CHAPITRE XXXIII IQI
s'ennuyast. Ou bien s'ils alléguoyent leurs auteurs, c'estoyent aussi auteurs nouveaux : c'est à dire desquels on n'avoit point encores ouy parler. Et sur ce propos il me souvient de ce que j'ay ouy réciter d'un presche feict à Ipre, ville de Flandres, par ifn cordelier nommé Bonaventure : auquel il raconta que si-tost que Jésus Christ fut grandelet, tellement qu'il pouvoit aucunement besongner, Joseph commança à le faire travailler de son mestier : et qu'une fois entr'autres Joseph luy ayant commandé de scier une pièce de bois, il la scia sans bien prendre garde à la marque que luy avoit &icte Joseph, de sorte qu'elle se trouva trop courte. Dequoy Joseph estant fort fasché voulut batre Jésus Christ : et de faict eust esté batu s'il ne l'eust ralongée : ce qu'il fit en prenant un bout, et faisant prendre l'autre par Joseph, et puis chacun tirant de son costé. Et d'où disoit ce moine qu'il en avoit tant appris? De l'évangile de S. Anne. Et en récitant ce conte, un autre m'est venu en mémoire, lequel aussi vient bien à propos : car c'est pareillement d'un cordelier nommé Bardotti, qui prescha à Bordeaux quant au bon larron auquel Jésus Christ donna paradis, qu'il avoit trouvé en un certain évangile la raison pour laquelle il alla en paradis tout droit sans passer par purgatoire. A-sçavoir que pendant qu'on menoit Jésus-Christ en Egypte, ledict larron empescha ses compagnons de destrousser Jésus Christ et ceux qui estoyent avec luy. Et aussi qu'alors il dict à Jésus Christ, Je vous prie d'avoir mémoire du bon tour que je vous fay. Ce qui luy fut promis, et la promesse fut tenue alors qu'ils se trouvèrent ensemble en une mesme croix. Voilà comment ces beaux pères ne pouvoyent jamais faillir, ayans tant de sortes d'évangiles qu'ils vouloyent : et prenans des uns, plusieurs contes plaisans et propres pour faire rire leurs auditeurs : des autres, plusieurs miracles
propres pour les ravir en admiration (je di miracles n'estans mentionnez es évangélistes receus par TÉglise ), des autres, plusieurs solutions aux objections qu'on leur pouvoit faire. Comme nous voyons que ce gentil Bardotti, qui autrement eust eu beaucoup à faire â soustenir son purgatoire contre ce passage de Pévangéliste, allégua ceste histoire pour response à ce qu'on objectoit. J'ay ouy parler d'un autre prescheur aussi <]ui fit fort bien son proufit de ce voyage faict en Egypte, pour soudre une question à laquelle il se voyoit fort empesché : à-sçavoir quand avoit esté accompli ce qui estoit prédict par le prophète Ezéchiel, Et disperdam simulacra, et cessare faciam idola de Memphis : car il dict que ç'avoit esté alors que nostre Seigneur fut mené petit enfant en Egypte. Les légendes et les révélations seront pour le chapitre suivant.