CHAPITRE XXII
contentons-nous du leur, contenu en ces beaux vers :
Sanctus Dominicus sit nobis semper amtcus, Cui canimus nostro jugiter prœconîa rostro, De cordis venis, siccatis ante lagenis. Ergo tuas laudes si tu nos pangere gaudes Tempore paschali,fac ne potu puteali Conveniat uti : quod si fit, undique muti Semper erunt fratres qui non curant nisi ventres.
Je ai que voici le tesmoignage qu'eux-mesmes rendent touchant leur sobriété Sardanapalicque : car il est quasi impossible que ces vers ne soyent ou d'un moine, parlant sans hypocrisie, ou d'un au corps duquel fust entrée Famé d'un moine, pour le faire parler si monachalement. Pour le moins rencontre fort bien ce tesmoignage avec cestuy-ci,
O monachî, vestri stomachi sunt amphora Bacchi : Vos estis (Deus est testisj teterrima pestis.
Quant aux simples prestres, qui ne font pas profession d'une si austère vie, et qui de leur mestier sont messotiers, il semble bien qu'ils ayent raison de ne vouloir boire que du meilleur. Et pourtant j'excuse bien le messire Jan d'un certain gentilhomme, lequel ayant demandé à son sommelier du meilleur, et n'ayant eu que du moindre, prit ce tour si à cueur, et l'estima si grand outrage, qu'ayant apperceu ledict sommelier assister à sa messe, il fut espris de telle cholère qu'il en perdit la parole. Le gentilhomme qui avoit grand'haste, et désiroit d'avoir une messe de chasseur (i)
(1) c II despesche sa messe, laquelle il dit en chasse. » Des Periers, nouv. LXXIII. « On appelle abusivement une messe de chasseurs une messe courte et dite à la hâte. » Dict. de Trévoux. Littré confond la messe de chasseur avec la messe sèche, qui est une messe sans consécration. Cf., ch. XXXIX.
(d'autant qu'il avoit ses chevaux qui Pattendoyent devant la porte ), se choléra fort d'autre costé d'une telle pause, pour prolonger ce qu'il désiroit estre abbrégé : mais en la fin il luy fut force d'envoyer son laquais demander à messire Jan quelle mousche l'avoit ainsi soudainement picqué. Messire Jan respond qu'il y avoit un excommunié en la compagnie, lequel l'empeschoit de poursuyvre sa messe : et ayant puis déclaré au laquais envoyé vers luy pour la seconde fois, que c'estoit le sommelier, persuada aiseement au gentilhomme de le chasser. Ce qu'estant faict, il poursuyvit sa messe : après laquelle le povre sommelier fut désexcommunié, à la charge de donner tousjours à messire Jan du vin de monsieur et de madame. Or les raisons pour lesquelles je di qu'ils font bien de ne vouloir boire que du meilleur, sont telles : premièrement, pource qu'il les garde de cruditez lesquelles leur pourroyent faire eschapper quelque chose déshonneste en célébrant la messe : secondement, pource qu'il y a apparence que la dévotion soit plus ardente en un estomach eschaufFé qu'en un refroidi : tiercement pource qu'il est question de chanter. Car puisque entant qu'ils chantent, ils tiennent des poètes (lesquels sont mesmement appelez quelquefois en Grec d'un mot qui signifie proprement chantres) (i), ils font très-bien de se gouverner selon l'opinion des poètes, qui a esté telle de tout temps, qu'on ne sçauroit chanter chose qui vaille sinon qu'on ait beu du meilleur et d'autant. Mais on me dira qu'il y a danger qu'ils s'en3r\rrent. Et qu'en est-ce, pourveu qu'ils s'enyvrent à bonne intention ? Car s'il n'y a point de mal de dire Hoc est nasum meum, au lieu de Hoc est corpus tneum, pourveu
(I) 'Aotôot, voy. Hes.» Theog. gS; Homère, Od. ^F, i33, 0, 73 Hérod., I, 23.