‹ Apologie pour HérodoteChapitre 15 sur 223 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De la gourmandise et yvrongnerie des gens d'église.

jN dit volontiers qu'après la panse vient la danse : et pourtant il semble qu'il eust esté plus convenable de parler en premier lieu de la gourmandise et yvrongnerie qui mènent la danse, c'est à dire mettent au chemin de paillardise, comme nous avons dict parcidevant, alléguans plusieurs proverbes à ce propos. J'ay toutesfois parlé premièrement de ce vice que des autres, pour garder l'ordre que j'avois suivi parcidevant, me fondant sur ce que Juvénal avoit dict, que la paillardise estoit beaucoup plus ancienne que les autres vices : combien que ce soit une parole prononcée à plaisir plustost qu'autrement. Je di donc premièrement que si nous voulons parler de la qualité des viandes avant que de la quantité (c'est à dire de la friandise avant que de la gourmandise ], il ne nous faut que considérer ce qu'on appelle vin théologal, et ce qu'on appelle pain de chapitre (i). Car quand

(i) t Una lagena vini theologici sive vermelli, » dit le Passavant. € Ex bona vino plus quant ex quocunque alto potu generantur et multiplicantur spHritus subtiles, clari et puri. Et inde est quod theologi contemplari soliti circa altissima, bona vina diligunt. »

il est question d'exprimer en un mot un vin bon par excellence, et fust-ce pour la bouche d'un roy, il faut venir au vin théologal. Pareillement s'il est question de parler d'un pain ayant toutes les qualitez d'un bon et bien friand pain (voire tel que celuy de la ville Eresus, pour lequel Mercure prenoit bien la peine de descendre du ciel, et en venir faire provision pour les dieux, si nous croyons au poète Archestrate) (i), ne faut-il pas venir au pain de chapitre ? Je di, au vray pain de chapitre, dont celuy que vendent à Paris les boulengers, a retenu le nom, mais non la bonté, sinon qu'en partie. Or est-ce là bon commancement : car la feste ne peut estre mauvaise où il y a bon pain et bon vin. Quant à la pitance, en premier lieu il est certain que ce qu'on dit Traité en commissaire y de chair et de poisson, mériteroit bien mieux d'estre dict traité à V ecclésiastique (2). Car po\xr qui achète-on quelquesfois les gros brochets six escus, sinon pour la bouche de nostre mère saincte église ? Qui pensons-nous qui a premièrement faict courir les chassemarées, sinon nostre mère saincte église? Mais je confesse bien qu'ils ne mangent pas chair et poisson

Arnaldi de Villa nova Opéra, éd. Murchius Genuensis, Lugd. Fradin, i5o9, in-fol. fo i33, dans le Commentum super regimen Saler' nitanum.

' Pain de chapitre : « le pain le plus délicat est celui qu'on appelle pain mollet... le pain dit bourgeois et celui nommé de chapitre suivent le mollet... le bourgeois s'élève plus en rondeur que celui de chapitre qui est plus pressé et plus plat.» G. de Serres.

(i) Voy. Athénée, éd. Dindorf, T, 77 ; trad. HI, 28.

(2) « On appelle chère de (Commissaire un repas où on sert chair et poisson, parce que les juges commis se font bien traiter quand ils sont en voyage. Ce qui vient des commissions qui se donnaient dans les chambres mi-parties, où il y avait des huguenots et des catholiques, qui se faisaient traiter chacun à leur manière. > Dict. de Trévoux. Littré, qui cite cependant Esticnne, dit qu'il s'agit^ des commissions chargées de l'exécution de l'Édit de Nantes : or TEdit de Nantes est de 1598 et V Apologie de i566.

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l'un parmi l'autre (comme aussi les médecins ne leur conseillent pas de ce Élire), ains attendent volontiers qu'ils soyent si saouls de chair qu'ils commencent à crever : comme les Flamens, quand ils veulent faire leur grand gaudeamus, font conscience de tasîer du vin qu'ils ne soyent yvres de bière. Toutesfois il y en a I

plusieurs maintenant qui font provision d'appétit, '

quant au poisson, pour la quaresme, Quoy qu'il en soit/ ce n'est sans cause qu'on dit par proverbe, Vin théologal y et Table d'Abbé : comme on peut voir par la description non pas d'un disoer ou soupper, mais seu*lement d'un desjeuner^ non pas d'un Abbé, mais seulement d'un Prieur, contenue es vers suyvans :

Un gros prieur son petit fils baisoit

Et mignardoît au matin en &a. couche,

Tandis rostir sa pcrdris on faisoir.

Se ihftt crache, esmcutit^ et se mouche.

La perdris vire - au sel de broque en bouche

La dévora : bien sçavoit la acience.

Puis quand tl eut pris sur sa conscience

Broc devin blanc, du meilleur qu'on es Use,

« Moîi Dieu, 1 dit-il, I donne-moy patience :

> Qu^on ha de maux pour servir saiticte église l » ( i )

Que sera-ce donc des disners et souppers de ceux qui ont une douzaine de crosses et autant de mitres, si le desjeuner d'un simple Prieur est d'une perdris [et faut entendre avec le comment )j et encore se plaind-il du

(i) Cestla 86*épigramme de Marot, l.a pensée en est priac du Margatita facetiaruia^ Argeatoratit i5oS^ în'4^ où ^^ i'*' *^h- ^^^ h'acetiœ Adelphitkv intitulé De indocto prœiatOt contient ce qui atïit : « A/agnus pr^îatus in aima urti Roma cnm interesset prandiû deiica- Us$imo et opiparo, et solum synapium deesset^ $u^pirans et dolent exclamavît : O quanta pat i mus pro eccïesia Dei! p Aîter ad iatus asîidens et ipsius errorem castigans, dixit : -^ < Patimur. i* Tunt pHmus xutinfen:— « Nùrt magni refert si patimus aut patîmur dixerimusj utramque enim g^titin est casas. ^

mal qu'il endure pour servir saincte église ? Il est vrai qu'il avint bien à un autre, qui estoit aussi homme d'église, de faire la mesme plainte, à cause qu'on lui faisoit manger et perdris et becquasses et faisans sans orenge : mais notez que c'estait un évesque, au lieu que cestuy-ci n'est qu'un prieur. Mais retournant encores à ces proverbes. Vin théologal, et Table d'Abbé, ou Table de prélat, je di que sans eux on n'eust jamais peu avoir la vraye intelligence d'un beau passage d'Horace, où il dit,

Nunc est bibendum, nunc pede libero Pulsanda tellus : nunc saliaribus Ornare pulvinar deorum Tempus erat dapibus, sodales (i).

Ni cestuy-ci du mesme poëte :

Absumet hceres ccecuba dignior, Servata centum clavibus : et mero Tinget pavimentum superbo Pontificum potiore cœnis (2).

Et qu'il soit vray qu'on ait eu besoin de ces proverbes pour donner bien à entendre ces passages, voici, mot pour mot, que dit une glose sur ce dernier : Mero dicit potiore (i.meliore) cœnis pontificum, i. quant quo ponti' fices in cœnis suis, quœ semper sumptuosissimœ fuerunt (unde nunc theologicum dicunt vinum), usi sunt. Voilà dequoy sont tenus aux théologiens et aux prélats ceux qui font profession d'estre expositeurs des poètes. Mais quant au vin théologal, je sçay bien qu'il y a une grande question s'il le faut appeler vinum théologale, ou vinum theologalis, per appositionem, car on dit

(i) Od. I, 37.

(2) Od. II, 14.

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