CHAPITRE XXXV
» gneur Jésus Christ que tu me dies quelle chose tu » es. » Alors il y ouyt une voix qui luy disoit, — « Je suis » Bonaventure. » Luy respondit, — « O excellent maistre, » comment vont vos affaires ? et d'où vient que vous » faites un tel son ?» A quoy il fit réponse, — « Mon cas » se portera bien : car je suis du nombre de ceux qui se- » ront sauvez ; mais pourceque j'ay tenu ceste conclu- » sion que la vierge Marie avoit esté conceue en péché » originel, j'endure ici mon purgatoire et ma pénitence » sur l'autel d'icelle. Mais quand j'auray esté purgé, je » voleray au ciel. » Unde {dit-il) Bonaventura potest de ista conclusione dicere illud Psalmi, Pr opter te mortifia camur tota die. Le troisième conte est touchant S. Bernard ; c'est qu'après sa mort il apparut à quelcun avec une tache : et luy dict qu'il avoit ceste tache pourcequ'il avoit soustenu que la vierge Marie avoit esté conceue en péché originel.
Voilà comment la vierge Marie (selon ces contes) se vengeoit de ceux qui avoyent tenu l'opinion d'elle qui ne luy plaisoit. Mais escoutons aussi comment elle monstra bien que ceux qui célébroyent la feste de sa conception luy faisoyent grand plaisir. Un certain abbé nommé Helsin estant sur le point d'estre noyé vit un certain personnage habillé à la pontificale (qui estoit un ange, selon Barelete) (i j, lequel luy ayant demandé s'il avoit envie de s'en retourner sain et sauf en son pays, et luy ayant esté respondu par cest abbé pleurant, qu'il désiroit cela de tout son cueur, il luy dict : « Sçaches que j'ay esté adressé à toy par nostre Dame » mère de Dieu, laquelle tu as invoquée de si grand » courage : et que tu eschapperas avec toute la com- » pagnie, si tu me veux promettre que tu célébreras » tous les ans solennellement la feste de la conception
(i) Feuill. 324, col. 3.
» de la vierge Marie, et prescheras qu'on la doit célé- » brer. » Ce qu'il promit de faire très-volontiers (s'estant faict dire le jour et l'office duquel il faloit user), et ainsi il eschapa avec tous ceux de sa compagnie (i). Lequel conte est aussi récité par Barelete, ajoustant (comme j'ay dict) que celuy qui apparut audict abbé, estoit un ange. Et mesme récite cest argument qu'on fondoit expresseement sur cela : Ce qui est révélé par un ange, doit estre tenu fermement : or a-il esté révélé par un ange que la vierge Marie estoit conceue sans péché (comm'U appert par le conte de l'abbé Helsin, qui, etc.) : ergo il faut tenir fermement que la vierge Marie a esté conceue sans péché. Mais il en met encore trois (entre plusieurs autres) qui sont de si bonne grâce que je ferois conscience de les omettre. Le premier argument pour prouver que la vierge Marie estoit conceue sans péché originel, est tel : Ce qui est confermé par plus de voix doit estre suivi : la pluralité de voix est pour ceux qui disent la vierge Marie avoir esté conceue sans péché originel : leur opinion donc doit estre suivie. Le second : On ne célèbre point de feste sinon de chose saincte : or on célèbre la feste de la conception : ergo ceste conception a esté saincte, et par conséquent a esté sans le péché originel. Le troisième : Les indulgences ne se donnent point sinon pour une chose saincte : or le pape Sixte nii (2) a donné à toutes personnes qui célébroyent la feste de la
(i) Voy. Anecdotes historiques tirées du recueil inédit d'Etienne de ^Bourbon, p. 94. Cf., Hist. littér., XIII, 528, et le poème de V Établissement de la fite de la Conception, éd. Mancel, Caen, 1842, in-8«.
(2) François de la Rovère institua la fête de Ilmmaculée-Conception en 1476, mais en 1483 il défendit aux Franciscains et aux Dominicains de s'outragep réciproquement à ce sujet, attendu que la question n'éuit point décidée. Voici ce que Cave dit de Sixte IV : i Moribus fœdissimis infamis et libidinibus tant impuris mancipà-