‹ Apologie pour HérodoteChapitre 154 sur 223 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

passage de Tévangile, Quelles richesses nous a apporté ceste fable de Jésus Christ ! Or quant aux richesses, ce malheureux ne mentoit point : et eust parlé du tout vrayment, s'il eust dict, Quelles richesses nous avons acquis en abusant du nom de Jésus Christ! De vray c'est une chose incroyable combien grans ont esté les biens des gens d'église : veu ce que Baptiste Fulgose (au demeurant fauteur de la religion Rommaine) nous raconte d'un nommé Pierre Riare , qui estant de l'ordre des frères mineurs fut faict Cardinal par le pape Sixte un. Car il dit qu'il ne se contentoit pas de porter en sa maison mesmement des robbes de drap d'or, et d'user de couvertes de lict de drap d'or, mais jusques aux coittes de lict, il en avoit de drap d'or, et les autres estoyent de drap de soye (i). Il raconte aussi qu'à Romme il fit un festin à Éléonore d'Arragon, qui passoit pour aller espouser le duc de Ferrare nommé Hercules d'Est, auquel il y avoit tant de sortes de mets, de viandes des plus exquises, qu'il dura sept heures : et de peur qu'on ne s'ennuyast, il faisoit jouer cependant divers jeux. Aussi entr'autres magnificences usa de ceste-ci, que à chacun nouveau service tous les serviteurs prenoyent nouveaux habits. Toutesfois tout ceci n'est rien aupris de ce qu'il récite après touchant la putain dudict cardinal, nommée Tiresie. Car il dit qu'il l'entretenoit publiquement en telle somptuosité qu'il luy faisoit porter des souliers couverts de pierres précieuses. Et si quelcun fait difficulté de me croire, lise ledict Fulgose au livre ix, chapitre i, qui est De hominum luxu atque deïiciis, lequel parle comme d'une chose qui de son temps estoit congneue à tous. Mais pour retourner au pape Léon , luy-mesme

(i) Estienne a négligé le détail suivant : argenteis quoque vasis onus ventris excepit.

qui s'esmerveilloit des richesses que ceste fable ( ainsi qu'il parloit) leur avoit apportées , combien les augmenta-il par une seule croisade ? En telle sorte qu'un Cordelier Milanois nommé Samson, de l'argent qu'il y avoit gangné, offrit cent et vingt mille ducats pour acheter le siège papal. Que s'il offroit cela, combien pensons-nous qu'il y avoit gangné d'avantage ? Car il n'est pas croyable qu'il ne se vousist réserver quelque bonne somme à tous événemens. Et si les richesses des valets estoyent si grandes, quelles faut-il estimer avoir esté les richesses des maistres? Nonobstant lesquelles, nous voyons qu'ils ont vérifié le susdict proverbe ancien (s'accordant à l'opinion des plus vilains avaricieux), L'odeur du gain est bonne, de quoy que ce soit : voire vérifié mieux que jamais le fut, quand ils ont voulu estre participans du butin des paillardes. Or considérez un peu, lecteur, s'il est vray ce que dit Ovide (comme il est force de confesser), Turpe tori reditucensus augere paternos (i), c'est à dire,

Cest grand' honte qu'un bien par le père acquesté, Du revenu du lict soit après augmenté :

considérez, di-je, combien c'est une chose infâme que les S. Pierre et S. Paul Romanesques ayent une partie de leur revenu assigné sur celles qui gangnent leur vie à une si misérable sueur de leur corps, et qu'une chose qui est si profane qu'on a honte d'en parler, leur soit consacrée. Il est vray que du temps de pape Paule m, le nombre desdictes filles joyeuses estoit beaucoup diminué : car il n'y en avoit en ses registres que quarante-cinq mille, ainsi que l'ont escrit ceux qui nous ont donné l'histoire des vies des papes. Il est certain aussi que le

(1) Amor.;\, I, eleg. X, v. 61.

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