduire ou l'emmener en Italie.