‹ Apologie pour FénelonChapitre 18 sur 250 · FKNELON ET BOSSUET AVANT LE CONFLIT · texte numérisé non relu

FKNELON ET BOSSUET AVANT LE CONFLIT

front de tels personnages. Il eût d'ailleurs été si facile au souple abbé de Fénelon de servir à la fois deux maîtres et de cultiver discrètement la faveur de Bossuet, sans se perdre dans Tesprit de l'archevêque. Délibérément il ne l'a pas voulu. La raison en est très simple. Avant tout Fénelon entendait vivre en bon prêtre. Trop connaisseur pour ne pas rendre pleine justice au mérite éclatant de l'orateur et de l'écrivain, ce qu'il goûte en premier lieu chez son grand ami, c'est le prêtre, c'est l'évêque, c'est le vrai, le meilleur Bossuet. De là plus tard cette soumission respectueuse et filiale qu'il lui témoignera — on n'a pas le droit de le mettre en doute — dans la sincérité de son cœur ; de là toutes les armes qu'il lui a fournies contre lui-même, alors que, souple comme il Tétait, encore une fois, il aurait pu si facilement endormir par d'autres moyens la vigilance du prélat; de là enfin cette confession de toute sa vie qu'il lui a laissée par écrit. Ses secrets les plus intimes, il les a livrés à Bossuet, son père alors beaucoup plus que son juge. Croit-on que, même par ruse, il eût agi de la sorte avec l'archevêque de Paris ?

M. Jules Lemaître a néanmoins tout à fait raison de penser que Phélipeaux n'a pas inventé les détails si précis qu'il nous a contés sur le premier manège de l'abbé de Fénelon autour de M. de Meaux. Mais quel dommage qu'un homme de tant d'esprit n'ait pas eu le temps de développer une si curieuse matière !

Pendant les repas et les promenades ils (Fénelon et Langeron) louaient sans cesse le prélat Jusqu'à l'en fatiguer... Le

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prélat en rougiââait souvent, leur en témoignait publiquetnenf son dégoût, et les priait de s'en abstenir. La Bruyère, homme sincère et naturel, était outré. Il me disait quelquefois à l'oreille : Quels empoisonneurs ! Peut-on porter la flatterie à cet excès! — Voilà, lui disais-je, pour vous> la matière d'uft beau caractère.

Cela est vti, j'en suis très sûr, mais mal vu et faussé du tout au tout par une bêtise plus épaisse encore (jue méchante. Un père de l'Église, tfoii hommes d'esprit, Phélipeaux qui les écoute tous les quatre, la bouche ouverte et sans les comprendre, comment voulez^vous que M. Lemaître n'ait pas cueilli cette pefle ! Du reste, n'ayez pas peui* que La liruyère suive le conseil de Phélipeaux. Non, il ne tirera pas de là « un beau caractère ». 11 vénère trop M. de Meaux pour cela. C'était, en effet, une des petites misères de ce grand homme. Très humble au fond et sûrement sans aucune vanité, il aimait les compliments. Pour moi, je ne l'ai jamais vu rougir lorsque l'abbé Ledieu allume devant lui ses vulgaires cassolettes. L'encens de l'abbé Ledieu ! Bos*» suet l'accepte sans plus de gêne, et quand on oublie de louer, il prend les devants. Honni soit qui mal y pense ! Choisissez, ou de n'en pas rougir pour lui, ou de ressembler àPhélipeaux. Il n'y a qu'à sourire. Fénelon et Langeron ne s'en privaient pas dans leurs entretiens avec Bossuot. Ils le faisaient... comment dirai-je? il y a là un mot que seul un académicien pourrait ennoblir... ils attisaient parfois ce menu travers.

Je m'imaginais vous 'voir en calotte à oreilles, tenant M. I)u Pin, comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier *.

i. ¥., Vn, p. 505 (3 mars 16&2).

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L'aigle déjà! C'est Fénelon qui a trouvé cette image.

Langeron de môme qui nous défie tous, pauvres critiques d'aujourd'iiui.

