‹ Apologie pour FénelonChapitre 34 sur 250 · io avril 1697. F., IX, pp. 137, 13S · texte numérisé non relu

io avril 1697. F., IX, pp. 137, 13S

50 APOLOGIE POUR FÉNKLON

changer en couvent, voudraient arrêter le roi sur la pente de la dévotion où l'entraînent les amis de Fénelon : plusieurs enfin potinont à Tétourdie sans y chercher plus de malice. Par malheur, l'abbé de Fénelon jusqu'à ces derniers temps est inattaquable. Sa vie est exemplaire, il est resté pauvre, très pauvre dans un poste où il lui aurait été facile de s'enrichir. Il n'a qu'un point faible, mais que les courtisans sauront bien trouver. Qu'il prenne garde à son oraisonl Pour peu qu'il prête à un soupçon de quiélisme, on se défera de lui. '

C'est, en effet, autour de ce mot de quiétisme que tant d'aspirations, de passions, de haines confuses vont se rallier. Un petit fait, très significatif, nous apprend que, dès 1693, la cabale s'organise sur ce terrain. A cette date, raconte Phélipeaux,

on s'avisa de faire proposer en Sorbonne un cas de conscience. On demandait si un prince pourrait souffrir auprès de ses enfants un précepteur soupçonné de quiétisme * .

Un cas, c'est-à-dire une question sur laquelle on attire l'attention des docteurs de Sorbonne que Ton va consulter de porte en porte. Une manifestation de ce genre ne peut pas être, dans la circonstance, un phénomène de génération spontanée. Transposez le cas : un prince peut-il souffrir auprès de sa personne un ministre soupçonné de trahison. Ce n'est pas un problème, mais une attaque, un article du a Matin y* que demain lira tout Versailles. Mesure hardie et redoutable ; ceux qui la tentent en ont calculé le

1. Helation, 1, p. u7. D'après PhélLpeaux, que je crois volontiers sur ce point, Bossuet aurait éventé la mèche. Cette intrigue n'aboutit pas.

risque, assez forts déjà pour croire marcher à coup sûr.

Ce premier complot se greffe tout uniment sur un autre plus ancien, plus embrouillé et non moins perfide. Je veux parler de la guerre déjà déchaînée depuis longtemps et de plus en plus active qu'une obscure coalition poursuit contre M"" Guyon ^

Voici, en quelques mots, la courbe de cette guerre jusqu'au moment oii Fénelon entre en scène. Les faits sont indiscutables. M"' Guyon en donne l'explication à sa façon avec une netteté merveilleuse. Sur ce point on ne peut l'en croire sans réserve puisqu'elle est partie au procès. Je rappelle néanmoins que, directement ou indirectement, l'ensemble des documents exhumés jusqu'ici lui donne raison.

Veuve depuis cinq ans, elle a trente-trois ans passés quand elle quitte la France en 1681 pour se rendre en Savoie. C'est là que l'évêque d'Annecy, d'Arenthon, lui donne pour directeur le Père La Combe.

Il est certain que l'évêque d'Annecy lui a fait bon accueil, s'est félicité de l'avoir dans son diocèse et n'a pas mis sa vertu en doute : certain aussi qu'on ne l'a jamais convaincue de l'ombre d'une faute avec le Père La Combe, ni avec personne, malgré tous les efforts qui ont été tentés dans ce but ; enfin il est certain que, dès lors, d'abominables calomnies commencent à serpenter autour d'elle.

i. Sur madame Guyon, cf. la thèse de Guerrier dont je parlerai plus loin et l'article de M. Urbain. L'affaire du quiétisme. Témoi" ynage de Pirot. [Revue d'histoire littéraire de la Francp, 15 juillet (1896) Mais il faut lire surtout Tautobiographie de M"" Guyon.

^2 APOLOIJIE POUR FÉNELON

Je me félicite de n'avoir pas à raconter ici la triste histoire qui ouvre cette série d'aventures. Qu'il me suflise de dire que la vertu n'est pas du côté du personnage assez considérable de qui sont venus les premiers coups. Cet homme, ce prêtre, avait le bras long. Turin, Grenoble — étapes principales de la vie errante oii s'engage alors M""^ Guyon, — de faux rapports partout la devancent, l'accompagnent et la suivent. Il y aurait là bien des buissons à battre. Quel fut dos lors le rôle des jansénistes que nous verrons bientôt acharnés cohtre elle? Gomment se fait-il, par exemple, qu'à peine arrivée à Marseille, M""" Guyon soit accueillie par le parti comme un objet de scandale? Tout cela est à la fois bien obscur et bien lumineux. Néanmoins le Moyen court s'imprime, trouve de chaudes approbations doctorales et se répand avec succès parmi les âmes pieuses. M™" Guyon met fin à ses pérégrinations. Elle est à Paris au mois de juillet 1686.

