CHAPITRE XXI 3ï
dict doncques s'ils eussent ouy parler d'un tel roole que celui que j'ay mis ci-dessus ? Mais à fin de se mieux mocquer et de Dieu et des hommes, ils ont bien osé (à propos des béguines qu'ils menoyent alors) forger de nostre temps une religion, selon l'institution de laquelle moines et moinesses, après avoir faict quelques essays de leur continence, se veautroyent ensemble, et cependant vouloyent foire croire que c'estoit sans entrer en aucune tentation de charnalité, non plus que si deux troncs de bois eussent esté mis l'un auprès de Tautre.
C'est assez parlé des gestes de ces bons compagnons : je voudrois seulement, pour la conclusion de ce chapitre, pouvoir résouldre une question, à-sçavoir pourquoy ils ont estez nommez beaux pères. Quelcun ayant esgard à leurs actes, et s'arrestant sur le mot de père, en a foict ce sizain, à l'imitation d'un distiche Latin :
Or ça, Jacobins, Cordeliers,
Augustins, Carmes, bordeliers.
Dont vient qu'on vous nomme beaux pères i
— C'est qu*à l'ombre du crucefix
Souvent faisons filles ou fils
En accointant les belles mères.
Mais pour parler à bon escient (car l'auteur de ce sizain s'est voulu jouer, ne leur reprochant rien toutesfois que nous ne sçachions estre vray), je pense que ceste appellation de Beaux pères(i) vaut autant comme
il) • C'est 8C tromper que de croire que nous avons appelé beaux pcres, et les Grecs caloyers ou calogers, du grec KaXo; ysccov, les Religieux, sous ombre qu'entre eux il se trouve effectivement quantité de beaux vieillards frais et bien nourris. C'est un terme purement affectueux, de caresse et de respect, pour marquer la tendresse et le«time qu'on a pour eux en t^nt que pcres spiritueN, pleins de Jouteur et d'indulgence pour leurs enfants. • Le Duchat. KaXovr^jso;, monachus quasi tellus senex, nam Y^poviaç scsc ipsi appeilabant monachi. Stephani Thésaurus.
si on disoit Beaux vieillards : et ce qui me conferme en ceste opinion, est le mot du Grec vulgaire Kaloiro^ ou Kaloero, qui semble corrompu de Kalos (c'est à dire beau) et de Geron^ c^est à dire vieillard. Or ceste appellation nous monstre quMls ont vescu de tout temps à leur aise : car on appelle un beau vieillard qui en despit de la barbe blanche est encore frais, et auquel la peine ou le chagrin n'ont point effacé les beaux traits de visage. Et de faict selon ceste signification les plus beaux vieillards qu'on voye en Italie, et principalement à Venise, sont les moines, et sur tous les mendians (combien que là ils soyent appelez seulement Pères, sans ajouster ce mot Beaux); et feroit bien aussi beau voir ceux de France, s'ils portoyent barbe comme ceux-là. Toutesfois ce que j'en di, ce n'est pas pour faire envie à personne de leur porter envie.