CHAPITRE XXXIV
flum quod/uerint duce juvencuîœ, etc. C'est à dire (en abbrégeant un peu le Latin), Qu'il y eut deux jeunes filles, grandes compagnes, qui en ceste saincte nuict (à-sçavoir de la nativité de nostre Seigneur) après avoir ouy la première messe s'en allèrent en quelque endroit de leur cloistre à l'escart deviser de cest enfant Jésus, en attendant qu'on sonnast la seconde. Or l'une demanda à l'autre, « Pourquoy voulez-vous avoir deux » coussins, veu que je n'en ay qu'un? — J'en mettray » un au milieu, » dit-elle, « pour y faire seoir l'enfant » Jésus : car il a dict (comme raconte l'évangéliste), » Où il y a deux ou trois personnes assemblées en mon » nom, je suis là au milieu d'elles (i). » Cela estant ainsi faict, elles demeurèrent là assises, prenans grand plaisir à tel devis, depuis la feste de la nativité de Jésus Christ, jusques à la feste de la nativité de S.Jan Baptiste : le temps cependant ne leur ayant rien duré, tellement qu'il leur sembloit qu'il n'y avoit pas plus de deux heures. Or Pabbesse et les autres nonnains estoyent fort estonnées où seroyent demeurées ces deux jeunes filles. Il avint donc en la veille de la feste de S. Jan Baptiste qu'un bouvier passant par devant le lieu où elles estoyent, apperceut un bel enfant assis sur un coussin au milieu d'elles. Dequoy il alla incontinent avertir Tabbesse : laquelle le suivit jusques audict lieu, où elle vit cest enfant qui sembJoit se jouer avec elles. Estans là trouvées par leur abbesse, luy demandèrent toutes honteuses si la seconde messe estoit sonnée, pourcequ'elles ne pensoyent avoir arresté plus de deux heures : et furent bien esbahies quand elle leur dict qu'elles avoyent esté là depuis la nativité de nostre Seigneur jusques à la nativité de S. Jan Baptiste. Puis leur demanda où estoit allé cest enfant qui
(i) Matth, XVIII, 20.
2o8 APOLOGIE POUR HERODOTE
estoit au milieu d'elles. Mais elles jurèrent n'en avoir veu aucun. Pourtant elle leur déclara, etc. Escoutons maintenant la troisième, qui est prise de Barelete (i). Saincte Katherine, une fois qu'en disant le pseaume u, qui commance Miserere met Deus, elle fut venue jusques a Cor mundum créa in me Deus, c'est à dire, O Dieu, crée en moy un cueur net, nostre Seigneur s'apparut à elle et luy esta son cueur. Au bout de trois jours (pendant lesquels ell'estoit demourée sans cueur], nostre Seigneur luy donna un nouveau cueur, disant^ Ma fille Katherine, je fay donné un cueur nouveau, à fin que tu sois totalement nette à mes yeux. En signe dequoy (encore que la place eut esté consolidée) demeura tousjours quelque cicatrice. Or elle ayant esgard à ceci, disoit en son oraison. Seigneur, je te recommande ton cueur, non pas le mien. Toutesfois quant à ce conte de Barelete, il est vraysemblable qu'il soit pris de la légende de ceste saincte, encore que luy ne le die point.
Je pense que le lecteur se tiendroit maintenant content et satisfaict de moy touchant ce que j'ay promis au titre du présent chapitre : pour raison dequoy je ne doute pas que desjà mes mérites ne soyent grans envers celle qui se dit nostre mère saincte église : mais pour venir jusques aux œuvres de supererogation, je prendray encore ceste peine de monstrer comment les susdicls prescheurs accommodoyent leurs contes, histoires ou fables susdictes à leurs presches. Ils commençoyent par un passage de PEscriture (qui estoit appelé thème : dont vient ceste façon de parler Juxta thema prcelibatum), lequel si se trouvoit estre à propos de la matière qui devoit estre traitée, c'estoit tant mieux : sinon, il faloit qu'il demeurast là, prenant
(1) Feuil. CCI) j in /esto seraphicœ Katherince Senensis,