Un an se passe. Elle vit paisiblement près de Notre-Dame, assistant aux offices de jour et de nuit, répandant de larges aumônes et continuant, sans bruit, son apostolat. Soudain, (3 octobre 1687) le Père La Combe, rentré, lui aussi, à Paris où il prêche, semble-t-il, avec un certain renom, est arrêté par ordre du roi, bientôt transféré à la Bastille, entin, après d'autres prisons, enfermé pour longtemps dans le château de Lourdes. Jamais la preuve de ses crimes n'a été faite. On peut dire, sans être téméraire, que toute cette procédure est un tissu d'iniquités.

Arrêtée, elle aussi, peu après son directeur.

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M""* Guyon « est mise » aux Visitandines de la rue Saint-Antoine (19 janvier 1688). Vraie prison, pour elle s'entend, et qu'elle ne quittera, sur un ordre formel et réitéré du roi, que le 18 septembre 1688. Interrogatoires dans les formes, mais que nous ne connaîtrons sans doute jamais. On les a cachés en lieu sûr, ou plus vraisemblablement, Tarchevêque de Paris, Harlay, a pris soin de les détruire. Bonne note pour l'accusée. Ceux qui la voulaient perdre font disparaître les traces, ou de ses aveux, ou de leur défaite. A cette femme, si longtemps menacée dans son honneur. M""" de Maintenon, mise au courant de toute Taffaire ouvrira demain les portes de Saint -Cyr. Nous retrouverons M""' Guyon dans d'autres prisons, mais d'ores et déjà, il semble évident que certaines personnes conspirent contre elle. Qui, pourquoi? L'archevêque de Paris et pour défendre la bonne doctrine? Bien naïf qui le croira. Qui a prévenu Harlay, qui lui a débité les potins du Savoie et de Grenoble, qui le pousse enfin, et surtout qui pousse les personnes de son entourage? Est-ce uniquement pour seconder le zèle de Harlay que la police traque nos deux innocents ? Que de mouvements contre ces deux êtres, après tout, chétifs, que d'acharnement à les détruire ! Tant qu'on n*aura pas éclairci les origines et suivi de près les détours de ce complot, il sera impossible de prononcer un jugement définitif sur l'histoire du quiétisme K

1. Entendez bien qu'il n'y a presque plus de mystère pour ceux qui admettent, comme je le fais, à part moi du moins, dans l'ensemble — le témoignage de M™' Guyon. Son récit très détaillé

:,', APOLOGIE POliR FÉNELON

Complot politique contre le groupe fénélonien de la cour, complot contre la noble femme qui va bientôt devenir Tâme de ce groupe, reste un troisième complot, plus vaste, et si l'on peut dire, plus gran-

