CHAPITRE XXXIV igS
le dnble ayant ony cela s'enfuit avec une merveilleuse furie et tempeste, au lieu que quand il se retire pour Feau béniste, il ne se daigne pas haster d'un pas. Que si le diable mesme a eu si grand peur d*estre ainsi perfnmé par frère Ruffin, ne doutons pas que le perfîim que laissa frater Juniperus au lict de son hoste pour payement, ne fust pareillement plus que memphitique (i)y c'est à dire très-puant et très-puantifique.
Pardonnez-moy, lecteur, si je parle si gras, estant contraint de m'accommoder au propos que je traite. Car (comme dit un proverbe Grec), il est bien difficile de trouver honnestes paroles aux choses déshonnestes : et toutesfois je n'ay pas dict du pis que j'ay pu (comme vous voyez) de ces frères, pour le respect que je porte à leur mère saincte église : mais s'ils y retournent plus, je ne les espargneray point.
Qui sera aussi tant héracli tique qui ne s'esclatte de rire quand il lira en la vie de S. Dominique qu'il tenoit les diables assiégez dedans le corps d'un homme, ne leur voulant permettre de s'en aller sans donner pièges? et qu'en la fin ils donnèrent pour pièges les saincts martyrs qui reposoyent en l'église? Mais à fin qu'on soit plus satisfaict, je mettray les propres mots de ceste histoire tels qu41s sont en vieil language François : Un homme estoit démoniacle de plusieurs diables, lequel luy fut présenté (à-sçavoir à S. Dominique) et il prit Festoie, et la mit sur son col. Et puis en ceignit le col au démoniacle, et commanda à iceux que d'oresenavant ils ne tourmentassent celuy homme.
(i) Memphitiqne aujonrd'hni veut dire : qni appartient à Memphis. Méphitique dérive de mejitis qui c parait venir des diaJectes italiotes da Samnium, où ce nom se donnait aux sources d'eau sulfureuse et aux divinités qui y présidaient. » Littré. Il est difficile de ne pas rapprocher de mefitis mofette^ terme d'ancienne chimie, gaz irrespirable, bien que Diez le dérive de l'allemand muff, moisissure. Cf Perse, III, 99, et Tacite Hist., III, 33.
Et tantost ils furent tourmentez dedans luy fourment, et dirent, « Laisse-nous aller. Pourquoy nous con- » trains-tu à estre tourmentez ? > Et il dict, — « Je ne » vous laisseray jusques à tant que vous m'aurez donné » piège que vous ne retournerez plus. > Et ils dirent,
— « Quels pièges vous pouvons-nous donner? > Et il dit, — « Les saints martyrs qui reposent en ceste x> église. B Et ils dirent, — a Nous ne pouvons : car B nos mérites ne le requièrent pas. > Et il dict, — « Il B convient que vous les donniez, ou je ne vous lais- » seray pas aller quittes. » Et ils respondirent qu'ils y mettroyent peine. Et après un peu de temps ils dirent,
— « Jaçoit ce que nous ne soyons pas dignes, nous B avons impétré que les saincts martyrs nous piège- B ront. » Et il requit avoir signe de ceste chose. Et ils dirent, — « Allez à la chace où les chefe des martyrs B sont : et vous les trouverez renversez, b Et adonques allèrent, et fut ainsi trouvé comme ils avoyent dict(i). Après laquelle histoire (ou plustost fable) suit ceste-ci, qui semble pour sa bonne grâce mériter d'accompagner ici pareillement la précédente : Si comme il preschoit une fois aucunes dames qui avoyent esté déceues des hérésies, si s'agenouillèrent à ses pieds et luy dirent, « Serviteur de Dieu, aide-nous : si ce est B vray que tu as presché, l'esprit d'erreur a jà pieçà B aveuglé nos pensées. » Et il leur dict, — « Soyez B fermes, et attendez un peu : si verrez auquel sei- B gneur vous estes prinses. b Et tantost elles virent saillir du milieu d'elles un chat greigneur d'un chien noir : et avoit gros yeux, et flamboyans : la langue moult longue jusques au nombril, et large, et sanglante : et avoit torte queue, et levée en hault : et dé-
(i). Cf. la Légende dorée, trad. du latin par G. B.. Paris, 1843,