CHAPITRE XXXVIII
noyent pour se venger de leurs enfans, ou parens, ou amis, qui ne donnoyent occasion aux prestres de chanter si gayement pour elles qu'elles n'eussent mauvais temps en purgatoire tant qu'elles avoyent (comme aussi nous voyons es poètes anciens tant Grecs que Latins les âmes des trespassez retourner pour dire injure à ceux qui n'ont faict le devoir quant à leurs obsèques tel qu'il leur appartenoit ). Dequoy nous avons eu un fort notable exemple en Pesprit forgé par les Cordeliers d'Évreux, et un autre depuis en l'esprit d'Orléans : c'est à dire, en un cordelier novice nommé Haiecourt qui estant caché sur la voûte du temple contrefaisoit l'esprit de la femme du prévost. Et pourquoy? pourceque ce prévost n'avoit donné que six escus aux Cordeliers dudict lieu pour enterrer sa femme, et puis quand ils l'avoyent requis de leur donner du bois, il les avoit esconduits. Sur quoy aussi il nous faut souvenir du cordelier de Bordeaux mentionné ci-dessus, touchant les âmes de purgatoire qui rioyent quand on donnoitdes offrandes pour les trespassez. Et pourceque la plus part des lecteurs pourra jà avoir les oreilles batues de plusieurs contes touchant les esprits retournans la nuit, et du tintamarre qu'ils faisoyent, autour principalement de ceux qui estoyent en leur lict, et des folies qui s'en sont ensuivies, je n'en diray d'avantage, mais viendray à l'autre point.
Cest autre point est touchant les morts canonizez : lesquels je di avoir porté double prou fit aux gens d'église, à-sçavoir de leurs corps et de leurs âmes, quant à leurs corps en ce qu'ils en ont faict des reliquaires : quant à leurs âmes, en ce qu'ils les ont fait servir à diverses offices et divers mestiers, desquels ils ont prisleproufit. Et premièrertient quant aux reliquaires, ils ne se sont contentez de faire adorer les charongnes de ceux qui avoyent esté un peu plus gens de bien que les autres, comme ayans
quelque divinité, mais ont faîct adorer celles mesmement de quelques damnez. Tesmoin un ancien docteur qui dit, Multorum corpora adorantur in terris quorum animœ cruciantur in inferis, C'est à dire, que les corps de plusieurs sont adorez en terre, dont les âmes sont tourmentées en enfer. Ce qui nous est confermé par la légende de S. Martin (i), où nous lisons d'un damné qu'on adoroit avec très-grande dévotion pourcequ'on le pensoit estre en paradis. Je laisse deux autres tromperies qui se commettoyent, en ceci : l'une, quand on faisoit à-croire à quelque povre sainct, qui n'y pensoit en nul mal, qu'il avoit eu demie-douzaine de testes, deux ou trois douzaines d'oreilles, autant de mains, autant de bras, autant de jambes. Laquelle imposture a esté suffisamment descouverte il y a jà plus de quinze ans, par un livre (2) qui contient Tinventoire de plusieurs reliques de divers pays. L'autre, quand le corps de celuy qu'on appeloit sainct, ou pour le moins quelque membre, ou ossement, ne pouvant plus estre conservé, au lieu d'iceluy on supposoit le premier qui sembloit estre beau, voire fust-il d'un pendu : et mesme quelquesfois l'os de quelque asne ou chien, ou autre beste. Comme à Genève ce qu'on avoit long temps adoré pour bras de S. Antoine, fut trouvé estre le membre d'un cerf. Et quand bien ils n'eussent usé de ces tromperies,
(i) Un mort était honoré sous le titre de martyr, et Martin ne pouvait rien trouver au sujet de sa vie ou de ses mérites ; un jour, il pria Dieu sur le tombeau de cet inconnu de lui faire savoir qui il était. Et se retournant, il vit à sa gauche un fantôme tout noir. Martin l'adjura de dire qui il était, et le fantôme dit qu'il avait été voleur et supplicié à cause de ses crimes. Martin fit détruire aussitôt son autel.
(2) Calvin, Traité des reliques, ou avertissement très-utile du grand profit qui reviendroit à la chrestienté s'il se faisoit inventaire de tous les corps saints ^ etc. Genève, Jean Girard, i543, pet. in-80, réimpr. par CoUin de Plancy à la suite de son Dictionnaire des reliques^ Paris, 1822, 3 vol. in-80, et en fac-similé, d'après l'édition de 1599, par J.-G. Fick, Genève, i863, in-12.