est d'une précision, d'une cohérence et d'une vraisemblance étonnante. Les explications qu'elle donne et que nous ne pouvons accepter ici qu'à titre d'hypothèses, s'adaptent sans etîort aux faits indiscutables que nous connaissons d'ailleurs. Ainsi, par exemple, l'épisode de la sœur Rose {Vie, III, 135, 138). D'après M™« Guyon, la sœur Rose aurait excité le terrible abbé Boileau contre elle. Or, nous savons que ledit abbé croyait dur comme fer à la miraculeuse sainteté de sœur Rose, et, d'un autre côté Bossuet lui-même reconnaît que Boileau déraisonne sur le sujet de M™« Guyon. C'est là une des pistes qu'il faudra suivre avec soin. Pour ma part je tiens beaucoup à cette vipère de sœur Rose pour trois raisons : 1° parce qu'elle représente excellemment les corsaires féminins de la calomnie, les dévotes, fausses ou douteuses, qui ont toujours voulu mal de mort à M""» Guyon. Voici, par exemple, un échantillon de leur venin à toutes. < Ensuite d'une furieuse altération — c'est M™" Guyon qui parle — l'estomac m'avait enflé. (Une dévote la vient voir)... Une de mes filles lui dit bonnement que je me trouvais mal, que l'on craignait parce que j'avais été hydropique et que j'avais depuis deux jours l'estomac fort enflé... Elle fut, de ce pas, trouver un supérieur de prémontrés... elle dit que j'étais grosse. » — 2° parce qu'il est toujours bon de replonger Ihistoire — muse trop fière — dans les infiniment petits et les bassesses de ses origines Amplifier le duel entre Fénelon et Bossuet, montrer que c'est là vraiment une grande chose, c'est très bien et je le ferai de mon mieux. Mais auparavant il faut se tenir dans le concret grouillant et sordide : il faut rappeler que M. de Meaux, malgré qu'il en ait et sans le savoir, donne la main à sœur Rose ; 3° enfin et surtout parce que sœur Rose a été vénéréecomme une sainte par beaucoup de jansémistes, et non des moins notoires. (Cf. Saint-Beuve. Port-Royal, cité plus haut.) Nous savons par ailleurs, que Port-Royal a fait campagne contre M^^ Guyon. Ce n'est pas sœur Rose qui a déchaîné ces messieurs, mais elle a pu entretenir et redoubler leur zèle. Or qui ne voit que si Port-Royal est vraiment dans les coulisses de ce drame, toute la scène s'éclaire et que nombre d'énigmes sont résolues Ainsi le second complot se relierait au troisième, et les deux ensemble au premier, puisque nul n'ignore que ces messieurs n'étaient pas sans influence à la Cour. Sur l'animosité de Port-Hoyal contre madame Guyon, cf. un texte capital dans l'autobiographie (I, 233-235) et d'autres indications dans mon article : Un complot contre Fénelon. (Correspondant, 25 février 1910.)

LRS TROIS COMPLOTS

(hosc. A force de me heurter vainement à une foule lie problèmes insolubles, j'ai fmi par me demander si la querelle du quiétisme ne serait pas simplement une des phases de la lutte qui se poursuivait alors, et qui, sous une forme ou sous une autre, se poursuivra longtemps encore entre Port-Royal et la Compagnie de Jésus. Conjecture assurément, mais qui s'appuie sur des certitudes. Aux historiens de discuter les premières et d'expliquer autrement que moi les secondes, si l'explication que je propose ne leur paraît pas suffi santé ^

Dès la publication du livre des Maximes^ tout le monde sait que les jésuites prirent fait et cause pour Fénelon. Soit à Versailles, soit à Rome, ils l'ont bravement défendu. C'est, en partie, grâce à leur concours que la bataille resta longtemps douteuse et que rinévitable défaite se trouva si merveilleusement retardée. Voilà qui est bien. Mais on ne s'étonne pas assez d un événement si étrange. A peine quelques années plus tôt, un des jésuites les plus considérables du xvii« siècle, le Père Segneri, socondé par beaucoup de ses confrères, avait éner- ^iquement dénoncé les erreurs de ce même Molinos que Bossuet prétendait voir renaître en la personne de Fénelon, et maintenant les jésuites se vouaient à la cause du prélat suspect, qu'une pareille comparaison désignait dès lors à l'indignation de toute l'Eglise.

1. Je rappelle que M™* Guyon s'adressait volontiers, pour sa propre direction, aux jésuites et notamment au P. AUeaume, Quelques-unes de ses amies quittèrent le confessionnal du curé de ''•rsailies, Hébert, pour aller au confesseur d'en face, le P. Al-

lume. Hébert se déclare très haut contre madame Guyon. Post 'ic.., non, pas à coup sûvpropier hoc. Et cependant...

