G., XI, p
Fénelon n'a jamais rien écrit de plus fort. Rappelez-vous que dans la controverse, Bossuet se servira précisément du même argument, mais retourné, pour combattre le pur amour. Il nous est commandé, dira-t-il, d'aimer le prochain comme nous-mêmes y ce qui prouve manifestement que le comble de l'amour possible à l'homme est celui qu'il se porte invinciblement à soi-même. Ici, au contraire, nous le voyons ne plus estimer son âme propre que parce que Dieu lui fait un devoir d'estimer toutes les âmes, la sienne comprise.
Que vous manque-t-il encore? Une définition du pur amour? La voici.
Le vrai et pur amour est celui... qui se réjouit de la gloire de Jésus-Christ et de celle de Dieu pour elle-même '.
Voulez-vous enfin qu'il en vienne à abdiquer ses répugnances les plus profondes, qu'il célèbre, lui, le grand lyrique, le grand actif, si j'ose dire, la cessation des actes, qu'il renonce môme à dire qu'il aime?
Silence qui fait tellement taire toutes choses qu'il fait taire même le saint amour, c'est-à-dire qu'il ne lui permet pas de dire : j'aime, ni : je désire d'aimer, de peur qu'il ne s'étourdisse lui-même en parlant de lui-même 2.
On voit bien que je ne choisis pas mes textes : je les prends à toutes les dates, et je n'aurais pas de peine à en donner d'autres. Mais il faut finir de vous montrer, non plus par des paroles que vous pourriez attribuer à l'aveugle transport d'un lyrique, mais par
474 APOLOGIE POUR FÉNELOxN
des actes longuement médités, la parfaite conformité entre la doctrine des deux prélats sur le pur amour. Obligée bien malgré elle de renoncer à voir Fénelon, effrayée, fascinée aussi peut-être par les conférences de M. de Meaux à Saint-Gyr, M"'*^ de La Maisonfort s'était mise sous la direction de Bossuet. Vous pensez peut-être, que façonnée par la main despotique de Fénelon, cette àme charmante avait abdiqué toute indépendance. 11 n'y paraît certes pas à la voir discuter avec Bossuet, oh! sans la moindre aigreur, de part ni d'autre. Elle n'avait pour lui que respect, et lui, si bon d'ordinaire, que condescendance pour elle. Or l'enjeu de cette discussion qui dura longtemps et dont nous avons les procès-verbaux, c'est bel et bien la doctrine spirituelle que M™® de La Maisonfort avait reçue de Fénelon. Ces demandes et ces réponses, c'est toute la controverse du quiétisme, mais poursuivie sur un autre ton et dans une atmosphère bien différente. D'un côté la prévention, l'obstination, la colère; de l'autre l'onction qui apaise, qui concilie tout. Une à une, on voit rep raître les objections de Bossuet contre les Maxime mais doucement tout s'éclaircit. Il capitule insens blement avec une loyauté et une candeur adm rable. Je ne dis pas qu'il approuve catégoriqueme chez la dirigée tout ce qu'il condamne chez le dire teur, mais il reconnaît que si M. de Cambrai n'a pas voulu dire autre chose que M"^^ de La Maisonfort, il n'y a pas lieu d'inquiéter cette dernière et il délivre un sauf-conduit à la doctrine et à la pratique du pur amour.
Ne croyez pas que ce soit illusion, sous prétexte que votre vie n'y répond pas...
Ne soyez jamais en peine de votre oraison .. Ne changez rien en la vôtre *.
11 n'était donc pas malaisé de s'entendre. Exagérez autant que vous le voudrez les inexactitudes, les erreurs même de Fénelon, regrettez, plus encore que je ne le fais, son acharnement à défendre une à une les expressions malheureuses des Maximes^ qu'est-ce que tout cela auprès de l'autre scandale? N'ai-je pas le droit de conclure que, par ses gestes, ses lettres intimes, sa polémique emportée, enfin et surtout par sa propre doctrine sur le pur amour, Bossuet lui-môme a rendu facileet décisive cette apologiepour Fénelon?
Ainsi tout cela, je veux dire, tant d'écrits, tant de cabales, tant de passions remuées, tant de souffrances et tant de scandales, deux évoques aux prises, Versailles, Rome et le monde chrétien attentifs à leur querelle, les secrets de la vie intérieure discutés devant les profanes, les libertins amusés, les fidèles consternés, le mysticisme ridiculisé pour longtemps, Tàme très noble, droite et pieuse de Fénelon vouée aux lazzis ou à l'indignation des bossuétistes, Bossuet lui-même entamé, tout cela, dis-je, pour rien, puisque, en vérité les deux combattants sont d'accord sur le fond des choses. C'est la grande vanité de la plupart des controverses entre catholiques, c'est la déroute de l'esprit humain cfjnfessant ainsi son propre néant au moment où il