‹ Apologie pour FénelonChapitre 77 sur 250 · LA RUPTURE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE

Eh ! bien, n'est-ce pas assez de chicanes misérables? Le lecteur n'est-il pas excédé par cette histoire monotone et navrante? Le néant, toujours le néant, des querelles de fourmis pour un atome : la femme du roi, le plus sublime des évêques, acharnés à obtenir qu'un prélat-gentimomme jette Tanathème à une femme qu'il vénère comme une sainte, à une femme déjà quatre fois condamnée et qui est en prison pour sept ans encore, pour toujours même s'il plaît à M"'*' de Maintenon età M. deMeaux. Fénelon résiste : je n'attaquerai pas cette femme, mais je dénoncerai très haut les illusions auxquelles ses écrits peuvent conduire. — Vous mentez, monseigneur, ces illusions, c'est-à-dire le pur quiétisme, c'est-à-dire une hérésie monstrueuse, vous les professez vous-même, et vous n'écrivez que pour les répandre. Que tout cela est donc mesquin ! Il n'y a là de grand — et je puis dire d'é-

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norme — que Tillusion de M. de Meaux. Sa bonne foi ne fait plus de doute. Je dis « ne fait plus », à partir de la seconde moitié de 1696, car tout n'est pas clair, tout n*e8t pas inflexiblement droit dans les attitudes changeantes par lesquelles il a passé. Lors des conférences d'Issy, il avait fait à son rival des concessions capitales. 11 oublie maintenant que la doctrine d'Issy n'est pas moins celle de Féneion que la sienne propre. Il a oscillé — nous l'avons vu et de quelle étrange ma» nière! — dans son attitude à Tendroit de M'"* Guyon. Après l'avoir solennellement lavée de l'accusation de molinosisme il lui impute maintenant, et sans hésiter, les abominations de Molinos. Sublime dans la vigueur de ses oublis comme dans tout le reste. En 1693, sur un signe de M'"'' de Maintenon, il s'était lancé dans cette aventure, déjà préoccupé par une idée (ixe^ et avant de connaître tous les aspects du problème mystique. Puis sa loyauté, sa bonté naturelle l'avaient — sinon tout à fait guéri de sa prévention première, — du moins incliné à une bienveillance respectueuse. Que s'est-il passé chez lui en 1695? Que lui a-t-on dit? Je ne sais, mais il est trop sûr qu'au lendemain de la prétendue escapade de M*"*^ Guyon, Bossuet ne pense plus qu'à la revanche et n'est plus maître de lui. Use prépare, en frémissant, à la guerre prochaine. Le moindre prétexte la déchaînera.

Et quand il serait vrai que M. de Cambrai ait été dès lors le disciple secret de Molinos, M. de Meaux aurait dû comprendre que sa propre animosité lui défendait de combattre ce novateur. Brouillé avec Féneion, en 1696, — nous allons voir à quelle occasion — il est partie au procès. Il croit avoir à venger

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une injure personnelle. II ne peut donc se promettre qu'il abordera la discussion publique des 31aximes avec le calme et l'impartialité nécessaires. Apres tout, il y a des juges dans l'Eglise. Le juge naturel d'un archevêque, c'est le pape. Que M. de Meaux soumette à Innocent XII un mémoire confidentiel contre les Maximes et qu'il attende en silence la décision du siège suprême. Dira-t-on que l'évidencej et l'urgence du péril justifient une explosion immé-j diate, que tout serait perdu si l'on attendait? Allons donc! Le livre une fois déféré à Rome, les lidèlesj sont tous avertis qu'ils ne peuvent pas s'abandonne] sans réserve à la doctrine de M. de Cambrai, Nel seront séduits que ceux qui voudront bien l'être. Qui d'ailleurs aurait lu les Maximes — livre inintelligible aux profanes — si on n'avait pas fait à ce livre une aussi retentissante réclame ? Quant au péril, il n'est pas si évident. Nombre de théologiens se déclarent pour les Maximes, Les jésuites, peu suspects de tendresse pour les illusions mystiques, le défendent ou l'excusent. Il ne faudra pas moins de deux ans pour le condamner. L'auteur est un prêtre qui n'a donné jusqu'ici que de bons exemples. Il se déclare soumis d'avance à la décision de Rome. Pour veiller sur la doctrine, le Saint-Esprit n'a besoin ni des pamphlets de M. de Meaux ni des sommations du roi de France. Celui qui garde Israël ne sommeille point. Et la justice, et la charité, et la décence et la foi vous commandent de vous taire. Si je m'échauffe à mon tour, qui ne voit que j'ai raison?