Comment expliquer cette apparente contradiction et cette imprudence ? Molinos, enlin condamné par le Saint-Siège, les jésuites se sont-ils convertis soudain à un nouveau quiétisme, s'exposant de gaieté de cœur aux pires ennuis pour soutenir une cause incertaine, déjà fort décriée, et dont M°" de Maintenon a juré la ruine? Dira-t-on qu'ils veulent couvrir, dans une pensée chevaleresque, la réputation d'un ami? Non encore. Comme l'amitié, le souci delà pure doctrine et les intérêts d'un grand ordre religieux ont leurs exigences. Si de part et d'autre, on n'avait vu dans cette affaire qu'une discussion exclusivement dogmatique, Fénelon, toujours attentif à ne compromettre personne, aurait dû lui-même arrêter le zèle de ses défenseurs. Mais, en vérité, le dogme, pour plusieurs, ne fut alors qu'un prétexte, et c'est là ce qui explique l'attitude de la Compagnie. Elle croyait assurément, sinon à l'exactitude parfaite des Maximes, du moins à la pleine orthodoxie de Fénelon ; elle se refusait à voir en lui un second Molinos, mais elle ne se serait pas déclarée si nettement en sa faveur si, beaucoup mieux que les historiens d'aujourd'hui, elle n'avait connu la vraie cause delà tempête formidable suscitée contre le prélat. Non, il ne s'agissait pas là que d'une question de métaphysique ; non, Bossuet n'était ni le seul, ni le principal, ni le plus redoutable adversaire. Derrière ce grand homme se cachaient d'autres combattants que les jésuites avaient rencontrés sur d'autres terrains et sous d'autres masques, Port-Royal en un mot, qui se serait beaucoup moins acharné contre le livre et la personne de Fénelon si, au-dessus de ce livre et de

cette personne, il n'avait visé la Compagnie ellemême.

Ainsi la polémique conlre le quiétisme français, serait la seconde phase de la lutte entre Port-Royal et la Compagnie de Jésus. La morale relâchée d'ahord, les c( abominations » du quiétisme ensuite, je suis tenté de ne voir là que les deux anneaux d'une môme chaîne, les deux étapes d'un même complot. Des liens secrets qui, tôt ou tard nous seront visibles, rattacheraient ainsi Tun à l'autre deux des chefsd'œuvre de notre langue, les Provinciales et la Relation sur le Quiétisme. Pascal et Bossuet, déjà voisins, se rapprocheraient encore davantage, instruments tous deux, celui-ci moins conscient que celui-là, de la même puissance cachée qui sut conduire à ses propres fins la générosité du premier et Tautorité presque infaillible du second.

En 1679 — à cette date Bossuet lui-même ne doutait point de l'orthodoxie de Fénelon — il parut sur l'oraison, un livre assez gros et sans nom d'auteur*. Ce livre avait été laborieusement- ruminé parle doux Nicole et, comme tout ce qui vient de cette rare plume, renferme nombre de chapitres excellents. Ce qui en est moins bon disparaît, à première vue du moins, sous les phrases édifiantes qui l'enveloppent. L'auteur met en garde les bonnes âmes contre les illusions de la fausse mystique. Le conseil venait sans doute à son heure. On l'a tant dit, sans jamais le prouver, que je tâche de le croire. Du reste, la

1. Cum sedulo in gallia caverim, ne quis hune librum certo mihi posset tribuerej dit Nicole à l'évêque de Gastorie. Essais de morale^ t. VII, p. II, p. 435.

tentation est de tous les temps et Nicole rendait sans doute service à l'Église en signalant les « abus visibles » que les « prétendus spirituels » faisaient de la prière. Mais on aimerait savoir plus en détail à qui il en veut. Vous pensez bien qu'il ne nomme personne. « En réfutant ces maximes, il n'a point voulu en marquer les auteurs pour éviter toute sorte de contestation. » Le courage n'était pas dans sa voie. Cependant quelques petits mots innocemment jetés nous apprennent que ses coups ne portent pas dans le vide.

Mais si Ton voit que des gens... qui veulent paraître fort intelligents dans la distinction des divers degrés de contemplation... sont avec cela téméraires et injustes dans leurs jugements I téméraires, injustes, on voit contre qui)... si étant dans des emplois qui les obligent d'être fort instruits des règles de VEglise, ils n'ont aucun souci de les apprendre ^..

N'en doutez pas, ces gentillesses s'adressent à quelque jésuite. Nicole, d'ailleurs, ne le cache pas à ses bons amis. Lisez plutôt la jolie lettre latine qu'il écrit à l'évêque de Castorie en lui envoyant le traité de r Oraison^.

Les deux derniers livres de mon ouvrage sont consacrés presque tout entiers à la réfutation d'un de nos bons pères dont la cervelle échauflTée et folle enfante de tels monstres d'erreur que ni sa plume à lui, ni celle de personne, n'oserait les détinir, crainte de présenter au lecteur des images trop

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