Je tfouve, Monseigneur, dans le récit et les notes (du com-» mentaire sur l'Apocalypse) un style un peu trop magnilique : ces deux genres demandent une grande simplicité, et vous êtes plein de fentes par où le sublime échappe de tous côtés ^.

Les panégyristes font leur métier. Ils n'ont retenu que la dernière ligne, si juste et si belle. Ils n'ont pas compris que Langeron, tout en admirant beaucoup Bossuet, le taquine un peu. Ne vous plaît-il pas qu'il en soit ainsi? Les aimeriez-vous mieux timides, fascinés et taux comme Sganarelle en présence de Don Juan ? Or, ces deux bouts de lettres nous montrent comme ils lui parlaient, lui donnant quelquefois du Père de l'Église et poussant peut-être la plaisanterie un peu loin, au demeurant^, pleins d'un respect vrai et profond, déférents, affectueux, dévoués. Bossuet —

1. F., Vn, p. 49't (avril 1688). Toute la lettre est précieuse. Elle ^•"ïs montre Bossuet au travail, Fénelon et Langeron discutant lé leux commentaire, avec la liberté que le maître leur laisse et à -^ iuelle se mêle parfois un peu de malice. Lisez le commentaire I et vous comprendrez. 11 est clair du reste que les contemporains ne parlaient pas de Bossuet comme nous faisons. On pouvait encore I ritiquer et nous voyons, par les écrits du temps, qu'on n'y iiquaitpas. Mais il y avait dès lors des bossuétistes, Ledieu et i'iiélipeaux — les rares ancêtres! Phélipeaux, qui ne voit autour d.' lui que des créatures de .Èossuet, s'indigne de voir Langeron Catelan et Fltury lui-même, le plus modeste des bommes, discuter librement sur les écrits de M. de Meaux. Ils « osaient même mépriser les ouvrages de ce grand prélat où la religion est expliquée».Otez «mépriser» mot bas et qui part ici d'une àme basse, quel mal reste-t-il? a M. de Reims, ajoute Phélipeaux, (M. de Reiras!!) parlait de M. de Meaux bien dilleremment... et le voyant endormi après souper dans sa chaise : « Laissez-le dormir, disaitil, sa santé est utile à l'Eglise! » (Relation, l, 288). Croyez bien que Bossuet préférait les critiques de Fleury aux éloges de M. de Reims.

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« brave homme », nous dil M. J. Lemaître — leur laisse faire tout ce qu'ils veulent et ne voit pas où le jeu commence. La Bruyère, toujours chap^rin et qui ne vient pas du pays de Montaigne, gronde entre ses dents. Il voudrait chez le prélat moins de complaisance, chez les deux abbés, plus de retenue. Phélipeaux se voile la face et prête ses propres sentiments d'horreur à M. deMeaux. Vous êtes français, je pense. Avouez que la comédie est charmante, et sans le moindre venin.

Ces riens ont leur importance. Ils nous expliquent pourquoi certains esprits sont fatalement prédestinés à méconnaître Fénelon. Ils le trouvent impertinent parce que rien ne l'éblouit, pas même Bossuet, pas même M'"^ de Maintenon, pas même le roi soleil. Le précepteur du duc de Bourgogne disait agréablement aux princes a qu'ils croyaient que leur vision est béatifique* ». Bossuet n'aurait jamais formulé, il n'aurait pas conçu un pareil blasphème. Ainsi pour les badinages de Fénelon qui chagrinent tant de monde. Allez faire comprendre à certains hommes du nord qu'on peut être sérieux sans en avoir l'air et quand on s'amuse. « Le badinage de son humeur, au milieu des dangers les plus sérieux de la guerre, marquait une fermeté qui n'appartient pas à tout le monde ^ ». Cela n'est pas moins vrai de Fénelon que de son ami le chevalier de Grammont. Mais qu'avons-nous besoin d'Hamilton pour dire ces choses, et qui les dira mieux que Fénelon? Il écrit à son neveu :

M. le chevalier de Luxembourg me mande qu'il a une vraie

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