Il parlera cependant, il parlera sans fin et sans mesure. Nous savons pourquoi. Un incident ridicule

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a mis le comble à sa prévention et à sa colère. Son idée fixe, — Fénelon molinosiste — longtemps tenue en échec par des influences meilleures, s'installe pour toujours dans son esprit et l'absorbe tout entier.

Que s'est-il donc passé? La chose la plus simple et la plus nécessaire du monde. M. de Cambrai s'est refusé à donner son approbation à un livre de M. de Meaux. Bossuet ne lui pardonnera pas cet affront. Que le lecteur veuille bien ehasser de sa mémoire l'impression défavorable que ses lectures lui ont laissée, écouter le simple exposé des faits, et se demander à lui-même : qu'aurais-je fait à la place de Fénelon?

Bossuet avait pris goût à la mystique. Un monde nouveau venait de se révéler à ce génie, encore si jeune, bien qu'il touchât au terme de sa course. Ces merveilles de la vie intérieure, cette doctrine du pur amour, tant de secrets dont il avait jusque-là vécu, mais avec une sorte de timidité inquiète S la discussion des écrits de M""* Guyon et de Fénelon, lui avait fait un devoir d'aborder de front, d'approfondir, de réaliser et de mettre en ordre de si hauts mystères. On ne l'a pas dit, crainte d'ajouter au piédestal de Fénelon, c'est vrai néanmoins, et c'est là, très certainement, ce qui magnifie les détails humiliants de cette vaine querelle. Bossuet est, en présence de Fénelon et de M™*" Guyon, comme serait un savant aux prises avec deux autres savants qu'il prendrait pour deux alchimistes à la recherche de la

4. Tous ceux qui ont lu ses lettres spirituelles m'entendent bien, mais il faudrait un volume pour développer ces deux mots.

pierre philosophale. On lui montre les creusets où l'or et le plomb se mêlent. Bossuet rejette le plomb avec colère, mais par moments, il s*ajrrote ébloui devant les parcelles d'or. Mis en branle par les expériences qu'on lui soumet, par les textes splendides et autorisés qu'on lui apporte, il s'était promis, après avoii exterminé Terreur quiétiste, de tenter à son toui sa propre synthèse. M"'^ de Maintenon satisfaite,] l'illusion vaincue, soit par les articles d'Issy, soil par l'ordonnance de Meaux contre M"*® Guyon, Bossuet se promettait d'écrire sur les états d'oraison, et comptait, dans ce but, sur les lumières de Fénelon, Celui-ci lui écrivait le 13 décembre 1695 :

Quand vous voudrez, je me rendrai et à Meaux et à Germigny pour passer quelques jours auprès de vous et pour prendre à votre ouvrage toute la part que vous voudrez bien m'y donner. Je serai ravi (en l'approuvant) non pas d'en augmenter l'autorité, mais de témoigner publiquement combien je révère votre doctrine ^

Il lui dira plus tard, après la rupture, en revenant sur cette période où rien de grave n'avait encore troublé leur amitié réciproque :

Vous m'écrivîtes à Cambrai que vous faisiez un ouvrage pour autoriser la vraie spiritualité etpour réprimer l'illusion, et que vous désiriez que j'approuvasse cet ouvrage. Je supposai que vous ne vouliez que la seule chose qu'on dût vouloir : c'était de donner aux fidèles un corps de doctrine sur les voies intérieures, qui fût appuyé de principes solides et d'autoritég décisives, pour tenir en respect les critiques ignorants des voies de Dieu et pour redresser les mystiques visionnaires ou indiscrets. Je comptais que vous ne manqueriez pas d'établir avant que de détruire, et de prouver le vrai avant de réfuter le faux, parce que le faux ne se réfute bien que par

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