M""^ d'Aulnoy, Mémoires de la cour d'Espajve
« Comme le connétable parla d'aller en Italie, dit Je son côté le marquis de Villars, et de l'amener avec lui, la crainte des suites de ce retour lui fit
APPENDICE m. 197
princesse, qui étoit toujours dans ses sentiments favorables pour l'infortunée M'ne Colonna, obtint cette parole du duc de Médina Celi. Mais, au mépris de la foi jurée, huit jours après le départ de la cour, dit M™e d'Aulnoy à qui nous cédons la parole pour nous raconter cette horrible scène, « un conseiller du conseil royal avec ses officiers, suivi du connétable Colonne et du marquis de los Balbases, qui servoient de recors, tous armés, comme s'il eût été question d'arrêter un chef de parti plutôt qu'une femme malheureuse et sans défense, allèrent, sur les onze heures du soir, enfoncer les portes de son appartement, qui étoit toujours dans la maison de son mari. Elle étoit dans sa chambre : aussitôt un alcade de Corte voulut lui lier les bras avec une corde. Se voyant traitée si indignement, elle prit un petit couteau qui étoit par hasard sur la table, et, en se défendant, elle lui en donna un coup dans la main. Sa résistance obligea tout le monde de se jeter sur elle avec acharnement, et cette pauvre dame fut traînée par les cheveux et demi-nue, comme la dernière des misérables. On la conduisit de celte manière, toute la nuit.
souhaiter de demeurer à Madrid dans un couvent, ainsi qu'elle le témoigna quand elle reçut ordre du Roi de s'expliquer sur ce sujet. Pour régler les prétentions opposées du mari et de la femme, on fit une junte du confesseur du Roi, de l'inquisiteur général et de don Melchior Navarra, qui décidèrent qu'on la mettrait prisonnière dans le château de Ségovie. » M™* d'Aulnoy, en écrivant ses Mémoires de la cour d'Espagne, a eu certainement sous les yeux les Mémoires du marquis de Villars, auxquels elle fait de nombreux emprunts. Elle a notamment copié presque littéralement ce passage et ceux qui suivent.
dans le château de Ségovie, sans avoir aucune considération ni pour sa naissance ni pour sa réputation, bien qu'elle n'eût donné aucun sujet de la traiter ainsi : car enlin elle étoit actuellement dans la maison de son mari, et tout son crime étoit de ne vouloir pas retourner à Rome avec le connétable, s'offrant d'être mise en religion, sans avoir la liberté d'en sortir. »
Les indignes traitements dont M^e Colonna avoit été victime, et qu'on lui faisoit encore subir dans sa prison, intéressèrent à son malheur toute la haute société de Madrid ' et, en particulier, la jeune Reine, qui fut très peinée que le duc de Médina Celi lui eût manqué si indignement de parole. «. Il n'y avoit guère de personnes, dit Mme d'Aulnoy, qui ne prissent part aux peines (de la connétable), qui ne murmurassent que l'on osât employer le nom du Roi pour satisfaire à l'animosité du marquis de los Balbases. On ne regardait que lui dans la conduite que l'on avoit tenue avec la Connétable, car son mari étoit un des plus honnêtes hommes du monde ; il l'aimoit, il avoit consenti qu'elle demeurât plusieurs années en religion, et sans doute il ne se seroit point opposé à l'y laisser encore
I. « La connétable Colonne est dans un pittoyable état. Je crois que je vous ai mandé que son mari la fit partir un peu brusquement d'ici, pendant que la Reine était à l'F.scurial. Elle ne tua ni ne blessa personne. Elle est actuellement dans ce qu'on appelle YAlcaçal de Ségovie, très misérablement traitée. La Reine auroit fort souhaité qu'on lui eût accordé avant cela ce qu'elle demandoit pour toute grâce à son mari, qu'on la mit dans un couvent, le plus austère qu'on pût choisir à Madrid... » {M.""^ de Villars à M"'« de Coulanges, Madrid, 29 décembre 1680.)
aux conditions qu'elle proposoit, sans le marquis de los Balbases. C'étoit lui qui avoit conduit toute cette affaire ; c'étoit lui qui avoit sollicité le duc de Médina Celi au nom du Connétable', et le ministre, croyant par là les obliger l'un et l'autre, donna les mains à tout ce qu'on lui demandoit. Néanmoins il étoit surprenant qu'il tînt une conduite si rude avec la Connétable ; il auroit été bien plus naturel et bien plus honnête de travailler à la réconciliation des esprits, que d'emprisonner une dame qui alloit devenir la belle-mère de la fille du duc. Il devoit considérer qu'un mari et une femme se raccommodent aisément, et que, s'ils venoient à se remettre ensemble, la fille tomberoit entre les mains du Connétable, qui seroit en état de se venger sur elle des maux qu'il lui faisoit. Il pouvoit encore penser qu'elle étoit riche, qu'elle avoit un grand nombre de parents très proches et très considérables, qui ne la verroient pas opprimer sans peine et sans s'intéresser ; qu'ils agiroient utilement pour sa liberté, et qu'au fond ils n'en auroient que du chagrin.
a Cette affaire fit beaucoup de bruit dans le monde, ajoute Mme d'Aulnoy ; j'en sus très particulièrement le détail, parce que j'étois fort des amies de cette dame... »
« Cette pauvre malheureuse, dit la marquise de Villars qni partageoit les sentiments de pitié que la ville de Madrid témoignait à M">e Colonna, cette pauvre malheu-
I. Rapprochez les Mémoires du iiianjuis de Villars de ceux de M"" d'Aulnoy.
reuse écrit souvent au confesseur de la Reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le Connétable à vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent K
On ne s'imagineroit pas à quelle étrange et bizarre résolution s'arrêta le prince Colonna, si nous n'avions pour témoins de ce fait deux personnes aussi véridiques que Mmes d'Aulnoy et de Villars-.
Écoutons Mme d'Aulnoy : « L'affaire la plus importante... (du Connétable) étoit l'envie de régler quelque chose avec sa femme, et de chercher les moyens de vivre l'un et l'autre en repos : le mariage de son fils avec la fille du duc de Médina CeU l'occupoit aussi beaucoup. La Reine étoit touchée des malheurs de la Connétable ; elle n'apprenoit qu'avec peine les mauvais traitements qu'une personne de sa quahté recevoit dans sa prison ; elle se trouvoit dans une particulière obligation de la protéger, à cause de la parole que le duc avoit donnée à la Reine, et de la confiance que la Connétable y avoit prise. Toutes ces raisons l'engagèrent de charger son confesseur d'agir fortement auprès du Connétable 5 pour négocier quelque accomode-